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vendredi 22 mars 2019

''Au-dessus de l'île de Rhodes" Haruki Murakami


 Il m’arrive de penser qu’il y a des moments où on effleure la frontière de la « mort ». Bien sûr, dans certains cas, on faillit réellement mourir, mais je pense qu’il y a des moments où l'on ressent la présence de la mort juste à côté, sans aucune raison ni rapport.
 Nous vivons d’habitude sans penser à la mort. (Si nous y pensions tout le temps, nous serions fatigués) Mais à un moment, il nous arrive de sentir le souffle de la mort dans une certaine circonstance. Il nous arrive de penser : « Oui, nous vivons comme si c’était normal. Nous mangeons un oyakodon à midi, nous plaisantons et rions, mais nous sommes des êtres si fragiles que le moindre changement du monde peut nous effacer ». Cette façon de penser est capable de changer complètement notre vision du monde, même si ce changement est temporaire.
 Une fois, en Grèce, dans un avion bimoteur à hélices, j’ai vécu une telle expérience. C’était un avion léger comme une conserve de sardines, mais on m’a dit que l’accident était rare d’autant plus que l’avion était simple. Je ne sais pas si c’est vrai. Lorsque l’avion s’est approché de l’aéroport de l’île de Rhodes, les deux moteurs se sont tout à coup arrêtés. On ne sait pas pourquoi. Mais comme les hôtesses de l’air n’avaient pas l’air paniquées, ce n’était peut-être pas un problème. C’était peut-être quelque chose d’assez fréquent.
 Dès que les moteurs de l’avion se sont arrêtés, un silence a régné aux alentours. Seul le gémissement du vent atteignait à peine mes oreilles. Les lignes des montagnes, les bosquets de pin et des maisons blanches parsemées s’étendaient en dessous ; au loin, la mer Égée scintillait. Je flottais et errais au-dessus de ce paysage. Tout était si beau que cela me semblait irréel, silencieux et lointain. C’était comme si une ceinture qui me liait au monde était tout à coup coupée.
 À ce moment-là, j’ai senti que je pouvais mourir, que le monde à moi était dissous, et que désormais le monde continuerait son chemin sans moi. J’avais l’impression de perdre mon corps et d’être transparent. Seuls mes cinq sens restaient et je regardais le monde autour de moi pour la dernière fois. C’était un sentiment très mystérieux et calme.
 Quelques instants plus tard, les moteurs se sont remis en marche. Le bruit est revenu aux alentours. L’avion a fait un large détour, et s’est ensuite dirigé vers la piste. J’ai repris mon corps, et je suis descendu sur l’île de Rhodes en tant que voyageur. Puis en tant qu'être vivant, j’ai mangé du poisson, j’ai bu du vin au restaurant, et j’ai dormi dans mon lit à l’hôtel. Mais la sensation de la mort qui était si proche demeure encore en moi avec une vive sensation. Lorsque je pense à la mort, le paysage que j’ai vu depuis le petit avion me traverse toujours l’esprit. Ou, à vrai dire, je pense qu’une partie de moi est réellement morte à ce moment-là. Dans le ciel au-dessus de l’île de Rhodes, d’une façon très calme.

vendredi 4 mai 2018

''Où vont messieurs les chats ?'' Haruki Murakami


 J’ai écrit avant comme une métaphore de quelque chose de difficile « C’est aussi difficile que d’apprendre à un chat à donner la patte », et j’ai reçu plusieurs mails qui disaient « Mais mon chat donne la patte ». En fait, j’étais très étonné. Selon une personne, si on leur apprenait patiemment avec de la pâtée, la plupart des chats sauraient donner la patte. J’ai eu beaucoup de chats dans ma vie, mais aucun d’entre eux ne semblait enclin à me laisser le dresser ainsi, de plus, je n’avais jamais eu l’idée d’apprendre aux chats à donner la patte.

 Pour moi, les chats sont de bons amis, en quelque sorte, ils sont mes alter ego. J’ai l’impression que dresser un chat ne correspond pas à l’idée que je me fais de ces animaux. Je préfère donc que messieurs les chats (je me permets de les personnifier) vivent pleins de dignité. Évidemment, je ne dis pas que les chats qui donnent la patte sont mauvais (je pense que c’est quand même quelque chose), justement, je pense que messieurs les chats sont des êtres cools et libres pour moi.

 De surcroît, une expression métaphorique veut que l'on soit tranquille « Comme un chat emprunté ». Une fois un jeune m’a demandé : « Je ne comprends pas trop. Pourquoi devrait-on emprunter un chat ? ». En effet. Pourquoi doit-on emprunter un chat à quelqu’un ? Est-ce dans un but thérapeutique, ou quelque chose de ce genre ? Non, c’est en fait pour chasser les souris. S’il y avait un chat doué pour attraper les souris, des voisins venaient demander : « Bonjour. Pourriez-vous me prêter votre chat ? ». Autrefois, il y avait souvent des souris dans les maisons au Japon, et les gens avaient des chats en guise de ‘’forces de réaction immédiate’’. Quand j’étais enfant, un chat que nous avions en tuait de temps en temps. Il venait me les monter l’air fier, la souris dans sa gueule. Les chats avaient ainsi un statut indépendant d’expert dans la maison. En bref, messieurs les chats étaient à la fois des individualistes qui possédaient une technique spéciale et des commerçants libéraux de sang-froid. C’était impensable de leur apprendre à donner la patte à l’époque, car ça n’avait aucun sens.

 Mais aujourd’hui, les souris ont disparu de la plupart des maisons des grandes villes. C’est pourquoi la raison d’être de messieurs les chats a aussi changé. Maintenant ce sont généralement des animaux domestiques. C’est peut-être la raison pour laquelle des chats qui donnent la patte en dépit de leurs principes ont fait leur apparition. Il se peut qu’une réunion nationale de chats soit organisée une fois par un et qu’ils votent une décision telle que « Nous, les chats, devons revoir la structure de notre société, et pour survivre dans cette époque dure, nous avons besoin d’une réforme drastique de notre conscience ». Dans un coin d’un sanctuaire, les pattes croisées, messieurs les chats de tout le pays hochent la tête en marmonnant : « Hum, peut-être que c’est vrai ».

 Mais moi, personnellement, j’aime messieurs les chats vaillants qui disent : « Espèce d’abruti ! Qu’est-ce que ça veut dire, donner la patte ! Hum ! Je suis pas un chien, moi. Va te faire cuire un œuf ! ». Je souhaite bon courage à messieurs les chats de tout le pays.


jeudi 3 mai 2018

''Oups !'' Haruki Murakami


 Il arrive que quelques petits bonheurs s’enchaînent. Parfois, il y a des journées comme ça.

 Par exemple, quand j’ai loué une voiture à Stockholm. On l’a livrée à mon hôtel et c’était une Saab 9-3 toute neuve. Ce n’était pas un ancien modèle d’Opel Astra. C’était en mai, le ciel était clair d’un bleu scandinave. Nous pensions prendre l’autoroute et descendre vers le sud, trouver un joli hôtel campagnard à mi-chemin, et y séjourner quelques jours. Ensuite, nous avions l’intention de prendre un ferry et d’aller au Danemark en voiture. (il y a un pont aujourd’hui, mais à l’époque, des ferrys faisaient encore des allers-retours élégamment). Ça a l’air bien, n’est-ce pas ? Nous avions fini notre travail dans ce pays, et nous allions entamer notre longue randonnée en flânant, le cœur léger, au volant de notre voiture.

 Nous avons quitté notre chambre tôt le matin ; nous avons fait démarrer le moteur, traversé la ville et nous avons pris l’autoroute. Je changeais les vitesses facilement, comme si je coupais du beurre mou. Si on me demandait de choisir une douzaine de matins les plus heureux de ma vie, le matin de ce jour en serait un.

 À mi-chemin, nous avons pris un repas de poisson et une salade dans un restaurant près d’un lac. Puis, nous avons continué à descendre vers le sud. Les arbres bordant la route étaient d’un vert vif et le moteur de la Saab ronronnait agréablement avec « Cor de postillon » qui s’écoutait de la radio. C’était une belle journée. Mais à ce moment-là, mon épouse, assise à côté de moi, m’a posé une question de mauvaise augure, comme si elle sortait des chaussettes de tennis qu’on avait oublié de laver depuis deux semaines d’un sac nommé la réalité qu’on ne pouvait éviter.
« Au fait, as-tu apporté nos passeports et chèques de voyages et billets d’avion de retour ?
- ……. »
Passeports, chèques de voyage et billets de retour ?

 En effet, j’avais mis nos objets précieux dans un sac et les avais confiés au coffre-fort de l’hôtel, et lorsque nous avions quitté notre chambre, j’avais complètement oublié de les récupérer. J’ai jeté un coup d’œil au kilométrage ; nous étions déjà à 250 kilomètres au sud de Stockholm. 250 kilomètres, c' est presque la distance de Tokyo au lac de Hamana ; de plus, il était déjà presque trois heures de l’après-midi.
 Quand j’ai poussé un soupir profond et arrêté la voiture au bord de la route, il a commencé à pleuvoir comme si la pluie attendait ce moment.

 Oui, j’ai dû rebrousser chemin. On n’avait pas le choix. Lorsque nous sommes revenus à l’hôtel de Stockholm, le soleil était déjà couché (nous nous sommes perdus après être rentrés dans la ville), nous étions muets de fatigue et nous sentions vides. Quand on a une succession de joies, on doit s'attendre à une réaction. C’est la vie, vraiment.

 Encore aujourd’hui, si je regarde la carte de la Suède, je me souviens toujours de cet événement. Et je pense au proverbe « Les nuages suivent toujours le soleil ». J’imagine que la Suède non plus ne veut pas que je garde toujours ce souvenir.

mercredi 4 avril 2018

''Ce qui a eu lieu il y a trente ans'' Haruki Murakami


 Comme j’ai déménagé et que j’ai maintenant une sorte de bibliothèque, j’ai enfin pu récupérer des piles de magazines que j’avais laissées dans un entrepôt pendant longtemps. Je ne pourrai pas garder toujours des choses aussi lourdes et encombrantes. Je me disais donc que je devrais les jeter à un moment donné mais en vain. Finalement, je les ai toujours. Il y a des « Heibon Punch » des années soixante-dix, « Eiga Hyôron (La critique du cinéma) », «Taiyô (Le soleil) », « La version japonaise des Rolling Stone », « Takarajima (L’île au trésor) » etc. Les couvertures de ces « Heibon Punch » sont encore des illustrations d’Ayumi Ohashi, j’avais aussi des « Anan » depuis son premier numéro, mais il y a environ quinze ans, une chatte que j’avais à ce moment-là a piqué une crise de nerfs et a pissé dessus. Ils ont été gâchés. C’est dommage. Le pisse des chats sent très mauvais (les femmes aussi se mettent de temps en temps dans tous leurs états, mais à ce jour, elles ne pissent pas sur des livres).

 Plongé dans la nostalgie, tandis que je tournais des pages d’un vieux numéro de « Heibon Punch », je suis tombé sur un article qui disait que John Lennon avait laissé voir sa colère lors d’une interview. Les Beatles étaient déjà séparés, mais Lennon était encore vivant. Il était en colère car : « Entre nous quatre (Les Beatles), nous partagions toujours les femmes. Mais les trois autres n’ont jamais touché à Yoko. C’est une véritable humiliation, n’est-ce pas ? Je suis fâché contre eux à ce propos. » Ah bon. J’ignorais cette circonstance typique des années soixante. Au monde, il y a diverses raisons de se mettre en colère.

 C’est aussi à cette époque que les collants sont apparus. On a écrit que les culottes se vendent moins au rayon de lingerie des grands magasins, car le nombre de filles qui portent directement des collants sans culotte a augmenté. Hum. On voit qu’il y a bien des événements dans le monde.

 Il y avait aussi un article spécial consacré à Takaaki Yoshimoto. Le « Heibon Punch » de cette époque avait un côté intransigeant et il y avait bon nombre d’articles sur la politique. À l’époque, Monsieur Yoshimoto était un penseur plein de feu, charismatique et populaire parmi les jeunes gens. (Je pense qu’il l’est toujours). Le titre de cet article est « Le secret de la vie privée de Takaaki Yoshimoto ». Selon cet article, il faisait livrer le riz qu’il mangeait chez lui. J’ai eu envie de dire : « Est-ce ‘’le secret de sa vie privée’’ ? », mais il est dit également qu’ils ont fait des recherches et interrogé un marchand de riz dans des environs. Je dois reconnaître qu’ils ont fait des efforts. L’épisode dans lequel Jun Etô avait invité Monsieur Yoshimoto à un club de luxe à Ginza un an plus tôt est également relaté. Un autre invité s’exprime ainsi : « Monsieur Yoshimoto écoutait l’histoire de l’amour malheureux d’une hôtesse et lui disait que l’amour, c’était comme cela ». Hum.

 Si je commence à lire ainsi de vieux magazines, le temps s’écoule sans que je m’en rende compte, et je ne pourrai jamais finir de ranger après mon déménagement.  Ça m’ennuie. Mais je ne peux m’en empêcher.

mardi 3 avril 2018

''Le chiot sous le manteau'' Haruki Murakami


 Il y a au monde des choses que l’on n’aime pas. Dans mon cas, il n’y a rien que je déteste plus qu’être pris en photo. Depuis longtemps, je n’aimais pas mon visage en photo (je ne l’aime pas même s’il n’est pas en photo, mais je veux dire que c’est surtout dans ce cas que je ne l’aime pas). Je refusais donc les travaux pour lesquels je devais être pris en photo, mais la vie est un long chemin sinueux comme le chante Paul Macartney, et il y a eu des cas où je ne pouvais pas refuser.

 Si j’explique pourquoi je n’aime pas mon visage en photo, c’est parce que je suis tendu au moment où l’on pointe un appareil photo dans ma direction.  Si on me dit : « Bon, détendez-vous et souriez, s’il vous plaît », je serai encore plus tendu et mon sourire ressemblera à un exercice de rigidité cadavérique.

 Lorsque Truman Capote a débuté en tant qu’écrivain, une photo de lui utilisée pour la couverture de son livre était incroyablement belle, et elle a fait du bruit dans le monde, particulièrement parmi certains milieux. Quand on lui a demandé : « Monsieur Capote, quelle est l’astuce pour être photogénique ? », il a répondu : « C’est facile. Il suffit de remplir sa tête de belles choses et de ne penser qu’à de belles choses. Comme ça, tout le monde est beau en photo ». Mais en réalité, ce n’est pas si facile. J’ai essayé de suivre son conseil, mais ça n’a pas du tout marché. Je pense plutôt que Monsieur Capote est un cas particulier.

 Mais si on me prend en photo avec un animal, curieusement, je peux être détendu. Un chat ou un chien, un lapin ou un lama, s’il y a un animal près de moi, je peux sourire naturellement. Je m’en suis rendu compte récemment. Je ne savais pas que le visage d’un être humain peut être si différent selon qu'il y a ou non un animal près de lui.

 Je n’espère pas particulièrement être beau (même si je l’espérais, je n’y pourrais rien), mais j’aimerais passer ma vie, le visage paisible, comme s’il y avait toujours de petits animaux autour de moi. Il y avait une chanson pour enfants de Madame Kyôko Koizumi, intitulée « Pourquoi les chiots sont chauds ». J’aime cette chanson. Les paroles sont de Madame Eriko Kishida.

Pourquoi, pourquoi, les chiots sont-ils mous ?
Marchons avec un chiot sous notre manteau.
Les chiots, les chiots. 
Pourquoi les petits chiots sont-ils mous ?

 En effet. Ça serait chouette si je pouvais passer ma vie, heureux comme si j’avais un chiot sous mon manteau. Mais en réalité, vivre avec un chiot sous son manteau semble difficile.

dimanche 1 avril 2018

''Une soirée au restaurant'' Haruki Murakami


 Un soir spécial, je suis allé dîner dans un restaurant de luxe qui se trouvait à Aoyama avec une femme spéciale. En bref, mon épouse et moi avons fêté notre anniversaire de mariage. C’est tout. C’est ennuyeux. Ce n’est pas ennuyeux. Bon.

 C’était un restaurant tranquille. Chaque table était raisonnablement éloignée des autres, il y avait une épaisse carte des vins et un vrai sommelier, une nappe toute blanche et une bougie. Il n’y avait pas de musique. Un calme confortable et notre conversation remplaçaient la musique d’ambiance. On servait une cuisine du nord de l’Italie, des escalopes panées raffinées pour nous. Maintenant j’espère que vous avez bien saisi la situation. En bref, c’est le genre de restaurant chic plutôt cher où ne peut pas aller fréquemment.

 Lorsque nous nous sommes installés à table, il y avait un jeune couple non loin de nous. C’était encore tôt ; ce couple et nous étions les seuls clients. L’homme frisait sans doute la trentaine ; la femme avait une vingtaine d'années. Ils étaient tous les deux beaux et habillés de manière sophistiquée. C’était un couple élégant.

 Nous avons commandé un vin et choisi le menu. En attendant que l’on nous serve, la conversation de nos voisins me parvenait naturellement, et j’ai compris qu’ils étaient sur le point d’entrer dans une relation intime. Le contenu de leur conversation était ordinaire, mais le ton de leur voix permettait de comprendre ce qui se passait. Je suis quand même écrivain, si bien que je peux plus ou moins lire ce qui se passe dans la tête des hommes et des femmes. L’homme se demandait s’il allait inviter la femme et elle était prête à y répondre. Si tout allait bien, il se pouvait qu’ils passent la nuit ensemble. Une brume blanche de phéromone semblait s’élever au milieu de leur table. Sur la nôtre, il n’y avait pas beaucoup de phéromone car cela faisait déjà trente ans que nous étions mariés. Mais le couple qui avait l’air heureux n’était pas mal à regarder.

 Cependant cette belle ambiance lourde de promesse s’est littéralement pulvérisée lorsqu’on nous a servi le primo piatto. Cet homme a dégluti ses pâtes avec un bruit terrible. C’était vraiment un bruit imposant, comme celui de la porte des enfers qui s'ouvre et se referme au changement de saison. Ce bruit m’a glacé, ainsi que mon épouse, les serveurs et le sommelier. Évidemment, la jeune femme en face de l’homme était également glacée. Tout le monde a retenu son souffle et perdu la parole. Seul cet homme continuait à avaler ses pâtes à grand bruit, l’air très heureux.

 Quel destin attendait ce couple ? Je me le demande encore de temps en temps.

jeudi 29 mars 2018

''Lune de miel avec la croquette'' Haruki Murakami



 J’avais un chat mâle couleur de croquette que j’avais donc nommé ‘’croquette’’. Évidemment, chaque que je le voyais, j’avais envie de manger des croquettes et c’était gênant. Mais les croquettes sont un plat que l’on ne peut pas détester. Moi, j’aime ça. Il n’y a pas de méchant parmi les amateurs de croquettes – je n’irai pas jusque-là, mais on ne peut pas battre une personne qui est en train de manger nonchalamment des croquettes à table. Mais cela ne veut pas dire que l’on peut l’attaquer si elle mange de la viande grillée. (C’est normal).

 Mon épouse n’aime pas faire de la friture. Je n’ai pas le souvenir qu’elle m’ait servi des croquettes ou des tempuras depuis notre mariage. Si je voulais manger des croquettes chez moi, je devrais donc en acheter quelque part ou sinon en faire moi-même. Comme je ne détestais pas cuisiner, de temps en temps, il m’arrivait de préparer des croquettes.

 J’achetais des pommes de terre, je les faisais bouillir et les écrasais. Ensuite, je les mélangeais avec de la viande et j’en faisais des pâtons. Après les avoir enrobés de chapelure, j’enveloppais chacun des pâtons dans un film-plastique et je les congelais. Et quand j’avais envie d’en manger, j’en sortais autant que je voulais; je les laissais dégeler, puis je les faisais frire. Comme je ne voulais pas préparer souvent des pâtons, une fois, j’en ai fait pour les six mois à venir et je les ai mis dans le congélateur. C’était possible car, pour une certaine raison, j’avais alors un énorme réfrigérateur à usage professionnel. Ainsi, les croquettes et moi avons entretenu une relation innocente et satisfaisante pendant longtemps.

 Mais le désastre vous guette comme une voiture-piège sur la route d’Odawara-Atsugi. Un jour, le réfrigérateur est tout à coup tombé en panne. Je pense que c’était quelque chose comme une fuite de gaz. Il y avait du courant, mais le frigo ne fonctionnait plus du tout. Par conséquent, les pâtons que j’avais fait congeler s’amollissaient de plus en plus et s'abîmaient à vue d'œil comme Ophélie mourante. De plus, c’était le weekend et personne ne pouvait venir le réparer. Comme je ne pouvais rien y faire, j’ai finalement décidé de faire frire des croquettes, et d'en manger autant que je pourrais. C’est donc ce que j’ai fait. J’ai mangé des croquettes pendant deux jours. C’était pénible. À cause de cet incident, je n’ai vraiment plus voulu voir une seule croquette pendant quelques années. J’ai même rêvé que j’étais entouré par une bande de croquettes méchantes et qu’elles m’attaquaient à coups de poing et de pied. Cependant, le temps a passé. Ce souvenir malheureux s’est effacé petit à petit. Enfin, j’ai pu me réconcilier avec les croquettes. Je n’ai plus la force de préparer des pâtons et de les congeler (la seule pensée de la panne du frigo me donne mal au cœur), mais j’achète parfois des croquettes à la boucherie d’une rue marchande. Ensuite, j’achète du pain en tranches à la boulangerie voisine, je vais au parc, et je mets une croquette entre deux tranches de pain que je mange sans arrière-pensée. Il y a de nombreux restaurants dans le monde, mais y a-t-il l’équivalent du plaisir de dévorer du "pain à croquette chaude", assis sur un banc dans un parc, un bel après-midi d’automne ? Non, il n’y en a pas (antiphase). Au fait, j’ai l’impression de parler très souvent de nourriture dans ce livre.

mardi 27 mars 2018

''Un mensonge rouge'' Haruki Murakami



 Je ne suis pas très fort pour mentir. Mais je ne déteste pas dire des mensonges. C’est une façon de dire étrange, mais ‘’je n’aime pas dire de graves mensonges, en revanche j’aime inventer des choses anodines’’.

 Il y a longtemps, un magazine mensuel m’a demandé d’écrire la revue d’un livre. Je suis écrivain mais pas critique, écrire une revue n’est donc pas trop mon genre d’ordinaire, mais à ce moment-là, j’ai accepté cette proposition pour des raisons particulières. Je me suis dit qu’écrire une revue ordinaire n’était pas intéressant ; j’ai donc décidé d’inventer un livre fictif et de rédiger avec détail sa revue. La biographie d’une personne qui n’existe pas, par exemple. C’était très amusant à écrire. Il fallait en effet faire travailler le cerveau pour en inventer, mais de cette façon on pouvait s'abstenir de lire un livre. En plus, comme ça, il n’arrivait jamais qu’un auteur qu’on aurait abordé ait de la rancune et pense : « Ce salaud, comment il a osé écrire une chose pareille ! »

 Lorsque j’ai écrit cette fausse revue, je croyais que quelqu’un m’enverrait plus tard une plainte disant : « Arrêtez avec ce mensonge ridicule », ou une demande telle que « Où pourrai-je me procurer ce livre ? », mais finalement j’étais un peu déçu de n’avoir rien reçu et en même temps j’étais quand même soulagé. Après tout, j’ai l’impression que personne ne lit sérieusement les revues d’un magazine mensuel. Qu’en pensez-vous ?

 D’ailleurs, quand j’étais jeune et effronté, je parlais de temps en temps en l’air durant les interviews. Quand on me demandait quel livre je lisais, je répondais par exemple : « Hum, récemment je lis des romans de l’ère Meiji. Les écrivains peu connus qui ont participé au premier mouvement de la modernisation de la langue sont mes préférés. Je trouve que les œuvres des écrivains tels que Shôgo Mutaguchi ou Gohei Osaka sont encore intéressantes à notre époque ».
 Évidemment, aucun de ces deux écrivains n’existe. C’est ma pure invention. Mais personne ne la devinait. Je suis plutôt fort pour dire ce genre de mensonge. Du moins, je n’y éprouve aucune difficulté.

 En japonais il y a l’expression ‘’mensonge rouge’’ qui veut dire ‘’gros mensonge’’. Savez-vous pourquoi un mensonge est rouge ? Au Japon, durant l’ère Nara, il existait le châtiment cruel d’asphyxier une personne qui a trompé le monde avec des mensonges malintentionnés en mettant dans sa bouche douze gâteaux de riz rouges – c’est un mensonge. Je me demandais toujours pourquoi un mensonge est rouge et je voulais chercher son étymon, mais j’étais toujours occupé cette décennie (c’est aussi un mensonge) et je n’ai finalement pas pu faire des recherches.

 En anglais on dit ‘’white lie’’. Ce mot désigne ‘’mensonge innocent, protocolaire’’ (c’est une vérité). Un mensonge blanc, littéralement. Les miens sont plus proches de cela. Je pense au moins qu’ils sont anodins. C’est horrible de forcer quelqu’un à manger à la fois douze gâteaux de riz rouges, quand même.

mardi 20 mars 2018

''Le suicide du chat'' Haruki Murakami



 « Suicides : histoire, techniques et bizarreries de la mort volontaire » du journaliste français, Martin Monestier est un livre très intéressant. Dans cet ouvrage, énormément de faits sur le suicide en tout temps et en tout lieu sont réunis. En le lisant, on admire, on soupire et on réfléchit profondément, et un chapitre est consacré au suicide des animaux. Oui, à l’instar de l’être humain, il semble que certains animaux se suicident.

 Le chat du directeur d’une école française de Rome a complètement été rejeté par la chatte d’un ambassadeur français et il a sauté du balcon du palais Farnese. On ne sait pas s’il était désespéré, mais les assistants témoignent : « Cette façon de mourir n’était rien d’autre qu’un suicide ». C’est juste mon imagination, mais la chatte de l’ambassadeur français, Catherine (pseudonyme) était peut-être très belle et orgueilleuse. Il se pouvait qu’elle ne portait qu’un collier Prada. Et le mâle, Tama (pseudonyme) lui a avoué son amour avec courage, mais elle lui a dit froidement : « Eh ? Es-tu amoureux de moi ? Tu es idiot ou quoi ? Pense un peu à ta condition, hein? Je ne serai jamais avec toi même des millions d’années plus tard. Hum », puis le mâle a été désespéré. En tous cas, c’est une histoire courante dans le monde des êtres humains.

 Par ailleurs, il y a un chat qui s’est suicidé en se noyant dans la mer. Une chatte qu’avait un pêcheur était vieille et s’était blessé sa patte. Son caractère devenait de plus en plus opiniâtre. Un jour, la chatte a donné ses chatons qu’elle venait de mettre au monde au pêcheur comme si elle lui disait : « Occupez-vous-en, s’il vous plaît », et elle a couru vers la mer sans aucune hésitation, puis elle a été emportée par les vagues. Le pêcheur qui aimait profondément cette chatte – selon le livre : « C’était une chatte avec un caractère plus ou moins étrange » – a été très étonné. Il a couru après l’animal et lui aussi, il a sauté dans l'eau et a secouru la chatte qui se noyait. Ensuite, il a essuyé son corps et l’a couchée sur un endroit ensoleillé. Mais au moment où le pêcheur est parti, la chatte a tenté de se suicider de la même façon, et cette  fois elle y a réussi. On voit qu’elle s’était vraiment résolue.

 Il est tout de même difficile de juger par ces courts textes du livre, si ces chats s’étaient vraiment décidés à se suicider et avaient volontairement choisi la mort. Mais il me semble presque évident que ces chats avaient en quelque sorte ‘’perdu l’espoir de vivre’’ à un moment donné. J’imagine qu’il y a des difficultés dans la vie des chats aussi, qu’il leur arrive de penser vaguement : « Ah, que la vie est dure. J’en ai marre de travailler tout le temps comme ça ». Par conséquent, il se peut qu’ils s’abandonnent au désespoir et qu’ils perdent la raison (comme on dit ‘’craquer’’) et que certains sautent du balcon sans réfléchir. Et donc, n'oubliez pas de surveiller votre chat !


lundi 19 mars 2018

''S'il y avait une voiture-restaurant'' Haruki Murakami


 On en voit rarement ces derniers temps, mais j’aime bien les voitures-restaurants. Lorsque je partais en voyage, j’aimais aller à la voiture-restaurant et prendre le temps de savourer un repas. Même quand j’étais jeune et pauvre, si je prenais le train lors d’un voyage, j’allais toujours à la voiture-restaurant.
Il n’y aurait rien à dire si la table était couverte d’une nappe blanche (même si elle avait quelques vieilles taches de sauce), si la vaisselle était classique et lourde, et s’il y avait un œillet dans un vase. Je commanderais d’abord une bière. Quelques minutes plus tard, on me servirait une petite bouteille fraîche et un verre droit d’un style ancien. Par les rayons du soleil qui s’infiltreraient à travers la fenêtre, l’ombre ambrée de la bière serait projetée sur la nappe.

 Lorsque l’Allemagne était encore divisée en Est et Ouest, j’ai pris un train qui traversait l’Allemagne de l’Est. Je pense que c’était le train qui allait de Berlin en Autriche. Il était équipé d’une voiture-restaurant classique qui était exactement mon idéal. Un serveur âgé avec une veste blanche est venu vers moi ; il a sorti un crayon court de sa poche et, en hochant la tête d’un air comme s’il me demandait les symptômes des complications d’une maladie, il a tranquillement pris ma commande. Ce que j’ai choisi sur le menu du jour, c’était une bière, une soupe, une salade et un steak au poivre.

 Jusqu’à ce que le repas arrive, je regardais le paysage par la fenêtre. Des villes de l’Allemagne de l’Est qui avaient l’air anciennes défilaient les unes après les autres. La lumière du soleil de l’automne était douce et les toits des bâtiments brillaient. Il y avait un fleuve, une forêt, une plaine paisible, au-dessus desquels couraient des nuages. Je n'avais à me plaindre que d'une chose : la cuisine qu’on m’avait servie était mauvaise. À quel point ? Hum, elle était si mauvaise que je m’en souviens encore dix ans plus tard.

 À ce moment-là, j’ai sérieusement pensé que l’Allemagne de l'Est ne durerait pas longtemps, si on y servait une cuisine de si mauvaise qualité, et en réalité, cet état a disparu. Pourtant, cela ne veut pas dire que tous les pays qui servent de la mauvaise cuisine dans les voitures-restaurants disparaissent, bien évidemment.

 Il y a longtemps j’ai pensé écrire une nouvelle dont l’histoire se déroulerait dans une voiture-restaurant. Un homme voyage seul et il se met à table avec une jeune femme dans le wagon. L’homme commande un sandwich au steak et une bière. La femme ne prend qu’un potage et de l’eau. En buvant de l’eau, elle se met à raconter une histoire étrange. Elle voyage avec un doigt épais trempé dans l’alcool. Elle sort le flacon de son sac et le met sur la table. Ça a l’air intéressant, n’est-ce pas ? Mais je n’ai finalement pas écrit cette nouvelle, car on ne voit presque plus de voitures-restaurants aujourd’hui.

mercredi 7 février 2018

''Dire au revoir'' Haruki Murakami




 Dans un roman de Raymond Chandler, il y a la phrase célèbre : « To say goodbye is to die a little (Dire au revoir est mourir un peu) ». J’aimerais aussi dire une chose aussi spirituelle mais j’ai honte, de plus, en réalité, c’est difficile d’en dire sans avoir bu. Si je suis ivre, j’ai peur de dire des bêtises. Alors, je ne peux y rien faire.
Je ne conteste pas Monsieur Chandler, mais si je me permets d’exprimer mon avis personnel, on ne meurt pas souvent un peu après avoir dit « Au revoir ». Nous mourons un peu lorsque nous affrontons le fait d’avoir dit « Au revoir » et quand nous sentons réellement le poids d’une chose à laquelle nous avons dit adieu. Mais dans la plupart des cas, on a besoin de temps afin de regarder autour de soi avant d’atteindre ce point.
 Moi aussi, j’ai dit au revoir à pas mal de gens dans ma vie, toutefois je n’ai presque pas l’impression d’avoir pu dire un joli adieu. Lorsque j’y repense, je me dis « J’aurais quand même pu dire au revoir un peu mieux ». J’ai donc encore des regrets – mais pas tant que ça (même si je regrette, cela ne garantit pas que je puisse vivre mieux). Ce qui confirme justement que combien je suis insuffisant et peu sérieux. Peut-être que l’homme ne meurt pas d’un coup, il meurt petit à petit en laissant beaucoup de choses derrière lui.

 Je vais vous narrer la fois où, exceptionnellement j'ai pu dire un bel adieu.
 Le dernier jour du XXème siècle, le crépuscule était incroyablement beau sur la plage nord du Kauai. Une masse orangée allait se dissimuler derrière le bout d’une montagne, les nuages et la mer étaient teintés de la même couleur. Je conduisais une voiture en cherchant un endroit où regarder le soleil embrasé. Par hasard, la belle chanson de Brian Wilson « Caroline No » émanait de la radio. J’ai eu le cœur rempli d’émotion et je n’ai rien pu dire pendant un certain moment.
 Jusque-là, je n’avais pas beaucoup d’intérêts sur le fait que le XXème siècle s'achevait. Je me disais dans mon cœur que ce n’était qu’une question de calendrier. Néanmoins pendant que j’écoutais cette chanson, j’ai eu ce sentiment : « À cet instant, je suis en train dire adieu à une masse immense du temps » et cela s’est répandu dans tout mon corps. J’avais seize ans lorsque j’avais écouté pour la première fois « Caroline No ». Honnêtement, je n’avais pas compris ce morceau. Je le comprends maintenant. Je le comprends profondément. Et à ce moment-là, j’ai senti réellement que mon XXème siècle s’est écoulé de cette manière. Ce n’est en effet pas grand-chose, mais pour moi c’était quelque chose.
 Ainsi, j’ai l’impression que j’ai pu adresser un bel adieu au XXème siècle, grâce à un certain arrière-plan et une musique. Cela arrive parfois. 


vendredi 2 février 2018

''Je ne peux pas enseigner'' Haruki Murakami


 Saviez-vous que Sôseki Natsume était professeur ? Le héros de ‘’Botchan’’ est professeur de mathématiques, mais Sôseki lui-même enseignait l’anglais. Comme il faisait partie des rares qui avaient fait des études à l’étranger à l’époque, on dit que sa prononciation était particulièrement remarquable et que les élèves étaient impressionnés. C’était un professeur enthousiaste et compétent qui avait une manière de penser plus libre que ne le voulait le système d’éducation d’époque. Bien qu’il fût sévère, beaucoup d’élèves l’admiraient. Mais il disait « Je ne suis pas fait pour être prof ». Il a refusé un poste à l’Université de Tokyo et il est devenu écrivain. Je pense aussi que c’est plus facile d’écrire des romans chez soi que de se rendre au bureau et d’enseigner tous les jours.

 Plus tard, Sôseki a eu un grand succès comme écrivain et il a jeté les bases de la littérature japonaise moderne. Dans les dernières années de sa vie, il est tombé malade et il gardait la chambre. Il avait surtout mal au ventre (on peut facilement imaginer qu’il souffrait de l’estomac). Un jour, lorsqu’un de ses disciples, Miekichi Suzuki lui a rendu visite, assis sur la véranda, le maître enseignait l’anglais à des enfants des environs vêtus de kimonos sales. Il semblait toujours avoir mal au ventre et il avait mauvaise mine, mais sa manière d’enseigner était consciencieuse et gentille. Les enfants partis, Miekichi lui a demandé : « Qui sont ces enfants ? ». Sôseki lui a répondu : « Je ne sais pas, ils sont venus me demander de leur apprendre l’anglais. Je leur ai dit, ‘’Je suis très occupé. Je vous donnerai une leçon, mais seulement aujourd’hui. Au fait, dites-moi qui vous a parlé de moi ?’’ Ils m’ont répondu qu’on leur avait dit de venir chez moi, parce que j’étais un homme instruit et que je devais savoir l’anglais. »

 Sôseki qui enseigne l’anglais aux enfants des environs en leur disant « Juste un petit moment. Je suis occupé » en supportant la souffrance, c’est touchant, ne trouvez-vous pas ? Personnellement ça me fait sourire. C’est un épisode raconté dans un livre intitulé « Le professeur d’anglais, Sôseki Natsume ». J’imagine qu’il ne détestait pas à ce point enseigner, même s’il disait « Je ne suis pas fait pour être prof ».

 Je ne me vante pas, mais moi, je ne suis pas doué à enseigner. Je n’ai aucune difficulté à apprendre quelque chose tout seul petit à petit, toutefois j’ai du mal à simplifier pour expliquer des choses. « Après tout, c’est parce que tu as un caractère égoïste », me dit ma femme froidement, mais ce n’est pas vrai. En vérité, je n’y arrive pas. Quand j’enseigne, je m’énerve de plus en plus. Alors que je sais bien que c’est ma faute, je pense « Pourquoi ne comprends-tu pas une chose aussi simple ! » Je suis peut-être sans envergure en tant qu’un homme. Je ne pourrai jamais être un bon prof.

 Il y a longtemps, un grand batteur a expliqué sans rire « En bref, il faut battre de toutes ses forces la balle qui vient » quand on lui a demandé les secrets de sa technique. Je crois le comprendre. Ce qu’il a dit est quand même logique. Cette personne est devenue entraîneur d’une équipe de baseball après sa retraite. Je pense qu’il y a quand même des gens qui ne sont pas faits pour enseigner.

mercredi 31 janvier 2018

''L' étrange histoire d'un magasin d'antiquités" Haruki Murakami



 Je crois avoir déjà écrit quelque part que mon épouse aime les antiquités et qu’à l’occasion d’un voyage, elle visite des magasins de curiosités. Je suis quelqu’un qui essaie de ne pas juger les choses, mais il y a une seule règle que j’ai envie d'établir. C’est que « le fait d’entrer avec sa femme dans un magasin de curiosités et d'y passer une éternité, c'est mortellement ennuyeux pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas aux antiquités ». Pendant que ma femme parle avec le patron en utilisant un jargon incompréhensible, je flâne dans le magasin en bâillant. Je suis obligé de regarder des choses qui ne m’intéressent pas, en me disant dans ma tête : « Pourquoi une assiette si sale est vendue à ce prix ? » etc.
 Au moins, je n’ai pas besoin de me soucier de l'endroit où regarder contrairement à un magasin de lingeries (mais je n’y entre pas). Pourtant le fait que ce soit ennuyeux ne change pas.
 Lorsque nous sommes entrés dans un petit magasin de curiosités à Kyoto, sans savoir pourquoi, j’avais un mauvais pressentiment depuis le début. Le regard de la vieille dame qui accueillait les clients avait quelque chose de néfaste. Elle ressemblait à la sorcière de « Hansel et Gretel ». Elle avait une aura magique, j'ai alors imaginé qu’elle habitait dans une maison faite de Yatsuhashi et Senmaizuke※ au fin fond d’une forêt. J’ai pensé : « J’essaie de ne pas m’en approcher. Ça n'ira sans doute pas. »
Mais comme je m’ennuyais et comme j’avais acquis un peu de connaissances sur les antiquités grâce à ma femme, je murmurais tout seul : « C’est peut-être une assiette de fabrication en série datant de l’ère Meiji. Mais ça n’a pas l’air mal quand même » etc. Et alors que je n’aurais pas dû le faire (pourquoi j’ai fait ça !), je l’ai prise pour la regarder. À ce moment-là, j’ai senti un regard piquant dans mon dos comme si une onde électromagnétique puissante s'y enfonçait. Sans même avoir eu le temps de penser : « Ah, zut », j’ai fait glisser l’assiette ; elle est tombée sur le plancher et s'est brisée.
 « Ne vous en faites pas. Cela arrive qu’une assiette se brise », m’a dit la vieille dame en souriant, mais son regard disait tout le contraire. Sa bouche souriait, mais pas ses yeux. Il y a encore des gens qui peuvent adresser ce genre de sourire portant un message particulier à Kyoto. Tant pis, j’ai finalement acheté un lot de dix assiettes puisqu'elle disait qu'elle ne pouvait pas en vendre qu'une seule. Je n’avais d’autre choix que de toutes les acheter.
« Pourquoi tu as fait ça !? , s’est plainte ma femme plus tard.
« Mais c’était la force de la volonté, me suis-je excusé. La vieille dame m’a envoyé une onde électrique pour faire glisser ma main. »
Évidemment, elle ne m’a pas pris au sérieux. J’utilise encore ces neuf assiettes chez moi. Enfin, ce n’est pas si mal que ça.

Yatsuhashi et Senmaizuke sont des plats japonais traditionnels, spécialités de Kyoto.

dimanche 21 janvier 2018

''Le zoo étrange'' Haruki Murakami



 Comme j’aime les zoos, j'y vais souvent à l’occasion d’un voyage à l’étranger. J’ai donc visité divers zoos dans le monde. 
 Lorsque j’ai visité le zoo de Dalian en Chine, il y avait une cage avec une simple plaque qui disait « Chat ». La cage n'était pas très grande. À l'intérieur un chat était couché. Il était tout à fait ordinaire. Étonné, je l’ai observé attentivement. J'avais beau l'examiner sous toutes les coutures, ce n'était qu'un simple chat tigré marron. Comme j’avais beaucoup de temps libre à ce moment-là, debout devant la cage, j’ai contemplé ce chat longtemps. Il était couché en rond et il ne s’est jamais réveillé. Il semblait dormir profondément. 
 Je me suis demandé pourquoi je devais regarder un chat ordinaire et endormi alors que j’étais venu jusqu’en Chine, mais ce n’était pas mal. Évidemment, il y a des chats endormis partout dans le monde, mais l’occasion de regarder un chat dans une cage au zoo est plutôt rare. J’ai admiré la Chine pour sa démesure.  
 Au zoo de Milan, je jouais toujours avec un ours. C’était un grand ours noir qui mangeait des feuilles. 
 Pendant que je l’observais, l’air heureux, il mangeait de grosses feuilles apportées par le vent dans la cage. J’ai alors cueilli une feuille et je l’ai jetée à l’intérieur. L’ours s’est levé. Il a l'a ramassée et l’a portée à sa gueule. C’était très mignon. 
 Comme j'avais beaucoup de temps à ce moment-là aussi (j’ai souvent beaucoup de temps), j’ai pris de grosses feuilles d’un arbre qui se trouvait tout près et j'ai continué à les jeter vers l’ours pendant environ trente minutes. Il m'arrive aussi de temps en temps d'avoir une folle envie de manger de la salade ; je pouvais donc comprendre Monsieur l’ours. Ce zoo semblait ne pas avoir beaucoup de visiteurs. Il n'y avait eu que très peu de passage pendant tout ce temps. Mais je me demande si c'était bien de lui donner autant de feuilles en si peu de temps. J’espère qu’il n’est pas tombé malade par la suite. 
 Dans un roman de Kurt Vonneghut, il y a l’histoire d’un homme enlevé par des extraterrestres et placé dans un zoo de leur planète. Une plaque où il est écrit « Terriens » est accrochée à la cage (plutôt une chambre aux murs de verre), et les habitants de la planète viennent le regarder. Et une autre personne mise dans cette cage pour être sa ‘’compagne’’ est une belle blonde opulente. Ce n’est pas pour cette raison, mais parfois je pense qu’entrer une fois dans une cage de zoo ne serait pas si mal. Qu’en pensez-vous ? N’y avez-vous jamais pensé ? Ou alors est-ce moi qui suis étrange ?

dimanche 31 décembre 2017

''Pas mal de problèmes'' Haruki Murakami


 Peu avant d’avoir trente ans, j’ai eu envie d’écrire un roman sans raison particulière, et j’ai reçu le prix du nouvel arrivant d’un magazine littéraire. Ce n’était donc pas prémédité. Ce que j’ai écrit pour la première fois est devenu une ‘’marchandise’’ tel quel. À ce moment-là, je me disais plutôt aisément « C’est peut-être comme ça », mais lorsque j’y pense maintenant, j’étais quand même impudent.
 Euh, non, je ne me vante pas. J’écris juste des faits.
 On m’a contacté pour me dire « On vous a discerné un prix », puis je suis allé à la maison d’édition à Otoha pour rencontrer mon éditeur. Ensuite, j’ai vu le directeur de la publication (quelque chose comme ça) et je l’ai salué. C’était juste une salutation ordinaire et conventionnelle. Et alors il m’a dit « Ton roman a pas mal de problèmes, mais bon. Je te souhaite bonne chance ». Sa manière de parler était comme s’il crachait quelque chose qu'il avait mis dans sa bouche par erreur. Ce salaud, je sais pas qui tu es, mais qu’est-ce que cette manière de parler ! ai-je pensé à ce moment-là. C’est normal, n’est-ce pas ?
 La raison pour laquelle il m’a parlé de cette façon, c’est parce que le roman que j’ai écrit « Écoute le chant du vent » faisait polémique. Même au sein de cette maison d’édition, certains disaient « Un roman frivole comme ça, ce n’est pas de la littérature ! ». Peut-être que c’est vrai. Mais je me suis dit qu’ils auraient pu être un peu plus aimables au moins sur la surface, s’ils me donnaient un prix même si c’était contre leur gré.
 Le temps est passé depuis lors. Quand je jette un regard sur mon passé, assis dans un fauteuil du jardin au crépuscule, j’ai l’impression qu’il est quasi certain que l’être humain que je suis, et les romans que j’ai écrits ont quand même pas mal de problèmes (et aujourd'hui aussi). Alors, je pense que je ne peux pas me plaindre même si je me fais montrer du doigt, parce qu’un homme qui a pas mal de problème écrit des romans qui ont pas mal de problèmes. Cette manière de penser me soulage un peu, puisque même si on critiquait ma personnalité ou mes œuvres, je pourrais prendre une attitude comme ça : « Tant pis, j’ai pas mal de problèmes depuis le début ». Il se peut que ce soit une métaphore inadéquate, c’est pareil si le tremblement de terre ou le typhon faisaient des dégâts, on pourrait simplement dire « On ne peut rien faire. C’est comme ça, le séisme et le typhon »
 Il y a quelques jours, j’ai reçu une lettre de la part d’un bureau du journal allemand. Pendant une émission de critique littéraire populaire, on a abordé mon roman « Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil » et une célèbre critique qui s’appelle Madame Löffler s’est exprimée : « Il faut expulser ce roman de cette émission. Ce n’est pas de la littérature. Ce n’est qu’un fast-food littéraire ». Contre ce propos, l'animateur qui a quatre-vingts ans s’est levé et a défendu passionnément mon œuvre. Au final, Madame Löffler s’en est complètement offusquée. Elle a dit « Hum, je ne reviendrai jamais dans une  émission si déplaisante ! » et elle a quitté son poste de commentatrice qu’elle assurait depuis douze ans. La lettre me demandait mon avis sur cet incident. J’aurais aimé dire à tout le monde : « Disons-le, j’ai déjà pas mal de problèmes depuis le début, vraiment ».

samedi 30 décembre 2017

''L'anguille'' Haruki Murakami



 Alors que je conduisais une Mercedes noire et brillante que j’ai empruntée à un ami, à l'entrée du parking, j’ai accroché carrément le rétroviseur droit contre un pilier à l’entrée. « Ah, qu’est-ce que j’ai fait ! », ai-je pensé et j’ai eu des sueurs froides. Quand je me suis réveillé, il était trois quarante-deux du matin.
Que signifie ce rêve ? Il signifie sans doute que je dois manger de l’anguille. La Mercedes noire est le symbole de l’anguille, le fait d’accrocher le rétroviseur symbolise ma culpabilité de manger quelque chose de riche en calories – C’est un mensonge. Je me suis juste dit que j’ai envie de manger de l’anguille aujourd’hui. Mais j’ai réellement fait ce rêve.
 Au fait, l’anguille, c’est très bon. À vrai dire, j’adore ça. Ce n’est pas quelque chose que l’on mange tous les jours, mais l’idée me vient une fois par tous les deux mois, je me décide : « Bon ! Je vais manger de l’anguille aujourd’hui » et je vais au restaurant. L’anguille est un met empreint d’une atmosphère mystérieuse. La simple démarche d’aller dans un restaurant d’anguilles, de commander le plat et de le manger, est pour moi comme le rituel d'une pensée qui se concrétise. Cet aspect inexplicable est aussi agréable.
 Mais je n’aime pas forcément l’anguille depuis longtemps. Quand j’étais enfant, elle me semblait quelque peu effrayante, même lorsque ma famille en mangeait, moi seul la refusais. Cependant, à un certain point de ma vie, j’ai soudainement aimé l’anguille. Je n’arrive pas à me rappeler quand, ni dans quelle circonstance, j’ai pu manger de l’anguille, mais en tout cas, elle est délicieuse quand on y goûte.
 Il y a très longtemps, en me promenant dans la campagne lors d'un voyage à Nara, j’ai trouvé un vieux restaurant d’anguilles dans une petite ville et j’y suis entré. On m’a introduit dans une pièce à tatami tranquille du premier étage ; j’ai commandé une cuisine d’anguille. Il était environ une heure de l’après-midi, ma femme et moi avions très faim. Mais après le simple thé qu'on nous a servi au début, et malgré une longue attente, nos plats ne venaient toujours pas. Je me suis couché et j’ai attendu environ une heure. Comme j’avais de plus en plus faim et que je me sentais fatigué, je suis descendu en bas pour voir ce qui se passait. C’était sombre et tout à fait calme, il semblait qu’il n’y avait personne. Ma femme et moi semblions être les seuls clients.
« Pardon ! », ai-je appelé en avançant dans le couloir ; au fond il y avait une pièce au sol de terre battue qui semblait servir de cuisine. J’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur, dans la lueur faible et mouillée comme dans un vieux film polonais. Une vieille dame voûtée me tournait le dos, quelque chose comme un gros peigne à la main.
 Tandis que je la regardais, elle l’a lancé et elle a piqué le cou d’une anguille. C’était une scène comme dans un rêve ancien.
 Sans rien dire, je suis retourné au premier étage ; j’ai continué à attendre. Un certain temps plus tard, elle nous a apporté nos unajyû en disant « Voilà, pour vous ». C’était, sans aucune exagération ni aucune réserve, de l’anguille vraiment délicieuse. L’anguille, c’est un met particulier. C’est ce que je pense sérieusement.

*Unajyû est un plat japonais de morceaux d’anguille grillés, servis sur du riz dans une boîte laquée.


dimanche 24 décembre 2017

''Vaux mieux faire bouillir des pâtes !'' Haruki Murakami



 J’ai obtenu mon permis de conduire lorsque j’habitais en Italie et j’ai passé ma période en tant que débutant à Rome. J’imagine que ceux qui ont déjà visité Rome le comprennent – Je ne crains presque rien, parce que Rome est la ville qui offre aux chauffeurs le frisson, l’exaltation et le mal de tête, et aussi une grande joie tordue plus que n’importe quelle autre ville du monde. Je ne mens pas. Si vous en doutez, je vous conseille de visiter Rome, d’y emprunter une voiture et de conduire vous-même.

La particularité des chauffeurs italiens, c’est qu’ils ouvrent tout de suite la fenêtre et qu’ils crient quand ils ont la moindre complainte. En même temps, ils agitent largement le bras. Ils font ça en conduisant, j’avais donc un peu peur quand j’assistais à une telle scène. Une de mes connaissances italiennes a vu une vieille dame qui conduisait maladroitement et lorsqu’elle l’a dépassée, elle a ouvert la fenêtre de sa Fiat Uno (Pour cela, il fallait tourner rapidement le volant), et elle lui a crié dessus, « Signora ! Conduire, c’est pas pour toi ! Vaux mieux faire bouillir des pâtes chez toi ! » C’est aussi la particularité des chauffeurs italiens d’être indulgents envers les chauffeurs maladroits.

 Cependant, je ne pouvais m’empêcher d’avoir de la compassion pour cette dame. Il se pouvait qu’elle fût obligée de conduire pour vivre. Et chez elle, en faisant bouillir des pâtes dans la cuisine, elle a peut-être dit à son fis en pleurnichant : « Moi, aujourd’hui en conduisant dans la ville, un homme inconnu m’a crié ‘’Signora ! Conduire, c’est pas pour toi ! Vaux mieux faire bouillir des pâtes chez toi !’’ » C’est triste. Si c’était au Japon, ce serait « Vaux mieux faire bouillir du radis blanc chez toi ! ».

C’est en fait mystérieux : les pâtes italiennes sont très bonnes. Les gens me diront sans doute que c’est normal, mais je dis ça parce que les pâtes des pays voisins de l’Italie étaient toutes mauvaises. On franchit juste la frontière, et les pâtes deviennent tout à coup incroyablement insipides. La frontière, c’est quelque chose d’étrange. Et à chaque fois que je rentrais en Italie, je me rendais compte de nouveau : « Oh, les pâtes sont vraiment bonnes en Italie ». J’ai l’impression que la base de notre vie est faite de ce genre de petites découvertes.

 Les pâtes des restaurants italiens de Tokyo ont aussi un niveau élevé. Je suis quand même impressionné qu’ils cuisinent aussi bien alors que c’est un plat étranger. Toutefois, cette sensation de ‘’se rendre compte de nouveau’’ quand je refranchissais la frontière et que je mangeais des pâtes dans un restaurant local y est introuvable. Finalement, la cuisine est toujours accompagnée d'une ‘’une atmosphère’’. C’est ce que je pense sincèrement.