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dimanche 16 février 2020

"La Glace aux myrtilles" Haruki Murakami

« Je veux manger de la glace aux myrtilles », a déclaré cette fille à deux heures du matin. 
Pourquoi les filles ont-elles des idées ridicules à des heures ridicules ? Sans raison particulière, en songeant au destin qu’ont suivi Tchang Kaï-chek et le gouvernement nationaliste, j’ai enfilé une chemise ; je suis sorti dans la rue et j’ai attrapé un taxi.
« À n’importe quel magasin qui vend de la glace aux myrtilles », ai-je dit au chauffeur. Puis, j’ai fermé les yeux et bâillé.
Environ quinze minutes plus tard, le taxi s’est arrêté devant un immeuble inconnu d’une ville inconnue. L’entrée était disproportionnée. Sur le toit flottaient sept drapeaux que je n’avais jamais vus. 
« On peut vraiment acheter de la glace ici ? ai-je demandé au chauffeur.
- C’est pour ça qu’on est venus » 
C’était une réponse impeccable qui respectait la tradition de la dramaturgie. J’ai payé et je suis descendu du taxi. Puis, je suis entré dans l’immeuble.
À la réception, une jeune femme d’environ vingt ans était assise. Alors qu’elle ne bougeait pas d’un pouce, son visage semblait vouloir dire : « Je suis trop occupée et je n’en peux plus ».
« Une glace aux myrtilles, s’il vous plaît », ai-je dit.
Elle a affiché expression dégoûtée comme pour dire que le moment était inopportun. Ensuite, elle m’a tendu un bout de papier d’une belle couleur pastel.
« Écrivez ici vos noms et adresse, et rendez-vous à la porte numéro 3 ».
Je lui ai emprunté un crayon pour écrire mon nom et mon adresse. Puis, j’ai monté l’escalier qui me faisait penser à un cercueil, et j’ai poussé la porte numéro 3. Au milieu de la pièce, il y avait une table de la taille d'une table de de ping-pong sur laquelle était assis un jeune homme. Il tenait des documents qu’il regardait tour à tour.
« Une glace aux myrtilles », ai-je dit en lui tendant le bout de papier. Sans me regarder, il l’a tamponné.
« Porte numéro 6 », a-t-il dit.
Je devais franchir une rivière profonde pour atteindre la porte numéro 6. Des projecteurs illuminaient la rivière d’une lumière blanche. De temps à autre, des coups de feu retentissaient.
Entre la porte numéro 6 et la porte numéro 8, il y avait un hôpital de campagne installé dans une vieille église. De nombreux soldats amputés des jambes ou des bras étaient couchés sur le gazon de la cour. Dans la cantine de l’hôpital, de la glace rhum-raisin remplissait trois bidons, mais il n’y avait pas de glace aux myrtilles.
« Myrtilles, c’est à la porte numéro 14 », m’a dit un cuisinier.
La porte numéro 14 avait été complètement détruite par des bombardements nocturnes. Il n’en restait que le chambranle. Une note était épinglée : « Si vous voulez quelque chose, allez à la porte numéro 17. »
Devant la porte numéro 17, une grande armée de chameaux se révoltait. L’obscurité de la nuit était remplie des cris aigus des bêtes et de l’odeur de leur pisse. En fin de compte, j’ai réussi à trouver un chameau sympathique qui m’a ouvert la porte numéro 17.
La porte numéro 17 était la dernière.
Lorsque je l’ai ouverte, deux hommes d'un certain âge, luxueusement vêtus se colletaient avec un fourmilier géant. Ils saignaient de partout. Ils étaient tous venus ici pour de la glace aux myrtilles.
Maudite glace aux myrtilles.
Mais je ne suis pas un type sentimental. Je les ai tués les uns après les autres avec une mandoline comme dans la « Tragédie de Y ». J’ai ouvert le réfrigérateur et j’ai pris une glace aux myrtilles.
« Je vous mets combien de neige carbonique ? m’a demandé la vendeuse.
- Pour trente minutes », ai-je dit avec sang-froid.
Il était cinq heures du matin quand je suis rentré chez moi. La fille était déjà profondément endormie. 

mercredi 29 janvier 2020

"La mort de Shigeru Mizuki" Tsuge Yoshiharu


 La mort de Monsieur Shigeru Mizuki est un événement choquant. De plus, c'était si soudain et je n’arrive pas à exprimer mes sentiments.
 Fin des années 1960, j’ai été son assistant pendant quatre ou cinq ans, la période où Monsieur Mizuki était le plus occupé. À l’époque, le magazine qui prépubliait ses œuvres m’a demandé de l’aider. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler pour lui quatre ou cinq fois par mois. Je gagnais ma vie de ma plume et de ce travail d’assistant. Monsieur Mizuki était taciturne et je ne me souviens pas d’avoir discuté de choses personnelles. Mais lorsque j’ai vu qu’il y avait de nombreux livres philosophiques dans ses étagères, j’ai été fort étonné. À la télé, il se comportait comme un homme étrange. Ce n’est pas ce qu’il l’était en réalité, et je me suis demandé s’il avait des conflits intérieurs et des soucis profonds. J’imagine qu’il cherchait les réponses de ses questions dans ces livres philosophiques.
 Sa maison se trouvait dans la même ville que moi, à Chôfu. Séparés par un rail, Monsieur Mizuki vivait dans le sud, et moi, dans le nord. Son chez soi était à 15 minutes à pied, mais j’avais du mal à franchir cette distance. C’était comme si le rail nous séparait.
 Je l’ai vu pour la dernière fois il y a quatre ou cinq ans. Je l’ai rencontré dans un marché au puce qui se tenait dans un sanctuaire près de chez lui. « J’imagines que tu t’ennuies », m’a-t-il dit à ce moment-là. « En effet, je m’ennuie », lui ai-je dit. « Je le savais », m’a dit Monsieur Mizuki. Notre dialogue s’est terminé, mais j’ai compris vaguement qu’il voulait dire. Il est devenu un grand maître de manga très populaire, mais sans doute il pensait que sa vie était inintéressante. Je suppose qu’il se posait toujours des questions philosophiques sans être convaincue de sa vie longue.

le journal Yomiuri du premier décembre 2015

lundi 29 avril 2019

''Une pensée sur Darth Vader'' Sachiko Kishimoto


 Darth Vader dort-il la nuit ?
 Depuis que je me suis posé cette question il y a deux semaines, je ne peux m’empêcher de penser à Darth Vader.
 Darth Vader termine ses corvées quotidiennes du mal et se retire dans sa chambre à la fin d’une journée. Où se trouve sa chambre ? Sur l’Étoile de la mort ? Ou dans un immense vaisseau spatial ? À quel point est-elle spacieuse ? Comme c’est un personnage important, je pense que sa chambre correspond à une pièce d’environ trente tatamis. Ou comme il n’y a sans doute pas assez d’espace dans le vaisseau spatial, ne serait-ce qu’une modeste pièce d’environ six tatamis ?
 Le décor est-il noir uni ? Les murs sont noirs. Le plafond est aussi noir ainsi que le tapis. Euh, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de tapis. Le plancher est peut-être en linoléum noir, sinon en marbre. Son bureau est noir. Son fauteuil aussi. Les rideaux…peut-être qu’il n’y en a pas.
 Après avoir terminé ses tâches du mal Darth Vader se retire dans sa chambre à la fin de la journée. Les portes automatiques se ferment. À quoi pense-t-il lorsqu’il se trouve seul ? Lui arrive-t-il de se dire : « Je suis fatigué » ? Soupire-t-il ? Mais non, Darth Vader respire toujours en faisant le fameux bruit « khshouuu » « khsouuuu ». Son soupire se fondra sans doute dans ce bruit.  
 Darth Vader se retire dans sa chambre à la fin de la journée. Il enlève son manteau noir et le suspend à un cintre. Il enlève ses gants et les met sur la table. Enlève-t-il aussi ses bottes ainsi que la sorte d’armure qu’il porte sous son manteau ? En se déshabillant, à quoi pense-t-il ? Le soir, a-t-il, comme tout le monde, ce moment où l’on erre distraitement dans ses pensées ? Si cela lui arrive, s'agira-t-il d'être ballotté entre son méchant supérieur qui le critique au sujet de la construction retardée de l’Étoile de la mort et ses subordonnés incompétents ? Ou a-t-il déjà perdu toute émotion et le bruit de sa respiration retentit-il vainement dans son esprit vide ?
 Et son casque. Je pensais qu’il était complètement collé à sa tête, mais j’ai appris qu’en réalité, il peut l’enlever. Sous son casque se cachait le visage d’un homme ordinaire. Comment se sent-on quand on porte le casque et qu’on entend sa respiration toute la journée ? L’intérieur de son casque ne devient-t-il pas humide ? N’est-il pas mouillé par les sécrétions grasses de sa peau ou par sa sueur ? Lorsque Darth Vader se trouve seul dans sa chambre, enlève-t-il son casque ? Est-il soulagé lorsqu’il sent l’air frais sur son visage, à la fin de la journée, sans le masque ? Se lave-t-il le visage et le crâne ? La nuit, dort-il à côté de son masque ?
 Ou sans enlever ni ses bottes ni son manteau ni ses gants, dort-il debout avec son casque ? Ou comme c’est un cyborg, n’a-t-il pas besoin de dormir et travaille-t-il sans répits sur ses tâches du mal ?
 Au fait, selon une personne que j’ai vue récemment, le thème musical de Darth Vader a des paroles. Les voici :
 Darth Vader, noir.
 Darth Vader, terrifiant.

vendredi 22 mars 2019

''Au-dessus de l'île de Rhodes" Haruki Murakami


 Il m’arrive de penser qu’il y a des moments où on effleure la frontière de la « mort ». Bien sûr, dans certains cas, on faillit réellement mourir, mais je pense qu’il y a des moments où l'on ressent la présence de la mort juste à côté, sans aucune raison ni rapport.
 Nous vivons d’habitude sans penser à la mort. (Si nous y pensions tout le temps, nous serions fatigués) Mais à un moment, il nous arrive de sentir le souffle de la mort dans une certaine circonstance. Il nous arrive de penser : « Oui, nous vivons comme si c’était normal. Nous mangeons un oyakodon à midi, nous plaisantons et rions, mais nous sommes des êtres si fragiles que le moindre changement du monde peut nous effacer ». Cette façon de penser est capable de changer complètement notre vision du monde, même si ce changement est temporaire.
 Une fois, en Grèce, dans un avion bimoteur à hélices, j’ai vécu une telle expérience. C’était un avion léger comme une conserve de sardines, mais on m’a dit que l’accident était rare d’autant plus que l’avion était simple. Je ne sais pas si c’est vrai. Lorsque l’avion s’est approché de l’aéroport de l’île de Rhodes, les deux moteurs se sont tout à coup arrêtés. On ne sait pas pourquoi. Mais comme les hôtesses de l’air n’avaient pas l’air paniquées, ce n’était peut-être pas un problème. C’était peut-être quelque chose d’assez fréquent.
 Dès que les moteurs de l’avion se sont arrêtés, un silence a régné aux alentours. Seul le gémissement du vent atteignait à peine mes oreilles. Les lignes des montagnes, les bosquets de pin et des maisons blanches parsemées s’étendaient en dessous ; au loin, la mer Égée scintillait. Je flottais et errais au-dessus de ce paysage. Tout était si beau que cela me semblait irréel, silencieux et lointain. C’était comme si une ceinture qui me liait au monde était tout à coup coupée.
 À ce moment-là, j’ai senti que je pouvais mourir, que le monde à moi était dissous, et que désormais le monde continuerait son chemin sans moi. J’avais l’impression de perdre mon corps et d’être transparent. Seuls mes cinq sens restaient et je regardais le monde autour de moi pour la dernière fois. C’était un sentiment très mystérieux et calme.
 Quelques instants plus tard, les moteurs se sont remis en marche. Le bruit est revenu aux alentours. L’avion a fait un large détour, et s’est ensuite dirigé vers la piste. J’ai repris mon corps, et je suis descendu sur l’île de Rhodes en tant que voyageur. Puis en tant qu'être vivant, j’ai mangé du poisson, j’ai bu du vin au restaurant, et j’ai dormi dans mon lit à l’hôtel. Mais la sensation de la mort qui était si proche demeure encore en moi avec une vive sensation. Lorsque je pense à la mort, le paysage que j’ai vu depuis le petit avion me traverse toujours l’esprit. Ou, à vrai dire, je pense qu’une partie de moi est réellement morte à ce moment-là. Dans le ciel au-dessus de l’île de Rhodes, d’une façon très calme.

lundi 21 janvier 2019

''Mes cahiers préférés'' Yoko Ogawa


 J’aime les cahiers. Les cahiers ordinaires sans décoration et agréables au toucher sont mes préférés. Lorsque je contemple des pages blanches dans lesquelles s’alignent à l’infini des lignes droites, j’apprends alors, que je suis tout à fait libre dans le monde des mots.
 La période durant laquelle j’utilisais le plus souvent des cahiers, c’est quand j’étais étudiante. À chaque semestre, j’achetais de nouveaux cahiers. Avec un marqueur, j’écrivais sur leurs couvertures « littérature classique », « éthique » ou « mathématiques ». Si je regardais mes cahiers joliment superposés sur ma table, j’avais l’impression que j’avais déjà achevé mes études.
 Durant cette même période, j’utilisais un cahier d'étudiant ordinaire sans décor ni artifice, et je m'en servais en tant que journal intime. J'y consacrais d'ailleurs un temps considérable puisque j'écrivais dedans tous les jours. À l’adolescence, remplir des pages blanches de mes mots de manière si étroite qu’il n’y avait plus un seul espace, était ma seule façon de m’exprimer. À l’époque où il n’y avait ni traitement de texte ni ordinateur, le cahier était mon compagnon indispensable. C’était comme un miroir qui reflétait mon image. La machine n’est qu’une machine, mais les cahiers reflètent naturellement l’esprit des personnes qui les utilisent. L’écriture propre à soi, un pli au coin d’une page, des soulignements, des traces de doigts, des taches de boisson…….Les cahiers décorés de ces choses étaient quelque peu énigmatiques et adorables.
 Puis je suis devenue femme au foyer, et j’avais de moins en moins d’occasion d’utiliser un cahier. Je notais sur un bloc-notes qu’on m’a donné à la banque des dates de récupération des objets inutilisables et de nettoiement des égouts de ma ville, et collais ces notes au réfrigérateur.
 J’éprouvais une certaine insatisfaction. Sans vraiment savoir à quelle fin l’utiliser, je suis allée à la papeterie et j’ai acheté un cahier qui m’a plu. Je l’ai ouvert sur la table de cuisine. J’ai pris un crayon et j’ai écrit quelque chose. C’était une chose qu’on ne pouvait nommer autrement que « quelque chose ». Et c’est de là que sont nés mes romans.
 Même depuis que j’ai pris l’habitude d’écrire à l’ordinateur, j’utilise toujours un cahier pour faire un plan de roman. En même temps que je note mes quelques idées, que je colle un article de journal qui m’intéresse, et que je dessine un plan de maison, je vois petit à petit le contour de mon histoire. J’efface une partie ; je dessine une flèche ; j’entoure un élément important avec un stylo fluorescent ; j’ajoute une scène qui donnera des indices. Mon cahier devient de plus en plus désordonné, mais il n’y a pas à s’inquiéter, parce que plus mon cahier est chaotique, plus mon histoire s’approfondit. Il y a un moment où la lumière que même l’auteur n’attendait pas naît du fond de ce chaos. Bientôt on pourra écrire la première ligne.
 Lorsque je rouvre mon cahier après l’achèvement et la publication de mon roman, il m’arrive souvent de ne pas comprendre ce qui est écrit. Bien que je sois auteur et que je me trouve dans la position la plus proche de mon œuvre, je ne sais pas d’où est venue une histoire et comment elle s’est formée. Quel que soit le nombre de romans que j’écris, pour moi, l’histoire est un mystère.
 J’ai un autre cahier secret. C’est un cahier pour noter les mots que j’ai découverts pendant une lecture, qui expriment combien la littérature, les mots, l’art sont importants pour une personne.

« Ils ont voulu écouter encore et encore les mots de Bill : ‘’Les autres ne peuvent pas faire ce que vous pouvez faire’’, même s’ils les connaissaient parfaitement par cœur » - ‘’Here but Not Here: A Love Story’’ Lilian Ross 
« Ce sont des mots du poète britannique du XVIIe siècle, John Donne. Alors que je ne l’ai jamais connu, et que je vis dans un pays et une époque différents, je peux connaître ses mots grâce au moyen de communication dit de livre. J’avais lu ce poème plusieurs fois jusqu’ici, mais il m’a fallu plus de vingt ans pour le comprendre. Ainsi, je suis rassurée que les livres m’attendent toujours » - ‘’L’Étagère du plaisir » Yûko Tsushima
 L’éditeur légendaire du magazine littéraire américain, « New Yorker », Bille Shawn a encouragé des auteurs en leur disant que personne d’autre ne pouvait écrire ce qu’ils écrivaient. Ce qui a rassuré Yûko Tsushima était le poème suivant : « Nul homme n’est une île, complète en elle-même (…) N’envoie donc jamais demander pour qui la cloche sonne : elle sonne pour toi ».
 Chaque fois que je n’arrive pas à écrire, j’ouvre ce cahier. Quelque part dans le monde, quelqu’un attend ce que seule moi peux écrire. Je remplis mon cœur de ce sentiment ; je ferme le cahier et je retourne dans l’univers de mon histoire.

samedi 12 janvier 2019

''Partons en voyage'' Haruki Murakami


 Je vous ai parlé la dernière fois des meilleurs bagages à emporter en voyage. Cette fois, j’aimerais donner une suite à cet article en insistant sur le contenu de vos bagages.
 L'astuce, pour préparer un voyage, c'est évidemment de réduire la quantité de vos bagages. On a naturellement tendance à emporter de plus en plus d’affaires lors d’un voyage si bien qu’il faut s’astreindre à faire sa valise avec le moins d’affaires possibles. En effet, il y a souvent des gens qui s’inquiètent de ne pas avoir assez de vêtements. Mais leur voyage se termine souvent avec bon nombre d’habits qu’ils n’ont jamais enfilés.
 Je rassemble quotidiennement des vêtements pour voyages. En bref, ce sont des vêtements que je pourrai jeter pendant un voyage. Je vais emporter des T-shirts, des chaussettes et des sous-vêtements qui ne me sont plus nécessaires. Puis je m’en débarrasse les uns après les autres au fur et à mesure, dès que je les ai portés. Ainsi, je n’ai pas besoin de les laver, j’ai moins de bagages, et je fais coup double.
 Cependant, si vous êtes une femme, je vous déconseille fortement de faire de même pendant votre voyage de noces. Si vous dites à votre mari : « Je n’ai emporté que du vieux linge. Murakami disait que ce serait pratique comme ça », il se pourrait qu’il soit abasourdi. Il ne manquerait pas de vous demander qui est Murakami. Veillez donc à gérer la situation au cas par cas, pour que Murakami n’ait pas d’ennuis.
 En écrivant ainsi, je donne l’impression d’être un habitué des voyages. Mais j’ai moi-même un point faible : ce sont les disques. Lorsque je voyage à l’étranger, je vais toujours dans les boutiques qui vendent des disques d’occasion. S’il y en a de rares, j’en achète vingt ou trente. Si j’avais le temps, je pourrais les envoyer au Japon par la poste, mais c’est souvent difficile. Mon plan de voyage que j'avais si soigneusement préparé s'effondrerait alors d'un seul coup
 Et si ma femme est avec moi à cette occasion, elle ne manquera pas de se plaindre. Elle me dira par exemple : « Pourquoi tu en achètes autant alors qu’on en a déjà énormément chez nous ? ». Je n’y peux rien. C’est comme une maladie. Mais ma femme n’est pas bien placée pour me critiquer, parce qu’il lui arrive d’apporter chez nous un tas de jolies pierres qu’elle a trouvées au bord d’un lac. Elles sont encombrantes et très lourdes. Je me plains moi aussi. « Qu’est-ce qu’on va faire de toutes ces pierres, hein ? ». Voilà, on ne peut pas se critiquer ni l’un ni l’autre.
 En conclusion, je voudrais dire qu’un voyage n’est intéressant que s’il s’y passe des événements imprévisibles. Si tout se passe comme prévu, peut-être que le voyage perd tout son sens.
 Par ailleurs, c’est agréable de jeter de vieux vêtements les uns après les autres lors d’un voyage. Une chemise, une chaussette, ce n’est pas lourd, mais j’ai l’impression de perdre de plus en plus de poids. Vous pourrez essayer une fois si cela vous intéresse. Toutefois tout ce que je viens de vous raconter montre aussi que je suis incapable de jeter mes affaires lorsque je ne voyage pas. Avoir l'occasion de se débarrasser de ses affaires, c'est donc l'un des avantages du voyage.

lundi 7 janvier 2019

''Face aux gens'' Haruki Murakami


 Je n’aime pas être observé quand je fais quelque chose, de sorte que j’essaie de rester chez moi autant que possible et d’y travailler seul. Toutefois, ma position sociale (oui, même une personne comme moi a une position sociale) m’oblige de temps en temps à paraître en public.
 Quoique j’y sois réticent, si je me dis : « Je ne peux plus rebrousser chemin » et que je me résous à le faire, normalement tout se passe bien. Pour une raison obscure, je ne suis jamais tendu devant une foule. Une fois, j’ai parlé environ trente minutes devant deux mille personnes dans une université américaine, et j’étais totalement à l’aise. J’étais détendu et j’ai pu parler sans problème. Mon audience a bien ri et ç’a été un moment agréable.  
 Il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir à parler devant plus de mille spectateurs, mais le nombre n’a jamais été un problème. C’est peut-être parce que j’ai une mauvaise vue et que je ne vois pas clairement les visages des spectateurs. Je me dis : « Ah, il y a du monde » et c’est tout.
 Toutefois si je me tiens devant vingt à cinquante personnes, il m’arrive de perdre mes mots. Pourquoi ? Suis-je tendu parce que je vois bien les visages des gens ? Et s’il y avait beaucoup plus de monde ? J’ai l’impression d’avoir plus envie de parler une fois devant 50 000 personnes dans un endroit aussi énorme que le stade de Tokyo. « Hé, lisez-vous mes romans ? ». C’est une plaisanterie, bien sûr.
 Quoi qu’il en soit, je n’aime pas paraître en public. Même si je me débrouille une fois sur place, je serai épuisé plus tard. J’éprouve souvent un sentiment ressemblant à un dégoût de moi et je n’arrive plus à travailler. C’est pourquoi j’évite le plus possible de paraître en public. Merci de votre compréhension.
 Je ne suis donc jamais passé dans un programme télévisé. Comme je mène une vie ordinaire en prenant le bus, en me promenant et en achetant des poireaux et des radis blancs, ce serait compliqué si on m’abordait fréquemment dans la rue. Je ne voudrais pas qu’on dise : « Regarde, maman. Haruki Murakami passe à la télé. Il a une drôle de tête ». Mon visage ne regarde pas les autres.
 Il y a très longtemps, la NHK m’a demandé de parler dans une émission éducative. Comme d’habitude, j’ai poliment refusé cette proposition en disant : « Je ne veux pas montrer mon visage », le directeur de l’émission m’a dit : « Écoutez Monsieur Murakami. Mon émission fait moins de deux pour cent d’audimat. Il n’y a que peu de monde qui la regarde. Il n’y a pas à vous inquiéter ». « Ah bon », me suis-je dit, mais j’ai pensé aussitôt : « Mais attends, ce n’est pas la question ! ».
 Je connais quelqu’un qui demandait un rapport sexuel à une femme en lui disant : « Ça va vite finir » (il y a bon nombre de gens bizarres au monde). La logique du directeur de la NHK ressemble un peu à ça. J’imagine qu’il n’y a aucune femme qui se dit : « Ok, je vais le faire si ça finit vite » et qui accepte. Ce n’est pas comme un don du sang qu’on fait par devoir.
 Ainsi, je ne suis jamais passé à la télé. Serai-je tendu devant une caméra ou pas ?

samedi 29 décembre 2018

''Moi, récemment'' Sachiko Kishimoto


Le XX XX
 Je suis allée chez le coiffeur. De temps en temps, on balayait les cheveux dispersés sur le sol. Devant le mur en face de moi, dans un coin, il y avait un trou rectangulaire dans lequel on ramassait les cheveux.
 J’ai demandé à mon coiffeur comment on appelait ce trou (je m’intéresse aux jargons), il m’a dit qu’il n’avait pas de nom spécifique.
 « Et si on l’appelait ‘’pore’’ ? », lui ai-je dit. Il a esquivé ma suggestion en disant : « Je vais y réfléchir ».

Le XX XX
 J’ai pris le train. J’ai pu trouver une place. Tandis que j’éprouvais ce petit bonheur, le jeune homme qui avait l’air d’un salarié et qui était assis devant moi, s’est penché en avant et s’est mis à trembler.
 Est-ce un alcoolique, ou un drogué ? Et s’il me poignardait soudain ? À ce moment-là, un bruit sec s’est fait entendre, et un pain au melon a sauté.
 L’emballage plastique du pain était dur et il essayait de l’ouvrir de toutes ses forces.

Le XX XX
 On m’a montré une photo sur laquelle on voyait un fantôme. Wow, on voit même ses lunettes, ai-je dit. « C’est moi », m’a-t-on dit.

Le XX XX
 Je croyais que « Heidi » était l’histoire de Heidi qui vit joyeusement dans les Alpes, que Peter avait un chien qui s’appelle Patrache et qu’au final, il mourrait paisiblement devant un tableau. Je croyais que les héros de « L’Oiseau bleu » étaient Hensel et Gretel. Je confonds toujours « Shôkôshi (Le Petit Lord Fauntleroy) » et « Shôkôjyo (La Petite Princesse) ».

Le XX XX
 Une amie que je revoyais après longtemps avait les yeux et le nez tout rouges. Je lui ai donc dit : « Ah, tu es allergique au pollen. Ça doit être dur ». Elle m’a dévisagée d’un air intrigué, et m’a dit : « Eh….non ? ». J’ai contemplé de nouveau son visage. Ni ses yeux ni son nez n’étaient rouges. Elle ne reniflait pas non plus.

Le XX XX
 Je suis allée chez le coiffeur. Quand j’ai été assise, mon coiffeur m’a dit en souriant : « Au fait, on a réellement décidé d’appeler le trou le ‘’pore’’ ! »
 Contre toute attente, je n’étais pas particulièrement contente. Je trouve ce nom ridicule, mais maintenant c’est trop tard.

vendredi 21 décembre 2018

''Souvenirs de l'International Mushroom Hotel'' Sachiko Kishimoto


 À l’époque où je travaillais pour le magazine de relations publiques dans une entreprise de liqueur occidentale, avec environ quinze collègues, j’ai visité une brasserie longeant la rivière Tone-gawa et nous avons décidé de passer une nuit sur les lieux. Toutefois, il n’y avait pas d’hôtel aux alentours. Enfin, quelqu’un a trouvé l’« International Mashroom Hall » qui se trouvait dans la ville de K, un peu plus loin. D’après ce que la brochure nous a appris, c’était un hôtel magnifique doté d’un grand bain public, de salles de réunion et même d’une salle de noces. L’explication disait qu’un docteur qui avait inventé la méthode célèbre de la culture du shiitaké de planter de l’hyphe sur une souche d’arbre, avait acheté une montagne grâce à la fortune que lui avait apporté son invention, et fondé cet hôtel sur le sommet. Au-dessous du logo de l’hôtel rappelant la calligraphie, il était écrit en anglais : « INTERNATIONAL MASHROOM HOTEL ». Selon la personne qui a trouvé cet hôtel, c’était le plus grand et le plus célèbre des alentours. Sceptiques, nous sommes montés dans le bus à destination de K.
 À l’hôtel, devant l’entrée principale, il y avait un tout petit sanctuaire. À l’entrée, il était écrit : « Sanctuaire Shiitaké ». Après avoir traversé un torii rouge, nous avons découverts une statue de bronze rappelant celle du docteur Clark. Sur le socle était gravé : « Les larmes aux yeux des paysans, j’ouvre les miens ». Je n’ai pas vraiment compris ce que cela voulait dire, mais il était certain qu’il s’agissait de la statue du docteur en question. Devant la réception de l’hôtel, il y avait un bodhisattva de bronze. À son pied, il y avait un panneau qui indiquait : « Bodhisattva Shiitaké ». Je l’ai contemplé et je me suis rendu compte que son auréole était faite d’innombrables shiitakés en touffes.
 Le hall était moderne et lumineux. Au fond, il y avait un café chic. Les murs du lobby étaient de granit blanc orné de motifs qui donnaient une atmosphère anormale. Des dessins qui ressemblaient à des parapluies vus du dessus couvraient les murs. Il m’a fallu quelques secondes pour réaliser que c’étaient des shiitakés vus d’en bas.
 Des demi-sphères en plastique étaient incrustés dans l’un des murs. L’une de ces demi-sphères présentait une « collection d’articles du monde entier en forme de champignon ». Des bibelots sous forme de champignons, des gravures représentant des champignons, une broche sous forme de champignon, une tasse aux motifs de champignon…L’écharpe aux motifs de champignon était-elle signée Hermès ?
 Nos fiches remplies, on nous a conduit jusqu’à nos chambres. Toutes les chambres à la japonaise avaient un nom de champignon, le « salon de micocoulier », le « salon de polypore en touffe », le « salon d’oreille de Judas », le « salon de shimeji »……
 Nous, les trois femmes du groupe, dès que nous sommes entrées dans le « salon du champignon nametake », nous avons commencé à examiner notre chambre. « Et si les motifs des coussins étaient des champignons ? ». On a tiré des chaises. C’était des champignons. « Alors, les motifs des kimono seraient-ils aussi des champignons ? ». On a ouvert l’armoire. C’était des champignons. « Et le thé……? ». On a soulevé le couvercle de la boîte à thé. Il y avait des sachets de thé au shiitake dedans, et aussi des « sablés au shiitake ».
 Nous avons respiré un bon coup et nous sommes allées au bain public. Il va sans dire que le bain était un « bain aux essences de champignons ». Au centre de la grande baignoire il y avait un objet gigantesque représentant un champignon du chapeau duquel sortait de l’eau chaude.
 Mais nous avons appris par la suite que la passion pour les champignons de « l’International Mushroom Hall » ne limitait pas à cela.
 À sept heures du soir, tout le monde portant un kimono sur lequel était imprimé « l’International Mushroom Hall » s’est réuni au « salon de pleurotes » et la fête a commencé. Sur la table étaient posées des assiettes ornées de motifs représentant des chapeaux de shiitake et des portes-baguettes. Le repas proposé était un « menu complet de champignons », mais plus personne ne s’en étonnait. Le repas a commencé par un dobin-mushi, puis des hors-d’œuvre, steaks, pot-au-feu. Aucun plat n’était sans champignon. Le plus impressionnant était un « rôti entier de shiitake ». Des rondins d’environ trente centimètres étaient mis sur des assiettes et servis devant chaque personne. On prenait avec les doigts et on les mangeait avec de la sauce de soja. La fête a parfaitement été animées. Il est si rare de déguster ainsi un menu complet. De plus, la cuisine était délicieuse.
 Cependant, vers neuf heures, le comportement des serveuses est devenu quelque peu étrange. Elles semblaient agitées et n’arrêtaient pas d’entrer dans la salle à manger. « Elles ont peut-être envie de retourner dans la forêt », a dit quelqu’un en guise de plaisanterie. « Sous ces tatamis, il y a peut-être des champignons qui ont poussé dru », a dit un autre. « Au fait, il y avait bien le film ‘’Matango’’ », a murmuré quelqu’un. J’ai eu l’impression que mon dos me démangeait comme si les innombrables champignons que j’avais mangés en étendaient leurs tentacules.
 Un de mes collègues s’est levé et a dit : « Je me déshabille ! ». Le banquet s’est alors animé de façon anormale. Je ne peux pas tout écrire. Tous se sont mis à boire, chanter et danser comme des possédés. C’était une manière de s’amuser anormale comme s’ils essayaient de se débarrasser de leur peur. Je ne me souviens pas comment le banquet a pris fin. Je suis retournée dans ma chambre. En évitant de regarder les motifs de mon futon, et je me suis endormie.
 Le lendemain, livides, nous nous sommes retrouvés au hall du rez-de-chaussée. Heureusement, personne ne s’était transformé en Matango. Nous avons fait un tour dans le magasin de l’hôtel. Des sablés faits maison et du thé de shiitake, du vin de shiitake, des cravates, ceintures, et portefeuilles avec des motifs de champignon. Nous sommes sortis sans rien acheter.
 Comme nous avions du temps avant le départ, nous sommes entrés dans un café qui avait pour enseigne « Spore ». Ce café inondé de soleil était à l’abri de l’invasion des champignons. C’était un miracle. La chaleur d’un café normal qui n’était pas fait de shiitake, m’a réchauffé le corps et le cœur comme si elle dissipait toutes nos folies de la veille. Merci, café « Spore ». Je n’oublierai pas ton nom qui m’a redonné vie……
 De retour chez moi, il y avait quelque chose qui m’intriguait. J’ai sorti un dictionnaire que j’utilisais quand j’étais étudiante, et j’ai cherché le mot. Voici ce que disait le dictionnaire :
 Spore (n) Spore désigne un élément unicellulaire que produisent certains végétaux comme les fougères, les mousses et les champignons

dimanche 9 décembre 2018

''L'humiliation de l'école maternelle'' Sachiko Kishimoto


 J’étais une pleurnicheuse célèbre à l’école maternelle. Je pleurais deux ou trois fois par jour. Pendant deux ans où j’ai fréquenté mon école maternelle, il n’y avait pas un seul jour où je n’ai pas pleuré. Je pleurais parce que des enfants plus âgés que moi me harcelaient. Ils me harcelaient parce que je pleurais.
 La hiérarchie, les clans, les négociations, la corruption passive……la vie des enfants est fatigante. Je pense que moi, qui criais pour la moindre des méchancetés, j’étais une sorte de jouet divertissant. On me frappait la tête. Je pleurais. On me volait mes crayons de couleur. Je pleurais. On me tirait les cheveux. Je pleurais. On me chatouillait. Je pleurais. J’étais en effet un « jouet pour enfants ».
Mais l’homme est un animal doté d’un sens de l’équilibre. Ce qui entre finit toujours par sortir. J’avais une façon à moi de me soulager du stress de vivre en tant que « jouet pour enfants ».
 À l’époque, j’habitais un petit appartement. Il y avait là une autre société d’enfants, et j’ai commis tous les méfaits possibles de la terre. J’ai creusé un trou dans le sol : j’ai écrit « con » sur le mur : j’ai enlevé leurs jouets à des enfants : j’ai cueilli toutes les roses qu’une vieille dame avait plantées et soignées : j’ai tiré la langue à des enfants à l’insu des adultes : je me suis introduite dans un terrain interdit etc.
 Mais dans cet appartement, il y avait des enfants plus âgés que moi, et déjà une hiérarchie, avec un boss à son sommet, était établie. J’avais réussi à entrer dans cette société en tant que « non jouet pour enfants » (le perdant demeure toujours perdant dans cette société), mais tout ce que je faisais, c’était de commettre de petits crimes en cachette de ce boss. Cela ne me satisfaisait pas. Je voulais régner. Je voulais devenir un grand méchant
 C’est alors que je m’en suis prise à Numazawa. Numazawa était un garçon de mon âge qui vivait dans l’appartement derrière le mien. Il était taciturne et tranquille. Il était intelligent, mais ne se plaignait jamais et ne se moquait jamais de moi. Il était idéal pour que j’en fasse mon valet. J’ai organisé une « équipe d’explorateurs » avec lui et sa petite sœur, et je me suis auto-proclamée capitaine.  
 On l’appelait « équipe d’explorateurs », mais en réalité, je flânais simplement autour de l’appartement de Numazawa et régnais arbitrairement sur lui. Par exemple, je lui ordonnais d’imiter son capitaine et je l’ai fait répéter mes gestes et mes paroles. Je lui ai dit : « Celui qui ramasse le plus de glands gagne », et lorsque j’ai vu que je me trouvais en état d’infériorité, j’ai subitement changé de règles en lui disant : « Celui qui a le moins de glands gagne ! ». Un jour, je l’ai fait apporter tous les assaisonnements qu’il trouvait chez lui, et j’ai fait une soupe de lombrics dans une bassine. La mère de Numazawa était une femme taciturne. Face à ce spectacle horrible, elle a soupiré en disant : « Ah, non….. », et rien de plus.
 J’avais peur au fond de mon cœur. Numazawa fréquentait la même école maternelle que moi. Nous nous rencontrions rarement parce que nous étions dans des différentes classes et que je l’évitais toujours, mais j’étais certaine qu’il savait ce que j’étais en réalité. De temps en temps, il m’arrivait de me rendre compte qu’il me regarder me faire harceler et pleurer pendant la pause de midi. Lorsque nous jouions aux explorateurs, il me perçait parfois de ce même regard. J’avais l’impression que son regard me disait quelque chose. J’avais peur qu’il me dise ce « quelque chose ». Afin d’échapper à cette peur, je me suis comportée de manière encore plus impérieuse.
J’ai volé son trésor, un crayon rose pâle dont la mine pouvait s’extraire. J’ai cassé l’échelle de sa maquette de camion de pompiers, et j’ai fui en faisant semblant de n’avoir rien fait. J’étais jalouse lorsque son dessin était meilleur que le mien. Je lui disais : « Je vais l’améliorer ! » et je le gâchais exprès.
 Mais le moment que je craignais n’est finalement jamais arrivé. La famille de Numazawa a déménagé un jour sans me prévenir.
 J’ai jeté le crayon rose pâle dans la rivière. Dans la nouvelle société dite de l’école primaire, attentivement, j’ai fait mes débuts modestes en tant que ni perdant ni boss.

samedi 1 décembre 2018

''La Vagabonde'' Sachiko Kishimoto


 Dans le bureau désert, je tape sur ma calculatrice. J’additionne environ vingt nombres à sept chiffres. Je termine mon calcul et je note le résultat sur une feuille de papier. Ensuite, je recommence depuis le début pour le vérifier. Le résultat est différent. Comme je ne sais pas lequel est correct, je note le deuxième résultat sur le papier et je recommence. Je calcule encore et encore et le total augmente à chaque fois. Mon regard se brouille et je n’arrive plus à voir les chiffres. De plus, le clavier de la calculatrice est très petit. En essayant de taper « 1 », je tape « 2 ». Je tape « AC (All Clear) » au lieu de « + » et ça ne marche pas comme je souhaite. Au bout d’un moment, les chiffres que j’ai écrits sur le papier se transforment en cafards et se mettent à ramper par-ci, par-là, en entrant dans l’espace entre les claviers, et entre mes orteils.
 Dans le monde, il y a deux types de personnes. Ceux qui sont faits pour travailler dans une entreprise et ceux qui ne le sont pas. On dit souvent en parlant des joueurs de base-ball, « il a le sens du base-ball ». Pour emprunter cette expression, je n’avais décidément pas le « sens de l’entreprise ».
 Par exemple, je détestais les bas. C'est déjà un défaut pour une employée de bureau. En plus, j’avais du mal à me lever le matin. J’étais nulle en mathématiques, j’étais ignorante de la hiérarchie de mon entreprise et je n’étais pas attentionnée. Alors que je manquais plus que n’importe qui de ponctualité, de sens de l’argent et d’amabilité, je convoitais la gentillesse d’autrui, le temps et l’argent. De surcroît, je buvais et mangeais beaucoup. C’est une tragédie qu’une personne comme moi soit entrée dans une entreprise, mais l’entreprise qui l’a engagée est beaucoup plus malheureuse.
 Évidemment, j’ai commis toutes sortes de fautes. Au téléphone, j’ai dit au PDG : « Qui êtes-vous, Monsieur ? ». J’ai fait tomber des sushis sur le bureau du sous-directeur ; du thon a roulé sur le document sur lequel il allait écrire quelque chose. J’ai réservé un mauvais billet de TGV pour Osaka et mis le chef de bureau dans l’embarras à la gare de Tokyo. À la réception occupée à tour de rôle par des filles, je me suis endormie et lorsque je me suis réveillée, environ vingt clients, l’air gêné, faisaient la queue. J’ai perdu une facture de dix millions de yens. J’ai imprimé des photos à l’envers. Je me suis trompé de mots. Je me suis trompé de numéros de téléphone. Je me suis trompé de somme. Tout était faux.
 Malgré cela, pathétiquement, j’aimais mon entreprise. Je l’aimais en sachant qu’elle ne m’aimait pas. C’était un amour sans retour. Je me suis donc adonnée à la boisson. J’ai bu de la bière, du vin, des cocktails, et du whisky. J’ai bu avec mes collègues, mes aînés, mes cadets et mes clients. J’ai bu à Roppongi, à Akasaka, à Aoyama et à Kagurazaka. Le fait que l’alcool fût le produit principal de mon entreprise a renforcé cette tendance. C’était une société dans laquelle boire était considéré comme une vertu. Quand j’ai dii que mon foie était en mauvaise santé, on m’a admirée. Boire de l’alcool était la seule preuve de mon amour ainsi que celle de mon existence.
 Dans la journée, j’étais rarement à ma place. Je fuyais partout de mon bureau et vagabondais dans mon entreprise. On m’a surnommée « la vagabonde ». Quand je n’avais plus d’endroit où aller, je me cachais dans les toilettes. Assise sur la cuvette, je m’assoupissais et rêvais. Dans mon rêve, j’étais une « employée vagabonde ». Sans place fixe, je n’appartenais à aucun poste. Avec un tableau accroché à mon cou, une calculatrice et un crayon, j’errais dans le bureau. Parfois, quelqu’un qui avait besoin d’un coup de main m’appelait. « Tu peux rédiger ça, s’il te plaît ? ». J’achevais vite le travail, et je recommençais à errer. Tout le monde m’aimait et avait besoin de moi.
Dans mon rêve, j’étais heureuse.

samedi 24 novembre 2018

''Mesdames et messieurs Cinglé" Sachiko Kishimoto


 Depuis que j’étais petite jusqu’à récemment, j’utilisais le chemin de fer privé, O. Cette ligne O était inhumainement bondée. Je me rappelle que lorsque j’étais au lycée, à une occasion, j’avais lu les conditions dans lesquelles les Juifs étaient transportés en train jusqu’à Auschwitz, et que j’avais pensé à ce moment-là que c’était pire que la ligne O. En bref, cette ligne était si bondée que cette comparaison se formait naturellement. Les lunettes se brisaient ; les vêtements se déchiraient ; les bretelles des sacs étaient arrachées ; les bols de riz étaient si comprimés qu'ils se transformaient en mochis. Ainsi, soit qu’on qualifie cette ligne de « Guernica » ou de l’enfer, la boîte blanche à jolies rayures bleues qui circulait comprenant ce paysage infernal, c’était la ligne O.
 D'ailleurs la ligne O était longue. Si on allait de la gare de départ au terminus, on mettait au moins trois heures. Si on subissait cette épreuve deux fois tous les jours, matin et soir, et si une telle vie se répétait plusieurs décennies, il était en fait normal qu’on se détraque. Ainsi, dans le train de la ligne O, il y avait des gens que j’avais secrètement nommés « mesdames et messieurs Cinglé ».
 Mon souvenir le plus ancien de « mesdames et messieurs Cinglé » remonte à l’époque où j’étais encore écolière. Cette personne qui est montée à Noto, avait des jambes et des bras entièrement bronzés rappelant un arbre mort. Avec sa casquette rose et son pantalon court, elle ressemblait à la fois à une dame de cinquante ans et à un garçon de dix ans. D’une voix forte et retentissante, elle disait : « Quand j’ai commencé à servir mon maître, j’avais seize ans ! » ou « Madame était une personne trèees trèees gentiiiille ! ». Lorsque de nombreux passagers sont descendus à un arrêt, il s’est avéré qu’elle n’avait pas de compagnon de route. La main sur sa poitrine, elle semblait parler à quelque chose qu’elle tenait sous sa paume. À un moment, j’ai vu ce qu’elle cachait dans sa main. C’était une grosse libellule agonisante.
 Mesdames et messieurs cinglés étaient aussi présents en dehors des trains. En été, un homme qui avait l’air d’un salarié, s’approchait des gens qui attendaient le bus devant la gare, en s’inclinant à 90 degrés à pile, au visage écarlate et une sueur sur le front, criait : « Je vous en prie ! Rangez-vous proprement en ligne ! Je vous en prie ! C’est une question de vie et de mort ! Voyez-vous ! Je vous prie pour l’amour de Dieu ! ». De temps en temps, il se prosternait devant eux. Je le regardais d’un endroit un peu lointain, depuis la station de taxis. Pendant les 20 minutes où j’y ai été, ses cris n’ont pas cessé une seule seconde. Je me demande toujours en quoi c’était une question de vie et de mort.
 Par ailleurs, il y avait aussi un homme qui avait l’air d’une élite et qui n’a cessé de chanter « Mon oiseau bleu » sans changer d’expression jusqu’au terminus, un homme invisible qui murmurait « À vos souhaits » à chaque fois que quelqu’un éternuait, et un « Homme des neiges » qui mettait un journal sur sa tête en l’attachant avec un trombone devant son visage. Ainsi, je pourrais en énumérer infiniment. Parmi eux, le champion était un homme d’environ 37 ou 38 ans que je voyais tous les jours, qui, un jour, soudain, est apparu les lèvres écarlates, aux yeux fardés d’un bleu, portant comme d’habitude un costume gris et une cravate.
 Mystérieusement, ces « mesdames et messieurs Cinglé » n’ont jamais paru une deuxième fois.
 Ils sont peut-être une sorte d’esprit et ne sont visibles qu’à une partie des gens......ou uniquement à moi.

jeudi 22 novembre 2018

''Le tout est la vanité'' (1) Sachiko Kishimoto


 Le moyen le plus simple de classer les gens en deux catégories, je pense que c’est « ceux qui ont le sens mathématique et ceux qui ne l’ont pas ». Évidemment, j’appartiens au second. Ceux qui n’ont pas le sens mathématique, ce sont les gens qui ne sont pas intimement persuadés que 1+1=2. Logiquement, 1+1=2 paraît correct. Mais j’ai l’impression que selon la nature de l’objet ajouté ou les sentiments de la personne qui l’ajoute, cela peut être 2,0013, ou 1,99875. En bref, c’est ce que j’entends par « ceux qui n’ont pas le sens mathématique ».
 Bien sûr, je comprends que l’addition énorme de 1+1=2 permet de construire un train à moteur linéaire ou une navette spatiale. Cependant, quelque part dans mon esprit, je pense qu’ils sont en réalité mus par la force de volonté ou par la persévérance. Je ne sais pas pour les autres. Moi, du moins, je suis ainsi.
 Toutefois, au début, je n’étais pas aussi nulle en mathématiques. Jusqu’à l’étape qu’on appelait « arithmétique », je parvenais à me maintenir au niveau. Aux examens, je trouvais même amusant de résoudre des questions de calcul simple. Mais si c’était une question un peu plus complexe, je n’en pouvais plus. Supposons qu’il y ait la question suivante : « Une personne a acheté 7 pommes de 20 yens dans un magasin de fruits, mais il lui manquait 10 yens pour les payer. Combien d’argent avait cette personne ? ». Je commence à m’inquiéter terriblement pour « cette personne ». Est-elle pauvre ? Est-ce tout l’argent qu’elle avait chez elle ? À quel point a-t-elle été chagrinée voire bouleversée au moment où elle a compris qu’elle ne pouvait pas acheter sept pommes ? Il arrivait que ce sentiment se transforme en léger amour. Pendant que je me disais : « ‘’Cette personne’’, je l’aime, ah… », la voix du professeur retentissait : « C’est fini. Posez vos stylos ».

samedi 10 novembre 2018

''Le coffret à bijoux dans la fontaine'' Yoko Ogawa


 Lorsque je lis une nouvelle magnifique, j’ai envie de l’accaparer comme mon trésor. Je vais la mettre dans mon petit coffret à bijoux, mais bien construit, et le cacher dans un endroit que personne ne connaît.
 Il n'en va pas de même avec les longs romans. Ils s’étalent sur le monde comme la mer ou le fleuve, de sorte qu’il est impossible de les cacher quelque part. Les gens peuvent les contempler ou nager librement dedans quand ils souhaitent.
 J’ai l’impression que la relation que j’ai avec les nouvelles est plus subtile. Au cours d’une lecture, lorsque je suis impressionnée, je dis : « Qu’est-ce que c’est que ça….. ». Quand il s’agit d’une nouvelle, le ton de ma voix s’affaiblit. Je ne crie pas en tapant sur la table, mais je murmure pour moi-même en cachette. Lorsque je termine ma lecture, je cache la nouvelle dans mon coffret à bijoux ; je la verrouille, et l’immerge dans le fond de la fontaine qui jaillit secrètement dans un coin de mon jardin.
 Lorsque je suis si épuisée que je ne peux pas me lever et que je n’arrive pas à atteindre le bord de la mer ou du fleuve, je prends mes bijoux que j’ai caché dans mon jardin. Je plonge la main dans la fontaine et sors le coffret. Je confirme que même un monde si minuscule qu’il tient dans ma main est rempli de vies humaines et je suis rassurée. Ainsi, je peux ressentir que je ne suis pas abandonnée toute seule sur la lande, et que je suis protégée par la chaleur de quelqu’un.
 L’œuvre que j’ai choisie cette fois, « The Many Things That Denny Brown Did Not Know (Age Fifteen) (Beaucoup de choses que Denny Brown ignorait (quinze ans)) » d’Elisabeth Gilbert est très importante pour moi. À vrai dire, j’aurais voulu la laisser dans la fontaine. Ce n’est pas par le désir de possession, mais face à une œuvre si extraordinaire, j’avais peur d’être déconcertée au point de ne plus savoir quoi écrire.  
En même temps, ce n’est pas une histoire tapageuse. Elle ne traite pas de nouveau thème surprenant ; elle n’a pas de truquage méticuleux non plus. Il s’agit simplement de l’histoire relatant les expériences qu’un lycéen de quinze ans ordinaire fait pendant les vacances d’été, dans sa petite ville des États-Unis.
 Comme le titre l’indique, le garçon, Denny Brown ne connait rien du monde. Il ne connait pas l’origine du nom de sa ville, ne sait rien de la mitose des cellules, ignore que Beethoven était sourd. Il ne comprend pas trop en quoi consiste le travail de ses parents, infirmiers, ni pourquoi la grande sœur d’un ami prend sa main dans la sienne. Les deux tiers du roman sont consacrés aux choses qu’il ignore.
 Un jour, un petit hasard a lieu. La sœur d’un ami, la jeune femme attrayante à la forte poitrine qui prend sa main silencieusement, contracte la petite vérole.
 Depuis cet événement, l’histoire se développe de manière tout à fait inattendue. Je le répète : comme ce n’est ni remarquable, ni méticuleux, ni étonnant, même si j’explique avec détail ce qui va se passer, beaucoup de lecteurs seront déçus. Je préfère donc ne rien expliquer pour l'instant. La seule chose claire, c’est que Denny Brown, qui mène, main dans la main, la jeune fille, victime de vérole, dans la salle de bain, touche la partie la plus profonde de l’esprit humain. À cet instant, le garçon qui ne savait même pas que Beethoven était sourd, apprend une chose inexplicable qui n’est mentionnée dans aucun manuel scolaire.
 Elisabeth Gilbert a sauvé un petit miracle de la vie quotidienne qui aurait disparu sans que personne ne le découvre. Elle a accompli cet acte seulement en quelques pages. En relisant et relisant cette nouvelle, à la fois émue et déconcertée, je murmure : « Qu’est-ce que c’est que ça……. ».
 Je pense que le travail des écrivains n’est pas de créer un miracle, mais de le découvrir. C’est aussi l’un des critères qui, pour moi, définissent un bon roman.
 On me demande souvent si je suis plus forte pour le roman ou pour la nouvelle. Je ne suis forte ni pour l’un ni pour l’autre. Que ce soit un roman ou une nouvelle, écrire une histoire est toujours difficile. Je ne peux vraiment pas répondre que je suis forte pour l’un ou l’autre. Cependant, s’il y a des gens qui pensent qu’une certaine technique est nécessaire pour écrire une nouvelle, je pense que c’est faux. Écrire une histoire que l’on a découverte, c’est la chose unique et la plus importante.
 Lorsque j’ai du mal à écrire et que je souffre, je vais à la fontaine de mon jardin, et j’ouvre la serrure de mon coffret à bijoux. J'immerge mon secret dans le fond de la fontaine et je me remets à écrire la suite de mon histoire. C’est ainsi que je continue à écrire.

dimanche 4 novembre 2018

''Monsieur Love'' Sachiko Kishimoto


 Beaucoup de professeurs de mon université portaient des noms singuliers.
 Par exemple, un jour, sur le tableau d’annonces était affiché « Le cours de théologie de mercredi prochain de Monsieur Robot est annulé ».
 Monsieur Robot ! Nous étions étonnés. Est-ce un professeur mécanique ?
 Un autre jour, il était affiché « La salle du cours d’éthique de Monsieur Quoi a été changée ».
 Monsieur Quoi ! C’est quoi, Monsieur Quoi !
 Tout cela, c’est parce que mon université était jésuite. Certains enseignants étaient des prêtres jésuites de divers pays. Je n’ai jamais réussi à savoir la nationalité de Monsieur Robot.
 Le plus impressionnant était Monsieur Love.
 Love ! Peu avant le premier cours, nous, étudiants en littérature anglaise, étions agités.  Est-ce vraiment son nom ?
 La porte s’est ouverte, et le professeur est entré.
 Jésus ! a pensé tout le monde. C’était un blond aux yeux bleus. Un Blanc grand et maigre. Il était barbu et ses cheveux descendaient jusqu’aux épaules. Ça me semblait étrange qu’il ne portait pas de couronne d’épines.
 Il est monté d’un grand pas sur l’estrade, et a dit : « My name is….. ». Tout à coup, il s’est retourné ; il a pris non pas une claie, mais une éponge, avec laquelle il a écrit sur le tableau entier :

LOVE.

 Chacun a retenu son souffle. Les filles ouvraient légèrement leur bouche. Les garçons baissaient la tête. Le cœur des filles a été touché. Celui des garçons a été brisé. Mais Monsieur Love était jésuite. Les Jésuites sont des gens qui ont juré à Dieu de ne jamais avoir de femme de toute leur vie. On n’avait donc pas le droit d’en être amoureux. Ça nous a passionnés davantage.
 Les cours de Monsieur Love étaient intéressants. Un jour, on a analysé un poème.
Dans ce poème, il y avait les mots « les vaisseaux sanguins de la mer ». Personne ne comprenait de quoi il s’agissait. En y consacrant un cours entier, Monsieur Love nous a fait réfléchir sur ces mots comme une devinette. Encore aujourd’hui, lorsque je vois des lignes ressemblant à des sentiers sur la surface de la mer, je me dis : « Ah, ce sont des vaisseaux sanguins de la mer ».
 À chaque cours, il donnait un devoir de production écrite en anglais. Le sujet était libre, mais il disait toujours : « Soyez concrets ». Si on écrivait une histoire qui avait une chute ou qui était un peu ‘’attendrissante’’, il prenait un air triste comme Jésus, et secouait la tête en disant : « Ce n’est pas du tout concret ».
 Au contraire, cela a été un spectacle le jour où quelqu’un avait écrit ses souvenirs d’une forte fièvre. « Ma température est montée jusqu’à quarante degrés. J’ai distraitement regardé le ciel nocturne. Toutes les étoiles sont tombées sur moi. Cela m’a rafraîchi le front et c’était agréable », avait-il écrit. Monsieur Love, en sautillant sur l’estrade, avait crié : « Formidable ! C’est très concret ! ».
 Mes compositions n’ont jamais été très estimées, sauf une seule fois. J’ai écrit qu’au lycée, pour le stage d'entraînement de mon club de sport, j’étais montée au sommet d’une montagne, la nuit, que de nombreux nuages en forme de choux à la crème flottaient sur l’horizon et des éclairs brillaient silencieusement.
 Dix ans après avoir obtenu mon diplôme, j’ai trouvé l’avis de décès de Monsieur Love dans un journal. Il était encore dans sa soixantaine. Le statut de prêtre avait disparu. À côté de son nom, on donnait, en tant que parent du défunt, celui de son épouse.

vendredi 2 novembre 2018

''Les souvenirs de ski'' Sachiko Kishimoto


  Je l’ai déjà dit : je n’aime pas les jeux olympiques.
 J’avais beau le répéter, les jeux olympiques d’hiver ont eu lieu à Vancouver cette année.
 Je déteste les jeux olympiques, mais je déteste particulièrement les jeux olympiques d’hiver.
 Bien que ce soit déjà une fête anormale où des gens anormalement musclés, animés d’une émulation anormale, sautent anormalement haut, ou nagent anormalement vite, ou tournent anormalement, ces jeux olympiques ont lieu en hiver, saison connue pour son froid qui règne au dehors, sur la glace ou la neige. Les joueurs portent un équipement étrange sur eux, et ils sautent anormalement haut, ou glissent anormalement vite, ou tournent ou frottent quelque chose anormalement. Pour moi, c’est de la folie.
 Bien entendu, je pense que les patineurs artistiques sont impressionnants. Je ne peux pas sauter en tournant trois fois et demi sur moi-même, même sur la terre. J’ai fait du patinage quand j’étais enfant. Tout ce que j’ai réussi à faire, c’est de me tenir debout sur la glace. Lorsque je regarde les patineurs sur glace qui tournent ou lèvent la jambe ou sautent, je me rappelle l’odeur du vieux cuir, le froid sur mes fesses mouillées, l’odeur de pétrole émanant du poêle de la salle de séchage, et le rouge du sang qui coulait du nez d’un adulte qu'on emmenait sur un brancard après après sa collision contre un mur. Tout cela me revient à l’esprit, et je suis prise d’une inquiétude inexplicable.
 Le ski aussi me rappelle bien de souvenirs.
 Une seule fois, je suis allée faire du ski quand j’étais étudiante. Mes amies m’ont proposé d’y aller à la place d’une fille qui avait un empêchement. C’étaient des folles qui faisaient du ski tous les weekends pendant la saison. Au début, j’ai poliment refusé leur proposition. Je n’avais jamais fait de ski, je n’avais pas d’équipement. Mais comme on m’a dit : « T’inquiète. Je te prêterai l’équipement de ma grande sœur. On va t’apprendre à faire du ski », j’ai finalement décidé d’y aller.
 Le télésiège m’a conduite jusqu’au sommet de la montagne. Lorsque je me suis retournée pour leur demander de m’apprendre à faire du ski, elles étaient déjà parties. Je suis descendue en tombant environ cent fois. Je me suis plainte en leur rappelant qu’elles m’avaient promis de m’apprendre à skier. Elles m’ont dit : « C'est quelque chose qu'on apprend naturellement ! C’est comme ça ! ». Elles n’étaient plus les mêmes. Elles voulaient faire du ski le plus longtemps possible jusqu'à la tombée de la nuit.
 Le lendemain, elles ont peut-être eu pitié de moi. On a pris une leçon auprès d’un moniteur qui nous apprenait à tourner ou à changer de direction. Cependant, j’ai trop accéléré dans un virage. Je me suis enfoncée dans la neige en essayant de changer de direction. Si on descendait en rang, je suivais cent mètres en arrière. J’ai accroché un de mes skis à un poteau du télésiège et j’ai l’ai fait s’arrêter. Je me sentais trop misérable et j’ai pleuré. Mes larmes ont fait de mes lunettes de ski une piscine.
 Le troisième jour, j’arrivais à descendre toute seule de haut en bas de la piste. Juste au moment où je me disais : « Le ski, finalement c’est amusant », j’ai largement dévié de la piste et je suis tombée dans la neige. Couchée sur le dos, je me suis enfoncée d’environ un mètre. J’ai essayé de me lever à l’aide de mes bâtons. Ils se sont enfoncés profondément et je ne pouvais plus les arracher. « Ohé ! », ai-je crié. Personne n’est venu. J’ai levé les yeux. Le ciel que je voyais du trou qui avait ma forme était bleu. Tout était silencieux. Je ne ferai plus jamais de ski, me suis-je juré.
 Environ vingt ans se sont écoulés depuis lors. J’ai terminé mes études, j’ai trouvé un emploi, je l’ai quitté, et j’ai trouvé mon travail actuel. Je n’ai plus jamais fait de ski depuis cet événement, et je ne regrette pas.
 La seule chose qui me préoccupe, c’est que je ne me souviens pas comment je suis sortie du trou ce jour-là. Quelqu’un est-il venu au secours ? Ou en suis-je sortie toute seule ? En suis-je vraiment sortie ? Tout en écrivant ce texte, j’ai l’impression qu’en réalité, je me toujours toujours dans la neige.

mardi 23 octobre 2018

''J'écris toujours des romans....." Haruki Murakami


 Ça fait déjà plus de trente ans que je vis de ma plume, mais je ne fréquente pas d’autres écrivains. J’ai des relations avec des gens d’autres milieux, comme des photographes, des peintres ou des musiciens. Cependant, je n’ai pas beaucoup de liens avec les gens du monde littéraire.
 Je me demande pourquoi. Je pense que c’est parce que je n’ai pas gardé de bons souvenirs des gens de ma profession que j’avais rencontrés quand j’étais encore jeune. Bien entendu, il y avait des gens plaisants, mais il semble que les expériences déplaisantes qu’on voudrait éviter de se rappeler, restent gravées plus profondément dans l’esprit des hommes.
 J’ai rencontré aussi un bon nombre d’écrivains étrangers dont quelques-uns étaient décevants. En effet, les romanciers sont plutôt des gens difficiles. Mais si c’est un écrivain qu’on aime bien depuis longtemps, la déception est quand même profonde. On perd aussi l’envie de lire ses livres.
 Ainsi, le sentiment que « les romanciers sont ennuyeux » s’est enraciné en moi, et j’ai pris l’habitude de ne pas les fréquenter. Je ne vais ni aux soirées du monde littéraire ni aux bars fréquentés par des gens de ce milieu. Je n’ai jamais mis le pied au « Golden Gai ».
 Mais la raison la plus importante pour laquelle je n’ai pas beaucoup de relations avec des gens de ma profession, c’est que je ne me suis pas vraiment habitué au fait que je sois romancier.
 Je n’avais jamais écrit jusqu’à mes vingt-neuf ans et je vivais de travaux physiques. Un jour, je me suis dit : « Hop ! je vais écrire un roman ». Installé sur la table de la cuisine, j’ai écrit quelque chose qui ressemblait à un petit roman. Par hasard, ce roman a reçu le prix des nouveaux arrivants. Sans même comprendre ce qui m’arrivait, je suis devenu ce qu’on appelle « écrivain ».
 Donc, même trente ans passés, je me sens toujours gêné d’être « écrivain ». J’aime beaucoup écrire des romans. Je suis certain que c’est ma vocation, mais je me sens toujours mal à l’aise avec le titre de l’écrivain et son statut social.
 Il arrive que je discute agréablement avec un jeune critique et qu’il me dise : « Au fait, vos romans sont pénétrants. Je les adore ». En lisant le magazine du mois suivant, la même personne écrit : « Tous les romans de Haruki Murakami sont ridicules et il n’a aucune ambition ni talent ». C’est juste un exemple, mais si ce genre de choses arrive, c’est normal de se demander : « Dans quel monde suis-je ? ». En bref, c’est un monde comme ça, et ce n’est pas quelque chose que j’apprécie beaucoup. Je dis tout ce que je veux dire à haute voix, sinon je me tais.
 Au fait, il y a une chose que je trouve étrange. Depuis quand a-t-on commencé à appeler les écrivains « sakka-san (Monsieur l’écrivain) » ? Avant, personne ne disait ça. La sonorité nonchalante de ce mot me rappelle « Monsieur le marchand de légumes » ou « Monsieur le poissonnier ». Si on m’appelle ainsi, ça me donne envie de le saluer en me frottant les mains.

 Les mots de Murakami de la semaine : Monsieur Kazuo Ishiguro est un écrivain très sympathique.

jeudi 20 septembre 2018

''Privée de la parole'' Yoko Ogawa


 Rien n’est plus misérable qu’un écrivain que l’on a privé de la parole, me dis-je chaque fois que je voyage à l’étranger. Même si le réceptionniste d’un hôtel me parle affablement, je ne peux lui dire que le minimum en quelques mots. Au restaurant, je choisis un plat intuitivement et je commande en l’indiquant du doigt.
 Je pense que même si je leur disais que je gagne ma vie avec les mots, ils ne me croiraient pas. Après tout, ils n’ont rien à faire de romans écrits en japonais.
 Même les romans que j’ai écrits passionnément perdent leur sens au moment où je prends l’avion et quitte le Japon. Ils sont si fragiles, incertains et éphémères.
 Il y a quelques années, on m’a invitée à un festival de littérature qui a eu lieu à Saint-Malo, en Bretagne, en France. On m’a dit qu’il n’y aurait rien de formel comme une conférence ou un symposium et que je pourrais y aller en touriste sans avoir besoin d’être préparée.
 C’était un événement beaucoup plus important que je ne l’imaginais. Environ cent écrivains (je pense qu’ils étaient écrivains) y assistaient. La plupart d’entre eux parlaient le français. Ils étaient séparés en trois ou quatre groupes. Parler librement de littérature devant un public sous la direction de l’animateur était le style de ce festival.
Toutefois, je ne peux pas l’affirmer. Il se peut qu’ils parlaient de problèmes qui n’avaient rien à voir avec la littérature. Je ne pouvais qu’imaginer parce que tout se déroulait en français. Chaque fois que je revenais à mon hôtel, couchée sur le lit, je regardais la brochure, mais je n’ai finalement compris ni le thème du festival ni la raison pour laquelle j’étais invitée.
 Pendant que je tournais des pages de la brochure ainsi, j’ai découvert mon nom sur la liste des conférenciers du lendemain après-midi.
 J’ai encore la gorge séchée lorsque je me rappelle la frayeur éprouvée à ce moment-là. Personne dans l’audience ne comprenait le japonais. Il n’y avait pas d’interprète. L’animateur ne parlait que le français. Dans cette situation, que pouvais-je faire ?
 J’étais totalement impuissante. Je suis montée sur la scène dans le seul but de montrer mon impuissance au public. J’ai écrit des romans et j’en écrirai toujours : cette vérité était la seule chose sur laquelle je pouvais compter.
 Finalement, j’ai parlé en japonais. J’étais désespérée et j’ai dit sincèrement et sans aucune hésitation ce que mes romans signifiaient pour moi. L’audience m’a écoutée passionnément. Personne ne se détournait. Il y avait même des gens qui hochaient la tête. Après avoir dit tout ce que j’avais à dire, je suis descendue de la scène. Je me sentais très bien.

samedi 15 septembre 2018

''Les mathématiciens et la beauté" Yoko Ogawa


 « La gloire et l’échec des génies : la vie des mathématiciens historiques » est un livre sur les mathématiciens en tous temps et en tous lieux que Monsieur Masahiko Fujiwara a écrit du point de vue chaleureux d’un homme de la même profession. Si on lisait ce livre, même ceux qui n’aiment pas les mathématiques seraient attirés par les mathématiciens, en comprenant combien les fardeaux qu’ils portent malgré leur talent sont immenses.
 Par exemple, on peut dire que Mozart est un génie aimé par le dieu de la musique. De même, les mathématiciens prodigieux sont des gens qui vouent un amour éternel envers Dieu. Même s’ils sont cruellement repoussés, ils ne cessent de chercher de beaux théorèmes et s’agenouillent devant leur Dieu. L’être humain qui mène une existence instable et changeante, peut trouver la vérité éternelle dans le monde des mathématiques.
 La découverte est née quand le dévouement des mathématiciens a atteint son apogée. Toutefois, lorsque leur passion a pour objet un être humain, se produit de temps à autre une tragédie. Au XIXème siècle, Hamilton, surnommé le « nouveau Newton », a aimé durant plus de trente ans une seule femme, son premier amour, sans que cet amour soit jamais récompensé. Au comble du désespoir, il a embrassé le plancher sur lequel elle se tenait lorsqu’il l’avait rencontrée.
 Par ailleurs, Turing qui a décrypté les codes de l’Allemagne nazie et qui a inventé la base de l’ordinateur, est tombé amoureux d’un camarade. Il a même aimé la terre que ce garçon foulait. Mais ce dernier est mort de tuberculose.
 Lorsque je pense au fait que la raison de l’être humain a remporté la victoire dans les souffrances d’embrasser le plancher et d’aimer la terre, je ne peux m’empêcher de chérir les mathématiciens.