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mercredi 8 août 2018

''Le Salinger écrit à la main'' Yoko Ogawa


 Il y a longtemps, à l’époque où je travaillais en tant que secrétaire dans un hôpital universitaire, dans le bâtiment des expériences animales, il y avait une assistante de recherches qui aimait de tout son cœur « L’Attrape-cœurs ». Son obsession n’était rien d’autre que ce que l’on pourrait qualifier d’amour.
 Je l’ai rencontrée pour la première fois dans le bureau d’un professeur qui enseignait la littérature pour le cours de culture générale. Je ne me rappelle plus pourquoi j’y suis allée, mais lorsque je suis arrivée, l’assistante était déjà assise sur le canapé. L’expérience animale et le cours de littérature n'avaient sans doute aucun rapport. Visiblement, il leur arrivait souvent de causer d’un air décontracté.
 Les professeurs qui ne portaient pas de blouse blanche étaient rare à la faculté de médecine. Dans ce sens, il faisait déjà partie des rares professeurs qui attiraient mon attention. Mais il m’a surtout fait une forte impression parce qu’il avait mis un vieux piano allemand dans son bureau. L’air pensif, il marchait en baissant un peu la tête ; il avait glissé ses mèches trop longues derrière les oreilles ; il parlait d’une voix de baryton ensorcelante et limpide.
 Quant à elle, maigre comme un oisillon, elle était de taille si modeste que même la blouse blanche la plus petite était trop grande pour elle. Sa blouse blanche était toujours tachée, sans doute par les liquides organiques des animaux de laboratoire.
 Un jour, je déjeunais avec elle à la cantine. Elle m’a demandé ce que je pensais de « L’Attrape-cœurs ». « Ah, c’est l’histoire un garçon qui se révolte contre les adultes », ai-je répondu. Je n’ai jamais oublié son expression quand elle m’a répliqué avec passion.
« Non, ce n’est que l’étiquette que les adultes ont collée à Holden. C’est le type d’adultes qu’il déteste le plus », a-t-elle dit.
 J’ai été étonnée lorsqu’elle a sorti « L’Attrape-cœurs » de la poche de sa blouse. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander si elle la portait toujours sur elle.
« Eh, oui », a-t-elle répondu comme si de rien n’était. Avec le programme des expériences, des photos de tumeurs et les clefs des cages, ce livre se trouvait toujours dans sa poche.
 Selon elle, Holden n’est pas du tout le symbole du garçon innocent qui se révolte contre la société et qui est blessé, mais c’est une personne qui a atteint déjà la maturité malgré ses seize ans, de sorte qu’il est plus mûr que les adultes. Ce qu’il affronte ne se trouve pas à l’extérieur, mais en lui. Comme preuve, l’auteur Salinger refusait de sortir des murs qu’il avait construits lui-même.
 Le plus important, c’était la mort d’Allie. Puisque Holden a appris la mort de son petit frère, il peut trouver un sens à la vieille couverture Navajo de son professeur d’histoire, et il se sent triste quand il voit une personne avec une valise bon marché, qu’il suspend la robe de la prostituée à un cintre et qu’il pense à la nonne qui n’entrera jamais dans un restaurant chic.
 Nous passions souvent la pause du midi sur le toit de l’hôpital. De temps en temps, elle lisait à haute voix quelques passages d’une voix frêle comme son corps. Son épisode préféré, c’était celui du poème écrit sur le gant de base-ball gaucher d’Allie à l’encre verte.
« Qui pourrait avoir l’idée d’écrire un poème sur un gant de base-ball ? a-t-elle dit. Quand il n’y a personne dans le champ de batteurs et qu’aucune balle ne vient, Allie lit ce poème. Mais il meurt de leucémie. Et ce gant est la seule chose qui reste à Holden ».
 C’était aussi sur le toit pendant la pause de midi qu’elle m’a dit un jour quelque chose d’inattendu.
« Je pense offrir un cadeau au professeur pour son anniversaire. Qu’en penses-tu ? ».
 Je savais qu’elle avait rencontré le professeur quand elle lui avait demandé de traduire en anglais sa lettre d’admiratrice à Salinger, et qu’elle ne cessait de fréquenter son bureau depuis lors. « Ça lui plaira, je pense », ai-je répondu sans réfléchir. Mais lorsqu’elle a parlé de son cadeau, j’ai honnêtement été gênée.
« Je vais transcrire toutes les pages de ‘’L’Attrape-cœurs’’ à la main. Je vais les relier et offrir au professeur ».
 Cela prendrait beaucoup de temps. D’ailleurs, on pouvait acheter le livre en librairie. Je n’étais pas vraiment sûre que ce cadeau plairait au professeur. Mais finalement, j'ai préféré me taire. J'ai essayé de me convaincre que ce genre de coutume existait sans doute en Occident.
 Une fois, elle m’a montré son travail dans sa pièce de la résidence des employés. Il n’y avait rien sur son bureau en face de la fenêtre, sauf les objets nécessaires à la fabrication de son cadeau. Il y avait l’édition de Hakusuisha de « L’Attrape-cœurs » et un presse-papier en verre à gauche. À droite, il y avait une liasse de feuilles de la couleur olive, un stylo et des buvards. De la qualité des papiers qu’elle a commandés spécialement à Maruzen, de la couleur de l’encre, la taille de la plume du stylo au nombre de caractères dans une page, tout était soigneusement calculé. C’était la forme qu’elle considérait idéale pour « L’Attrape-cœurs ». Son écriture était plus forte que ce à quoi faisait penser son corps, mais les pleins et déliés avaient de la douceur. Tous les caractères étaient parfaitement alignés, ce qui m’a fait imaginer à quel point sa concentration était profonde. À ce moment-là, elle en était à la moitié du chapitre vingt, à la scène où Holden fait tomber et brise le disque qu’il a acheté pour sa petite sœur.
 Elle a préparé des pancakes pour moi. Je les ai mangés dans un coin du lit, loin de la fenêtre, pour ne pas salir « L’Attrape-cœurs ».
 Je ne sais pas si elle a pu achever son cadeau. Un jour, elle a tout à coup quitté son travail sans me dire au revoir. Selon les rumeurs qui couraient au secrétariat, elle avait eu des ennuis.
 La dernière fois que je l'ai vue, c'était devant les placards à chausseurs dans l'entrée des employés. Elle ne portait pas de blouse blanche, mais ses vêtements de deuil.
« Je vais à la cérémonie qui a lieu au temple pour les animaux morts », s’est-elle dépêchée de me dire, et elle a couru jusqu’à l’arrêt de bus. Je n’ai pas eu le temps de lui poser des questions sur son « Attrape-cœurs ».
 Depuis lors, chaque fois que j’entends dire qu’un fan qui a tenté de franchir les murs de la maison de Salinger a été arrêté, je me souviens de l’assistante en deuil.

samedi 28 juillet 2018

Le stylo de verre


 Je suis allé à Otaru, une ville maritime au nord de Sapporo. La verrerie est la spécialité de cette ville. Je suis entré dans une boutique où divers articles de verre étincelaient. De petits verres pour boire du saké. Des verres de vin, des chopes et aussi de petits objets en cristal. C’était comme si j’étais entré dans un kaléidoscope. Tandis que je me promenais dans la boutique, j’ai trouvé des stylos de verre. Des stylos complètement transparents comme la glace étaient dans des boîtes. Des motifs complexes étaient enfermés dans les corps en verre. J’avais envie de les toucher, mais ils se trouvaient sous une fine membrane de cellophane. Certains étaient vendus avec de l’encre. Les cartouches si petites que des papillons de nuit pourraient y vivre étaient remplies d’un liquide bleu foncé. C’est incroyable que l’on puisse réellement écrire avec des stylos si fragiles qu'ils semblaient devoir s'écraser sitôt posés sur ma paume. La plume était fine et dessinait une courbe évoquant les reins d’une femme. À ce moment-là, la folle envie d’en acheter un, un désir si violent que j'avais même envie de pleurer, m’a pris. J'ai regardé le prix. Ce n’était pas bon marché, mais ce n’était pas exorbitant non plus. Je pouvais acheter si je sacrifiais mes quatre milles yens. Un long moment s'est écoulé ainsi dans la boutique silencieuse, et tout à coup, la raison m’a ramené à la réalité. Je me suis demandé à quoi me servirait un stylo de verre puisque j’écris toujours sur l’ordinateur. Je n’utilise presque jamais de stylo de bille, sauf lorsque je prends des notes à l’université. Mais pourrais-je apporter un stylo de verre en cours ? Je regretterais à jamais si je cassais un objet aussi précieux. J’avais l’impression que je pourrais écrire une jolie lettre avec cette encre bleue, en imaginant la sensation de froid que me donnerait le corps en verre, mais je n’avais personne à qui envoyer une lettre. Si j’utilisais ce stylo de verre, pourrais-je écrire une belle histoire qui toucherait tout le monde ? Ce n’était qu’une illusion. Je ne pourrais rien écrire et quelques gouttes tomberaient de la plume sur le papier, en laissant de minuscules taches insignifiantes.
 Finalement, je suis sorti sans rien acheter. Une paire de clochette en verre, attachée à un poteau électrique tintait de temps en temps dans le vent. Quelques jours se sont déjà écoulés depuis ce voyage. Je songe encore au stylo de verre que j’ai vu dans une boutique de verrerie à Otaru, par un jour particulièrement ensoleilé de l’été.



































 





dimanche 13 mai 2018

''Natsume Sôseki avertit le Japon au sujet de la victoire à la Guerre russo-japonaise'' (Le calendrier Sôseki)


 Il y aura cent cinq ans aujourd’hui, le 11 mai 1911, Sôseki s’est habillé à l’occidentale et s’est coiffé d’un chapeau d’été. Il est allé voir l’Exposition industrielle de Tokyo au parc d'Ueno.
 Pour le gouvernement de l’époque, cette exposition devait être aussi grandiose que celles de Londres et de Paris, et tout le voisinage d’Aoyama à Yoyogi y serait consacré. Toutefois, les moyens financiers manquaient. L’exposition a finalement eu lieu au parc d’Ueno, mais en beaucoup plus petit.

 En effet, le gouvernement japonais manquait d’argent. En 1905, victorieux de la Russie, le Japon semblait avoir pris place au rang des grandes puissances. En réalité, la Russie avait été vaincue de justesse. On dit également que 78 pourcent des frais de guerre, soit environ deux milliards de yens venaient d’un emprunt étranger. Huit cent vingt millions de cette somme étaient le fruit des efforts de Korekiyo Takahashi qui avait fait appel à l’emprunt étranger en Europe. Cependant, le Japon n’a pas pu obtenir de réparations de guerre de la Russie. Korekiyo a été contraint de faire de nouveau appel de l’emprunt étranger pour un montant de quatre cent cinquante millions de yens afin de relever l’économie japonaise après la guerre.

 Ignorant de cette situation, le peuple japonais délirait de joie. Inquiet pour l’avenir du Japon, Sôseki a lancé un avertissement.
« On entend partout des propres orgueilleux selon lesquels le pays fait désormais partie des puissances. Je suis sans voix devant leur optimisme » (‘’L’Ouverture du Japon moderne’’)
« Le Japon est un pays qui ne peut pas se relever sans emprunter à l’Occident. Malgré cela, il croit faire partie des pays développés. (…) seule une analyse superficielle peut conduire à cette conclusion. Et c’est d’autant plus regrettable que le pays peut continuer à prétendre l’être » (‘’Et puis’’)

 Au début du roman « Sanshirô », Sanshirô au cours de voyage à Tokyo en train de la ligne Tôkaidô dit à un gentleman d’un ton défensif : « Désormais le Japon se développera progressivement », et ce dernier lui répond sèchement : « Il s’effondrera ». Sôseki est sévère dans sa critique de la société, mais il s'agit aussi d'un avertissement.
 Par la suite, ‘’Le Japon impérial’’, dans son immense orgueil, devait se jeter dans une guerre à laquelle il ne survivrait pas. Trente ans ne s’étaient pas écoulés depuis la mort de Sôseki.

 Or, il y avait un lien profond entre Sôseki et l’exposition.
Sôseki avait utilisé l’exposition industrielle de Tokyo de 1907 dans son roman « Le Coquelicot ». Même avant cela, Sôseki avait visité l’Exposition universelle de Paris en 1900 pendant ses études en Angleterre. L’envergure de cette exposition lui en avait imposé (« Dans un décor de cette envergure, je ne sais même plus quelle direction prendre »), mais il était monté à la Tour Eiffel. Il en parle dans une lettre à son épouse Kyôko.
« Je suis monté à la célèbre ‘’Tour Eiffel’’ d’où je dominais tout . »
 On peut facilement imaginer Sôseki qui bombe la poitrine, l’air fier, en écrivant à sa femme.

 À l’Exposition industrielle de 1911, la publicité du phonographe que le magasin d’importation Sankôdô diffusait incessamment a fait une forte impression à Sôseki. Que cette exposition est sans envergure par rapport à celle de Paris !

 On vendait des plantes derrière le champ d’exposition. Sôseki les a vues aussi. Il y avait un pot d’orchidées rouge-pourpre. Il coûtait trois yen cinquante sen. Sôseki a tendu le bras pour le prendre, mais il s’est retenu car il a pensé que ce serait encombrant. Lorsqu’il est revenu à l’arrêt ‘’Edogawa’’ en tram, il se sentait un peu fatigué. Il a appelé un pousse-pousse dans la rue et il est rentré chez lui.

 C'était aussi le jour de la ‘’Réunion du jeudi’’ où ses acolytes se réunissaient chez lui.
 Dans la soirée, le spécialiste de littérature japonaise, Secchô Sakamoto est arrivé le premier. Comme il a dit qu’il avait faim, Sôseki a fait venir un bol d’anguilles pour lui. Ses acolytes étaient souvent exigeants ou sans gêne, mais Sôseki les écoutait comme si c’était normal. Le grand appétit des jeunes était même un agréable spectacle pour Sôseki qui souffrait de l'estomac.
 Plus tard, Toyotaka Komiya, Toyoichirô Nogami et Miekichi Suzuki sont arrivés. Ils ont discuté agréablement jusqu’à onze heures. Ce soir-là, Sôseki a-t-il eu l’occasion de leur parler de l’Exposition de Paris ?

lundi 26 février 2018

''Natsume Sôseki, résidant à Londres, écrit une lettre relatant son expérience de Noël à son épouse Kyôko'' (Le calendrier Sôseki)

 

 À la même date qu’aujourd’hui, il y a cent seize ans, le 26 décembre 1900 (33 de l’ère Meiji), Sôseki, trente-trois ans était à Londres en Angleterre.

 Le XIX siècle allait se terminer dans quelques jours. Le nouveau siècle arrivait bientôt. La nuit tombée, dans la chambre de son appartement, son regard tomba naturellement sur une enveloppe qui était posée sur la table. C’était une lettre qui venait d’arriver du Japon la veille.

 L’expéditrice était son épouse, Kyôko. La lettre qu’elle avait envoyée le 17 novembre avait traversé l’océan et était arrivée le 25 décembre par hasard. Le fait qu’une des rares lettres de sa femme était arrivée le jour de Noël apporta de la joie dans le cœur de Sôseki.

 À cette époque-là, le mot « Noël » était déjà connu au Japon. Cependant, ils ne savaient pas ce que c'était en réalité dans une tradition européenne. Sôseki s’informa sur Noël auprès de la propriétaire et des femmes au foyer de son appartement et il en fit l’expérience.

 Sôseki prit la plume, et en écrivain la réponse à Kyôko, ne manqua pas d'en parler. .
« Aujourd’hui, c'est le jour de l'événement important appelé ‘’ Noël’’ qui est semblable au premier jour de l’an au Japon. On décore la maison avec un sapin vert et tous les membres de la famille s’y réunissent pour dîner ensemble. Hier, on m’offrit un copieux repas de ‘’canard’’ à l’appartement. »
 En Europe, c’est le jour où un met un sapin de Noël dans la maison, on dîne avec la famille en remerciant Dieu, et on passe un moment à la fois paisible et présomptueux.  On lui avait servi du canard au lieu de la dinde, était-ce par rapport au goût des femmes au foyer de l’appartement ou était-ce à cause de la situation du budget familial ?

 Sôseki décida d’écrire aussi à son meilleur ami, Shiki MASAOKA. Pour Shiki qui aimait le voyage, il choisit une carte postale qui représentait l’ambiance joyeuse de Londres et il remplia le blanc avec de petits caractères.
« Comment va votre maladie ? Je continue mes recherches en banlieue qui est tout comme Fukugawa de Tokyo. Je voudrais acheter des livres, mais un livre coûte souvent plus de trente ou quarante yens et je n’ai aucun moyen de m'en procurer. J’imagine que là-bas, la ville est animée car nous sommes à la fin de l’année et bientôt le nouvel an. Ici, je fis pour la première fois l’expérience de ‘’ Noël’’ en Angleterre hier. »
 Sôseki y ajouta également des haikus qui représentaient ses sentiments lors de Noël et du nouvel an à l’étranger :
« On décore, le sapin de Noël, pour le bonheur » 

« Sans toso, le printemps sans ivresse, qui est manquant »
 Cette carte postale arriva à Shiki le 14 février de l’année suivante. Shiki, malade, qui ne pouvait même plus marcher s’en réjouit si vivement qu’il faillit verser des larmes, en regardant la photo représentée et les caractères.

Toso (alcool de riz épicé que l'on boit au nouvel an)


dimanche 18 février 2018

Le calendrier Sôseki


 Une série d’articles intitulée « Le calendrier Sôseki » a été mise en public. Son concept est de présenter chaque jour ce que Natsume Sôseki a vécu le même jour de son vivant. Il semble qu’elle a été achevée le 31 décembre 2016. Comme je ne suis pas très instruit, je ne connaissais pas le nom de l’écrivain qui s'en occupait, mais chaque article est très bien écrit, de plus, les ‘’petits riens’’ de tous les jours de Sôseki sont si intéressants que je veux tourner toutes les pages de cette éphéméride en une journée.
 J’aimerais traduire quelques épisodes qui m’ont particulièrement attiré. Je pense que Pauline sera contente.

Le 28 novembre, Natsume Sôseki regarde ‘’Une maison de poupée’’ d’Ibsen au théâtre impérial  
 Aujourd’hui, à la même date qu'il y a cent cinq ans, c’est-à-dire le 28 novembre en 1911 (44 de l’ère Meiji), Sôseki, quarante-quatre ans, songeait à Londres en regardant le ciel de Tokyo. 
 Un faible soleil transparaissait de l’autre-côté des nuages épais et sombres, il pouvait sentir l’arrivé de l’hiver. Au moins, c'était une chance que l’air de Tokyo fût frais par rapport à Londres où une multitude de charbons brûlait à cause de la Révolution industrielle. 
 Il a commencé à pleuvoir à partir de midi. Il se senti un peu triste en regardant la pluie tomber sur les bananiers japonais de son jardin. 
 Ce jour-là, Sôseki était invité par l’association culturelle. La représentation d’« Une maison de poupée » d’Ibsen avait lieu au théâtre impérial. L’ouverture était à quatre heures et demi de l’après-midi. 
 Sôseki prit un bain et il fit sa toilette. Il mit une redingote et demanda un pousse-pousse. En Europe, il était d’usage de s'habiller sur son trente-et-un pour aller au théâtre. 
 Quatre heures furent passées. Le pousse-pousse était parti chercher les filles de Sôseki à l’université. Il ne revenait pas alors qu’il était déjà quatre heures vingt. Au moment où il se demanda s’il annulait le rendez-vous et qu’il mit sa main sur son manteau pour l’enlever, le pousse-pousse revint. 
 Lorsque Sôseki arriva au théâtre impérial, la pièce avait déjà commencé. 
 À cause du mauvais temps, il y avait moins de monde que prévu. Mais il reconnut les visages de quelques connaissances. Il salua ses collègues du journal d’Asahi, Chûjirô MATSUYAMA et Suimu NISHIMURA. 
 Pendant l’entracte, le critique qui avait commencé lui aussi à écrire un roman, Shûkô CHIKAMATSU lui adressa la parole : « Je suis ravi que vous soyez venu », puis il ajouta : « Ponta est là aujourd’hui ». Ponta était le nom d’une geisha célèbre à Shinbashi. 
 Ponta passa juste devant Sôseki, mais il n’eut pas l’impression qu’elle soit une femme aussi belle que les rumeurs le disaient. Au premier étage, il y avait Kyoshi TAKAHAMA. Sôseki leva la tête vers lui, alors ce dernier lui répondit en agitant son pamphlet. Sôseki lui s’inclina. 
 Hôgetsu Shimamura s’occupait de la mise en scène et du scénario. L’héroïne Nora était incarnée par Sumako MATSUI, mais son visage n’allait pas bien avec son costume. Sa gesticulation et son expression sentimentales avaient quelque chose d’artificiel comme si elle tentait d’imposer une certaine stimulation au public et Sôseki fut déplu. En revanche, les acteurs masculins étaient plus naturels, sans affectation. 
 Ce fut quelques années plus tard que le scandale de la relation adultère entre Hôgetsu et Sumako fut révélé. 
 Sôseki croyait que ce n’était pas encore trop tard, mais quand il rentra chez lui, il était déjà neuf heures et demi. Bien qu’il n’eût pas dîné, son épouse Kyôko lui dit qu’il n’y avait rien à manger. En pensant : « J’aurais dû manger quelque chose au théâtre », il lui demanda : « Alors, tu peux commander la livraison de nouilles soba ? » 
 Après une pièce qui lui donna l’impression qu’elle était ornée à l’occidentale de manière forcée, pour lui, savourer des soba étaient sans doute le meilleur moyen de se rafraîchir.
 Le mot de Sôseki du jour :
« Quand on est jeune, il semble que l’on prête facilement attention aux belles femmes ». (‘’L’hérédité du goût’’)

 Il y a quelques jours, j'ai dit à Pauline que je relisais en ce moment ''1Q84'' en ouvrant une page au hasard. Alors, elle m'a appris que je lisais de la même manière que Sôseki, que dans ''L'Oreiller d'herbe'' il y a un passage où le héros dit à une femme qu'il ne faut pas toujours lire un livre dans l'ordre des pages. Ce ''petit rien'' de la vie me fait toujours plaisir.

samedi 10 février 2018

Peter Cat, 1974


 J’ai trouvé le blog intéressant d’un homme qui connaissait bien Haruki Murakami lorsqu'il était le patron d'un bar de jazz à Kokubunji dans les années 1970. Cet homme dit que lui-même était alors étudiant et qu’il y travaillait. À cette époque-là, Haruki Murakami n’était évidemment pas écrivain. C’était un jeune homme marié très tôt, endetté et passionné de jazz.  Qui aurait cru qu'il deviendrait un écrivain mondialement connu ?
 J'aimerais traduire et vous présenter quelques passages intéressants.

« C’est au printemps de l’année 1974 que j’ai vu pour la première fois Monsieur et Madame Murakami. Devant la sortie sud de la gare de Kokubunji, ils distribuaient des boîtes d’allumettes de Peter Cat, le bar qu’ils venaient d’ouvrir. Sur la boîte, il y avait le chat du Cheshire d‘Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll et le logo de Peter Cat sur fond blanc. La police d’écriture était courier. Au dos, en gothique, ‘’JAZZ 50s’’, le mot ‘’KOKUBUNJI’’ et le numéro de téléphone sur le côté. » 
« Peu après avoir reçu une boîte d’allumettes, j’ai commencé à fréquenter Peter Cat avec mes amis. Au début, il n’y avait pas beaucoup de clients ; le bar était particulièrement désert pendant la journée. Nous nous installions souvent au comptoir. De temps en temps, il arrivait que nous parlions avec Haruki et Yôko. Je me souviens leur avoir demandé pourquoi ils avaient ouvert le bar et m'être renseigné sur les disques qu'ils possédaient. Ils nous ont demandé d’amener beaucoup d’amis et nous ont donné de nombreuses boîtes d’allumettes. Nous les avons distribuées à l’université. Je pense que Haruki écrivait lui-même quelque part, c’était le moment le plus difficile financièrement. 
 Notre aide n’était sans doute pas inutile. Vers l’été, le nombre de clients a augmenté petit à petit. Moi aussi, je fréquentais son bar plusieurs jours par semaine avec mes amis. Quand le jeune marié était occupé, mes amis et moi changions parfois le disque à sa place. Si je me souviens bien, c'était K, le plus sociable de nous tous, qui s'en chargeait le plus souvent. Un jour, au début des vacances d’été, nous étions là tous les trois par hasard et Haruki nous a dit : ''Ça vous dirait un job dans mon bar ? ''. Comme nous avions déjà un job pour lequel nous devions construire un appartement modèle pendant les vacances, nous ne pouvions pas commencer tout de suite, mais comme de nombreux clients étaient des étudiants, Haruki avait moins de travail pendant l’été. Finalement, nous nous sommes mis d’accord pour commencer en septembre. 
(…)
 Avant de commencer à travailler, Monsieur et Madame Murakami nous ont donné quelques leçons. D’abord, Haruki a dit : ''Je n’aime pas qu’on m’appelle patron’’. Il n’aimait pas ça. J’ai cru comprendre parce que ‘’patron’’ n’est pas un nom propre. Ainsi, nous avons commencé à les appeler par leurs prénoms ‘’Haruki’’, ‘’Yôko’’. Ils nous appelaient souvent par nos noms de famille, mais en fait, nous avions tous des surnoms d’animaux. Malheureusement, je ne me souviens pas du tout quels surnoms nous avions sauf la pianiste que Haruki avait surnommée ‘’Usako (petit lapin)’’ car il croyait que le costume de Bunny girl lui allait parfaitement bien. Je me le rappelle bien parce qu'elle était la plus jeune des serveuses et que tout le monde l’appelait ainsi. »

 Personnellement, le fait que Haruki attribuait des surnoms d’animaux à ses employés me fait penser à son univers romanesque parce qu’il y a souvent des animaux dans ses livres. Le compagnon du héros de « Écoute le chant du vent » est appelé ‘’rat’’ et on ne connait jamais son vrai nom. Un personnage bizarre ‘’homme-mouton’’ apparaît dans « La course au mouton sauvage », et « La chronique de l’oiseau à ressort » a trait à un oiseau, comme l'indique le titre. Dans « Kafka sur le rivage », il y a un homme handicapé mental qui a la capacité de parler avec les chats. Il y a aussi une nouvelle intitulée « L’éléphant s’évapore ». On peut citer à l’infini des exemples semblables.

 J’ai aussi vécu à Kokubunji pendant une certaine période. J’aimerais écrire sur ça un jour.

dimanche 4 février 2018

NATSUME Sôseki et un chat



 J’ai regardé la série intitulée « L’épouse de NATSUME Sôseki ». Elle ne comporte que quatre épisodes. J’aimerais bien que les séries américaines soient aussi plus courtes.
 Ce que j’ai pensé après l’avoir regardée, c’est qu’être Sôseki, c’était dur, mais être l'épouse de Sôseki, c’était tout aussi dur.

 Deux ans de séjour en Angleterre a permis à Sôseki d’approfondir ses connaissances sur l’anglais et l’Occident, toutefois la vie à Londres a complètement usé ses nerfs. À cette époque-là, les prix en Angleterre étaient vingt fois plus élevés qu’au Japon. La bourse que lui avait octroyée le gouvernement japonais étaient loin d’être suffisante pour qu'il mène une vie correcte. Tracassé par la pauvreté et le racisme, il se sentait misérable et restait de plus en plus souvent enfermé dans sa chambre. Lorsque le gouvernement japonais lui a demandé les résultats de ses recherches, il leur a envoyé une feuille blanche. Dans une lettre à son meilleur ami MASAOKA Shiki, il écrit : « Je suis foutu. Je pleure tous les jours maintenant ».

 Lorsqu’il est revenu au Japon en 1901, son épouse Kyôko a eu l’impression que c’était une autre personne. Lui qui avait été quelqu’un de calme avant, s’en prenait à ses proches pour un rien et se fâchait facilement. Il se comportait violemment et souffrait d’un délire de persécution. Un psychiatre lui a diagnostiqué une grave névrose. Le délire de Sôseki, qui a duré quelques mois, était si grave que Kyôko a été obligée de se réfugier un certain temps chez ses parents avec ses enfants.
 À un moment donné, un chat noir s’est introduit dans la maison des Natsume. Kyôko qui n’aimait pas les chats l’a expulsé, mais il revenait sans cesse même si elle le mettait dehors. Un jour, Sôseki s’est finalement rendu compte de la présence du chat. Il a dit :

« Qu’est-ce que c’est que ce chat ?
- Je ne sais pas. Il revient sans cesse même si je le chasse. Je pense à demander à quelqu’un de l'emmener au loin.
- S’il veut rester, pourquoi tu ne le laisses pas ? »

 Kyôko était mécontente, mais ainsi ce chat a eu le droit de vivre dans la maison.

 Un jour, la servante qui travaillait chez les Natsume a dit en caressant ce chat :
« Madame, c’est un chat du bonheur.
- Chat du bonheur ?
- Regardez ses griffes. Elles sont noires jusqu’à la pointe. On appelle un tel chat ‘’chat du bonheur’’. Je vous jure que ce chat apportera la prospérité à la maison. C’est vraiment rare. »
 Kyôko a aussitôt changé d'attitude envers le chat et lui a accordé un statut différent.

 Peu après, Sôseki a commencé à écrire son premier roman « Je suis un chat ». Le modèle était évidemment ce chat noir. Dès que ce roman a été publié, il est devenu un best-seller. La situation financière des Natsume s’est stabilisée. Sôseki a été reconnu en tant qu’écrivain et il a pu quitter son travail de professeur qui ne lui plaisait pas. Kyôko a remarqué que l’état mental de Sôseki s'était amélioré depuis que ce chat s’était installé chez eux. Était-ce alors réellement ‘’un chat du bonheur’’ ?

 Après la mort du chat, Sôseki et Kyôko ont élevé un tombeau derrière la maison. Comme il n’avait pas de nom, Sôseki y a seulement écrit ‘’Le tombeau du chat’’ et il a dédié un haïku ("Qu'il y ait une nuit où jaillissent des éclairs en-dessous"). Kyôko, bien qu'elle n'aimait pas les chats, éprouvait sans doute de la reconnaissance. Elle n'a jamais oublié de déposer sur la tombe un filet de saumon et de la bonite séchée chaque mois au jour de sa mort. Sôseki a écrit plus tard un court essai intitulé « Le tombeau du chat ».

samedi 3 février 2018

De te fabula ! : Des anecdotes au sujet de NATSUME Sôseki

  


 J’ai déjà écrit que je m’étais rendu à la bibliothèque de japonais pour emprunter un livre de Yukio Mishima. À cette occasion, j’avais emprunté aussi « Sanshirô » de Sôseki sans raison particulière. Vu que j’ai déjà beaucoup de livres à lire pour des cours, je pensais à abandonner la lecture s’il ne me plaisait pas. Toutefois ce livre a conquis mon cœur dès la première ligne.
« Quand il sortit de sa torpeur et ouvrit les yeux, il s'aperçut que la passagère avait engagé la conversation avec le vieil homme assis à côté d'elle (...) »
 Toute la semaine, je le lisais dès que j’avais le temps et je l'ai fini plus tôt que le livre de Yukio Mishima.
 Comme il avait fait des études en Angleterre, ce qui était rare à son époque, je pense que c’était l’un des écrivains japonais les plus occidentalisés de cette génération. J’ai remarqué qu’il y avait de nombreuses références à des auteurs européens. Certains sont encore connus, d’autres moins ou oubliés.

 J’ai dit à Pauline que « Sanshirô » de Sôseki était un livre saisissant. « Bien sûr ! » m’a-t-elle dit. Comme c’est une grande admiratrice de Sôseki, elle l’avait déjà lu. Ensuite, elle m’a parlé de « Je suis un chat ». J’aime les chats, j’aime Sôseki, mais je n’ai jamais eu l’occasion de lire « Je suis un chat ». À vrai dire, ce roman était à côté de « Sanshirô » à la bibliothèque. Je me suis demandé lequel je prenais et finalement, j’ai choisi le dernier, qui était plus fin.

« ‘’Je suis un chat’’ nous livre un secret : comment parler des livres qu’on n’a pas lus », m’a dit Pauline.
 Cette phrase a aussitôt capté mon attention. Je lui ai demandé de me dévoiler ce secret. Je voulais absolument savoir comme parler des livres qu’on n’a pas lus. Mais elle a dit seulement : « Lis ‘’Je suis un chat’’ ». J’ai déjà beaucoup de livres à lire pour les cours, ai-je protesté. « Et bien tant pis, tu ne sauras jamais quel est le secret :p ». Mais je n’ai pas renoncé. Je lui ai demandé voire je l’ai presque suppliée de me dévoiler ce secret en lui disant que, quand on est en lettres, cette astuce doit être forcément utile. « Mais non, mais non, en tant qu’étudiant en lettres, tu dois tout lire ». J’avais oublié que c’est une jeune prof de français.


 Il y a beaucoup d’anecdotes intéressantes sur cet écrivain. Il semble qu’il a été quelqu’un qui avait le sens de l’humour. Les Natsume avaient un chat. Mais celui n’avait pas de nom comme dans la première phrase de «Je suis un chat » (''Je suis un chat. Je n'ai pas encore de nom). Le grand écrivain l’appelait « Chat, chat ». Lorsque ce chat sans nom est mort, Sôseki a écrit à ses amis le faire-part de décès suivant :
« Mes chers amis, j’ai le regret de vous annoncer le décès de mon chat suite à une maladie incurable. Il a trépassé à mon insu sur le four de la resserre. J'ai demandé un pousse-pousse, et il a été mis dans une boîte et enterré dans le jardin derrière ma maison. Étant donné que moi, son maître, suis occupé à écrire ‘’Sanshirô’’, vous êtes priés de ne pas assister à ses funérailles.
Le 14 septembre, 1908 »
 Il avait aussi un drôle de tic. Quand il était en panne d'inspiration en écrivant un roman, il s’arrachait des poils du nez et les plantait dans son manuscrit ! L’écrivain et l’admirateur de Sôseki, Hyakken Uchida témoigne : 
« Parmi les objets laissés par le professeur Sôseki que je possède, il y a des poils de son nez. Maintenant j’ai ouvert la boîte pour écrire ce manuscrit, il y en avait juste dix au total dont deux étaient blonds ».
 Je ne sais pas si on peut dire ''malheureusement'', mais en tout cas, ses poils ont été perdus lors de la deuxième guerre mondiale.

 Contrairement à l’impression que donnent ses œuvres, Sôseki semblait avoir le sang chaud. On raconte l'anecdote suivante :
« Un jour, il s'est rendu au bain public avec Akutagawa. Pendant qu’ils se lavaient, un homme à côté de Sôseki s’est brutalement aspergé d’eau chaude. On dit que de l’eau éclaboussé le visage de Sôseki. Il a crié aussitôt ''Espèce de connard !''.Quand Akutagawa a tourné la tête vers lui, il a vu que Sôseki s'en prenait à un homme robuste et musclé. Cette fois-là l’incident a tourné court car l’homme s’est excusé immédiatement. Akutagawa raconte qu’il était toujours tendu dans ces moments-là.»
 Alors Natsume, dans sa célèbre introduction de « Botchan » (‘’J’ai eu beaucoup d’ennuis à cause de mon caractère casse-cou hérité de mes parents’’) parle-t-il peut-être de lui-même ?

 Malheureusement, il y a aussi des anecdotes infâmes. Il semble qu’il molestait quotidiennement sa famille. Un de ses fils, Shinroku Natsume écrit dans « Mon père, Sôseki Natsume » : 
« Mon père foulait aux pieds avec des socques n’importe quelle partie de mon corps, de mes jambes à ma tête. En faisant de grands gestes avec sa canne, il m'en frappait».
Sa petite-fille écrit dans son essai : 
« Fudeko (sa fille aînée) était elle aussi souvent malmenée. Elle dit aussi qu’elle voyait souvent Kyôko (son épouse), les yeux rouges de larmes, les cheveux ébouriffés, sortir en courant du bureau de Sôseki. Peut-être l'avait-il saisie par les cheveux et traînée d'un endroit à l'autre de la pièce. Dans le monde, Kyôko est considérée comme une mauvaise épouse, elle est même comparée à celle de Socrate. En réalité, selon ma mère, personne d’autre que Kyôko n’aurait pu vivre avec lui. Elle dit qu’elle voudrait même la féliciter. »
Kyôko semblait être quelqu’un qui avait de la volonté. Lorsque des amis lui ont conseillé de divorcer, elle a refusé catégoriquement en disant : « Si mon mari me détestait et si c'était la raison pour laquelle il me bat, je divorcerais volontiers, mais il se comporte violemment parce qu’il est malade. Si c’est une maladie, nous avons l’espoir qu’il guérisse. Je n’ai donc pas l’intention de le quitter. »

 Pour conclure, le cerveau de Sôseki Natsume est, encore aujourd'hui, conservé à la faculté de médecine de l’Université de Tokyo. D'après ce qu'on dit, son poids est de 1 425 grammes.

lundi 1 janvier 2018

''Le voleur de piano'' Amazarashi



Il y a longtemps, j’étais un voleur. Ne crois pas toute mon histoire, c’est un peu pour plaisanter.
Ne me prends pas au sérieux, ne croie pas tout ce que je raconte. C’est une histoire drôle aujourd’hui.
J’étais un voleur. Dans une galerie marchande de Nakano, je cherchais ma cible du dimanche en feignant de m’abriter de la pluie.
Les parapluies de diverses couleurs se sont ouverts et fermés. La parade joyeuse d’un jour férié.

Une boutique d’instruments de musique au coin du numéro deux. Un grand camion s’était garé et on livrait quelque chose.
Il y a encore plus longtemps, j’étais pianiste.
Je ne mens pas. Je donnais souvent des concerts.
J’ai donc tout de suite deviné. C’était un Steinway antique.
Un piano magnifique que tous les pianistes admirent.
Honnêtement, il m’a ébloui. Si je l’avais, je pourrais jouer mieux que n’importe qui au monde.

Je veux voler ce piano et je veux jouer ma ballade classique que je garde en réserve.
Si elle l’écoutait, celle qui m’a quitté changerait d'opinion sur moi qui suis tombé dans la misère.
Je veux voler ce piano et je veux recommencer ma vie de merde.
Ça tombait à pic car j’en avais marre de vivre en me cachant au regard des gens.

Cependant, c’était un gibier trop gros pour moi. Je n’étais qu’un voleur à la tire sans envergure.
Si je ne pouvais pas le voler, cela m'aurait suffi de l’essayer un peu.
Ou non, juste le regarder de près, c’était bon pour moi.
Une fois décidé, je me suis tout de suite introduit dans la boutique.
Le calme des trois heures du matin était mon compagnon.
Je ne pouvais pas rester tranquille devant le piano.
J’ai brusquement fait sonner un accord de ré majeur à trois heures du matin.

Écoutez mon piano.
Qu’en penses-tu de ma ballade classique dont je suis fier ?
Ce qui en coule est la belle mélodie représentant ma vie quotidienne.
Sa mélancolie est un regret des jours qui ne reviendront jamais.
Écoutez mon piano.
De toute façon, je vais finir ma vie de merde en mourant comme un chien.
J’ai volé pour vivre, j’ai vécu pour voler, sur la scène où je n’ai jamais reçu d’applaudissement.

Tout ça, c’est un mensonge. Qu’est-ce que c’est que cette tête ? As-tu cru à une histoire si ridicule ?
Maintenant je dois monter sur scène. Oui, c’est mon tour. Je suis plutôt doué pour le piano.

Écoutez mon piano.
C’est ma ballade classique dont je suis fier.
Ce qui en coule, c’est la mélodie d’un idiot, l’hymne pour un bon à rien en sursis.
Écoutez mon piano.
De toute façon, je vais finir ma vie de merde en mourant comme un chien.
Alors, recevoir des applaudissements sur scène, ce n’est pas si mal que ça.