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dimanche 20 mai 2018

"Le baiser d'un phoque" Haruki Murakami


 Connaissez-vous la graisse de phoque ? Littéralement, il s’agit d’un supplément diététique fait de graisse de phoque. Bien que les Inuits du cercle arctique ne mangent pas de légumes et qu’ils prennent le plus souvent de la nourriture animale, ils souffrent très rarement d’artériosclérose. Suite à des recherches, on a découvert que c’est grâce à la viande de phoque qu’ils mangent quotidiennement. Les acides gras oméga-3 qu’elle contient ont pour effet de rendre la circulation du sang fluide, de garder le cœur solide et les articulations souples.
 On peut se procurer de la graisse de phoque même au Japon, mais comme elle est relativement chère, j’en ai acheté lorsque je suis allé à Oslo. Alors que j’essayais d’acheter des capsules dans un magasin de suppléments, la dame de la caisse m’a dit : «La graisse brute est beaucoup plus efficace que les capsules. Mais oui, en effet, ça sent un peu mauvais….. ». Ses paroles sous-entendaient : ‘’Ce n’est pas à la portée des étrangers’’. Je me suis dit : « Chiche ! Je vais essayer » et j’ai acheté de la graisse brute. De plus, la graisse était meilleur marché que les capsules.
 Cependant, en réalité, ce n’était pas du tout du niveau de « ça sent assez mauvais ». Sans rire, ça sentait terriblement mauvais. Ça empestait au point qu’un matin, lorsque je me suis réveillé, un gros phoque était allongé sur moi. Quoi que je fasse, je n’ai pas pu m’en débarrasser. Le phoque m’a ouvert de force la bouche dans laquelle, avec son haleine tiède, il a enfoncé sa langue mouillée. J’imagine que vous ne voulez jamais faire cette expérience, n’est-ce pas ?
 Mais j’ai un côté têtu. Chaque matin, je buvais une grande cuillerée de cette graisse en pensant : « Bon sang ! ». Je l’avalais sans respirer, puis je buvais un verre d’eau, mais comme j'avais toujours la nausée, je devais grignoter une sorte de biscuit tout de suite. Sinon, c'était vraiment insupportable. La cuillère et le verre sentaient aussi très mauvais et je devais immédiatement les laver.
 Et si on me demande si ça avait de l’effet, je ne peux pas dire oui. C’est le problème de tous les suppléments. Il est difficile d’évaluer leur efficacité. De plus, comme je n’ai jamais eu de problème de santé, je ne peux pas prouver, chiffres à l'appui, que telle ou telle chose s’est améliorée. Toutefois, j’ai voyagé à l’étranger un mois et demi et bien que j’aie souvent mangé au restaurant, je n’ai jamais été malade. Je pense donc que ça a tout de même eu de l’effet.
 Or, je m'étais promis que le phoque me le paierait s’il n’y avait pas d’effet alors que je m'étais forcé à boire un truc si puant chaque matin ! Et j’ai l’impression que ça a renforcé ma santé plus que nécessaire. Si j’avais pris des capsules, cet attachement si puissant à la graisse de phoque ne serait sans doute pas né.

 Lorsque j’ai parlé de cette histoire à des Norvégiens, ils ont tous fait la grimace, parce qu’ils avaient été forcés d’en boire quand ils étaient enfants. Ils m’ont admiré en disant : « Ça m’étonne que tu puisses boire une chose si puante ». Au fait, en ce moment, il semble qu’on ne puisse plus acheter de graisse de phoque par correspondance. Ceux qui souhaitent prendre un chemin douloureux, ou qui voudraient jouir du baiser profond d’un phoque, ils n’ont qu’à aller en acheter à Oslo. Mais ça empeste vraiment, sans blague.

samedi 19 mai 2018

''Un nain sans-gêne'' Haruki Murakami


 Sauf quand c’est vraiment nécessaire, je ne relis pas mes livres. Je ne les prends pas dans ma main non plus parce que je me sens gêné. De la même manière, je n’ai pas envie de regarder la photo de mon permis de conduire (pourquoi a-t-on souvent une tête bizarre sur la photo de son permis de conduire ?). J'oublie donc facilement ce que j’ai écrit comme si du sable tombait de mes doigts.
 Ça, ce n’est pas un problème. Par contre, il m’arrive d’écrire deux fois la même chose sans m'en rendre compte. Ce n'est pas pour réutiliser un vieux sujet, mais parce que, simplement, j’ai une mauvaise mémoire. S’il vous arrive de penser « J’ai déjà lu ça », prenez-moi pour un singe d’une montagne (j’ai déjà écrit ça) et ne m’en veuillez pas.
Il se peut donc que j’aie déjà écrit cette histoire un jour. Mais comme je ne sais plus du tout où et quand je l’ai écrite, je la raconte comme si c'était la première fois.

 Je n’aime pas trop les plats sucrés. Je ne mange presque pas de gâteaux, je n’achète presque jamais de chocolat. Cependant, je suis pris du désir violent de manger du chocolat environ deux fois par an. Sans que rien ne laisse prévoir, ce désir me tombe dessus comme une avalanche.
 Je ne sais pas pourquoi cela se produit. Peut-être qu’un nain colérique qui a un faible pour le chocolat se cache dans mon corps ; d’habitude, ce type dort paisiblement, mais il se réveille à un moment et se mets à crier de toutes ses forces : « Hé, chocolat ! Chocolat ! Où est le chocolat ? Bon sang ! Je veux du chocolat tout de suite ! Ce salaud ! Apporte-moi du chocolat immédiatement ! ». Il se peut qu’il tape du pied et qu’il frappe violemment le mur. Je le sens et alors, je ne peux m’empêcher de courir à la supérette. J’achète du chocolat (c’est toujours, sans raison particulière, du chocolat aux amandes de Grico) pour apaiser la colère du nain. En marchant dans la rue, j'ouvre le paquet en hâte, et je dévore tout le chocolat comme un démon affamé par une nuit d’orage.
 Une fois terminée ce rituel, le nain est satisfait ; il se calme et se rendort sous sa couette. Cette sorte de crise de chocolat m’arrive environ deux fois par un. Dieu seul sait quand le nain colérique se réveillera.
 Il y a quelques années, cette crise s’est produite le 12 février, deux jours avant la Saint-Valentin. J’ai eu envie de protester : « C’est pas vrai ! Alors que je pourrai manger du chocolat autant que je voudrai dans deux jours, pourquoi maintenant….. », mais c’était plus fort que moi. J’ai couru à la supérette comme d’habitude, j’ai acheté du chocolat aux amandes de Grico et je l’ai ingurgité. Apaisé, le nain s’est endormi. Deux jours plus tard, je n’avais plus aucune envie de manger du chocolat.
Ce nain est vraiment sans-gêne, franchement.