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lundi 22 avril 2019

Le Planétarium (1)

1. Le téléphone a sonné 

 Cet après-midi, tandis que je traduisais un document sur la saturnie, mon téléphone portable a sonné. Elle sonnait de manière étrange comme si elle parvenait du fond d’un puits qui se trouve quelque part dans la forêt. J’ai essayé de l’ignorer et continuer de traduire le texte. « Les larves de la saturnie n’apparaissent qu’une fois dans l’année. Elles passent l’hiver en état d’œuf. Après avoir mué quatre fois, elles se mettent à former des cocons émeraude…… ». Le téléphone ne cessait de sonner pendant ce temps. J’ai arrêté mes mains un instant et j’y ai jeté un coup d’œil. Sur l’écran, il était affiché seulement : « Chauve-souris ». Ce nom ne me disait rien. Au moment où je l’ai remis sur le bureau, la sonnerie a cessé. Après un bip, le locuteur s’est mis à laisser un message. Sa façon de parler aussi était étrange. C’était comme si on mettait une cassette audio à l’envers et j’ai dû me concentrer pour comprendre ce qu’il disait.  
« Allô, allô. Vous êtes là ? Hé, hé, hé. Je sais bien que vous êtes là. Vous êtes assis sur le bureau. Vous étiez en train de travailler, n’est-ce pas ? Ou sinon vous lisiez un livre. Peu importe. En tous cas, je sais bien que vous m’écoutez laisser ce message sur votre téléphone. Oups, pardon. J’ai trop parlé. C’est ma mauvaise habitude. En fait, j’ai un travail à vous présenter. Si vous êtes disponible, venez à l’adresse suivante : 16 Rue du……».
 Un bip a sonné de nouveau. La fin du message. 
 J’allais supprimer ce message, mais il y avait quelque chose d’intrigant. Cet homme parlait comme s’il savait tout ce que je faisais. J’ai relevé le store, mais personne ne me guettait dans les rues. J’ai regardé le judas, mais le couloir était désert. J’ai regardé les coins du plafond, mais il n’y avait pas de caméra. Je réfléchissais trop. Si je me rendais à cette adresse, que se passerait-t-il ? De quel travail s’agit-il ? Après que j’ai terminé mes études à l’université, je travaillais en faisant de petits boulots comme cette traduction sur la saturnie. Si ce travail était terminé, je devais chercher un autre travail. Aller chez la Chauve-souris ne semblait pas une mauvaise idée. Elle n’a pas déterminé la date du rendez-vous. J’ai attendu qu’il m’appelle de nouveau, mais en vain. 
 C’était une semaine plus tard que je suis allé à cette adresse. Je l’ai entrée dans le moteur de recherche de Google Map. Cependant, il n’y avait rien sur la photo aérienne. L’endroit où le bâtiment devait se trouver n’était qu’un espace entre deux immeubles. Je me suis convaincu que la photo était ancienne, ou l’homme s’était trompé de l’adresse. 
 J’ai pris le métro et je suis descendu à quatrième arrêt. C’était un quartier où je n’étais jamais allé. Il y avait un parc d’attraction fermé il y a longtemps. Au loin, je pouvais apercevoir une grande roue toute rouillée grincer dans le vent. Passé par une rue marchandise dont la plupart des magasins étaient fermés, près de l’ancienne carrière, le bâtiment que l’adresse indiquait, mais qui n’existait pas sur la carte, se trouvait.
 C’était un vieux bâtiment en bêton. Les murs, couverts par des lierres étaient fissurés par-ci et par-là. Quelques fenêtres brisées étaient réparées avec des rubans adhésifs. À première vue, l’immeuble ressemblait à une ruine. J’ai aperçu une lueur à l’autre côté d’une fenêtre. J’ai poussé la porte de fer principale qui s’est ouverte en faisant un grincement terrible ressemblant aux cris stridents d’une femme dans un film d’horreur merdique. L’intérieur était obscur. J’ai cherché le bouton de lumière à tâtons. Après avoir crépité quelques fois, les lampes fluorescentes ont éclairé les alentours de sa lumière verdâtre. À droite, il y avait des boîtes aux lettres en fer desquelles débordaient une multitude de prospectus et de journaux. J’en ai pris un journal pour voir la date. Il datait d’il y a plus de cinquante ans. Au fond, un ascenseur se trouvait au centre. Avant que je m’appuie sur le bouton, l’ascenseur est descendu tout seul. La porte s’est ouverte, mais il n’y avait personne à l’intérieur. Le vieux miroir collé au mur reflétait mon visage apathique. Je suis monté dedans, et j’ai découvert qu’un bouton était déjà allumé.
 Je suis descendu sur le septième étage. Dans le couloir, des plaques illisibles étaient pendues sur quelques portes. Le panneau vert indiquant la sortie du secours clignotait. Je me suis aperçu d’une lumière orange qui s’infiltrait d’une porte. J’ai eu l’impression que la Chauve-souris était là. 
 Dans cet immeuble délabré, cette porte avait une aura particulière. D’abord, elle était ornée de décoration d’or méticuleuse et somptueuse comme dans un palais. À côté, il était écrit en rouge : « Agent de placement privé : La Chauve-souris ». J’ai sonné à la porte. Mais personne ne me répondait. J’ai appuyé mon oreille contre la porte. J’ai entendu quelqu’un parler en téléphone. Un instant plus tard, la porte s’est ouverte. Un homme d’un certain âge, aussi petit qu’un enfant de douze ans, se tenait debout en souriant, et m’a dit d’entrer. 
 Il n’y avait qu’une pièce à l’intérieur. Le sol était couvert d’un tapis rouge. Il y avait une grande table en face de la fenêtre de laquelle on pouvait voir la grande roue. Au milieu de la pièce, il y avait un divan en cuir. Les murs étaient couverts par les étagères qui atteignaient le plafond. 
 Je me suis installé sur la chaise devant la table. Le nain a sorti un épais dossier de l’une des étagères et a posé sur son bureau. Il a tourné les pages avec ses doigts potelés en marmonnant quelque chose d’incompréhensible. Alors que son corps était obèse, sa tête était disproportionnellement petite. Le sommet de son crâne était chauve, ses yeux était strabiques et le centre de son visage était saillant. Dix personnes sur dix diraient qu’il ressemblait à une chauve-souris.
 Il a arrêté ses mains sur une page et a toussé quelques fois. « Pardon, pardon, a-t-il dit. Je vous attendais. Et alors, vous êtes quand même intéressé par mon message ? 
- Qui êtes-vous ? 
- Je ne vous avais pas encore dit mon nom. Voici, c’est mon nom », a-t-il dit en me donnant sa carte de visite. Le morceau de papier était un peu jauni. Il y avait une tache étrange sur le bout.
« Je suis agent d’emplois, a-t-il continué. En bref, mon travail se constitue de présenter des personnes disponibles à mes clients. Mes clients me demandent diverses missions. Certaines personnes cherchent quelqu’un qui peut tordre la pelouse de leur jardin. D’autres demandent de nettoyer leurs maisons. De temps en temps, il y a des demandes étranges. Écrire une lettre d’amour ou de plainte, chercher un certain insecte rare etc. Et mon travail, c’est de chercher la personne idéale, appropriée, parfaitement adéquate, pour accomplir la demande de mes clients, vous voyez. 
- Mais pourquoi vous avez mon numéro ? Je me suis jamais inscrit dans ce genre d’agence…, ai-je demandé.
- Vous savez, Monsieur. De nos jours, il n’y a pas de secret. En quelque sorte, nous sommes tous surveillés. Votre historique d’achats sur Internet est conservé quelque part. Dans les rues, les caméras de surveillance nous surveillent où que ce soit. De la même manière, moi aussi, j’ai des connections qui me permettent d’identifier une personne idéale pour une tâche. » 
 Il y avait une sonorité étrange dans sa voix. C’est comme si j’écoutais un enregistrement automatique. Jusqu’ici, il a dû répéter la même phrase encore et encore. L’apparence physique plutôt pauvre de l’homme dans cette pièce somptueusement décorée me faisait perdre la sensation de la réalité. 
« Et si je refusais ? lui ai-je dit après avoir réfléchi un instant.
- Vous ne refuserez pas », m’a-t-il dit. Ses prunelles noires brillaient. Qu’est-ce qu’il connaissait ? Il semble que cet homme connaissait tout sur moi, ou sur la ville. La nuit, il devait se transformer en une vraie chauve-souris. Il volait dans le ciel nocturne, pour épier la vie des habitants par les fenêtres de tous les appartements. Un silence a régné dans la pièce. Au bout d’un moment, il a rouvert la bouche :
« Ma cliente souhaite vous voir. 
- Qui est-ce ? 
- Je ne suis qu’un intermédiaire. J’approche le demandeur et le fournisseur et rien de plus. Si vous êtes intéressé, rendez-vous à cette adresse demain », a-t-il dit en me tendant une note, sur laquelle il était écrit une adresse d’une écriture tremblante à l’encre bleue. 
« Est-ce que je peux poser une question ? ai-je demandé, au moment de quitter la pièce. 
- Je vous en prie ! 
- De quel type de travail s’agit-il ? 
- Répétiteur ». 
 Et la porte s’est fermée. 

samedi 3 mars 2018

''Bonnes nouvelles'' Haruki Murakami


 Bonsoir, Mesdames et Messieurs. C’est l’actualité de dix heures. Ce soir, nous ne choisissons spécialement que de bonnes nouvelles. Rassurez-vous, il n’y en a pas de mauvaise. Nous n'offrons que de belles nouvelles qui réchaufferont votre cœur.

 Avant l’aube, le pétrolier géant mexicain ‘’Sierra Madre’’ a sombré au large de la préfecture de Chiba suite à une explosion soudaine dont la cause est inconnue. Parmi les cent vingt membres de l’équipage, trente-cinq ont miraculeusement été sauvés avant la tombée de la nuit. Les rescapés sont unanimement impressionnés par le sauvetage efficace de la Garde côtière du Japon. Quelle belle histoire ! On dirait, un dieu de perdu, un autre de retrouvé.

 Le collégien qui s’était enfui après avoir coupé un lobe d'oreille de Madame Fue TOKUSHIMA (72) a été arrêté par la police d’Otsuka. Cette dernière attendait le signal à 2 Chômé, à Otoha, dans l'arrondissement de Bunkyô à Tokyo, vendredi dernier. Le collégien fait sa déposition en disant : « Comme c’était un lobe d’oreille incroyablement gros, j’ai eu envie de le couper avec des ciseaux que j’avais par hasard. Maintenant je me sens vraiment désolé. À ce moment-là les examens venaient juste de finir et j’avais l’esprit confus. Je ne l’ai pas fait par méchanceté. » C'est exactement la preuve que personne au monde n’est tout à fait méchant.

 L’acteur, Kansuke TASHIRO (52) a tenté de se suicider. Aujourd’hui, à deux heures de l’après-midi, son épouse l’a découvert pendu chez lui à Kugayama dans l’arrondissement de Suginami. Il a aussitôt été transporté à l’hôpital en urgence et il a échappé de justesse à la mort. Selon son épouse, Monsieur Tashiro s’était fait opérer d'un cancer de l'intestin il y a un mois et il ne supportait plus les frais médicaux qui s’accumulaient, de plus il se préoccupait de ne pas pouvoir avoir de bons rôles depuis quelques années. Ses voisins témoignent qu’il avait complètement changé depuis qu’il avait perdu son fils dans un accident de voiture. Son médecin dit qu’une partie de son cerveau est endommagé à cause de son asphyxie qui a duré longtemps, et que ce serait difficile pour lui de parler même s’il se rétablissait. En tous cas, c’est bien qu’il ne soit pas mort. On dit, une fleur une fois morte ne s’épanouira jamais.

 Hier soir, vers onze heures, à 3 Chome d’Aoyama, dans un restaurant de sushis, au moment où un client payait son addition, il a soudainement commencé à se comporter violemment en criant : « Vous vous moquez de moi avec cette addition si bon marché ! ». Il a ensuite transpercé le patron du restaurant avec le bout d’un parapluie alors que ce dernier allait lui expliquer, puis l’homme a détruit la vitrine avec un marteau et a été arrêté par des policiers du commissariat d’Akasaka. Le suspect, Seikichi AMANO (48), agent immobilier, a expliqué : « J’ai perdu mon sang-froid car le montant était très bon marché alors que j’ai mangé pas mal de choses luxueuses et que j’ai beaucoup d’argent.» Le policier qui l’a interrogé s'est exclamé : « C’est une belle histoire que l’on entend rarement de nos jours. »

 J’espère vous donner uniquement de bonnes nouvelles demain aussi. Bonne nuit à toutes et à tous.

vendredi 16 février 2018

Le train de nuit

 C’était le soir, j’attendais mon train à la gare. Elle était déserte. Autour de moi, les autres voyageurs tuaient le temps de diverses manières. Certains lorgnaient sur leurs portables avec un regard passionné, d’autres lisaient des romans de poches, d’autres encore ne faisaient rien et semblaient complètement perdus dans le néant. Derrière moi, une femme d’un certain âge, emmitouflée dans un manteau de fourrure noir, lisait un roman. Je plissai les paupières et essayai de voir ce qu’elle était en train de lire d'un air si absorbé. Pendant un instant, j’oubliai de respirer parce que c’était un roman que je connaissais : Les Nuits blanches de Dostoïevski.
 Je contemplai cette femme pendant un long moment. Elle se concentrait si passionnément sur l’histoire que je ne savais plus si c’était elle qui dévorait le livre ou si c’était le livre qui la dévorait. Elle portait un chapeau noir à larges bords et baissait les yeux, si bien que l’on ne pouvait discerner ses traits. De ses longs doigts fins et gantés, semblables à une anémone de mer, elle tournait délicatement les pages.  
 À ce moment-là, une voix de femme atone retentit dans la gare. Elle annonçait l’arrivée de mon train dans quelques minutes. Je jetai un coup d’œil sur le quai et aperçus au loin un point noir. Au fur et à mesure qu’il approchait, il grandit et prit la forme d’un train. Au bout d’un moment la masse de fer s’arrêta en faisant grincer ses roues. 
 Une fois installé à ma place, je poussais un profond soupir. Ce voyage inhabituel m’angoissait de manière étrange. Quelques jours auparavant, j’avais reçu une lettre de ma mère, m’annonçant la mort de mon oncle. Elle me demandait de rentrer dans ma ville natale pour les funérailles. Cette idée me déprimait. J’avais expliqué cela au patron de la librairie où je travaillais. Après avoir marmonné, cet homme célibataire de cinquante ans avait finalement accepté de me donner congé.
 Quelques instants plus tard, le train se mit à rouler lentement. Un instant, je fermai le livre et regardai à nouveau par la fenêtre. Des rails et des tours en treillis défilaient derrière la vitre. A la sortie d’un tunnel, des maisons de briques, semblables les unes aux autres, s’étendaient à l’infini. Les lumières de ces maisons étaient éteintes et on ne pouvait savoir si elles étaient occupées ou bien abandonnées. Au fur et à mesure, elles furent remplacées par de vastes champs. Au-delà, les arbres bordaient tels une frise, le champ du ciel nocturne, où la neige et les innombrables étoiles s’entremêlaient. Lorsque je pris mon livre, j’entendis des pas. Ils s’arrêtèrent devant mon compartiment. Je levai les yeux et découvris une femme en noir qui se tenait là. Pour moi, qui était assis, elle semblait beaucoup plus grande qu’elle ne devait l’être en réalité. Elle me demanda si elle pouvait se mettre en face de moi. Ma surprise passée, je hochai la tête. Elle s’introduisit dans le compartiment sans le moindre bruit et s’installa en face de moi. Elle enleva son chapeau à bords larges, mais garda son manteau. C’était le train de nuit, mais elle n’avait aucun bagage : juste un petit sac à main. Elle me fixa de ses grands yeux noirs un instant, et je me rendis enfin compte que c’était la femme de tout à l’heure, celle qui était absorbée par des Nuits blanches de Dostoïevski. Les yeux mi-clos, elle regardait le paysage par la fenêtre. Un moment plus tard, elle sortit Les Nuits blanches de son sac, et se mit à lire la suite. 

 Combien de temps s’était écoulé depuis que j’étais monté dans ce train ? À chaque station, quelques passagers descendaient et d’autres montaient. Mais au fur et à mesure que le train continuait son voyage, le nombre de passagers qui montaient diminuait. Ils s’endormirent les uns après les autres. 
 À un moment donné, le train s’arrêta doucement, sans heurt, au milieu de nulle part. Je regardai de nouveau par la fenêtre. De hauts arbres s’élevaient tout près du train. Il semblait que nous étions dans la forêt. Dehors, il neigeait toujours. Quelques minutes plus tard, il y eut une annonce du contrôleur disant que le train s'était arrêté suite à un accident. Il s’excusait et demandait aux passagers de patienter. Mais cette annonce ne mentionna aucun détail sur ‘’cet accident’’. Le train n’avait pas semblé heurter quelque chose, vu que sa manière de s’arrêter avait été aussi paisible qu’une vieille dame qui cesse de respirer à cause de son grand âge. Un orage avait fait rage il y avait de cela quelques jours. Y avait-il un obstacle sur les rails ? Un cerf, ou un arbre. Il était aussi possible que le train ait eu un problème mécanique au niveau du moteur ou des rouages. La seule chose claire, c’est que nous ne pouvions rien faire d’autre qu'attendre au milieu de cette forêt.
 À ce moment-là, la femme, qui lisait toujours Les Nuits blanches devant moi, leva la tête et m’adressa la parole :
« C’est gênant, n’est-ce pas ? »
 Il me fallut quelques instants pour comprendre qu’elle parlait de l’incident. 
« En effet. Mais nous ne pouvons rien y faire…Ce livre vous plaît-il ?
-  Connaissez-vous ce roman ? me demanda-t-elle.
- Je l’ai lu il y a longtemps. Ça m’intriguait parce que personnellement je n’avais jamais vu quelqu’un lire Les Nuits blanches…
- C’est une histoire triste, n’est-ce pas ? »
 Elle avait raison. Les Nuits blanches était une histoire triste. Il s’agissait de l’histoire d’un jeune rêveur solitaire qui rencontra rencontre une belle fille : Nastenka. Il en tomba instantanément amoureux. Cependant elle attendait la lettre de son amant qui était parti il y a longtemps. Nos deux protagonistes se rencontraient chaque nuit sur le pont, et la fille commença elle aussi à ressentir de l'amour pour ce jeune homme. Mais avant qu’ils n’aient pu devenir amants, l’homme qu’attendait Nastenka réapparut. Elle s’arrache s’arracha des bras du héros et disparaît disparut dans la nuit de Saint-Pétersbourg.
 Les roues du train grincèrent, et il se remit en mouvement. Mais, soudain, les lumières s’éteignirent. La femme en face de moi poussa un petit cri. L’intérieur du train devint complètement obscur sauf le bord de la fenêtre qui reflétait le clair de lune. Cette panne d’électricité avait-elle un rapport avec l’incident de tout à l’heure ? Cette fois, il n’y eut aucune annonce. Peut-être que le conducteur avait jugé que cela n’avait pas d’importance, puisque le train roulait maintenant. D’ailleurs la plupart des passagers s’endormaient déjà. Un silence profond s’installa dans le compartiment obscur. 
 Quelques instants plus tard, la femme me demanda :
« Vous n’arrivez pas à dormir ? » 
 Je lui expliquai que mon oncle était décédé, et que ce voyage me rendait étrangement nerveux. Elle m’écoutait en acquiesçant de temps en temps. La moitié de son visage était éclairée par la lueur pâle venant de l’extérieur. Néanmoins, il était difficile de lire son expression dans cette pénombre. 
« …Si vous n’arrivez pas à dormir, puis-je vous raconter une petite histoire ? », me dit-elle. 

« Quel âge me donneriez-vous ? me demanda-t-elle.
- trente-cinq ans », dis-je honnêtement. 
 Sans rien dire, elle hocha la tête comme un psychiatre qui écoute son patient. 
« D’après vous, quel est mon métier ? »
 Je réfléchis un instant en contemplant son visage à moitié caché dans la pénombre. Elle avait un visage long, la peau diaphane et lisse, les lèvres fines ; son nez était droit comme une falaise abrupte, et ses grands yeux brillaient d’une lumière noire. Toutefois, aucune idée ne me vint à l’esprit.
« Peintre ? 
- Non, me répondit-elle en souriant.
- Professeur ?
- Non.
- Infirmière ? 
- Il y a un point commun avec ce métier », convint-elle, puis elle se tut. J’attendis sa réponse.
« Je suis empailleuse. »
 J’essayai de lui répondre mais je ne trouvai aucun mot pertinent. Nous nous regardâmes un certain moment. Puis elle se mit à raconter son histoire.
« Plus exactement, j’étais empailleuse. Je travaillais dans un musée discret qui se trouvait au fin fond d’une forêt. Mais ce n’était pas un véritable musée. C’était un établissement privé géré par un zoologiste retraité, et toutes sortes d’animaux de la forêt y étaient exposés. Il n’y avait aucune affiche ni plaque sur sa façade. De loin, il ressemblait à une grande maison occidentale ancienne. Si bien que les visiteurs étaient rares, mais les rumeurs sur ce musée secret se répandaient auprès des gens qui en avaient besoin… 
 Un jour, un jeune homme s’est présenté à mon bureau. Je lui ai dit bonjour, mais il ne m’a pas répondu. En fait, il n’a émis aucun son, pas une seule fois. Peut-être qu’il était muet. Il a avancé d'un pas lent vers moi. Puis il m’a tendu une petite boîte de velours bleu. J’ai levé la tête et il me fixait d’un regard sans éclat. Je l’ai ouverte et j’ai sursauté. Ce qu’il y avait dedans, c’était une oreille humaine. Ensuite il a mis sa main dans la poche de poitrine de son manteau et en a sorti une enveloppe. À l’intérieur se trouvaient de nombreux billets de cent euros. Je me sentais gênée alors que lui se tenait devant moi, immobile comme un automate avec son expression attristée. J’ai pensé lui demander dans quelles circonstances il avait trouvé cette oreille et à qui elle appartenait, mais je me suis tue parce que je savais qu’il ne me répondrait pas. Hocher la tête était tout ce que je pouvais faire. Finalement, je lui ai demandé de revenir dans un mois.  
 Je suis restée sidérée un certain moment après qu’il est parti. J’ai observé de nouveau l’oreille que ce jeune homme m’avait laissée. Elle était petite, mais pas aussi minuscule que celle d’un enfant. C’est difficile de supposer l’âge et le sexe de son ‘’propriétaire’’ à partir d’une simple oreille, mais il m’a semblé qu’elle avait appartenu à quelqu’un de jeune. J’ai respiré profondément, puis j’ai laissé mes doigts courir sur la spirale du pavillon, m’amusant de la sensation causée par ses inégalités. L’oreille était dure et froide comme une pierre. En son centre, il y avait un petit trou noir et profond. Je me suis ensuite interrogée sur le rapport entre ce jeune homme et cette oreille. Peut-être avait-elle appartenu à sa femme, et il l’avait poignardée ? Ou bien il a trouvé un cadavre quelque part dans cette forêt ? J’ai arrêté de penser à cette question, car cela ne me menait nulle part. »
 Elle s’interrompit un instant. Après avoir réfléchi, elle continua son histoire : 
 « Chaque fois que j’empaillais un animal, je me sentais étrange. J’aimais cette sensation lorsque je couvrais un modèle d’une peau d’animal et que je la cousais. J’aimais également le moment où je mettais des yeux de verre dans les orbites vides, et que j’arrangeais leur pelage en les imaginant lorsqu’ils étaient vivants et couraient dans l’herbe. À ce moment-là, les animaux semblaient ressusciter et ça me réjouissait. Mais c’était la première fois que j’empaillais un humain, même si ce n’en était qu’un morceau.  
 J’ai d’abord nettoyé l’oreille avec un peu d’eau, puis j’ai coulé de l’uréthane dans un moule. J’ai décollé la peau avec un outil spécifique, millimètre par millimètre, puis je l’ai déposée dans un liquide chimique. En même temps, en regardant des photos de l’oreille que j’avais prise auparavant, j’ai fignolé le support et j’en ai lissé sa la surface avant de le recouvrir de la peau. Ce travail a nécessité encore plus de précautions que lorsque je l’avais enlevée. Pendant quelques jours, j’ai travaillé toute la journée sans repos avec une loupe, en faisant attention à ne pas faire la moindre entaille. 
 Quelques semaines plus tard, j’ai finalement achevé mon œuvre. Pour redonner son aspect naturel à la peau humaine, j’ai mis du vernis spécial dessus. Je me suis demandé un instant si j’allais mettre aussi un peu de rouge, pour que l’oreille ait l’air vivante, mais cela ne semblait pas une bonne idée. Cela risquait d’en faire une imitation grotesque de la nature. Sa couleur blanche lui donnait déjà la beauté artificielle d’une œuvre d’art et c’était suffisant. 
 Une semaine, puis deux, puis trois se sont passées. Mais le jeune homme grand et maigre n’est jamais revenu. 
 J’ai essayé de continuer mon travail d’empailleuse, mais il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que l’étrange visite de ce jeune homme et l’empaillement de l’oreille avaient marqué ma vie de manière irrémédiable. Je me suis finalement aperçu que je ne pouvais plus rebrousser chemin. J’ai pensé à jeter l’oreille, mais je l’ai gardée puisqu’il y avait toujours la possibilité que son commanditaire revienne. J’ai ainsi vécu un an comme une automate privée de cœur. C’était comme si je m'étais empaillée moi-même. Un jour d’automne, j’ai fait ma valise, j’ai laissé une lettre d’excuse sur le bureau et j’ai quitté ce musée pour toujours. Depuis lors, je n’y suis jamais revenue. »
 Ainsi termina-t-elle son histoire. J’eus beau chercher à lui dire quelque chose, mais j’étais pétrifié. La femme me regarda avec ses grands yeux noirs, puis elle sourit faiblement. 
« Avez-vous cru à cette histoire ? me demanda-t-elle en étouffant un rire.
- Alors, vous n’êtes pas empailleuse ?
- Je suis désolée de vous avoir menti, mais au moins mon histoire vous a servi à tuer le temps, n’est-ce pas ? »
 Sans lui répondre, soulagé, je poussai un soupir. 
 À ce moment-là, une annonce retentit. Elle disait que le train arriverait à Strasbourg dans quelques minutes. 
« Il faut que je m’en aille… me dit-elle. Je vous remercie d’avoir écouté mon histoire.
- C’était divertissant, la remerciai-je.
- Puis-je vous offrir quelque chose ? Chaque rencontre est l’œuvre du destin, comme quelqu’un me l'a dit un jour … »  Et elle me glissa une petite boîte en bois carrée dans la main.
« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
- Permettez-moi. Ne l’ouvrez pas avant d’être arrivé chez vous. Je vous souhaite bon voyage », dit-elle. Puis elle se leva et disparut dans le fond obscur du wagon. 
 Je fus laissé tout seul avec cette étrange boîte. Quelques instants plus tard, je me rendis compte qu’elle avait oublié Les Nuits blanches sur son siège. Je le pris et commençai à le lire. Au loin, l’horizon s’éclaircissait. La lune blanche flottait dans le ciel.  À ce moment-là, le train entra dans un tunnel. Tout disparut dans l’obscurité. 

samedi 19 août 2017

''Bière'' Haruki Murakami

 Mademoiselle Courbette s’appelle en vrai Kyoko Toriyama mais chaque fois qu’elle reçoit des manuscrits d’un auteur, elle s’incline profondément et dit, « Je vous remercie infiniment. Je suis heureuse de recevoir votre manuscrit », les membres de la rédaction l’appellent tous Mademoiselle Courbette.
 C’est une belle femme de vingt-six ans, distinguée et célibataire. Elle a fait des études de lettres à l’Université Tokyo Gakugei, elle travaille dans cette entreprise depuis quatre ans. Elle a une forte poitrine et apprécie les jupes évasées. Ses habits permettent parfois d’entrevoir la rondeur de sa poitrine. Ainsi, les écrivains ne peuvent pas souvent refuser, si c'est Mademoiselle Courbette qui leur demande quelque chose. Elle est la préférée du rédacteur en chef.
« C'est quelqu’un de véritablement instruit et éduqué. Parmi les jeunes femmes diplômées de nos jours, combien respectent la politesse autant qu’elle ? Combien peuvent parler aussi élégamment qu’elle ? »

 Mais personnellement, je connais le secret de Mademoiselle Courbette. Une fois, je l’ai appelée à dix heures un dimanche matin. J’étais désolé de l’appeler tôt un jour de congé, mais il y avait une chose que je devais immédiatement confirmer au sujet d’un délai. C’est sa mère qui a décroché. Mademoiselle Courbette habite avec sa mère à Koganei. J’ai dit poliment à sa mère ;
« Je m’excuse de vous appeler un dimanche matin. C'est pour une affaire urgente, puis-je parler à Mademoiselle Kyoko ?
- Veuillez attendre une minute. Je l’appelle immédiatement. », a dit sa mère aussi poliment.
 Quelques instants plus tard, j’ai entendu la voix de Mademoiselle Courbette qui était étrangement aigue, contrairement à d'habitude. Si je devais la comparer à quelque chose, ce serait à la voix d’une otarie dont on aurait écorché le flanc et dont on aurait frotté la blessure avec du sel. En même temps, c’était évidemment sa voix. 
« Putttaaaaain ! Ça m’fait chier, c’est dimanche matin ! Je veux encore dormir, on est dimanche matin ! Merde ! Ah ? Le téléphone ? Puttaaain, t’façon, c’est Takao. Attends. Je vais pisser, ouais, pisser. Fais attendre ce gars, m'en bats les couilles. J’ai bu trop de bière hier, j’ai la vessie gonflée…….Ah ? C’est pas Takao ? Oh ! Putain ! Mon Dieu ! Il doit m’entendre parfaitement, oh merde ! »
 Bien sûr que j’ai raccroché tout de suite. J’ai eu la chance de ne pas lui avoir dit mon nom.

Encore aujourd'hui, Mademoiselle Courbette reçoit des manuscrits en s’inclinant courtoisement. Quelqu’un m’a dit qu’elle avait des ancêtres nobles. J’ai feint de ne pas l’avoir entendu et je me suis tu.

jeudi 17 août 2017

''Le poulpe'' Haruki Murakami

 Noboru Watanabe m’a envoyé une carte postale avec un dessin de poulpe. Au-dessous du poulpe, de son écriture difficile à déchiffrer, il a écrit : « Ma fille m’a dit que tu l’as aidée dans le métro il y a quelques jours. Je te remercie beaucoup. Ça te dit d’aller manger du poulpe ? »
Ce message m’a étonné parce que j’étais en voyage depuis longtemps et qu’il y a deux mois que je n'ai pas pris le métro. De plus, je n’avais pas le souvenir d’avoir aidé la fille de Noboru Watanabe. D’ailleurs, je ne savais même pas qu’il avait une fille. Il me confond peut-être avec quelqu’un d’autre.
 Mais aller manger du poulpe, c’est une idée.
 Je lui ai écrit une lettre. J’ai dessiné un merle et j’ai écrit au-dessous ; « Merci de ta carte. C’est une bonne idée d’aller manger du poulpe. J’irai avec plaisir. Contacte-moi vers la fin du mois. »
 Toutefois, un mois plus tard, je n’avais toujours reçu aucun message de Noboru Watanabe. Je me suis dit qu’il avait sans doute oublié. Ce mois-ci, j’avais une envie bizarre de manger du poulpe, mais comme je croyais que j’allais en manger avec lui, au final, je n’ai eu aucune occasion d’en goûter.
 Lorsque je commençais à oublier le poulpe et Noboru Watanabe, j’ai reçu de nouveau une carte. Cette fois, la carte était illustrée d’un dessin de môle et il y avait un message au-dessous.
« Le poulpe qu’on a mangé ensemble était délicieux. Je suis aussi content d’avoir pu déguster du vrai poulpe. Toutefois, je ne suis pas vraiment d'accord avec ton opinion sur la sexualité. En tant que père d’une fille, je ne peux pas approuver. Reparlons-en bientôt. »
 J’ai poussé un soupir. Noboru Watanabe me confond encore avec quelqu’un d’autre.

mardi 15 août 2017

''Le lait'' Haruki Murakami

 Hé, je suppose que tu viens ici pour acheter du lait. J’ai raison, n’est-ce pas ? Ah, mais non, t’as pas besoin de me répondre. Je comprends même si tu me dis rien. Ça fait vingt-quatre ans que je vends du lait ici. Je te regardais venir vers moi et hop, j’ai tout compris. Je me suis dit, ah cette personne veut du lait, elle a marché jusqu’ici juste pour en acheter. Tu vois ? C’est quand même quelque chose, héhéhéhéhé. Ça fait déjà vingt-quatre ans que je vends du lait. Juste regarder le visage du client, ça me suffit pour comprendre ce qu'il pense..
 Mais, j’suis désolé de te dire ça, mais je peux pas te vendre de lait. Non, je peux pas, héhéhéhéhé. Je ne te vendrai pas de lait. Je ne te vendrai jamais jamais de lait. Même si tu pleures, même si tu me donnes une montagne de lingots d’or, je ne t'en vendrai jamais. J’imagine que maintenant tu te dis dans ta tête, « Pourquoi ? Pourquoi cet homme ne me vend pas de lait ? Ai-je fais quelque chose de mal ? » Héhéhéhé, c'est ce que tu penses, n'est-ce pas ? Hein ? Tu n’as rien fait de mal. Tu n’as rien fait. C'est juste que je ne veux vraiment pas te vendre de lait. Tu vois ? C’est pas logique. C’est une question de sensibilité. Héhéhéhé, t’as compris ?
 Quand on vend du lait depuis vingt-quatre ans, de temps en temps, il y a des types auxquels on ne veut vraiment pas vendre de lait. C’est une vérité, je mens pas. Ce genre de personnes apparaît tous les deux ou trois ans, mais il y en a réellement ! Héhéhéhéhé. C’est en effet bizarre mais je vois son visage et hop, je me dis, c’est impossible de vendre du lait à cette personne. Il y en a vraiment. Héhéhéhéhéhé.
 Non, non. Jamais. Je ne te vendrai pas de lait. Jamais, jamais, je ne t'en vendrai pas.. Héhéhéhéhéhé.

''Les bas'' Haruki Murakami

Alors maintenant, essayez d’imaginer s’il vous plaît.
C’est une petite pièce. Elle se situe au deuxième ou troisième étage d’un immeuble. Depuis les fenêtres,on peut apercevoir d’autres immeubles. Il n’y a personne dans cette pièce. Et là, un homme entre. Il est sur la fin de sa vingtaine d’année et a un visage pâle. On pourrait dire qu’il est beau mais sa tête ne laisse pas une impression particulière aux gens. Il est maigre et fait à peu près un mètre soixante-douze centimètres.
 Pouvez-vous imaginer tout ça ?
 Il tient un sac de voyage noir en plastique. Il le dépose sur la table qui est au milieu de la pièce. Il semble qu’il y ait quelque chose de lourd à l’intérieur. Il ouvre la fermeture à glissière et sort ce qu’il y a dedans. D’abord, ce sont des bas féminins noirs. Ce n’est pas un collant, ce sont des bas séparés de style traditionnel. Au total, il y en a une douzaine. Toutefois cet homme ne semble pas s’y intéresser. Sans même y jeter un coup d’œil, il les jette sur le sol. Il sort aussi des talons noirs mais il les jette aussi. Ensuite une grosse radiocassette apparaît. Après l’avoir regardée un instant, il la pose sur le sol d’un air indifférent. On comprend par son expression qu’il s’énerve de plus en plus. Puis il sort cinq ou six paquets de cigarettes. La marque est High Light. Il en ouvre un et il prend une cigarette et il l’essaye. Après avoir expiré deux ou trois fois, en secouant la tête, il l’écrase contre le sol.
 À ce moment-là, le téléphone sonne. Dringdringdringdringdring. Il décroche attentivement. « Allô. », dit-il d’une voix tranquille. Son interlocuteur lui dit quelque chose. « Non, c’est faux. », répond-t-il. « C’est totalement faux. Je n’ai pas de chat chez moi, je ne fume pas. Je n’ai pas mangé de crackers au fromage depuis dix ans. Non. La ligne Fukuchiyama n’a aucun rapport avec moi. Aucun, comprenez-vous ? » Et il raccroche.
 Il sort un paquet de crackers au fromage dont la moitié est intacte. Puis des bas apparaissent de nouveau. Il tend fort ces bas et il les regarde à contre-jours. Ensuite il fouille les poches de son pantalon, il sort toutes les pièces de monnaie et les met dans un vase vide qui est posé à côté de lui. Il met également les bas tendus dedans.
À ce moment-là, quelqu’un frappe à la porte. Toctoctoctoctoc. Il cache le vase dans un coin de la pièce et il ouvre doucement. De l’autre côté de la porte se tient un homme petit aux cheveux rares avec un nœud papillon rouge. Cet homme lui tend un journal roulé et dit d’une voix ferme : [...]
 Et là, une question.
 Qu’est-ce que cet homme aux cheveux rares lui a dit ?
 Vous avez quinze secondes pour répondre. Tic-tac, tic-tac.

lundi 14 août 2017

‘’Radis blanc râpé’’ Haruki Murakami

 Le plateau à la main, l’homme-chameau descendit l’escalier du sous-sol comme d’habitude. Il était toujours laid et sale. Ou devrais-je dire, il devenait de plus en plus sale et laid de jour en jour. Sa morve gouttait sur le sol, et ses yeux avaient de grosses chassies. Ses dents saillantes étaient jaunies et abîmées, la couleur de ses lobes d’oreilles était altérée à cause de la crasse, ses cheveux longs étaient couverts de pellicules, à chacun de ses pas de la poudre blanche tombait aux alentours. Son haleine était abominable. Il m'était impossible de manger un plat apporté par un tel homme.
 Dès que je le lui dis, l’homme-chameau cracha dans l’assiette et dit joyeusement : « Fais comme t’veux ! Jé m’en fous même si t’meurs de faim ! T’façon, t’mourras bientôt. C’pareil, c’pareil, héhéhéhéhé. »
 Si j’étais dans une situation normale, l’homme-chameau ne serait pas un obstacle pour moi. Mais mes deux bras étaient fermement attachés au mur par une grosse chaîne.
 L’homme-chameau sortit un gros fer de marquage qui était resté dans les flammes de la cheminée, en balançant son embout entièrement rouge dans l'air, il la regarda d’un air content.
« Héhéhéhéhé, quand mon maître sera revenu, t’pourras jouer avec lui tant que t’veux. Il t’fera pleins de trucs drôles. Jé l’aiderai aussi. On ne t’tuera pas facilement. On t’laissera vivant et t’fera souffrir pendant longtemps. Mais au final, t’mourras ! Toi, une bête qui ne craint même pas Dieu, devra payer pour avoir fait la cour à Madame ! »
 Dans le sous-sol, comme l’homme-chameau me l’avait dit, il y avait beaucoup d’instruments de tortures. Il y avait un étau pour broyer un doigt, des entonnoirs et des tuyaux pour la noyade, un pic à glace, des tenailles, un fouet avec des épines. Sur l’étagère, il y avait tous les albums de Tom Jones et Abba.
« Jé pas fait la cour à Madame ! », lui dis-je. Puis je me repris, « Je n’ai pas fait la cour à Madame ! » Je ne sais pas de quel dialecte il s’agissait mais la manière de parler de l’homme-chameau était contagieuse.
« Je lui ai juste servi du thé. »
 L’homme-chameau rit bêtement et lâcha un gros pet.
« Jé sais, jé sais. Jé sais touuut. À ce moment-là, il y avait un éclat de désir sexuel dans tes yeux. En lui servant du thé, t’pensais à la fellation dans té tête. Jé comprends si jé regarde les yeux. Jé suis pas idiot. 
- C’est faux. À ce moment-là, je pensais au radis blanc râpé que j’allais manger au dîner, dis-je.
- T’vois ! T’vois ! C’est exactement comme jé dit ! dit l’homme-chameau triomphalement.
- Hé, attends voir. Comment ça c’est ‘’exactement comme j’ai dit’’ » lui répliquai-je mais il ne m’écouta pas.
« T’souffriras à fond dans ce sous-sol et t’mourras petit à petit ! Héhéhéhéhéhéhéhé. »
 Et pourtant je pensais vraiment au radis blanc râpé.  

dimanche 13 août 2017

''Le vendeur de l'Inde'' Haruki Murakami

 Tous les deux mois, le vendeur de l’Inde vient chez moi. Chaque fois que ma mère dit, « Peut-être que bientôt, le vendeur de l’Inde viendra. », comme s’il l’avait entendue, le vendeur de l’Inde frappe à la porte de ma maison. Donc, je dis toujours à ma mère, « Maman, tu ne dois pas penser au vendeur de l’Inde. Si tu y penses, il viendra. » Et ma mère me dit « C’est vrai. Le vendeur de l’Inde vient parce que j’y pense. » mais elle oublie facilement et murmure sans s’en rendre compte « Bientôt, le vendeur de l’Inde… ». Et il vient chez moi deux ou trois jours plus tard.
 Le vendeur de l’Inde est un homme grand et bronzé. Il porte toujours un sac lourd sur son épaule. J’ai entendu dire qu’il a à peu près le même âge que mon père, mais il semble être beaucoup plus jeune. Ses yeux sont brillants comme deux gros scarabées. «Tout ça, c’est grâce à l’Inde. », dit-il fièrement. « Petit garçon, si tu consommes beaucoup d’Inde, tu pourras devenir un adulte mâture et vigoureux comme moi, et ta vie aura un sens. »
 Je ne comprends pas bien ce qu’il me dit parce que c’est trop difficile pour moi, mais quand je parle avec lui, j’ai l’impression d’être réprimandé et cela me trouble. De temps en temps, le vendeur de l’Inde se plaint même à ma mère. Je le trouve étonnant. Il faut dire que même mon père ne peut pas facilement se plaindre à ma mère.
« Madame, qu’est-ce que c’est que ça ? Je suppose que vous n’utilisez pas suffisamment d’Inde récemment. La quantité de l’Inde que vous m’avez acheté n’a guère diminué depuis que je vous ai rendu visite la dernière fois. », dit-il à ma mère en regardant dans le placard et il poussa un soupir. « Ce genre de produits, comme je vous dis toujours, ça n’a aucun effet si vous n’en utilisez pas assez et si vous ne les faites pas pénétrer dans le corps. Regardez votre fils. Ses yeux manquent d’éclat et ont l’air endormis sans vigueur, vous ne trouvez pas ? C’est vraiment un mauvais signe. Moi, je comprends tout si je regarde les yeux. Les yeux nous disent tout. C’est parce que vous n’utilisez pas assez d’Inde. Il manque évidemment d’Inde. Vous n’aimez pas votre fils, hein ? Vous aimez votre fils. Alors, il faut lui donner davantage d’Inde. 
- Oui, oui, je vois, Monsieur le vendeur de l’Inde, s’excuse ma mère avec précipitation. Mais ces derniers temps, il y a aussi le vendeur de Bali qui vient à la maison. Afin de garder de bonnes relations avec mes voisins, je dois acheter aussi ses produits. Il y a des circonstances atténuantes, Monsieur. Bien sûr, je sais que l’inde est meilleure mais……
- Le vendeur de Bali ! s’écrit le vendeur de l’Inde d’un ton ricaneur. Le vendeur de Bali, Madame, ce n’est rien franchement. Il n’a que son nom pour lui. Si vous êtes sérieuse, il n’y a vraiment que l’Inde. Mes produits sont différents, définitivement. »
 Ainsi, ma mère est encore forcée d’acheter un peu d’Inde. En les regardant, je me dis que le vendeur de l’Inde est quand même un personnage.

vendredi 21 juillet 2017

''Le Noël de l'homme-mouton'' Haruki Murakami




 C'est au beau milieu de l'été qu’un homme a demandé à l’homme-mouton de composer une musique pour Noël. L’homme-mouton et cet homme étaient tous les deux trempés de sueur dans leur costume en forme de mouton. Être homme-mouton en plein été est bien un travail pénible. Notamment pour cet homme-mouton pauvre qui n’avait pas d’argent pour acheter un climatiseur.  Un ventilateur qui tournait agitait les oreilles de ces deux hommes-moutons. 

« Nous, les membres de l’Association de l’homme-mouton, a dit le visiteur en ouvrant la fermeture éclair de sa poitrine pour y laisser entrer le vent, choisissons chaque année un homme-mouton qui a un don musical, lui demandons de composer un morceau pour consoler Saint homme-mouton et de l’interpréter le jour de Noël. Cette année vous avez l'honneur d'avoir été élu. 
- C’est bien trop pour moi, a dit l’homme-mouton. 
- Surtout que cette année est le deux mille cinq centième anniversaire de la mort du Saint homme-mouton. Nous voudrions que vous composiez une musique splendide digne de ce jour mémorable, a dit l’homme. 
- Je vois, je vois », a dit l’homme-mouton en se grattant l’oreille. J’ai encore quatre mois avant Noël, c’est assez pour composer une magnifique musique pour hommes-moutons, a pensé l’homme-mouton. 
« J’accepte ce travail avec plaisir. Ayez confiance en moi, a dit l’homme-mouton avec conviction. Je créerai une musique remarquable pour vous. » 

 D’abord septembre, ensuite octobre et novembre passèrent. Toutefois l’homme-mouton ne s’était pas encore mis à travailler sur la composition.  Étant donné que l’homme-mouton travaillait au magasin de donuts pendant la journée, il n’y avait que très peu de temps qu’il pouvait consacrer à la composition. De plus, lorsque l’homme-mouton se mettait à jouer du vieux piano, l’épouse du propriétaire qui vivait au rez-de-chaussée venait chaque fois frapper violemment à la porte de sa chambre. 
« Arrêtez de faire du bruit ! Vous m’agacez ! Je n’entends même pas le son de la télé à cause de vous ! 
- Veuillez m’excuser, mais cela ne va durer que jusqu’à Noël. Je vous prie de patienter pendant un petit moment, a dit l’homme-mouton craintivement. 
- Arrêtez vos conneries ! a crié l’épouse du propriétaire. Si vous avez à vous plaindre, vous pouvez quitter immédiatement cet appartement. On fait déjà bien l’objet de moqueries car nous laissons habiter un cinglé comme vous ! Ne m’emmerdez plus, s’il vous plaît ! » 
 Morose, l’homme-mouton regarda le calendrier. Malgré le fait qu’il ne restait que quatre jours avant Noël, il n’avait pas même composé une mesure. Tout ça parce qu'il avait maintenant perdu le droit de jouer du piano.  


 Alors que l’homme-mouton mangeait un donut, le visage sombre, dans le parc à midi, le Docteur ès moutons passa. 

« Qu’est-ce qu’il y a, Monsieur homme-mouton, a demandé le Docteur ès moutons. Vous avez l’air bien triste. Bien que ce soit bientôt Noël… 
- C’est à cause de ce Noël que je suis morose », a dit l’homme-mouton. Et il a expliqué ce qui s’était passé au Docteur ès moutons. « Hm…, a dit le Docteur en se caressant la barbe. Dans ce cas, je pourrai sans doute vous aider. 
- C’est vrai ? », a dit l’homme-mouton d’un air dubitatif. Il faut dire que le Docteur ès moutons était un professeur bien curieux qui ne faisait des recherches que sur les moutons, et les habitants de la ville discutaient entre eux en se demandant s’il n’était pas fou. 
« Je ne mens pas, a dit le Docteur ès moutons. Venez chez moi demain soir à six heures. J’ai une idée pour vous aider. Au fait, pouvez-vous me donner ce donut à la cannelle ? » 
Et sans que l’homme-mouton ne dise ni « oui »ni « je vous en prie », il prit son donut et l'ingurgita. 

 Le lendemain à six heures, l’homme-mouton rendit visite au Docteur ès moutons avec six donuts à la cannelle. Il habitait une vieille maison en brique, les arbres de jardin étaient tous taillés en forme de mouton. La sonnette, les piliers de porte, le pavé, tout était en forme de mouton. C’est épatant, a pensé l’homme-mouton. 

 Le Docteur ès moutons dévora quatre donuts coup sur coup et il mit soigneusement le reste dans le placard. Il lécha ensuite ses doigts et ramassa les miettes de donuts et les mangea. « Il adore vraiment les donuts… », se dit l’homme-mouton, admiratif.  Après avoir sucé ses doigts, le Docteur prit un livre épais de l’étagère. Sur la couverture, il était écrit « L’histoire de l’homme-mouton »
« Alors, Monsieur homme-mouton, a dit le Docteur d’une voix lourde. Dans ce livre, tout ce qui concerne l’homme-mouton est écrit, même la raison pour laquelle vous n’arrivez pas à composer. 
- Mais Docteur, je sais déjà bien pourquoi je ne peux pas composer. C’est parce que l’épouse du propriétaire de mon appartement ne me laisse pas jouer du piano, dit l’homme-mouton. Si je pouvais jouer du piano… 
- Non, non, dit le Docteur en secouant la tête. Ça n’a rien à voir avec cette histoire. Même si vous pouviez jouer du piano, le résultat serait le même. Il y a bien une raison plus importante. 
- C’est-à-dire ? demanda l’homme-mouton. 
- Vous êtes maudit, chuchota le Docteur. 
- Maudit ? 
- Exactement, dit le Docteur en hochant la tête à plusieurs reprises. Vous êtes maudit, c’est la raison pour laquelle vous ne pouvez ni jouer du piano ni composer. 
- Hmm… grogna l’homme-mouton. Mais alors pourquoi suis-je maudit ? Je n’ai rien fait de mal. » 
Le Docteur tourna quelques pages de ce livre. 
« N’avez-vous pas regardé la Lune le quinze juin ? 
- Non, ça fait cinq ans que je ne contemple pas la Lune. 
- Alors, le jour de Noël de l’année dernière, avez-vous mangé quelque chose qui a un trou ? 
- Je mange des donuts tous les jours pour le déjeuner. Je ne me rappelle plus quel type de donut, mais c’est certain que j’en ai mangé la veille de Noël, oui. 
- Est-ce que ce donut avait un trou ? 
- Bien sûr. La plupart des donuts ont un trou. 
- C’est à cause de cela, dit le Docteur en hochant encore et encore et encore la tête. C’est pour cela que vous êtes maudit. Si vous êtes homme-mouton, vous auriez dû savoir qu’il ne fallait pas manger une chose qui a un trou la veille de Noël. 
- Je n’ai jamais entendu une telle histoire, s’est écrié l’homme-mouton. Qu’est-ce que cette histoire ? 
- Vous ne connaissez pas la fête de Saint mouton, cela m’étonne, s’est écrié encore plus fort le Docteur. Les jeunes de nos jours ne connaissent rien. Quand vous êtes devenu homme-mouton, vous avez dû apprendre beaucoup de choses à l’école d’hommes-moutons, n’est-ce pas ? 
- Oui, c’est bien vrai… Mais je n’étais pas un bon élève à l’école, c’est pour ça… » dit l’homme-mouton en grattant la tête. 

« Vous voyez. Tout ça, c’est à cause de votre inattention. Vous êtes indécrottable. Mais quand bien même, je vous aiderai puisque vous m’avez offert des donuts, dit le Docteur. Vous savez, le vingt-quatre décembre est à la fois la veille de Noël et la fête de Saint mouton. En bref, c’est le jour sacré où Saint homme-mouton est tombé dans une fosse en marchant dans la rue à minuit et qu'il est mort. C’est pour cela que la vieille tradition interdit de manger une chose perforée ce jour, comme des macaroni, un chikuwa, un donut, un anneau de calamar, un oignon tranché etc.   
- J’ai une question, pourquoi Saint homme-mouton se promenait-il à minuit et pourquoi y avait-il une fosse dans la rue ? 
- Je n’en ai aucune idée. C'était il y a deux mille cinq cents ans. C’est normal que personne n’en sache rien. Mais en tout cas, c’est la loi. Soit que vous le sachiez, soit que vous l’ignoriez, si vous transgressez cette règle, vous serez maudit. Et si vous êtes maudit, vous ne serez plus un homme-mouton. C’est exactement la raison pour laquelle vous n’arrivez pas à composer un morceau pour hommes-moutons. » 
« Qu’est-ce que je peux faire…, dit l’homme-mouton d’un air très affaibli. N’y a-t-il pas moyen de briser cette malédiction ? 
- Hmm, a dit le Docteur. Bien entendu, il existe un moyen pour la briser. Mais ça doit être pénible. Êtes-vous d’accord ? 
- Je suis d’accord. Je ferai tout pour ça. Alors pourriez-vous me dire ce moyen ? 
- Ce moyen, c’est de tomber dans une fosse. 
- Une fosse ? dit l’homme-mouton. Tomber dans une fosse ? De quel type de fosse s’agit-il ? N’importe quelle fosse ? 
- Ne dites pas de bêtises. Pas n’importe quelle fosse. La fosse pour briser la malédiction a sa propre proportion. Attendez une seconde, je regarde. »  
 Le Docteur prit un vieux livre intitulé « La légende de Saint homme-mouton » et il tourna quelques pages. 
« Euh…Ah, c’est ici. Il est écrit, Saint homme-mouton est tombé dans une fosse de deux mètres de diamètre, de profondeur de deux cent trois mètres. Donc, vous devrez tomber dans la même fosse que celle-ci. 
- Mais écoutez-moi. Il m’est impossible de creuser une fosse de deux cent trois mètres, de plus, si je tombe dans une fosse comme celle-ci, je mourrai avant de briser la malédiction. 
- Attendez, attendez. Il y a une suite. ‘’Pour ceux qui souhaitent briser la malédiction, il suffit de diviser la profondeur par cent.’’ Cela veut dire qu’une fosse de deux mètres et trois centimètres est suffisante. 
- Ah, je me sens soulagé. Dans ce cas, je pourrai le faire. Je creuserai une fosse. », dit l’homme-mouton soulagé. 

 L’homme-mouton emprunta ce livre au Docteur ès moutons. D’après ce livre, il y avait de nombreuses règles pour briser la malédiction. L’homme-mouton les a énumérées dans un cahier. 


1). La fosse doit être creusée avec une pelle au manche de frêne. (Saint homme-mouton utilisait une canne de frêne.) 



2). Il faut tomber dans la fosse à une heure seize du matin de la veille de noël. (Saint homme-mouton est tombé dans la fosse à cette heure.) 



3). Lorsque vous serez dans la fosse, vous devez avoir de la nourriture qui n’a pas de trou sur vous comme casse-croûte. 


 Le premier et le deuxième semblaient bien raisonnables, en revanche, l’homme-mouton ne comprit pas bien pourquoi de la nourriture était nécessaire pour être dans la fosse d’environ deux cents mètres. 
« Bon. C’est ce qui est écrit dans ce livre. Alors je ferai comme il dit. », pensa l’homme-mouton.
  Il restait encore trois jours avant la veille de Noël. Avant trois jours, il devait fabriquer une pelle au manche de frêne, et creuser un trou de deux mètres de diamètre, de deux mètres trois centimètres de profondeur. Tant pis. Pourquoi dois-je me trouver dans une situation si compliquée ? Soupira l’homme-mouton.  Il y avait un frêne dans la forêt. Il en scia une branche et il en fit un manche de pelle avec un couteau en une journée. Et le lendemain, il se mit à creuser une fosse dans le terrain inoccupé derrière son appartement. 

L’épouse du propriétaire vint et lui demanda, « Dites, pourquoi vous creusez une fosse là ! » 
« Je creuse une fosse pour y jeter des ordures, lui a répondu l’homme-mouton. Je me suis dit que ce serait sûrement pratique. 
- Hm, ah bon. Si vous faites quelque chose de louche, j’appellerai immédiatement la police ! », dit la femme avec haine et elle partit.  L’homme-mouton acheva sa fosse de deux cents mètres de diamètres et de deux mètres trois centimètres de profondeur, en mesurant correctement les dimensions. « C’est parfait. », dit l’homme-mouton et il mit une planche de bois dessus. 

Enfin, la veille de Noël arriva. L’homme-mouton apporta des donuts torsadés qui n’avaient pas de trou de son magasin et les mit dans son havresac. La quantité était suffisante pour s’en servir comme casse-croûte. Et il mit son portefeuille et une petite torche électrique dans la poche de sa poitrine et il ferma la fermeture à glissière. À une heure du matin, les lumières des maisons aux environs étaient éteintes, une obscurité totale régnait sur le terrain inoccupé. Il ne voyait ni la lune, ni aucune étoile, ni même ses mains. 
« S’il faisait aussi noir, c’est normal que Saint homme-mouton soit tombé dans une fosse. », murmura l’homme-mouton en cherchant la fosse avec sa lampe de poche. Mais l’obscurité était trop profonde pour la localiser. 
« Oh mon Dieu. Il sera bientôt une heure seize. Si je ne trouve pas la fosse, je dois attendre la veille de Noël de l’année prochaine. Si cela m’arrive, je... » 
 À ce moment-là, tout à coup la terre sur laquelle il marchait disparu. L’homme-mouton tomba dans la fosse. « Quelqu’un aurait enlevé la planche dans la journée, pensa l’homme-mouton dans sa chute. Peut-être que c’est la femme de cet appartement. Elle ne fait que des choses qui m’ennuient. »  Toutefois il réalisa que quelque chose clochait. Je continue encore à chuter. La profondeur de ma fosse n’était que de deux mètres trois centimètres, alors j'aurais dû déjà atteindre le fond.  Soudainement il s’est cogné contre le fond avec un bruit lourd. Bizarrement, il n’a ressenti aucune douleur malgré cette profondeur incommensurable.   

 Après avoir secoué la tête, il essaya d'éclairer les alentours avec sa lampe de poche, mais il ne la retrouvait plus. Il avait dû la perdre au moment où il avait chuté dans la fosse. 
« Bon sang ! Qu’est-ce qui se passe ! cria quelqu’un dans l’obscurité. Il est encore une heure quatorze, t’es arrivé deux minutes en avance, merde ! Remonte la fosse et recommence depuis le début ! 
- Pardonnez-moi. Il faisait noir et je suis tombé par erreur, a dit l’homme-mouton. D’ailleurs, c’est impossible de remonter une fosse si profonde. 
- Merde ! T’as failli m’écraser. Moi, je croyais que tu viendrais à une heure seize, bon sang ! » 


  Il entendit le bruit que l'on fait en frottant une allumette, puis une bougie s’alluma. Celui qui l’avait allumée était un homme grand. Mais la hauteur de ses épaules était quasiment équivalente à celle de l’homme-mouton. Seule sa tête était affreusement longue et était tordue en plusieurs endroits comme un donut torsadé. 

« Bon sang ! Hé, toi, au fait, t’as bien apporté le casse-croûte, hein ? a dit le Tordu. Je t’en ferai voir, si tu n’en as pas. 
- Je l’ai bien apporté ! dit l’homme-mouton avec précipitation. 
- Montre-moi alors, bon sang ! J’ai la dalle, moi ! » 
L’homme-mouton ouvrit son havresac et prit les donuts torsadés un par un, et les donna au Tordu. 
« Q, qu’est-ce que c’est que ça ! s’est écrié le Tordu. Putain ! T’as apporté ces trucs pour te moquer de mon visage ! Bon sang ! 
- Mais non ! C’est une méprise ! dit l’homme-mouton en essuyant la sueur de son front. Je travaille au magasin de donuts et ces donuts tordus étaient la seule nourriture qui n’avait pas de trou. 
- T’as vu ! T’as dit ‘’tordu’’, merde ! », dit le Tordu et il s’accroupit sur place. 
 Les larmes aux yeux, il commença à sangloter. 
« Putain, pourquoi ai-je ce visage et dois-je travailler en tant que gardien dans le fond sombre de cette fosse ! Bon sang ! 
- Veuillez m’excuser, je me suis juste trompé de mot. Je voulais dire ‘’donuts torsadés’’. 
 - C’est trop tard, merde ! » dit le Tordu en pleurant.  
 Tout déconcerté, l’homme-mouton prit un autre donut torsadé, après l’avoir redressé, il le donna au Tordu. 
« Regardez, ce n’est rien. Maintenant il est tout droit. Prenez-le, c’est bon. » Le Tordu le prit et l'ingurgita mais il ne cessa pas de pleurer. 

Tandis que le Tordu mangeait ce donut, l’homme-mouton emprunta sa bougie et il examina le fond de la fosse. Une chambre vaste s’y étendait. Dans cette chambre se trouvaient un lit et une table. 
« Il a dit gardien, alors il doit y avoir une porte quelque part, a pensé l’homme-mouton. S’il n’y a pas de porte, on n’a pas besoin de gardien. » 
 Comme il l’avait pensé, il trouva une trouée au chevet du lit. Il s’y enfonça avec la bougie.  L’intérieur était totalement noir et sinueux. 
« Je n’ai pas de chance. Je dois subir une telle épreuve pour un seul donut que j’ai mangé le vingt-quatre décembre l’année dernière. » a murmuré tout seul l’homme-mouton.  


 Après avoir avancé environ dix minutes, il faisait petit à petit plus clair. Maintenant il pouvait voir la sortie. L’extérieur de cette trouée était lumineux. 

« C’est étrange. Je suis tombé vers une heure du matin. C’est trop tôt pour que le soleil se lève. », a-t-il dit en hochant la tête d’un air de doute.  
 Au-delà de la trouée s’étendait un terrain vaste. Ce terrain était entouré de hauts arbres que l’homme-mouton n’avait jamais vus dans sa vie. Des nuages blancs dans le ciel, il entendait des chants d’oiseaux. 
 « Alors, qu’est-ce que je peux faire maintenant ? Le livre disait que je pourrais mettre fin à ma malédiction si je tombais dans la fosse, mais là il se passe quelque chose d'incompréhensible. », dit l’homme-mouton.  
 Comme il avait faim, il décida de se reposer et de manger un donut.  


 Tandis qu’il mangeait le donut, quelqu’un lui adressa la parole, « Bonjour. »  « Bonjour, Monsieur homme-mouton. » Il tourna la tête, deux jumelles se tenaient debout. L’une portait un T-shirt sur lequel était écrit « 208 », le T-shirt de l'autre portait le chiffre « 209 » 

 À part ces chiffres, ces deux jeunes filles étaient complètement identiques. 
« Bonjour, jeunes filles, a dit l’homme-mouton. Voudriez-vous manger avec moi ? 
- C’est chouette, a dit la 208. 
- Ça a l’air vraiment bon, a dit la 209.
- C’est délicieux, parce que c’est moi qui l’ai cuisiné. », a dit l’homme-mouton. 
 Les trois se sont assis sur la terre côte à côte et mangèrent des donuts. 
« Je te remercie, a dit la 209. 
- C’est la première fois que j’ai mangé un donut si délicieux, a dit la 208. 
C’est bien alors, a dit l’homme-mouton. Au fait, je suis maudit, ne connaissez-vous pas de moyen pour briser ma malédiction ? Je suis venu ici pour trouver une solution. 
- Je suis désolée, a dit la 208. 
- Être maudit, c’est bien dur, n’est-ce pas ? 
- C’est très dur, oui, a dit l’homme-mouton en soupirant. 
- Il pourrait rendre visite à Madame Guillemot, a dit la 209 à la 208. 
- Tu as raison. Madame Guillemot doit savoir quelque chose, a dit la 208 à la 209. 
- Elle est très versée dans la malédiction, a dit la 209 à la 208. 
- Dites, pouvez-vous m’accompagner chez cette Madame Guillemet ? a demandé l’homme-mouton. 
- Ce n’est pas Madame Guillemet, a dit la 208. 
- C’est Madame Guillemot, a dit la 209. 
- Un guillemet et un guillemot ne sont pas du tout la même chose, a dit la 208. 
- Tu as tout à fait raison, a dit la 209. 
- Excusez-moi, s’est excusé l’homme-mouton à la 208 et à la 209. Pouvez-vous m’accompagner chez cette Madame Guillemot ? 
- C’est la moindre des choses, a dit la 208. 
- Suis nous », a dit la 209.  
 Les jumelles et l’homme-mouton marchèrent sur le sentier dans la forêt. Les jumelles chantaient en marchant. 


Si le vent était des jumelles, 

Elles pourraient souffler vers l’est et l’ouest. 
Si le vent était des jumelles, 
Elles pourraient souffler à droite et à gauche. 

 Après avoir marché pendant dix ou quinze minutes, ils arrivèrent aux bornes de la forêt. Au-delà, la mer s’étendait à l’infini. 
« Tu vois, là-bas, il y a une petite cabane sur le rocher. C’est la maison de Madame Guillemot, a dit la 209 en l’indiquant du doigt. 
- Nous ne pouvons pas franchir la forêt, a dit la 208. 
- Je vous remercie. Vous m’avez beaucoup aidé. », a dit l’homme-mouton. 
 Et il prit des donuts torsadés de son havresac et les donna aux jumelles. 
« Merci, Monsieur homme-mouton, a dit la 208. 
- J’espère que tout se passera bien», a dit la 209. 

Atteindre la maison de Madame Guillemot était très laborieux. Le rocher était escarpé, il n’y avait pas ce qu’on appelle un chemin. En outre, le vent fort de la mer était sur le point d’emporter l’homme-mouton qui se cramponnait de toutes ses forces au rocher. 
« Madame Guillemot n’a sans doute aucun problème car elle peut voler dans le ciel mais moi, je dois y aller à pieds. », a marmonné l’homme-mouton.


  Au bout du compte, il atteignit enfin le sommet du rocher et il frappa à la porte de la maison de Madame Guillemot. 

 « Qui est-ce ? L’encaisseur du journal ? a répondu une forte voix enrouée dans la maison. 
- Non, pas du tout. Je suis homme-mouton…, a dit l’homme-mouton. 
- Allez-vous en. Je n’ai rien à faire avec une personne comme vous, a répondu cette voix d’un ton tranchant. 
- Je suis quelqu’un de propre. Ouvrez la porte, s’il vous plaît. 
- N’êtes-vous vraiment pas un encaisseur ? » 
 Tout à coup, la porte s’ouvrit, Madame Guillemot était là. Elle était très grande, son bec était pointu comme une pioche. 
« Les jumelles m’ont dit que vous vous y connaissiez très bien sur la malédiction. », a dit l’homme-mouton craintivement. Si elle frappe de son bec sa tête, il succombera en un clin d’œil. Madame Guillemot regarda l’homme-mouton d’un air dubitatif. 
« Bon, entrez. Je vous écoute. »  
 L’intérieur de la maison était terriblement désordonné. La poussière était accumulée sur le plancher, la table était tâchée d'une substance visqueuse, la poubelle débordait.  
 L’homme-mouton lui expliqua chaque événement qu’il avait vécu jusque-là. 
« C’est grave, a dit Madame. Vous vous êtes trompé de sortie. 
- Alors il faut que je retourne à la fosse ? 
- Ça ne servira à rien. Si vous êtes venu jusque-là, cela veut dire que vous ne pouvez plus rebrousser chemin, a dit Madame en secouant son bec. Mais, je pourrais vous porter sur mon dos et vous amener à un endroit où vous pourrez briser cette malédiction. 
- Ce serait tellement gentil, a dit l’homme-mouton. 
- Mais vous avez l’air lourd, a dit Madame Guillemot avec précaution. 
- Je ne suis pas lourd. Je ne pèse que quarante-deux kilos, a dit l’homme-mouton en mentant sur son poids de trois kilos. 
- Alors, j’ai une proposition, a dit Madame Guillemot. Si vous faites le ménage dans cette pièce, je vous amènerai à l’endroit dont je vous ai parlé. 
- C’est réglé. »


 Mais l’homme-mouton a mis beaucoup de temps pour faire le ménage dans la pièce de Madame Guillemot. Elle n'avait pas dû le faire depuis quelques mois. L’homme-mouton nettoya les assiettes et les tasses salies, essuya la table, passa l’aspirateur sur le sol, lava les serviettes et jeta les ordures. Après cette corvée, il était épuisé. 

« Toutes ces épreuves sont dues à la malédiction, a marmonné l’hommemouton en cachette de Madame. 
- C’est bien, c’est bien, a dit Madame Guillemot d’un air satisfait. La maison doit être toujours aussi propre que ça. 
- Alors, maintenant pouvez-vous m’amener à cet endroit ? 
- Bien sûr. Je suis quelqu’un qui a le sens du devoir. Tenez, mettez-vous sur mon dos. » 

 L’homme-mouton sur son dos, Madame Guillemot s’envola dans le ciel. Comme il volait pour la première fois, il s’aggripa au cou de Madame. 
« Hé, vous, ça me fait mal. N’agrippez pas mon cou si fort, j’ai du mal à respirer, s’est écriée Madame Guillemot. 
- Excusez-moi », s’est excusé l’homme-mouton.
  De haut, il pouvait dominer la mer, la forêt, la colline. La forêt verte et la mer bleu foncé duraient à l’infini, entre elles s’allongeait la plage blanche. C’était un paysage très émouvant. 
« C’est magnifique, a dit l’homme-mouton. 
- On s’en fatigue vite quand on le voit tous les jours », a dit Madame Guillemot d’un air ennuyé.
  Madame Guillemot fit des tours autour de sa maison comme si elle vérifiait la condition de ses ailes, puis elle descendit sur la prairie qui n’en était pas même éloignée de cent mètres. 
« Qu’il y a-t-il, Madame ? Êtes-vous malade ? a demandé l’homme-mouton d’un air inquiet. 
- Je ne suis pas malade, moi, a dit Madame Guillemot en secouant la tête à droite et à gauche. Pourquoi je serais malade ? Dans cette ville, les gens me connaissent pour ma vigueur et j’incarne la santé elle-même.   
- Parce que vous avez atterri en un tel endroit. 
- C’est l’endroit dont je vous ai parlé, a dit Madame. 
- Mais cet endroit n’est même pas éloigné de cent mètre de chez vous ! a dit l’homme-mouton avec stupeur. Vous n’aviez pas besoin de me porter sur votre dos, j’aurais pu venir à pied. 
- Mais dans ce cas, vous n’auriez pas fait le ménage dans ma maison, hein ? 
- C’est bien vrai. 
- D’ailleurs je n’ai jamais dit que c’était loin. J’ai dit seulement que je pourrais vous porter sur mon dos. 
- Hm, oui, en effet », a dit l’homme-mouton mais il n’était pas vraiment convaincu. 
 Madame Guillemot s’envola en croassant et partit dans la direction de sa maison. 

 L’homme-mouton regarda autour de lui. Il aperçut un grand arbre qui se levait au milieu de la prairie. Une échelle de corde était accrochée à cet arbre. Comme il n’y avait rien d’autre aux alentours, il décida de monter cette échelle.
  Cette échelle de corde était instable et c’était difficile de la monter. Après avoir grimpé en transpirant trente ou quarante échelons, dans les branches, il entendit une voix joyeuse, « Salut, à quoi je peux vous être utile ? ». 
« Excusez-moi, je suis venu par rapport à la malédiction. Ne connaissez-vous pas quelque chose pour m'en libérer ? a dit l’homme-mouton vers cette voix. 
- Ah, la malédiction, hahaha. Je vous aiderai. Venez ici », a dit cette voix. 

 L’homme-mouton écarta les branches en faisant attention à ne pas glisser, au fond se trouvait une petite cabane qui était faite à partir du creux de l’arbre, devant laquelle le Tordu qui était en train de se raser était assis. 
« Oh ! a dit l’homme-mouton. Vous n’êtes pas dans le fond de la fosse ? 
- Mais non, ce n’est pas moi, hahahaha, a dit ce Tordu en riant. C’est mon frère. Regardez, je suis tordu dans le sens des aiguilles d’une montre. Mon frère est tordu dans le sens inverse. Il pleure facilement, il est souvent méchant avec les gens. »
 Les yeux tournés vers la droite, la mâchoire vers la gauche, le Tordu droit se rasait adroitement en étouffant un rire. 
« Il semble que vous ayez différents caractères, bien que vous soyez frères, a dit l’homme-mouton avec admiration. 
- Parce qu’on est tordu à droite et à gauche. On est l'inverse de l'autre, héhéhé, a dit le Tordu droit en se rasant le dessous de son oreille. Héhéhé. 
- Au fait, à propos de la malédiction…, a dit l’homme-mouton. 
- Je n’ai rien à vous dire, héhéhé, a dit le Tordu droit. Il vaut mieux souffrir davantage, hahahaha. »
 Tout fâché, l’homme-mouton descendit l’arbre. 
« Quel endroit désagréable ! a-t-il dit. Le Tordu droit est aussi tordu que le Tordu gauche. En plus Madame Guillemot est capricieuse. » 
 En désespoir de cause, l’homme-mouton marcha au hasard. Après avoir longuement marché, il arriva devant une belle fontaine, il but l’eau et mangea encore un donut. Après l’avoir fini, il eu sommeil. Il se coucha sur l’herbe et fit une sieste.


   Quand il se réveilla, le soleil s’était déjà couché, des étoiles blanches brillaient dans le ciel. De temps en temps il entendit des hurlements de loups mêlés au grondement du vent.  

« Je suis tout désespéré d’être perdu dans un tel endroit. De plus, je n’ai pas encore pu briser ma malédiction, a monologué l’homme-mouton. 
- Eh, d’après ce que j’ai entendu de votre part, il semble que vous vous souciez d’une malédiction, a soudainement dit une voix inconnue dans les ténèbres. 
- Qui est-ce ? Où êtes-vous ? a dit l’homme-mouton avec étonnement. 
- Euh, je n’ai pas de nom. », a répondu cette voix humblement.  
 L’homme-mouton scruta les alentours mais il ne voyait rien dans le noir.  
« N’essayez pas de me chercher, s’il vous plaît, a dit cette voix. Comment dire… Je ne suis vraiment rien qui ait quoi que ce soit d’intéressant. 
- Aimeriez-vous bien apparaître devant moi et manger des donuts ensemble ? a demandé l’homme-mouton. C’est ennuyeux d’être seul. 
- Euh, je vous remercie mais je ne suis pas digne de vos donuts, vraiment, a dit ce Rien. Votre gentillesse est déjà trop pour moi. 
- Ne vous en faites pas, j’ai beaucoup de donuts. Si vous êtes timide, je regarderai ailleurs. Pendant ce temps, venez ici et prenez-en un. 
- Excusez-moi, a dit Rien. Je prends la moitié du donut le plus petit, c’est déjà bien pour moi. »
  L’homme-mouton mit un donut sur l’herbe et il tourna le dos. Quelques instants plus tard, quelqu’un vint avec un bruit sec et mangea lentement le donut. 
« C’est délicieux, c’est vraiment délicieux, a dit Rien. Ah, ne me regardez pas, s’il vous plaît. » 

« Je ne vous regarde pas, mais vous ne connaissez pas quelque chose à propos de la malédiction ? a demandé l’homme-mouton. 
- La malédiction, hmm… miam-miam, je connais, oui, a dit Rien. C’est vraiment bon, miam-miam, 
- Où devrais-je aller pour briser cette malédiction ? a demandé l’hommemouton. 
- Sautez dans cette fontaine, miam-miam, c’est simple, a dit Rien. 
- Mais je ne sais pas nager. 
- Ce n’est pas grave même si vous ne savez pas nager. Il n’y a aucun problème. Ce donut, il est vraiment délicieux, miam-miam. » 
 En désespoir de cause, l’homme-mouton se rapprocha de la fontaine et il se jeta dedans tête la première. Mais au moment où il sauta, l’eau de la fontaine disparut. Et l’homme-mouton se cogna la tête contre le fond. Il eu le tourie. 
« Ha, je suis vraiment désolé, a dit quelqu’un. Je n’avais jamais imaginé que vous vous jetteriez tête la première. »  
L’homme-mouton ouvrit les yeux et vit un vieil homme petit d’un mètre et quarante centimètres. 
« J’ai mal, a dit l’homme-mouton. Qui êtes-vous ? 
- Je suis le fameux Saint homme-mouton, a aimablement dit ce vieil homme en souriant. 
- Alors c'est vous qui m’avez maudit ? Pourquoi vous avez fait ça ? Vous m’avez fait subir des épreuves alors que je n’ai rien fait de mal. Je suis tout épuisé, en plus, je me suis fait une bosse à la tête, a dit l’homme-mouton et il montra sa bosse à Saint homme-mouton. 
- Je suis vraiment désolé. Veuillez me pardonner. Mais j’ai mes propres raisons, a dit Saint homme-mouton. 
- Je vous écoute, a dit l’homme-mouton toujours agacé. 
- Ne vous fâchez pas, a dit Saint homme-mouton. Venez ici, j’ai une chose à vous montrer. »
  Saint homme-mouton marcha vers le fond de la fontaine, l’homme-mouton marcha après lui en secouant la tête. Saint homme-mouton se tint devant la porte, il l’ouvrit d’un coup. 

« Joyeux Noël ! » a crié tout le monde.
  Dans cette pièce, tout le monde était rassemblé. Le Tordu droit et le Tordu gauche, la 208 et la 209, Madame Guillemot et Rien étaient là. Rien était reconnaissable à cause de miettes de donut qui restaient sur son visage. Il vit même le Docteur ès moutons.
  Un grand sapin de Noël était posé dans la pièce, au pied de l’arbre des cadeaux avec des rubans étaient entassés. 
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi tout le monde est là ? a demandé l’homme-mouton, tout étonné. 
- Nous vous attendions tous, a dit la 208. 
- Nous vous attendions toujours, a dit la 209. 
- C’est moi qui vous ai invité à notre fête de Noël, a dit Saint homme-mouton. 
- Mais moi, j’ai été maudit et puis…, a dit l’homme-mouton. 
- Je vous ai maudit, pour que vous arriviez ici, a dit Saint homme-mouton. Je me suis dit que ce serait palpitant et amusant. 
- Je me suis bien amusée, croâ, croâ, croâ, a dit Madame Guillemot. 
- Putain, c’était très drôle, a dit le Tordu gauche. 
- C’était divertissant, héhéhé, a dit le Tordu droit. 
- Le donut était vraiment bon, miam-miam », a dit Rien. 
 L’homme-mouton s’indignait contre le fait d'avoir été dupé mais enfin, il commença aussi à s’amuser parce que tout le monde avait l’air heureux. 
« Je comprends maintenant, a dit l’homme-mouton en hochant la tête. 
- Monsieur homme-mouton, jouez du piano, s’il vous plaît, a dit la 208. 
- Vous êtes doué pour le piano, n’est-ce pas ? a dit la 209. 
- Y a-t-il un piano ici ? a demandé l’homme-mouton. 
- Oui, oui. Il y en a, a dit Saint homme-mouton et il enleva une large couverture sous laquelle se trouvait un piano blanc en forme de mouton. J’ai préparé celui-ci pour vous. Jouez-en à satiété. »
  Ce soir-là, l’homme-mouton était très heureux. Le piano en forme de mouton produisait des notes magnifiques, des mélodies belles et joyeuses coulaient sans cesse dans sa tête.
  Le Tordu droit et le Tordu gauche chantèrent en chœur, la 208 et la 209 dansèrent, Madame Guillemot s’envola dans la pièce en croassant, Saint homme-mouton et le Docteur ès moutons buvaient ensemble de la bière. Même Rien roulait sur le sol d’un air content.  Et le gâteau de Noël fut servi à tout le monde. 
« Ah, que c’est bon, miam-miam », en disant cela, Rien mangea trois morceaux du gâteau. 
« Pourvu que la paix dure éternellement dans le monde des hommes-moutons. » pria Saint homme-mouton. 

 Lorsqu’il se réveilla, l’homme-mouton était dans son lit. Tout semblait avoir été un rêve, mais il savait bien que ce n’en était pas un. La bosse restait encore sur sa tête, sur le derrière de son costume, au niveau des fesses, il y avait une tache d’huile, au lieu du vieux piano, le piano blanc en forme de mouton était là. Tout s’était passé pour de vrai.
 Par la fenêtre, on voyait un monde enneigé. Les branches, les boîtes aux lettres, les toits, tout était couvert de neige blanche.  L'après-midi, il rendit visite chez le Docteur ès moutons en banlieue, mais sa maison avait disparu. Il y avait juste un terrain inoccupé. Les arbres de jardin en forme de moutons, les piliers de porte, le pavé, tout avait disparu. 
« Je ne pourrais plus revoir ces gens, a pensé l’homme-mouton. Je ne pourrais plus revoir ni les deux Tordus, ni les jumelles 208 et 209, ni Madame Guillemot, ni Rien, ni le Docteur ès moutons, ni Saint homme-mouton. » 
 Les larmes coulèrent de ses yeux. L’homme-mouton aimait inconsciemment tout le monde. Après être rentré chez lui, il trouva dans la boîte aux lettres une carte postale avec un dessin de mouton.  Il était écrit dessus, « Pourvu que la paix dure éternellement dans le monde des hommes-moutons.»