Affichage des articles dont le libellé est Litterature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Litterature. Afficher tous les articles

dimanche 13 mai 2018

''Natsume Sôseki avertit le Japon au sujet de la victoire à la Guerre russo-japonaise'' (Le calendrier Sôseki)


 Il y aura cent cinq ans aujourd’hui, le 11 mai 1911, Sôseki s’est habillé à l’occidentale et s’est coiffé d’un chapeau d’été. Il est allé voir l’Exposition industrielle de Tokyo au parc d'Ueno.
 Pour le gouvernement de l’époque, cette exposition devait être aussi grandiose que celles de Londres et de Paris, et tout le voisinage d’Aoyama à Yoyogi y serait consacré. Toutefois, les moyens financiers manquaient. L’exposition a finalement eu lieu au parc d’Ueno, mais en beaucoup plus petit.

 En effet, le gouvernement japonais manquait d’argent. En 1905, victorieux de la Russie, le Japon semblait avoir pris place au rang des grandes puissances. En réalité, la Russie avait été vaincue de justesse. On dit également que 78 pourcent des frais de guerre, soit environ deux milliards de yens venaient d’un emprunt étranger. Huit cent vingt millions de cette somme étaient le fruit des efforts de Korekiyo Takahashi qui avait fait appel à l’emprunt étranger en Europe. Cependant, le Japon n’a pas pu obtenir de réparations de guerre de la Russie. Korekiyo a été contraint de faire de nouveau appel de l’emprunt étranger pour un montant de quatre cent cinquante millions de yens afin de relever l’économie japonaise après la guerre.

 Ignorant de cette situation, le peuple japonais délirait de joie. Inquiet pour l’avenir du Japon, Sôseki a lancé un avertissement.
« On entend partout des propres orgueilleux selon lesquels le pays fait désormais partie des puissances. Je suis sans voix devant leur optimisme » (‘’L’Ouverture du Japon moderne’’)
« Le Japon est un pays qui ne peut pas se relever sans emprunter à l’Occident. Malgré cela, il croit faire partie des pays développés. (…) seule une analyse superficielle peut conduire à cette conclusion. Et c’est d’autant plus regrettable que le pays peut continuer à prétendre l’être » (‘’Et puis’’)

 Au début du roman « Sanshirô », Sanshirô au cours de voyage à Tokyo en train de la ligne Tôkaidô dit à un gentleman d’un ton défensif : « Désormais le Japon se développera progressivement », et ce dernier lui répond sèchement : « Il s’effondrera ». Sôseki est sévère dans sa critique de la société, mais il s'agit aussi d'un avertissement.
 Par la suite, ‘’Le Japon impérial’’, dans son immense orgueil, devait se jeter dans une guerre à laquelle il ne survivrait pas. Trente ans ne s’étaient pas écoulés depuis la mort de Sôseki.

 Or, il y avait un lien profond entre Sôseki et l’exposition.
Sôseki avait utilisé l’exposition industrielle de Tokyo de 1907 dans son roman « Le Coquelicot ». Même avant cela, Sôseki avait visité l’Exposition universelle de Paris en 1900 pendant ses études en Angleterre. L’envergure de cette exposition lui en avait imposé (« Dans un décor de cette envergure, je ne sais même plus quelle direction prendre »), mais il était monté à la Tour Eiffel. Il en parle dans une lettre à son épouse Kyôko.
« Je suis monté à la célèbre ‘’Tour Eiffel’’ d’où je dominais tout . »
 On peut facilement imaginer Sôseki qui bombe la poitrine, l’air fier, en écrivant à sa femme.

 À l’Exposition industrielle de 1911, la publicité du phonographe que le magasin d’importation Sankôdô diffusait incessamment a fait une forte impression à Sôseki. Que cette exposition est sans envergure par rapport à celle de Paris !

 On vendait des plantes derrière le champ d’exposition. Sôseki les a vues aussi. Il y avait un pot d’orchidées rouge-pourpre. Il coûtait trois yen cinquante sen. Sôseki a tendu le bras pour le prendre, mais il s’est retenu car il a pensé que ce serait encombrant. Lorsqu’il est revenu à l’arrêt ‘’Edogawa’’ en tram, il se sentait un peu fatigué. Il a appelé un pousse-pousse dans la rue et il est rentré chez lui.

 C'était aussi le jour de la ‘’Réunion du jeudi’’ où ses acolytes se réunissaient chez lui.
 Dans la soirée, le spécialiste de littérature japonaise, Secchô Sakamoto est arrivé le premier. Comme il a dit qu’il avait faim, Sôseki a fait venir un bol d’anguilles pour lui. Ses acolytes étaient souvent exigeants ou sans gêne, mais Sôseki les écoutait comme si c’était normal. Le grand appétit des jeunes était même un agréable spectacle pour Sôseki qui souffrait de l'estomac.
 Plus tard, Toyotaka Komiya, Toyoichirô Nogami et Miekichi Suzuki sont arrivés. Ils ont discuté agréablement jusqu’à onze heures. Ce soir-là, Sôseki a-t-il eu l’occasion de leur parler de l’Exposition de Paris ?

samedi 31 mars 2018

''Numéro zéro'' Umberto Eco



 C’était le dernier roman de l’écrivain et historien italien Umberto Eco et le premier que j’aie lu de lui.

 Le titre ‘’Numéro zéro’’ désigne la ‘’maquette’’ d’un journal avant sa parution officielle. À la demande d’un magnat mystérieux, plusieurs personnes, les ‘’perdants’’ selon le terme employé dans le livre, sont réunies pour créer un nouveau journal ‘’Domani’’(demain). Les principaux personnages sont les suivants : le rédacteur en chef, Simei. L’écrivain raté, ancien traducteur d’allemand, Colonna, qui est aussi le narrateur de ce livre. Maia, une jeune femme de 28 ans, ‘’presque licenciée en lettres’’ que l’on soupçonne d’être ‘’autiste’’. Braggadocio, un excentrique obsédé par la théorie du complot selon laquelle ce n'est pas Mussolini qui été fusillé en 1945, mais son sosie, et le Duce s’est enfui quelque part, peut-être en Argentine.

 Ce n’est pas un livre ennuyeux, il est plutôt intéressant. Déjà l’intrigue est palpitante avec des personnages excentriques comme Simei, Maia, Braggadocio. J’ai beaucoup aimé l’humour de l’auteur et plusieurs passages m’ont fait sourire. Cependant j’ai personnellement eu l’impression que l’histoire n’est pas assez exploitée. Beaucoup de parties sont consacrées aux théories du complot que raconte Braggadocio, de telle sorte que cela donne l’impression qu’il s’agit d'une encyclopédie des idées complotistes.

 Certes, j'ai bien aimé ce roman, mais c'était un peu comme un menu sans plat de résistance. L'apéritif était bon, l'entrée était excellente, et tandis que j'attendais le plat de résistance, le dîner a pris fin. Je ne peux m’empêcher de penser que j’aurais dû commencer par « Le Nom de la rose » ou « Le Cimetière de Prague ».

vendredi 23 mars 2018

Mishima et Dazai


 En ce moment, je suis éveillé. Depuis quelques jours, je suis sorti de ma torpeur dépressive et je suis exalté sans raison. J’ai envie de dire bonjour et d’embrasser toutes les personnes que je croise dans la rue comme on le chante dans « Aux Champs-Elysées ». Si vous voyiez un fou jaune qui disait bonjour à n'importe qui à ‘’la Petite France’’, ce serait sûrement moi.

 Comme un cycle de conférences sur Yukio Mishima est organisé à Strasbourg, aujourd’hui j’aimerais raconter quelques anecdotes sur cet écrivain.

 Quand Yukio Mishima était jeune, il a assisté à une réunion des amis d’Osamu Dazai. Dazai en personne était présent. Et le jeune Mishima lui a dit en face : « Moi, je n’aime pas du tout vos romans ». Dazai lui a répondu : « Mais tu es venu. Alors, tu aimes quand mêmes mes livres, n’est-ce pas ? ».

 Cet épisode est raconté dans un essai autobiographique de Mishima (« Watashi no henreki jidai »). Il semble qu’il ne soit pas traduit en français.

 Mishima semblait détester profondément Osamu Dazai. Dans une interview, il explique que cette répugnance vient du rapport entre l’écrivain et ses œuvres. En le comparant à Goethe, il dit que dans « Les souffrances du jeune Werther », Werther s’est suicidé, sauvant ainsi l’auteur, tandis que Dazai s’est suicidé sans que son âme soit sauvée. Selon lui, qu’une œuvre littéraire incite au suicide ne fait pas problème car ''la littérature n'est pas un remède'', mais si l’auteur n’est pas sauvé, écrire ne présente aucun intérêt.

 Osamu Dazai était un écrivain talentueux, mais comme le dit Mishima, il avait bon nombre de problèmes. Il a tenté de se suicider trois fois avec ses maîtresses, mais chaque fois il a survécu et seules ces femmes sont mortes. La quatrième fois, il a tenté de se noyer avec une autre femme dans une rivière, et il a enfin réussi. Il avait trente-huit ans. En ce qui concerne la raison de son suicide, il s’exprime ainsi dans son testament : « Je meurs car je suis las d’écrire des romans. Les êtres humains sont tous ignobles et rapaces. Monsieur Ibuse est une mauvaise personne ».

 Avant de devenir romancier, le héros littéraire d’Osamu Dazai était Ryûnosuke Akutagawa. Au Japon, il existe un prix littéraire prestigieux qui porte son nom, le prix Akutagawa. Dazai rêvait d’en être le lauréat. Toutefois, il a été rejeté par le président du jury, Yasunari Kawabata sous prétexte que sa personnalité avait quelque chose de maladif. L’un des romans les plus célèbres de Dazai, « Cours, Mélos ! » commence par la phrase suivante : « Mélos fut pris de rage. Il résolut d’éliminer le roi cruel et violent ». Exactement comme Mélos, Dazai fut pris de rage, il résolut d’éliminer le cruel et violent Yasunari Kawabata. Il écrit dans un texte intitulé « À Yasunari Kawabata » : « Je m’enflammai de colère. Je passai plusieurs nuits sans pouvoir dormir. S’occuper d’un oiseau et contempler une danseuse, est-ce une vie si noble ? Je dois le poignarder, me dis-je. C’est un scélérat incroyable, pensai-je. »
 Ironiquement, ce texte justifie la décision de Kawabata. Dazai était déséquilibré et ne méritait pas le prix Akutagawa.

 Mishima n’était pas un pleurnicheur comme Dazai. Au contraire, il se comportait de manière virile, macho et même sexiste. Cependant, en fait de ‘’personnalité maladive’’, je pense qu’il y a quelque chose de commun entre Mishima et Dazai. Mishima était, lui aussi, obsédé par la mort ; il l’associait même à la sexualité comme on le voit dans « La Confession d’un masque ». Il a aussi adapté sa nouvelle « Yūkoku ou Rites d'amour et de mort » au cinéma. Dans ce film, il y a une scène où Mishima en uniforme se suicide en s’ouvrant le ventre avec une épée, ce qui fait penser exactement à sa mort qui a eu lieu plus tard à la base militaire d’Ichigaya. Ce n’est qu’un avis personnel, mais certaines de ses œuvres donnent l’impression qu’elles ne sont qu’une préparation à une mort héroïque. À vrai dire, c’est l'une des raisons pour lesquelles ses œuvres m’intéressent moins que celles d’autres écrivains japonais tels que Haruki Murakami ou Sôseki Natsume, malgré leur valeur littéraire incontestable.

 Cependant, Mishima semblait sentir aussi qu’il avait quelque chose de commun avec Dazai. Dans la même interview, il continue ainsi : « Je pense quand même qu’il y a des points similaires entre nous. Par exemple, il arrive entre amis que celui qui nous ressemble nous irrite sans raison, et que celui avec qui on s’entend bien a souvent un tempérament très différent. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je le déteste. Si j’admirais ses œuvres, il se pourrait que je devienne comme lui. Cette idée m’effraie et j’ai ressenti le besoin de mettre de la distance entre nous ».

 En janvier 2018, on a découvert la cassette d’une interview de Yukio Mishima inédite à la chaîne de télévision TBS. Personne ne connaissait l’existence de cette cassette. Cette interview a été enregistrée neuf mois avant le suicide de Mishima, en février 1970, pendant qu’il travaillait à la création de « La Mer de la fertilité ». À son traducteur anglais John Bester, il avoue avec volubilité et aisance les défauts de ses œuvres et ses vues sur la vie et la mort.


mercredi 21 mars 2018

Le français : la concrétisation de la pensée


 J’aime écrire en français. J’aime également traduire, mais toujours du japonais en français. J’admets que je fais toujours beaucoup d’erreurs en français, car j’ai commencé à l’apprendre assez tardivement, et de plus, la différence du système linguistique de ces deux langues ne m’a jamais été facile à surmonter.

 Quand j’essaie de m’exprimer en japonais, j’ai l’impression que ma pensée fuit, puis disparaît, tandis qu’en français, je sens que j’arrive à concrétiser des idées abstraites. On n’en finirait jamais si on énumérait les différences entre le japonais et le français, mais ce qui me vient d’abord à l’esprit, c’est que le français est plus logique et analytique que ma langue maternelle dont l’esthétique repose sur l’ambiguïté. Cela va peut-être de soi pour les natifs, mais je suis sensible à l’espace entre les mots en français. En japonais, tous les caractères sont attachés les uns aux autres, si bien que lorsque je m’exprime dans cette langue, je sens que j’allonge un seul son en le transformant de diverses manières. Toutefois, quand j’écris en français, j’ai l’impression de composer une symphonie. Mon image de la langue française est une tour construite de multiples éléments, et le japonais est le courant d’un fleuve.

 De ce point de vue, le fait que la France a engendré de nombreux philosophes me semble logique, car au moins pour moi c’est une langue qui peut donner corps aux concepts métaphysiques. Parfois je suis étonné qu’un ouvrage philosophique qui est difficilement compréhensible en japonais soit si clair en français.

 En même temps, je dois avouer que je suis complexé de ne pas maîtriser suffisamment le français. Si je le disais, mes connaissances françaises qui apprennent le japonais me diraient ce dont je suis fatigué d’entendre : « Oh, il ne faut pas dire ça. Tu parles super bien français ». Je ne suis pas perfectionniste, mais simplement la note de certaines des dissertations que j’ai faites à l’université prouve que je ne maîtrise pas encore parfaitement cette langue. Je suis personnellement conscient qu’il y a des limites à ce que je peux maîtriser en ce qui concerne la syntaxe. Un jour Pauline m’a fait un compliment en disant : « Tu as un style ». Peut-être, ou pas. Mais ce qui est clair, c’est que je cherche une harmonie en jouant sur un clavier au nombre de touches limité.

 Comme ma langue maternelle n’est pas le français, mais que j’ai envie d’écrire en français, je me rends compte que mon regard est inconsciemment attiré par des écrivains qui se trouvent dans la même situation, c’est-à-dire, dont la langue maternelle n’est pas le français, mais qui écrivent dans cette langue.

 Le plus célèbre est sans doute Samuel Beckett. Il est d’origine irlandaise, mais après la deuxième guerre mondiale, il s’est mis à écrire en français. Il est donc passé de l’anglais au français.

 Aki Shimazaki est une écrivaine d’origine japonaise qui vit à Montréal. Elle a émigré au Canada à l’âge adulte, puis elle a commencé à écrire des histoires en français.

 Ensuite, l’une de mes romancières préférées et qui m’a beaucoup intéressé, l’écrivaine d’origine hongroise qui a vécu en Suisse, Agota Kristof. Elle a quitté sa patrie à l’époque de l’insurrection de Budapest. Il semble qu’elle avait toujours le mal du pays même après avoir vécu longtemps en Suisse. Elle a également dit qu’elle avait toujours besoin d'un dictionnaire pour vérifier la conjugaison des verbes. Cette sorte de ‘’maladresse’’ donne un effet particulier à l’univers de ses romans. Toutefois, son manque d'aisance en français n’a pas amoindri la valeur littéraire de son œuvre la plus connue, la trilogie des jumeaux, « Le Grand Cahier ».

 Milan Kundera est un écrivain d’origine tchèque qui s’est réfugié en France, et qui s’est mis à écrire en français.

 Le philosophe Emil Cioran est d’origine roumaine. Il qualifie le français de langue « d’une clarté inhumaine ».

 Le lauréat du prix Nobel littérature 2008, Le Clézio est un cas différent, car il est bilingue anglais et français. Mais lui aussi, il a choisi le français comme sa langue.

 Ce sont des auteurs qui écrivent en français, mais il y a évidemment d’autres écrivains qui ont écrit dans une langue étrangère tels que Kafka, Nabokov, Conrad etc.

 Quand j’étais en première année, il y avait un cours consacré à la francophonie. J’aurais peut-être dû l’écouter plus attentivement. Si je poursuivais mes études jusqu’au master, j’aimerais bien écrire une thèse sur ce sujet.

vendredi 2 mars 2018

''L'Enterrement de Brahman'' Yoko Ogawa


 Aujourd’hui, j’ai lu deux livres de Yoko Ogawa en japonais. Pourquoi les ai-je lus en japonais ? Parce que ces deux livres « Les souvenirs d’Anne Frank (Anne Frank no kioku) » et « L’enterrement de Brahman (Brafuman no maisô) » ne sont pas traduits en français.

« Les Souvenirs d’Anne Frank (Anne Frank no kioku) »


 Yoko Ogawa dit que « Le Journal d’Anne Frank » est un livre important depuis son enfance, et que sans Anne, elle ne serait sans doute pas devenue écrivain. À l’adolescence, influencée par cette fille mondialement connue pour son destin tragique, l’écrivaine japonaise a commencé à imiter et à tenir un journal, puis elle s’est mise à fabriquer petit à petit quelque chose qui ressemblait à des histoires et, si j’emprunte son expression elle ‘’s’est rendu compte à vingt-six ans qu’elle était devenue écrivaine’’.

 Avec son éditrice et une interprète d’allemand, Yoko Ogawa fait le pèlerinage sur la trace de la vie d’Anne Frank. Le voyage commence à Amsterdam où les Frank et une autre famille juive les Pels ont mené une vie secrète dans l’Annexe jusqu’au jour fatal. Après avoir rencontré deux personnes qui connaissaient personnellement Anne Frank, Jacqueline van Maarsen et Miep Gies, elles vont à Frankfurt pour visiter sa maison natale qu'habite aujourd'hui une autre famille. Ce voyage se termine par une visite à Auschwitz et à Birkenau où tous les habitants de l'Annexe ont succombé les uns après les autres, sauf le père, Otto.

 Depuis la publication du ‘’Journal’’, Anne Frank est devenue le symbole des victimes de l’Holocauste. D’autre part, elle fait encore l’objet d’attaques antisémites. En lisant cet essai, on comprend que le regard que Yoko Ogawa porte sur Anne Frank a quelque chose de plus profond et d’intime. Pour l’écrivaine, Anne est comme une amie de longue date, et d’une certaine manière, ce n’est pas faux, puisqu’elle lisait passionnément son journal depuis qu’elle avait le même âge que son auteur. Il est notoire que le rêve d’Anne était d’être écrivaine, et elle avait l’intention de publier son journal dès que la guerre serait finie. Je me demande quelles histoires elle aurait écrit si elle avait survécu à la guerre. Yoko Ogawa s’est-elle posé la même question dans l’Annexe où vivaient jadis Anne et sa famille ?


« L’Enterrement de Brahman (Burafuman no maisô) »


 ‘’Brahman’’ est un mot étrange. Il sonne anglais, mais ce pourrait être aussi un mot allemand ou un mot qui vient d’une langue nordique. En réalité, c’est un mot sanskrit dont le premier sens est ‘’énigme’’. Dans ce court roman de Yoko Ogawa, Brahman est le nom d’un animal inconnu que le héros ramasse un jour.

 À la lecture des descriptions de Brahman qui apparaissent de temps en temps, on comprend qu’il a le poil marron, les prunelles de la même couleur, une queue voyante et des palmures. Les gens manifestent souvent une réaction de rejet envers lui, ce qui permet de comprendre que son apparence a sans doute quelque chose de saugrenu. Cependant on ne sait jamais exactement à quoi il ressemble.  

 Tout est anonyme dans l’univers de ce roman. Le jeune homme qui est le narrateur, la fille du marchand de couleurs, le joueur de cor, le graveur d’épitaphes, aucun des personnages n’a de nom, sauf Brahman. De la même manière, le nom du village où l’histoire se déroule n’est jamais mentionné. On sait seulement qu’il y a une gare, un cimetière antique, et un bassin où Brahman aime nager.

 Cet univers loin du réel me rappelle un peu « In Watermelon Sugar » de Richard Brautigan. En lisant cet ouvrage, je me demandais d’où venait cette atmosphère mystérieuse qu’a créée Yoko Ogawa. Cette énigme est partiellement résolue dans la postface. Il est écrit que Yoko Ogawa a été invitée à un festival de littérature japonaise qui a eu lieu dans une petite ville d’Aix-en-Provence en 2003, et que c’est durant ce séjour qu’elle a trouvé l’inspiration de « L’Enterrement de Brahman ». L’auteur a peut-être conçu l’univers de ce mystérieux village à partir de ce paysage champêtre du sud de la France, mêlé à sa riche imagination.

 À propos, je connais une autre histoire de Yoko Ogawa qui se déroule en France. Dans ce récit, une Japonaise voyage dans le sud de la France, et voit, assis dans le train, un écrivain très célèbre. En le regardant manger des cacahuètes, elle essaie de se souvenir de son nom. Alors qu’elle se rappelle nettement ses ouvrages, son nom ne lui revient absolument pas à l’esprit. Finalement, cet écrivain célèbre descend du train. Après être rentrée au Japon, elle cherche ses livres sur l’étagère, mais il a disparu pour une raison inconnue. Comme j'ai lu cela il y a longtemps, les détails ne sont sans doute pas exacts, mais c'est un épisode mentionné dans « Manuscrit Zéro », si je ne me trompe pas.

lundi 26 février 2018

''Natsume Sôseki, résidant à Londres, écrit une lettre relatant son expérience de Noël à son épouse Kyôko'' (Le calendrier Sôseki)

 

 À la même date qu’aujourd’hui, il y a cent seize ans, le 26 décembre 1900 (33 de l’ère Meiji), Sôseki, trente-trois ans était à Londres en Angleterre.

 Le XIX siècle allait se terminer dans quelques jours. Le nouveau siècle arrivait bientôt. La nuit tombée, dans la chambre de son appartement, son regard tomba naturellement sur une enveloppe qui était posée sur la table. C’était une lettre qui venait d’arriver du Japon la veille.

 L’expéditrice était son épouse, Kyôko. La lettre qu’elle avait envoyée le 17 novembre avait traversé l’océan et était arrivée le 25 décembre par hasard. Le fait qu’une des rares lettres de sa femme était arrivée le jour de Noël apporta de la joie dans le cœur de Sôseki.

 À cette époque-là, le mot « Noël » était déjà connu au Japon. Cependant, ils ne savaient pas ce que c'était en réalité dans une tradition européenne. Sôseki s’informa sur Noël auprès de la propriétaire et des femmes au foyer de son appartement et il en fit l’expérience.

 Sôseki prit la plume, et en écrivain la réponse à Kyôko, ne manqua pas d'en parler. .
« Aujourd’hui, c'est le jour de l'événement important appelé ‘’ Noël’’ qui est semblable au premier jour de l’an au Japon. On décore la maison avec un sapin vert et tous les membres de la famille s’y réunissent pour dîner ensemble. Hier, on m’offrit un copieux repas de ‘’canard’’ à l’appartement. »
 En Europe, c’est le jour où un met un sapin de Noël dans la maison, on dîne avec la famille en remerciant Dieu, et on passe un moment à la fois paisible et présomptueux.  On lui avait servi du canard au lieu de la dinde, était-ce par rapport au goût des femmes au foyer de l’appartement ou était-ce à cause de la situation du budget familial ?

 Sôseki décida d’écrire aussi à son meilleur ami, Shiki MASAOKA. Pour Shiki qui aimait le voyage, il choisit une carte postale qui représentait l’ambiance joyeuse de Londres et il remplia le blanc avec de petits caractères.
« Comment va votre maladie ? Je continue mes recherches en banlieue qui est tout comme Fukugawa de Tokyo. Je voudrais acheter des livres, mais un livre coûte souvent plus de trente ou quarante yens et je n’ai aucun moyen de m'en procurer. J’imagine que là-bas, la ville est animée car nous sommes à la fin de l’année et bientôt le nouvel an. Ici, je fis pour la première fois l’expérience de ‘’ Noël’’ en Angleterre hier. »
 Sôseki y ajouta également des haikus qui représentaient ses sentiments lors de Noël et du nouvel an à l’étranger :
« On décore, le sapin de Noël, pour le bonheur » 

« Sans toso, le printemps sans ivresse, qui est manquant »
 Cette carte postale arriva à Shiki le 14 février de l’année suivante. Shiki, malade, qui ne pouvait même plus marcher s’en réjouit si vivement qu’il faillit verser des larmes, en regardant la photo représentée et les caractères.

Toso (alcool de riz épicé que l'on boit au nouvel an)


dimanche 18 février 2018

Le calendrier Sôseki


 Une série d’articles intitulée « Le calendrier Sôseki » a été mise en public. Son concept est de présenter chaque jour ce que Natsume Sôseki a vécu le même jour de son vivant. Il semble qu’elle a été achevée le 31 décembre 2016. Comme je ne suis pas très instruit, je ne connaissais pas le nom de l’écrivain qui s'en occupait, mais chaque article est très bien écrit, de plus, les ‘’petits riens’’ de tous les jours de Sôseki sont si intéressants que je veux tourner toutes les pages de cette éphéméride en une journée.
 J’aimerais traduire quelques épisodes qui m’ont particulièrement attiré. Je pense que Pauline sera contente.

Le 28 novembre, Natsume Sôseki regarde ‘’Une maison de poupée’’ d’Ibsen au théâtre impérial  
 Aujourd’hui, à la même date qu'il y a cent cinq ans, c’est-à-dire le 28 novembre en 1911 (44 de l’ère Meiji), Sôseki, quarante-quatre ans, songeait à Londres en regardant le ciel de Tokyo. 
 Un faible soleil transparaissait de l’autre-côté des nuages épais et sombres, il pouvait sentir l’arrivé de l’hiver. Au moins, c'était une chance que l’air de Tokyo fût frais par rapport à Londres où une multitude de charbons brûlait à cause de la Révolution industrielle. 
 Il a commencé à pleuvoir à partir de midi. Il se senti un peu triste en regardant la pluie tomber sur les bananiers japonais de son jardin. 
 Ce jour-là, Sôseki était invité par l’association culturelle. La représentation d’« Une maison de poupée » d’Ibsen avait lieu au théâtre impérial. L’ouverture était à quatre heures et demi de l’après-midi. 
 Sôseki prit un bain et il fit sa toilette. Il mit une redingote et demanda un pousse-pousse. En Europe, il était d’usage de s'habiller sur son trente-et-un pour aller au théâtre. 
 Quatre heures furent passées. Le pousse-pousse était parti chercher les filles de Sôseki à l’université. Il ne revenait pas alors qu’il était déjà quatre heures vingt. Au moment où il se demanda s’il annulait le rendez-vous et qu’il mit sa main sur son manteau pour l’enlever, le pousse-pousse revint. 
 Lorsque Sôseki arriva au théâtre impérial, la pièce avait déjà commencé. 
 À cause du mauvais temps, il y avait moins de monde que prévu. Mais il reconnut les visages de quelques connaissances. Il salua ses collègues du journal d’Asahi, Chûjirô MATSUYAMA et Suimu NISHIMURA. 
 Pendant l’entracte, le critique qui avait commencé lui aussi à écrire un roman, Shûkô CHIKAMATSU lui adressa la parole : « Je suis ravi que vous soyez venu », puis il ajouta : « Ponta est là aujourd’hui ». Ponta était le nom d’une geisha célèbre à Shinbashi. 
 Ponta passa juste devant Sôseki, mais il n’eut pas l’impression qu’elle soit une femme aussi belle que les rumeurs le disaient. Au premier étage, il y avait Kyoshi TAKAHAMA. Sôseki leva la tête vers lui, alors ce dernier lui répondit en agitant son pamphlet. Sôseki lui s’inclina. 
 Hôgetsu Shimamura s’occupait de la mise en scène et du scénario. L’héroïne Nora était incarnée par Sumako MATSUI, mais son visage n’allait pas bien avec son costume. Sa gesticulation et son expression sentimentales avaient quelque chose d’artificiel comme si elle tentait d’imposer une certaine stimulation au public et Sôseki fut déplu. En revanche, les acteurs masculins étaient plus naturels, sans affectation. 
 Ce fut quelques années plus tard que le scandale de la relation adultère entre Hôgetsu et Sumako fut révélé. 
 Sôseki croyait que ce n’était pas encore trop tard, mais quand il rentra chez lui, il était déjà neuf heures et demi. Bien qu’il n’eût pas dîné, son épouse Kyôko lui dit qu’il n’y avait rien à manger. En pensant : « J’aurais dû manger quelque chose au théâtre », il lui demanda : « Alors, tu peux commander la livraison de nouilles soba ? » 
 Après une pièce qui lui donna l’impression qu’elle était ornée à l’occidentale de manière forcée, pour lui, savourer des soba étaient sans doute le meilleur moyen de se rafraîchir.
 Le mot de Sôseki du jour :
« Quand on est jeune, il semble que l’on prête facilement attention aux belles femmes ». (‘’L’hérédité du goût’’)

 Il y a quelques jours, j'ai dit à Pauline que je relisais en ce moment ''1Q84'' en ouvrant une page au hasard. Alors, elle m'a appris que je lisais de la même manière que Sôseki, que dans ''L'Oreiller d'herbe'' il y a un passage où le héros dit à une femme qu'il ne faut pas toujours lire un livre dans l'ordre des pages. Ce ''petit rien'' de la vie me fait toujours plaisir.

samedi 10 février 2018

Peter Cat, 1974


 J’ai trouvé le blog intéressant d’un homme qui connaissait bien Haruki Murakami lorsqu'il était le patron d'un bar de jazz à Kokubunji dans les années 1970. Cet homme dit que lui-même était alors étudiant et qu’il y travaillait. À cette époque-là, Haruki Murakami n’était évidemment pas écrivain. C’était un jeune homme marié très tôt, endetté et passionné de jazz.  Qui aurait cru qu'il deviendrait un écrivain mondialement connu ?
 J'aimerais traduire et vous présenter quelques passages intéressants.

« C’est au printemps de l’année 1974 que j’ai vu pour la première fois Monsieur et Madame Murakami. Devant la sortie sud de la gare de Kokubunji, ils distribuaient des boîtes d’allumettes de Peter Cat, le bar qu’ils venaient d’ouvrir. Sur la boîte, il y avait le chat du Cheshire d‘Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll et le logo de Peter Cat sur fond blanc. La police d’écriture était courier. Au dos, en gothique, ‘’JAZZ 50s’’, le mot ‘’KOKUBUNJI’’ et le numéro de téléphone sur le côté. » 
« Peu après avoir reçu une boîte d’allumettes, j’ai commencé à fréquenter Peter Cat avec mes amis. Au début, il n’y avait pas beaucoup de clients ; le bar était particulièrement désert pendant la journée. Nous nous installions souvent au comptoir. De temps en temps, il arrivait que nous parlions avec Haruki et Yôko. Je me souviens leur avoir demandé pourquoi ils avaient ouvert le bar et m'être renseigné sur les disques qu'ils possédaient. Ils nous ont demandé d’amener beaucoup d’amis et nous ont donné de nombreuses boîtes d’allumettes. Nous les avons distribuées à l’université. Je pense que Haruki écrivait lui-même quelque part, c’était le moment le plus difficile financièrement. 
 Notre aide n’était sans doute pas inutile. Vers l’été, le nombre de clients a augmenté petit à petit. Moi aussi, je fréquentais son bar plusieurs jours par semaine avec mes amis. Quand le jeune marié était occupé, mes amis et moi changions parfois le disque à sa place. Si je me souviens bien, c'était K, le plus sociable de nous tous, qui s'en chargeait le plus souvent. Un jour, au début des vacances d’été, nous étions là tous les trois par hasard et Haruki nous a dit : ''Ça vous dirait un job dans mon bar ? ''. Comme nous avions déjà un job pour lequel nous devions construire un appartement modèle pendant les vacances, nous ne pouvions pas commencer tout de suite, mais comme de nombreux clients étaient des étudiants, Haruki avait moins de travail pendant l’été. Finalement, nous nous sommes mis d’accord pour commencer en septembre. 
(…)
 Avant de commencer à travailler, Monsieur et Madame Murakami nous ont donné quelques leçons. D’abord, Haruki a dit : ''Je n’aime pas qu’on m’appelle patron’’. Il n’aimait pas ça. J’ai cru comprendre parce que ‘’patron’’ n’est pas un nom propre. Ainsi, nous avons commencé à les appeler par leurs prénoms ‘’Haruki’’, ‘’Yôko’’. Ils nous appelaient souvent par nos noms de famille, mais en fait, nous avions tous des surnoms d’animaux. Malheureusement, je ne me souviens pas du tout quels surnoms nous avions sauf la pianiste que Haruki avait surnommée ‘’Usako (petit lapin)’’ car il croyait que le costume de Bunny girl lui allait parfaitement bien. Je me le rappelle bien parce qu'elle était la plus jeune des serveuses et que tout le monde l’appelait ainsi. »

 Personnellement, le fait que Haruki attribuait des surnoms d’animaux à ses employés me fait penser à son univers romanesque parce qu’il y a souvent des animaux dans ses livres. Le compagnon du héros de « Écoute le chant du vent » est appelé ‘’rat’’ et on ne connait jamais son vrai nom. Un personnage bizarre ‘’homme-mouton’’ apparaît dans « La course au mouton sauvage », et « La chronique de l’oiseau à ressort » a trait à un oiseau, comme l'indique le titre. Dans « Kafka sur le rivage », il y a un homme handicapé mental qui a la capacité de parler avec les chats. Il y a aussi une nouvelle intitulée « L’éléphant s’évapore ». On peut citer à l’infini des exemples semblables.

 J’ai aussi vécu à Kokubunji pendant une certaine période. J’aimerais écrire sur ça un jour.

lundi 5 février 2018

Une anthologie sur le thème des chats


 Depuis quelques semaines, je songe à un livre qui n’existe pas. Il s’agit d’une anthologie d’histoires de chats. J’imagine sa couverture. Je me demande quelles nouvelles j'y mettrais.

 Ce qui me vient d’abord à l’esprit, c’est « Nekomachi (La ville des chats) » de Sakutarô Hagiwara. C’est l’histoire d’un poète qui se voit errer dans une ville où il n’y a que des chats. En fait, il y a l’histoire de Haruki Murakami dont le titre est presque même, « Neko no machi (La ville des chats) », mais l’intrigue est un peu différente. « Nekomachi » de Sakutarô est plus proche d’un essai, mais « Neko no machi » de Haruki est une nouvelle que lit un personnage. Dans cette dernière, un homme prend le train et arrive à une ville déserte. Peu après, il se rend compte que c’est une ville de chats. Par la curiosité, il y passe quelques jours. Mais bien vite, les habitants de cette ville, les chats, commencent à se plaindre que cela sent l’humain. Le jeune homme tente de s’enfuir de la ville et revient à la gare. Toutefois plus aucun train ne s’arrête à cette gare. C’est en réalité un extrait de « 1Q84 » et on peut lire gratuitement et légalement sur le site du New Yorker.

 Par ailleurs, il y a aussi « Le bureau des chats » de Kenji Miyazawa. Je crois qu’il a déjà été traduit en français. Cette nouvelle traite aussi d’un sujet obscur, un harcèlement qui a lieu au bureau des chats.

 Et comment pourrait-on oublier Sôseki Natsume ? Mais « Je suis un chat » est un long roman, si bien que l’englober dans une anthologie serait difficile. L’essai « Le tombeau du chat » semble pertinent comme amuse-gueule pour ce recueil imaginaire.

 Il y a aussi Otsuichi, écrivain presque inconnu en France. J'ai traduit la moitié de sa nouvelle « Shiawase wa koneko no katati (Le bonheur a la forme d’un chaton) ». C’est une œuvre un peu triste mais chaleureuse.

 Cinq nouvelles ne suffissent sans doute pas pour faire un recueil. Il faudrait que je continue à chercher des histoires de chats. Ce serait chouette si je pouvais utiliser un tableau représentant un chat de Leonard Foujita pour la couverture. Et que serait le titre ? Je réfléchis en regardant mes coussinets sans trouver de réponse.


dimanche 4 février 2018

NATSUME Sôseki et un chat



 J’ai regardé la série intitulée « L’épouse de NATSUME Sôseki ». Elle ne comporte que quatre épisodes. J’aimerais bien que les séries américaines soient aussi plus courtes.
 Ce que j’ai pensé après l’avoir regardée, c’est qu’être Sôseki, c’était dur, mais être l'épouse de Sôseki, c’était tout aussi dur.

 Deux ans de séjour en Angleterre a permis à Sôseki d’approfondir ses connaissances sur l’anglais et l’Occident, toutefois la vie à Londres a complètement usé ses nerfs. À cette époque-là, les prix en Angleterre étaient vingt fois plus élevés qu’au Japon. La bourse que lui avait octroyée le gouvernement japonais étaient loin d’être suffisante pour qu'il mène une vie correcte. Tracassé par la pauvreté et le racisme, il se sentait misérable et restait de plus en plus souvent enfermé dans sa chambre. Lorsque le gouvernement japonais lui a demandé les résultats de ses recherches, il leur a envoyé une feuille blanche. Dans une lettre à son meilleur ami MASAOKA Shiki, il écrit : « Je suis foutu. Je pleure tous les jours maintenant ».

 Lorsqu’il est revenu au Japon en 1901, son épouse Kyôko a eu l’impression que c’était une autre personne. Lui qui avait été quelqu’un de calme avant, s’en prenait à ses proches pour un rien et se fâchait facilement. Il se comportait violemment et souffrait d’un délire de persécution. Un psychiatre lui a diagnostiqué une grave névrose. Le délire de Sôseki, qui a duré quelques mois, était si grave que Kyôko a été obligée de se réfugier un certain temps chez ses parents avec ses enfants.
 À un moment donné, un chat noir s’est introduit dans la maison des Natsume. Kyôko qui n’aimait pas les chats l’a expulsé, mais il revenait sans cesse même si elle le mettait dehors. Un jour, Sôseki s’est finalement rendu compte de la présence du chat. Il a dit :

« Qu’est-ce que c’est que ce chat ?
- Je ne sais pas. Il revient sans cesse même si je le chasse. Je pense à demander à quelqu’un de l'emmener au loin.
- S’il veut rester, pourquoi tu ne le laisses pas ? »

 Kyôko était mécontente, mais ainsi ce chat a eu le droit de vivre dans la maison.

 Un jour, la servante qui travaillait chez les Natsume a dit en caressant ce chat :
« Madame, c’est un chat du bonheur.
- Chat du bonheur ?
- Regardez ses griffes. Elles sont noires jusqu’à la pointe. On appelle un tel chat ‘’chat du bonheur’’. Je vous jure que ce chat apportera la prospérité à la maison. C’est vraiment rare. »
 Kyôko a aussitôt changé d'attitude envers le chat et lui a accordé un statut différent.

 Peu après, Sôseki a commencé à écrire son premier roman « Je suis un chat ». Le modèle était évidemment ce chat noir. Dès que ce roman a été publié, il est devenu un best-seller. La situation financière des Natsume s’est stabilisée. Sôseki a été reconnu en tant qu’écrivain et il a pu quitter son travail de professeur qui ne lui plaisait pas. Kyôko a remarqué que l’état mental de Sôseki s'était amélioré depuis que ce chat s’était installé chez eux. Était-ce alors réellement ‘’un chat du bonheur’’ ?

 Après la mort du chat, Sôseki et Kyôko ont élevé un tombeau derrière la maison. Comme il n’avait pas de nom, Sôseki y a seulement écrit ‘’Le tombeau du chat’’ et il a dédié un haïku ("Qu'il y ait une nuit où jaillissent des éclairs en-dessous"). Kyôko, bien qu'elle n'aimait pas les chats, éprouvait sans doute de la reconnaissance. Elle n'a jamais oublié de déposer sur la tombe un filet de saumon et de la bonite séchée chaque mois au jour de sa mort. Sôseki a écrit plus tard un court essai intitulé « Le tombeau du chat ».

samedi 3 février 2018

De te fabula ! : Des anecdotes au sujet de NATSUME Sôseki

  


 J’ai déjà écrit que je m’étais rendu à la bibliothèque de japonais pour emprunter un livre de Yukio Mishima. À cette occasion, j’avais emprunté aussi « Sanshirô » de Sôseki sans raison particulière. Vu que j’ai déjà beaucoup de livres à lire pour des cours, je pensais à abandonner la lecture s’il ne me plaisait pas. Toutefois ce livre a conquis mon cœur dès la première ligne.
« Quand il sortit de sa torpeur et ouvrit les yeux, il s'aperçut que la passagère avait engagé la conversation avec le vieil homme assis à côté d'elle (...) »
 Toute la semaine, je le lisais dès que j’avais le temps et je l'ai fini plus tôt que le livre de Yukio Mishima.
 Comme il avait fait des études en Angleterre, ce qui était rare à son époque, je pense que c’était l’un des écrivains japonais les plus occidentalisés de cette génération. J’ai remarqué qu’il y avait de nombreuses références à des auteurs européens. Certains sont encore connus, d’autres moins ou oubliés.

 J’ai dit à Pauline que « Sanshirô » de Sôseki était un livre saisissant. « Bien sûr ! » m’a-t-elle dit. Comme c’est une grande admiratrice de Sôseki, elle l’avait déjà lu. Ensuite, elle m’a parlé de « Je suis un chat ». J’aime les chats, j’aime Sôseki, mais je n’ai jamais eu l’occasion de lire « Je suis un chat ». À vrai dire, ce roman était à côté de « Sanshirô » à la bibliothèque. Je me suis demandé lequel je prenais et finalement, j’ai choisi le dernier, qui était plus fin.

« ‘’Je suis un chat’’ nous livre un secret : comment parler des livres qu’on n’a pas lus », m’a dit Pauline.
 Cette phrase a aussitôt capté mon attention. Je lui ai demandé de me dévoiler ce secret. Je voulais absolument savoir comme parler des livres qu’on n’a pas lus. Mais elle a dit seulement : « Lis ‘’Je suis un chat’’ ». J’ai déjà beaucoup de livres à lire pour les cours, ai-je protesté. « Et bien tant pis, tu ne sauras jamais quel est le secret :p ». Mais je n’ai pas renoncé. Je lui ai demandé voire je l’ai presque suppliée de me dévoiler ce secret en lui disant que, quand on est en lettres, cette astuce doit être forcément utile. « Mais non, mais non, en tant qu’étudiant en lettres, tu dois tout lire ». J’avais oublié que c’est une jeune prof de français.


 Il y a beaucoup d’anecdotes intéressantes sur cet écrivain. Il semble qu’il a été quelqu’un qui avait le sens de l’humour. Les Natsume avaient un chat. Mais celui n’avait pas de nom comme dans la première phrase de «Je suis un chat » (''Je suis un chat. Je n'ai pas encore de nom). Le grand écrivain l’appelait « Chat, chat ». Lorsque ce chat sans nom est mort, Sôseki a écrit à ses amis le faire-part de décès suivant :
« Mes chers amis, j’ai le regret de vous annoncer le décès de mon chat suite à une maladie incurable. Il a trépassé à mon insu sur le four de la resserre. J'ai demandé un pousse-pousse, et il a été mis dans une boîte et enterré dans le jardin derrière ma maison. Étant donné que moi, son maître, suis occupé à écrire ‘’Sanshirô’’, vous êtes priés de ne pas assister à ses funérailles.
Le 14 septembre, 1908 »
 Il avait aussi un drôle de tic. Quand il était en panne d'inspiration en écrivant un roman, il s’arrachait des poils du nez et les plantait dans son manuscrit ! L’écrivain et l’admirateur de Sôseki, Hyakken Uchida témoigne : 
« Parmi les objets laissés par le professeur Sôseki que je possède, il y a des poils de son nez. Maintenant j’ai ouvert la boîte pour écrire ce manuscrit, il y en avait juste dix au total dont deux étaient blonds ».
 Je ne sais pas si on peut dire ''malheureusement'', mais en tout cas, ses poils ont été perdus lors de la deuxième guerre mondiale.

 Contrairement à l’impression que donnent ses œuvres, Sôseki semblait avoir le sang chaud. On raconte l'anecdote suivante :
« Un jour, il s'est rendu au bain public avec Akutagawa. Pendant qu’ils se lavaient, un homme à côté de Sôseki s’est brutalement aspergé d’eau chaude. On dit que de l’eau éclaboussé le visage de Sôseki. Il a crié aussitôt ''Espèce de connard !''.Quand Akutagawa a tourné la tête vers lui, il a vu que Sôseki s'en prenait à un homme robuste et musclé. Cette fois-là l’incident a tourné court car l’homme s’est excusé immédiatement. Akutagawa raconte qu’il était toujours tendu dans ces moments-là.»
 Alors Natsume, dans sa célèbre introduction de « Botchan » (‘’J’ai eu beaucoup d’ennuis à cause de mon caractère casse-cou hérité de mes parents’’) parle-t-il peut-être de lui-même ?

 Malheureusement, il y a aussi des anecdotes infâmes. Il semble qu’il molestait quotidiennement sa famille. Un de ses fils, Shinroku Natsume écrit dans « Mon père, Sôseki Natsume » : 
« Mon père foulait aux pieds avec des socques n’importe quelle partie de mon corps, de mes jambes à ma tête. En faisant de grands gestes avec sa canne, il m'en frappait».
Sa petite-fille écrit dans son essai : 
« Fudeko (sa fille aînée) était elle aussi souvent malmenée. Elle dit aussi qu’elle voyait souvent Kyôko (son épouse), les yeux rouges de larmes, les cheveux ébouriffés, sortir en courant du bureau de Sôseki. Peut-être l'avait-il saisie par les cheveux et traînée d'un endroit à l'autre de la pièce. Dans le monde, Kyôko est considérée comme une mauvaise épouse, elle est même comparée à celle de Socrate. En réalité, selon ma mère, personne d’autre que Kyôko n’aurait pu vivre avec lui. Elle dit qu’elle voudrait même la féliciter. »
Kyôko semblait être quelqu’un qui avait de la volonté. Lorsque des amis lui ont conseillé de divorcer, elle a refusé catégoriquement en disant : « Si mon mari me détestait et si c'était la raison pour laquelle il me bat, je divorcerais volontiers, mais il se comporte violemment parce qu’il est malade. Si c’est une maladie, nous avons l’espoir qu’il guérisse. Je n’ai donc pas l’intention de le quitter. »

 Pour conclure, le cerveau de Sôseki Natsume est, encore aujourd'hui, conservé à la faculté de médecine de l’Université de Tokyo. D'après ce qu'on dit, son poids est de 1 425 grammes.

dimanche 28 janvier 2018

''Un bonbon ou une balle ?''



 Kazuki Sakuraba est une femme écrivain qui a une carrière particulière. Elle a d’abord débuté comme auteur de ‘’Light Novel’’. Qu’est-ce que ce ‘’Light Novel’’ ? Il s’agit d’un genre de la littérature japonaise. Dans un sens large, ce terme désigne « les romans avec des illustrations en animé, d’un style souvent parlant et facile à lire ».  Comme le mot ‘’light (léger)’’ l’indique, ce genre est souvent sous-estimé. Par exemple, l’écrivain Otsuichi s’exprime ainsi dans la postface de « Goth ».

‘’(…) Lorsque je lisais un magazine de jeux vidéo, il était écrit dans un entrefilet : « Dans le monde d’édition, les light novels ne sont pas reconnus comme ‘’livres’’. Dans l’inconscient collectif, il s’agit de quelque chose de primaire destiné aux enfants ». Moi, je ne sais pas trop, mais les light novels étaient méprisés dans le monde d’édition. J’ai été choqué (…)’’

 Après avoir eu du succès avec des lights novels ‘’Gosick’’ – je ne sais pas si cette façon de dire est correcte – Kazuki Sakuraba a été reconnue en tant qu’écrivain ‘’normale’’. Et en 2008, par « Watashi no otoko (Mon homme) », elle a reçu le prix Naoki, qui est aussi prestigieux que le prix Renaudot en France.

 Je lisais ses livres avec plaisir quand j’étais au collège et au lycée. Mais ensuite, je m’en suis peu à peu éloigné, naturellement. L’été dernier, je me suis tout à coup souvenu de cet écrivain et j’ai eu envie de traduire un de ses livres « Mademoiselle Nanakamado et sept adultes pitoyables (Shôjo Nanakamado to shichinin no kawaisô na otona)».  Je l’ai donc traduit en français pour mon plaisir et pour améliorer mon niveau, puis j’ai demandé à ma correspondante Pauline de corriger le texte. Une fois terminée la traduction, j’en étais content tout seul. Par la suite, j’ai commencé à traduire un autre de ses livres intitulé « Un bonbon ou une balle ? (Satôgashi no dangan wa uchinukenai) » que j’avais adoré. J’ai acheté la version originale sur Amazon Japan, et il a été livré chez moi à Strasbourg. Plus tard, comme j’avais repris les cours, j’avais moins de temps libres que pendant les vacances, mais je l’ai traduit petit à petit et je viens de terminer hier.

 Et aujourd’hui, j’ai découvert que « La légende des Akakuchiba » du même auteur, avait été publié en France en septembre dernier, presqu’au même moment que j’avais terminé la traduction de « Mademoiselle Nanakamado et sept adultes pitoyables » alors que jusque-là, aucun de ses livres n’avait été traduit en français. N’est-ce pas ce que Carl Jung appelle synchronicité ? Je pense que « Mademoiselle Nanakamado et sept adultes pitoyables » et « Un bonbon ou une balle ? » seront aussi traduits et publiés dans l’Hexagone, avec une meilleure traduction que la mienne. Je suis déçu. Cela m'a coupé l'envie de traduire quoi que ce soit pour un bon moment !

 « Un bonbon ou une balle ? » est l’histoire d’une fille de treize ans, Nagisa Yamada. Elle vit avec sa mère et son frère dans un HLM. Son père est décédé dans un naufrage dix ans auparavant. Son frère est un hikikomori (un terme japonais désignant les gens qui ne sortent pas de chez eux pendant des mois, parfois des années), et elle pense à entrer à l’armée d’autodéfense après le collège. Après les vacances d’été, en septembre, une fille excentrique a été transférée de Tokyo à son collège. Elle s’appelle Mokuzu Umino, et elle semble être la fille du célèbre chanteur Masachika Umino. Lorsque le professeur de la classe lui demande de se présenter à ses nouveaux camarades, après avoir bu de l’eau minérale, elle a prétend être une sirène.
 Comme Kazuki Sakuraba écrivait des polars au début de sa carrière, ce livre emprunte des traits à ce genre.  Par exemple, le récit commence, d’une manière assez choquante, par l’extrait d’un article disant que le cadavre démembré de Mokuzu Umino a été découvert dans la montagne. D’autre part, il est difficile de classer ce livre comme roman policier, puisque le lecteur peut facilement deviner qui est le tueur. L’essentiel de ce roman se trouve dans la relation entre Nagisa et Mokuzu.
 La narratrice est Nagisa, si bien que le style est celui d'une fille de treize ans qui parlerait à ses amis, en utilisant beaucoup d'expressions argotiques. On trouve souvent des mots familiers et crus. Il y a même une sorte de transgression des codes littéraires qui donnent un effet comique.

‘’ Il a chancelé deux ou trois fois puis il a dodeliné de la tête. Dès qu’il a baissé les yeux, il a vomi brutalement comme une cascade. 
« Bleuuuurrrrp ! 
- F,f,f,f,f, frérot ?  
- …….Ça va maintenant» 
Tomohiko s’est mis à marcher en titubant.Mais il s’est arrêté. Il a fait à nouveau : 
« Bleuuuuurrrp ! 
- Ouiiinn, frérot ! 
- …….Pardon. Maintenant je vais vraiment mieux. »’’

 La composition est aussi originale que le style. Dans ce roman, deux parties avancent en parallèle, le présent et le passé. Dans la partie au présent, Nagisa et son frère montent la montagne, dans l’autre qui est au passé, Nagisa parle de ses souvenirs de Mokuzu. Et ces deux parties se rejoignent à la fin. La psychologie des personnages est aussi remarquable. Le jour où Nagisa et Mokuzu se rencontrent, cette dernière dit à la première « Meurs » et elle prétend que c’est une façon d’exprimer son affection. Nagisa lui réplique que c’est de la haine. Plus tard, il se révère que Mokuzu subit quotidiennement la violence de son père, et le lecteur comprend que c'est pour cela qu'elle n’arrive pas à distinguer l’affection de la haine. Lorsque Mokuzu a dit à Nagisa « Meurs », elle pensait sérieusement devenir son amie.

 J’ai écrit longuement mais je n’ai pas l’intention de faire un commentaire composé, ni dissertation. J’en fais assez à la fac. De toutes les œuvres de Kazuki Sakuraba, je préfère ce « Un bonbon ou une balle ? ». Ce roman à la fois triste et comique a quelque chose de sincère qui peut toucher le lecteur. Moi-même, je suis resté sidéré un long moment après avoir traduit le dernier chapitre. Pour l’instant, seule ma traduction permet de le lire en français. Mais si vous voulez connaître l'histoire, la version en manga a déjà été traduite en français sous le titre de « A lollypop or a bullet ? ».