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lundi 29 avril 2019

''Une pensée sur Darth Vader'' Sachiko Kishimoto


 Darth Vader dort-il la nuit ?
 Depuis que je me suis posé cette question il y a deux semaines, je ne peux m’empêcher de penser à Darth Vader.
 Darth Vader termine ses corvées quotidiennes du mal et se retire dans sa chambre à la fin d’une journée. Où se trouve sa chambre ? Sur l’Étoile de la mort ? Ou dans un immense vaisseau spatial ? À quel point est-elle spacieuse ? Comme c’est un personnage important, je pense que sa chambre correspond à une pièce d’environ trente tatamis. Ou comme il n’y a sans doute pas assez d’espace dans le vaisseau spatial, ne serait-ce qu’une modeste pièce d’environ six tatamis ?
 Le décor est-il noir uni ? Les murs sont noirs. Le plafond est aussi noir ainsi que le tapis. Euh, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de tapis. Le plancher est peut-être en linoléum noir, sinon en marbre. Son bureau est noir. Son fauteuil aussi. Les rideaux…peut-être qu’il n’y en a pas.
 Après avoir terminé ses tâches du mal Darth Vader se retire dans sa chambre à la fin de la journée. Les portes automatiques se ferment. À quoi pense-t-il lorsqu’il se trouve seul ? Lui arrive-t-il de se dire : « Je suis fatigué » ? Soupire-t-il ? Mais non, Darth Vader respire toujours en faisant le fameux bruit « khshouuu » « khsouuuu ». Son soupire se fondra sans doute dans ce bruit.  
 Darth Vader se retire dans sa chambre à la fin de la journée. Il enlève son manteau noir et le suspend à un cintre. Il enlève ses gants et les met sur la table. Enlève-t-il aussi ses bottes ainsi que la sorte d’armure qu’il porte sous son manteau ? En se déshabillant, à quoi pense-t-il ? Le soir, a-t-il, comme tout le monde, ce moment où l’on erre distraitement dans ses pensées ? Si cela lui arrive, s'agira-t-il d'être ballotté entre son méchant supérieur qui le critique au sujet de la construction retardée de l’Étoile de la mort et ses subordonnés incompétents ? Ou a-t-il déjà perdu toute émotion et le bruit de sa respiration retentit-il vainement dans son esprit vide ?
 Et son casque. Je pensais qu’il était complètement collé à sa tête, mais j’ai appris qu’en réalité, il peut l’enlever. Sous son casque se cachait le visage d’un homme ordinaire. Comment se sent-on quand on porte le casque et qu’on entend sa respiration toute la journée ? L’intérieur de son casque ne devient-t-il pas humide ? N’est-il pas mouillé par les sécrétions grasses de sa peau ou par sa sueur ? Lorsque Darth Vader se trouve seul dans sa chambre, enlève-t-il son casque ? Est-il soulagé lorsqu’il sent l’air frais sur son visage, à la fin de la journée, sans le masque ? Se lave-t-il le visage et le crâne ? La nuit, dort-il à côté de son masque ?
 Ou sans enlever ni ses bottes ni son manteau ni ses gants, dort-il debout avec son casque ? Ou comme c’est un cyborg, n’a-t-il pas besoin de dormir et travaille-t-il sans répits sur ses tâches du mal ?
 Au fait, selon une personne que j’ai vue récemment, le thème musical de Darth Vader a des paroles. Les voici :
 Darth Vader, noir.
 Darth Vader, terrifiant.

samedi 29 décembre 2018

''Moi, récemment'' Sachiko Kishimoto


Le XX XX
 Je suis allée chez le coiffeur. De temps en temps, on balayait les cheveux dispersés sur le sol. Devant le mur en face de moi, dans un coin, il y avait un trou rectangulaire dans lequel on ramassait les cheveux.
 J’ai demandé à mon coiffeur comment on appelait ce trou (je m’intéresse aux jargons), il m’a dit qu’il n’avait pas de nom spécifique.
 « Et si on l’appelait ‘’pore’’ ? », lui ai-je dit. Il a esquivé ma suggestion en disant : « Je vais y réfléchir ».

Le XX XX
 J’ai pris le train. J’ai pu trouver une place. Tandis que j’éprouvais ce petit bonheur, le jeune homme qui avait l’air d’un salarié et qui était assis devant moi, s’est penché en avant et s’est mis à trembler.
 Est-ce un alcoolique, ou un drogué ? Et s’il me poignardait soudain ? À ce moment-là, un bruit sec s’est fait entendre, et un pain au melon a sauté.
 L’emballage plastique du pain était dur et il essayait de l’ouvrir de toutes ses forces.

Le XX XX
 On m’a montré une photo sur laquelle on voyait un fantôme. Wow, on voit même ses lunettes, ai-je dit. « C’est moi », m’a-t-on dit.

Le XX XX
 Je croyais que « Heidi » était l’histoire de Heidi qui vit joyeusement dans les Alpes, que Peter avait un chien qui s’appelle Patrache et qu’au final, il mourrait paisiblement devant un tableau. Je croyais que les héros de « L’Oiseau bleu » étaient Hensel et Gretel. Je confonds toujours « Shôkôshi (Le Petit Lord Fauntleroy) » et « Shôkôjyo (La Petite Princesse) ».

Le XX XX
 Une amie que je revoyais après longtemps avait les yeux et le nez tout rouges. Je lui ai donc dit : « Ah, tu es allergique au pollen. Ça doit être dur ». Elle m’a dévisagée d’un air intrigué, et m’a dit : « Eh….non ? ». J’ai contemplé de nouveau son visage. Ni ses yeux ni son nez n’étaient rouges. Elle ne reniflait pas non plus.

Le XX XX
 Je suis allée chez le coiffeur. Quand j’ai été assise, mon coiffeur m’a dit en souriant : « Au fait, on a réellement décidé d’appeler le trou le ‘’pore’’ ! »
 Contre toute attente, je n’étais pas particulièrement contente. Je trouve ce nom ridicule, mais maintenant c’est trop tard.

vendredi 21 décembre 2018

''Souvenirs de l'International Mushroom Hotel'' Sachiko Kishimoto


 À l’époque où je travaillais pour le magazine de relations publiques dans une entreprise de liqueur occidentale, avec environ quinze collègues, j’ai visité une brasserie longeant la rivière Tone-gawa et nous avons décidé de passer une nuit sur les lieux. Toutefois, il n’y avait pas d’hôtel aux alentours. Enfin, quelqu’un a trouvé l’« International Mashroom Hall » qui se trouvait dans la ville de K, un peu plus loin. D’après ce que la brochure nous a appris, c’était un hôtel magnifique doté d’un grand bain public, de salles de réunion et même d’une salle de noces. L’explication disait qu’un docteur qui avait inventé la méthode célèbre de la culture du shiitaké de planter de l’hyphe sur une souche d’arbre, avait acheté une montagne grâce à la fortune que lui avait apporté son invention, et fondé cet hôtel sur le sommet. Au-dessous du logo de l’hôtel rappelant la calligraphie, il était écrit en anglais : « INTERNATIONAL MASHROOM HOTEL ». Selon la personne qui a trouvé cet hôtel, c’était le plus grand et le plus célèbre des alentours. Sceptiques, nous sommes montés dans le bus à destination de K.
 À l’hôtel, devant l’entrée principale, il y avait un tout petit sanctuaire. À l’entrée, il était écrit : « Sanctuaire Shiitaké ». Après avoir traversé un torii rouge, nous avons découverts une statue de bronze rappelant celle du docteur Clark. Sur le socle était gravé : « Les larmes aux yeux des paysans, j’ouvre les miens ». Je n’ai pas vraiment compris ce que cela voulait dire, mais il était certain qu’il s’agissait de la statue du docteur en question. Devant la réception de l’hôtel, il y avait un bodhisattva de bronze. À son pied, il y avait un panneau qui indiquait : « Bodhisattva Shiitaké ». Je l’ai contemplé et je me suis rendu compte que son auréole était faite d’innombrables shiitakés en touffes.
 Le hall était moderne et lumineux. Au fond, il y avait un café chic. Les murs du lobby étaient de granit blanc orné de motifs qui donnaient une atmosphère anormale. Des dessins qui ressemblaient à des parapluies vus du dessus couvraient les murs. Il m’a fallu quelques secondes pour réaliser que c’étaient des shiitakés vus d’en bas.
 Des demi-sphères en plastique étaient incrustés dans l’un des murs. L’une de ces demi-sphères présentait une « collection d’articles du monde entier en forme de champignon ». Des bibelots sous forme de champignons, des gravures représentant des champignons, une broche sous forme de champignon, une tasse aux motifs de champignon…L’écharpe aux motifs de champignon était-elle signée Hermès ?
 Nos fiches remplies, on nous a conduit jusqu’à nos chambres. Toutes les chambres à la japonaise avaient un nom de champignon, le « salon de micocoulier », le « salon de polypore en touffe », le « salon d’oreille de Judas », le « salon de shimeji »……
 Nous, les trois femmes du groupe, dès que nous sommes entrées dans le « salon du champignon nametake », nous avons commencé à examiner notre chambre. « Et si les motifs des coussins étaient des champignons ? ». On a tiré des chaises. C’était des champignons. « Alors, les motifs des kimono seraient-ils aussi des champignons ? ». On a ouvert l’armoire. C’était des champignons. « Et le thé……? ». On a soulevé le couvercle de la boîte à thé. Il y avait des sachets de thé au shiitake dedans, et aussi des « sablés au shiitake ».
 Nous avons respiré un bon coup et nous sommes allées au bain public. Il va sans dire que le bain était un « bain aux essences de champignons ». Au centre de la grande baignoire il y avait un objet gigantesque représentant un champignon du chapeau duquel sortait de l’eau chaude.
 Mais nous avons appris par la suite que la passion pour les champignons de « l’International Mushroom Hall » ne limitait pas à cela.
 À sept heures du soir, tout le monde portant un kimono sur lequel était imprimé « l’International Mushroom Hall » s’est réuni au « salon de pleurotes » et la fête a commencé. Sur la table étaient posées des assiettes ornées de motifs représentant des chapeaux de shiitake et des portes-baguettes. Le repas proposé était un « menu complet de champignons », mais plus personne ne s’en étonnait. Le repas a commencé par un dobin-mushi, puis des hors-d’œuvre, steaks, pot-au-feu. Aucun plat n’était sans champignon. Le plus impressionnant était un « rôti entier de shiitake ». Des rondins d’environ trente centimètres étaient mis sur des assiettes et servis devant chaque personne. On prenait avec les doigts et on les mangeait avec de la sauce de soja. La fête a parfaitement été animées. Il est si rare de déguster ainsi un menu complet. De plus, la cuisine était délicieuse.
 Cependant, vers neuf heures, le comportement des serveuses est devenu quelque peu étrange. Elles semblaient agitées et n’arrêtaient pas d’entrer dans la salle à manger. « Elles ont peut-être envie de retourner dans la forêt », a dit quelqu’un en guise de plaisanterie. « Sous ces tatamis, il y a peut-être des champignons qui ont poussé dru », a dit un autre. « Au fait, il y avait bien le film ‘’Matango’’ », a murmuré quelqu’un. J’ai eu l’impression que mon dos me démangeait comme si les innombrables champignons que j’avais mangés en étendaient leurs tentacules.
 Un de mes collègues s’est levé et a dit : « Je me déshabille ! ». Le banquet s’est alors animé de façon anormale. Je ne peux pas tout écrire. Tous se sont mis à boire, chanter et danser comme des possédés. C’était une manière de s’amuser anormale comme s’ils essayaient de se débarrasser de leur peur. Je ne me souviens pas comment le banquet a pris fin. Je suis retournée dans ma chambre. En évitant de regarder les motifs de mon futon, et je me suis endormie.
 Le lendemain, livides, nous nous sommes retrouvés au hall du rez-de-chaussée. Heureusement, personne ne s’était transformé en Matango. Nous avons fait un tour dans le magasin de l’hôtel. Des sablés faits maison et du thé de shiitake, du vin de shiitake, des cravates, ceintures, et portefeuilles avec des motifs de champignon. Nous sommes sortis sans rien acheter.
 Comme nous avions du temps avant le départ, nous sommes entrés dans un café qui avait pour enseigne « Spore ». Ce café inondé de soleil était à l’abri de l’invasion des champignons. C’était un miracle. La chaleur d’un café normal qui n’était pas fait de shiitake, m’a réchauffé le corps et le cœur comme si elle dissipait toutes nos folies de la veille. Merci, café « Spore ». Je n’oublierai pas ton nom qui m’a redonné vie……
 De retour chez moi, il y avait quelque chose qui m’intriguait. J’ai sorti un dictionnaire que j’utilisais quand j’étais étudiante, et j’ai cherché le mot. Voici ce que disait le dictionnaire :
 Spore (n) Spore désigne un élément unicellulaire que produisent certains végétaux comme les fougères, les mousses et les champignons

dimanche 9 décembre 2018

''L'humiliation de l'école maternelle'' Sachiko Kishimoto


 J’étais une pleurnicheuse célèbre à l’école maternelle. Je pleurais deux ou trois fois par jour. Pendant deux ans où j’ai fréquenté mon école maternelle, il n’y avait pas un seul jour où je n’ai pas pleuré. Je pleurais parce que des enfants plus âgés que moi me harcelaient. Ils me harcelaient parce que je pleurais.
 La hiérarchie, les clans, les négociations, la corruption passive……la vie des enfants est fatigante. Je pense que moi, qui criais pour la moindre des méchancetés, j’étais une sorte de jouet divertissant. On me frappait la tête. Je pleurais. On me volait mes crayons de couleur. Je pleurais. On me tirait les cheveux. Je pleurais. On me chatouillait. Je pleurais. J’étais en effet un « jouet pour enfants ».
Mais l’homme est un animal doté d’un sens de l’équilibre. Ce qui entre finit toujours par sortir. J’avais une façon à moi de me soulager du stress de vivre en tant que « jouet pour enfants ».
 À l’époque, j’habitais un petit appartement. Il y avait là une autre société d’enfants, et j’ai commis tous les méfaits possibles de la terre. J’ai creusé un trou dans le sol : j’ai écrit « con » sur le mur : j’ai enlevé leurs jouets à des enfants : j’ai cueilli toutes les roses qu’une vieille dame avait plantées et soignées : j’ai tiré la langue à des enfants à l’insu des adultes : je me suis introduite dans un terrain interdit etc.
 Mais dans cet appartement, il y avait des enfants plus âgés que moi, et déjà une hiérarchie, avec un boss à son sommet, était établie. J’avais réussi à entrer dans cette société en tant que « non jouet pour enfants » (le perdant demeure toujours perdant dans cette société), mais tout ce que je faisais, c’était de commettre de petits crimes en cachette de ce boss. Cela ne me satisfaisait pas. Je voulais régner. Je voulais devenir un grand méchant
 C’est alors que je m’en suis prise à Numazawa. Numazawa était un garçon de mon âge qui vivait dans l’appartement derrière le mien. Il était taciturne et tranquille. Il était intelligent, mais ne se plaignait jamais et ne se moquait jamais de moi. Il était idéal pour que j’en fasse mon valet. J’ai organisé une « équipe d’explorateurs » avec lui et sa petite sœur, et je me suis auto-proclamée capitaine.  
 On l’appelait « équipe d’explorateurs », mais en réalité, je flânais simplement autour de l’appartement de Numazawa et régnais arbitrairement sur lui. Par exemple, je lui ordonnais d’imiter son capitaine et je l’ai fait répéter mes gestes et mes paroles. Je lui ai dit : « Celui qui ramasse le plus de glands gagne », et lorsque j’ai vu que je me trouvais en état d’infériorité, j’ai subitement changé de règles en lui disant : « Celui qui a le moins de glands gagne ! ». Un jour, je l’ai fait apporter tous les assaisonnements qu’il trouvait chez lui, et j’ai fait une soupe de lombrics dans une bassine. La mère de Numazawa était une femme taciturne. Face à ce spectacle horrible, elle a soupiré en disant : « Ah, non….. », et rien de plus.
 J’avais peur au fond de mon cœur. Numazawa fréquentait la même école maternelle que moi. Nous nous rencontrions rarement parce que nous étions dans des différentes classes et que je l’évitais toujours, mais j’étais certaine qu’il savait ce que j’étais en réalité. De temps en temps, il m’arrivait de me rendre compte qu’il me regarder me faire harceler et pleurer pendant la pause de midi. Lorsque nous jouions aux explorateurs, il me perçait parfois de ce même regard. J’avais l’impression que son regard me disait quelque chose. J’avais peur qu’il me dise ce « quelque chose ». Afin d’échapper à cette peur, je me suis comportée de manière encore plus impérieuse.
J’ai volé son trésor, un crayon rose pâle dont la mine pouvait s’extraire. J’ai cassé l’échelle de sa maquette de camion de pompiers, et j’ai fui en faisant semblant de n’avoir rien fait. J’étais jalouse lorsque son dessin était meilleur que le mien. Je lui disais : « Je vais l’améliorer ! » et je le gâchais exprès.
 Mais le moment que je craignais n’est finalement jamais arrivé. La famille de Numazawa a déménagé un jour sans me prévenir.
 J’ai jeté le crayon rose pâle dans la rivière. Dans la nouvelle société dite de l’école primaire, attentivement, j’ai fait mes débuts modestes en tant que ni perdant ni boss.

samedi 1 décembre 2018

''La Vagabonde'' Sachiko Kishimoto


 Dans le bureau désert, je tape sur ma calculatrice. J’additionne environ vingt nombres à sept chiffres. Je termine mon calcul et je note le résultat sur une feuille de papier. Ensuite, je recommence depuis le début pour le vérifier. Le résultat est différent. Comme je ne sais pas lequel est correct, je note le deuxième résultat sur le papier et je recommence. Je calcule encore et encore et le total augmente à chaque fois. Mon regard se brouille et je n’arrive plus à voir les chiffres. De plus, le clavier de la calculatrice est très petit. En essayant de taper « 1 », je tape « 2 ». Je tape « AC (All Clear) » au lieu de « + » et ça ne marche pas comme je souhaite. Au bout d’un moment, les chiffres que j’ai écrits sur le papier se transforment en cafards et se mettent à ramper par-ci, par-là, en entrant dans l’espace entre les claviers, et entre mes orteils.
 Dans le monde, il y a deux types de personnes. Ceux qui sont faits pour travailler dans une entreprise et ceux qui ne le sont pas. On dit souvent en parlant des joueurs de base-ball, « il a le sens du base-ball ». Pour emprunter cette expression, je n’avais décidément pas le « sens de l’entreprise ».
 Par exemple, je détestais les bas. C'est déjà un défaut pour une employée de bureau. En plus, j’avais du mal à me lever le matin. J’étais nulle en mathématiques, j’étais ignorante de la hiérarchie de mon entreprise et je n’étais pas attentionnée. Alors que je manquais plus que n’importe qui de ponctualité, de sens de l’argent et d’amabilité, je convoitais la gentillesse d’autrui, le temps et l’argent. De surcroît, je buvais et mangeais beaucoup. C’est une tragédie qu’une personne comme moi soit entrée dans une entreprise, mais l’entreprise qui l’a engagée est beaucoup plus malheureuse.
 Évidemment, j’ai commis toutes sortes de fautes. Au téléphone, j’ai dit au PDG : « Qui êtes-vous, Monsieur ? ». J’ai fait tomber des sushis sur le bureau du sous-directeur ; du thon a roulé sur le document sur lequel il allait écrire quelque chose. J’ai réservé un mauvais billet de TGV pour Osaka et mis le chef de bureau dans l’embarras à la gare de Tokyo. À la réception occupée à tour de rôle par des filles, je me suis endormie et lorsque je me suis réveillée, environ vingt clients, l’air gêné, faisaient la queue. J’ai perdu une facture de dix millions de yens. J’ai imprimé des photos à l’envers. Je me suis trompé de mots. Je me suis trompé de numéros de téléphone. Je me suis trompé de somme. Tout était faux.
 Malgré cela, pathétiquement, j’aimais mon entreprise. Je l’aimais en sachant qu’elle ne m’aimait pas. C’était un amour sans retour. Je me suis donc adonnée à la boisson. J’ai bu de la bière, du vin, des cocktails, et du whisky. J’ai bu avec mes collègues, mes aînés, mes cadets et mes clients. J’ai bu à Roppongi, à Akasaka, à Aoyama et à Kagurazaka. Le fait que l’alcool fût le produit principal de mon entreprise a renforcé cette tendance. C’était une société dans laquelle boire était considéré comme une vertu. Quand j’ai dii que mon foie était en mauvaise santé, on m’a admirée. Boire de l’alcool était la seule preuve de mon amour ainsi que celle de mon existence.
 Dans la journée, j’étais rarement à ma place. Je fuyais partout de mon bureau et vagabondais dans mon entreprise. On m’a surnommée « la vagabonde ». Quand je n’avais plus d’endroit où aller, je me cachais dans les toilettes. Assise sur la cuvette, je m’assoupissais et rêvais. Dans mon rêve, j’étais une « employée vagabonde ». Sans place fixe, je n’appartenais à aucun poste. Avec un tableau accroché à mon cou, une calculatrice et un crayon, j’errais dans le bureau. Parfois, quelqu’un qui avait besoin d’un coup de main m’appelait. « Tu peux rédiger ça, s’il te plaît ? ». J’achevais vite le travail, et je recommençais à errer. Tout le monde m’aimait et avait besoin de moi.
Dans mon rêve, j’étais heureuse.

samedi 24 novembre 2018

''Mesdames et messieurs Cinglé" Sachiko Kishimoto


 Depuis que j’étais petite jusqu’à récemment, j’utilisais le chemin de fer privé, O. Cette ligne O était inhumainement bondée. Je me rappelle que lorsque j’étais au lycée, à une occasion, j’avais lu les conditions dans lesquelles les Juifs étaient transportés en train jusqu’à Auschwitz, et que j’avais pensé à ce moment-là que c’était pire que la ligne O. En bref, cette ligne était si bondée que cette comparaison se formait naturellement. Les lunettes se brisaient ; les vêtements se déchiraient ; les bretelles des sacs étaient arrachées ; les bols de riz étaient si comprimés qu'ils se transformaient en mochis. Ainsi, soit qu’on qualifie cette ligne de « Guernica » ou de l’enfer, la boîte blanche à jolies rayures bleues qui circulait comprenant ce paysage infernal, c’était la ligne O.
 D'ailleurs la ligne O était longue. Si on allait de la gare de départ au terminus, on mettait au moins trois heures. Si on subissait cette épreuve deux fois tous les jours, matin et soir, et si une telle vie se répétait plusieurs décennies, il était en fait normal qu’on se détraque. Ainsi, dans le train de la ligne O, il y avait des gens que j’avais secrètement nommés « mesdames et messieurs Cinglé ».
 Mon souvenir le plus ancien de « mesdames et messieurs Cinglé » remonte à l’époque où j’étais encore écolière. Cette personne qui est montée à Noto, avait des jambes et des bras entièrement bronzés rappelant un arbre mort. Avec sa casquette rose et son pantalon court, elle ressemblait à la fois à une dame de cinquante ans et à un garçon de dix ans. D’une voix forte et retentissante, elle disait : « Quand j’ai commencé à servir mon maître, j’avais seize ans ! » ou « Madame était une personne trèees trèees gentiiiille ! ». Lorsque de nombreux passagers sont descendus à un arrêt, il s’est avéré qu’elle n’avait pas de compagnon de route. La main sur sa poitrine, elle semblait parler à quelque chose qu’elle tenait sous sa paume. À un moment, j’ai vu ce qu’elle cachait dans sa main. C’était une grosse libellule agonisante.
 Mesdames et messieurs cinglés étaient aussi présents en dehors des trains. En été, un homme qui avait l’air d’un salarié, s’approchait des gens qui attendaient le bus devant la gare, en s’inclinant à 90 degrés à pile, au visage écarlate et une sueur sur le front, criait : « Je vous en prie ! Rangez-vous proprement en ligne ! Je vous en prie ! C’est une question de vie et de mort ! Voyez-vous ! Je vous prie pour l’amour de Dieu ! ». De temps en temps, il se prosternait devant eux. Je le regardais d’un endroit un peu lointain, depuis la station de taxis. Pendant les 20 minutes où j’y ai été, ses cris n’ont pas cessé une seule seconde. Je me demande toujours en quoi c’était une question de vie et de mort.
 Par ailleurs, il y avait aussi un homme qui avait l’air d’une élite et qui n’a cessé de chanter « Mon oiseau bleu » sans changer d’expression jusqu’au terminus, un homme invisible qui murmurait « À vos souhaits » à chaque fois que quelqu’un éternuait, et un « Homme des neiges » qui mettait un journal sur sa tête en l’attachant avec un trombone devant son visage. Ainsi, je pourrais en énumérer infiniment. Parmi eux, le champion était un homme d’environ 37 ou 38 ans que je voyais tous les jours, qui, un jour, soudain, est apparu les lèvres écarlates, aux yeux fardés d’un bleu, portant comme d’habitude un costume gris et une cravate.
 Mystérieusement, ces « mesdames et messieurs Cinglé » n’ont jamais paru une deuxième fois.
 Ils sont peut-être une sorte d’esprit et ne sont visibles qu’à une partie des gens......ou uniquement à moi.

jeudi 22 novembre 2018

''Le tout est la vanité'' (1) Sachiko Kishimoto


 Le moyen le plus simple de classer les gens en deux catégories, je pense que c’est « ceux qui ont le sens mathématique et ceux qui ne l’ont pas ». Évidemment, j’appartiens au second. Ceux qui n’ont pas le sens mathématique, ce sont les gens qui ne sont pas intimement persuadés que 1+1=2. Logiquement, 1+1=2 paraît correct. Mais j’ai l’impression que selon la nature de l’objet ajouté ou les sentiments de la personne qui l’ajoute, cela peut être 2,0013, ou 1,99875. En bref, c’est ce que j’entends par « ceux qui n’ont pas le sens mathématique ».
 Bien sûr, je comprends que l’addition énorme de 1+1=2 permet de construire un train à moteur linéaire ou une navette spatiale. Cependant, quelque part dans mon esprit, je pense qu’ils sont en réalité mus par la force de volonté ou par la persévérance. Je ne sais pas pour les autres. Moi, du moins, je suis ainsi.
 Toutefois, au début, je n’étais pas aussi nulle en mathématiques. Jusqu’à l’étape qu’on appelait « arithmétique », je parvenais à me maintenir au niveau. Aux examens, je trouvais même amusant de résoudre des questions de calcul simple. Mais si c’était une question un peu plus complexe, je n’en pouvais plus. Supposons qu’il y ait la question suivante : « Une personne a acheté 7 pommes de 20 yens dans un magasin de fruits, mais il lui manquait 10 yens pour les payer. Combien d’argent avait cette personne ? ». Je commence à m’inquiéter terriblement pour « cette personne ». Est-elle pauvre ? Est-ce tout l’argent qu’elle avait chez elle ? À quel point a-t-elle été chagrinée voire bouleversée au moment où elle a compris qu’elle ne pouvait pas acheter sept pommes ? Il arrivait que ce sentiment se transforme en léger amour. Pendant que je me disais : « ‘’Cette personne’’, je l’aime, ah… », la voix du professeur retentissait : « C’est fini. Posez vos stylos ».

dimanche 4 novembre 2018

''Monsieur Love'' Sachiko Kishimoto


 Beaucoup de professeurs de mon université portaient des noms singuliers.
 Par exemple, un jour, sur le tableau d’annonces était affiché « Le cours de théologie de mercredi prochain de Monsieur Robot est annulé ».
 Monsieur Robot ! Nous étions étonnés. Est-ce un professeur mécanique ?
 Un autre jour, il était affiché « La salle du cours d’éthique de Monsieur Quoi a été changée ».
 Monsieur Quoi ! C’est quoi, Monsieur Quoi !
 Tout cela, c’est parce que mon université était jésuite. Certains enseignants étaient des prêtres jésuites de divers pays. Je n’ai jamais réussi à savoir la nationalité de Monsieur Robot.
 Le plus impressionnant était Monsieur Love.
 Love ! Peu avant le premier cours, nous, étudiants en littérature anglaise, étions agités.  Est-ce vraiment son nom ?
 La porte s’est ouverte, et le professeur est entré.
 Jésus ! a pensé tout le monde. C’était un blond aux yeux bleus. Un Blanc grand et maigre. Il était barbu et ses cheveux descendaient jusqu’aux épaules. Ça me semblait étrange qu’il ne portait pas de couronne d’épines.
 Il est monté d’un grand pas sur l’estrade, et a dit : « My name is….. ». Tout à coup, il s’est retourné ; il a pris non pas une claie, mais une éponge, avec laquelle il a écrit sur le tableau entier :

LOVE.

 Chacun a retenu son souffle. Les filles ouvraient légèrement leur bouche. Les garçons baissaient la tête. Le cœur des filles a été touché. Celui des garçons a été brisé. Mais Monsieur Love était jésuite. Les Jésuites sont des gens qui ont juré à Dieu de ne jamais avoir de femme de toute leur vie. On n’avait donc pas le droit d’en être amoureux. Ça nous a passionnés davantage.
 Les cours de Monsieur Love étaient intéressants. Un jour, on a analysé un poème.
Dans ce poème, il y avait les mots « les vaisseaux sanguins de la mer ». Personne ne comprenait de quoi il s’agissait. En y consacrant un cours entier, Monsieur Love nous a fait réfléchir sur ces mots comme une devinette. Encore aujourd’hui, lorsque je vois des lignes ressemblant à des sentiers sur la surface de la mer, je me dis : « Ah, ce sont des vaisseaux sanguins de la mer ».
 À chaque cours, il donnait un devoir de production écrite en anglais. Le sujet était libre, mais il disait toujours : « Soyez concrets ». Si on écrivait une histoire qui avait une chute ou qui était un peu ‘’attendrissante’’, il prenait un air triste comme Jésus, et secouait la tête en disant : « Ce n’est pas du tout concret ».
 Au contraire, cela a été un spectacle le jour où quelqu’un avait écrit ses souvenirs d’une forte fièvre. « Ma température est montée jusqu’à quarante degrés. J’ai distraitement regardé le ciel nocturne. Toutes les étoiles sont tombées sur moi. Cela m’a rafraîchi le front et c’était agréable », avait-il écrit. Monsieur Love, en sautillant sur l’estrade, avait crié : « Formidable ! C’est très concret ! ».
 Mes compositions n’ont jamais été très estimées, sauf une seule fois. J’ai écrit qu’au lycée, pour le stage d'entraînement de mon club de sport, j’étais montée au sommet d’une montagne, la nuit, que de nombreux nuages en forme de choux à la crème flottaient sur l’horizon et des éclairs brillaient silencieusement.
 Dix ans après avoir obtenu mon diplôme, j’ai trouvé l’avis de décès de Monsieur Love dans un journal. Il était encore dans sa soixantaine. Le statut de prêtre avait disparu. À côté de son nom, on donnait, en tant que parent du défunt, celui de son épouse.

vendredi 2 novembre 2018

''Les souvenirs de ski'' Sachiko Kishimoto


  Je l’ai déjà dit : je n’aime pas les jeux olympiques.
 J’avais beau le répéter, les jeux olympiques d’hiver ont eu lieu à Vancouver cette année.
 Je déteste les jeux olympiques, mais je déteste particulièrement les jeux olympiques d’hiver.
 Bien que ce soit déjà une fête anormale où des gens anormalement musclés, animés d’une émulation anormale, sautent anormalement haut, ou nagent anormalement vite, ou tournent anormalement, ces jeux olympiques ont lieu en hiver, saison connue pour son froid qui règne au dehors, sur la glace ou la neige. Les joueurs portent un équipement étrange sur eux, et ils sautent anormalement haut, ou glissent anormalement vite, ou tournent ou frottent quelque chose anormalement. Pour moi, c’est de la folie.
 Bien entendu, je pense que les patineurs artistiques sont impressionnants. Je ne peux pas sauter en tournant trois fois et demi sur moi-même, même sur la terre. J’ai fait du patinage quand j’étais enfant. Tout ce que j’ai réussi à faire, c’est de me tenir debout sur la glace. Lorsque je regarde les patineurs sur glace qui tournent ou lèvent la jambe ou sautent, je me rappelle l’odeur du vieux cuir, le froid sur mes fesses mouillées, l’odeur de pétrole émanant du poêle de la salle de séchage, et le rouge du sang qui coulait du nez d’un adulte qu'on emmenait sur un brancard après après sa collision contre un mur. Tout cela me revient à l’esprit, et je suis prise d’une inquiétude inexplicable.
 Le ski aussi me rappelle bien de souvenirs.
 Une seule fois, je suis allée faire du ski quand j’étais étudiante. Mes amies m’ont proposé d’y aller à la place d’une fille qui avait un empêchement. C’étaient des folles qui faisaient du ski tous les weekends pendant la saison. Au début, j’ai poliment refusé leur proposition. Je n’avais jamais fait de ski, je n’avais pas d’équipement. Mais comme on m’a dit : « T’inquiète. Je te prêterai l’équipement de ma grande sœur. On va t’apprendre à faire du ski », j’ai finalement décidé d’y aller.
 Le télésiège m’a conduite jusqu’au sommet de la montagne. Lorsque je me suis retournée pour leur demander de m’apprendre à faire du ski, elles étaient déjà parties. Je suis descendue en tombant environ cent fois. Je me suis plainte en leur rappelant qu’elles m’avaient promis de m’apprendre à skier. Elles m’ont dit : « C'est quelque chose qu'on apprend naturellement ! C’est comme ça ! ». Elles n’étaient plus les mêmes. Elles voulaient faire du ski le plus longtemps possible jusqu'à la tombée de la nuit.
 Le lendemain, elles ont peut-être eu pitié de moi. On a pris une leçon auprès d’un moniteur qui nous apprenait à tourner ou à changer de direction. Cependant, j’ai trop accéléré dans un virage. Je me suis enfoncée dans la neige en essayant de changer de direction. Si on descendait en rang, je suivais cent mètres en arrière. J’ai accroché un de mes skis à un poteau du télésiège et j’ai l’ai fait s’arrêter. Je me sentais trop misérable et j’ai pleuré. Mes larmes ont fait de mes lunettes de ski une piscine.
 Le troisième jour, j’arrivais à descendre toute seule de haut en bas de la piste. Juste au moment où je me disais : « Le ski, finalement c’est amusant », j’ai largement dévié de la piste et je suis tombée dans la neige. Couchée sur le dos, je me suis enfoncée d’environ un mètre. J’ai essayé de me lever à l’aide de mes bâtons. Ils se sont enfoncés profondément et je ne pouvais plus les arracher. « Ohé ! », ai-je crié. Personne n’est venu. J’ai levé les yeux. Le ciel que je voyais du trou qui avait ma forme était bleu. Tout était silencieux. Je ne ferai plus jamais de ski, me suis-je juré.
 Environ vingt ans se sont écoulés depuis lors. J’ai terminé mes études, j’ai trouvé un emploi, je l’ai quitté, et j’ai trouvé mon travail actuel. Je n’ai plus jamais fait de ski depuis cet événement, et je ne regrette pas.
 La seule chose qui me préoccupe, c’est que je ne me souviens pas comment je suis sortie du trou ce jour-là. Quelqu’un est-il venu au secours ? Ou en suis-je sortie toute seule ? En suis-je vraiment sortie ? Tout en écrivant ce texte, j’ai l’impression qu’en réalité, je me toujours toujours dans la neige.

vendredi 31 août 2018

''The Best Book of My Life'' Sachiko Kishimoto


 Ce jour-là aussi, avec Shôko, je suis allée dans un terrain vague.
 Comme nos appartements étaient voisins, nous rentrions toujours ensemble. Le terrain inoccupé se trouvait sur le chemin que nous empruntions pour rentrer de l’école. Il couvrait la surface d’une petite maison. La haie nous cachait depuis la rue et c’était comme si nous étions dans une pièce.
 Je ne sais pas de quel arbre il s’agissait. En arrachant de la haie des feuilles épaisses et luisantes d’un vert sombre, nous parlions de livres.
 Je pense qu’il y a encore dans le monde beaucoup de livres qui ne sont pas écrits, ai-je dit. Mais non, quels que soient les livres, il n’y en a pas un seul qui n’est pas écrit, m’a répliqué Shôko. Elle est venue d’Okayama quand j’étais en troisième année d’école primaire. Peu après, elle a reçu un certificat de mérite de son ancienne école. La préfecture lui a décerné un prix parce que son journal d’observation de volubilis était excellent, ou c’était peut-être le pays qui le lui a donné.
 Alors, ai-je dit d’un air un peu intimidé, et j’ai regardé autour de moi. À mes pieds, il y avait un bâton. Alors, un bâton ? Il y a des livres qui ont pour héros un bâton ? Sans me répondre tout de suite, Shôko a arraché une feuille. Son visage était bronzé. Sa peau d’une couleur dorée était l’image idéale des enfants de l’époque. Shôko était forte en sport et en musique.
- Oui, a-t-elle dit. J’en ai vu un il y a quelques jours. Dans la librairie près de la gare Keidô.
- Eh, vraiment ? Comment ça s’appelle ? C’est un livre pour enfants ?
- Non, pour adultes. Ça s’appelle « Les Bâtons jumeaux ».
- Eh ! Ça parle de quoi ? Tu l’as lu ?
- Oui, je l’ai lu jusqu’au bout. C’était un livre mince. Et ça commence comme ça : Autrefois, il y avait un bâton. Ce bâton était une fille et elle s’appelait Bôko. Bôko avait un frère jumeau qui s’appelait Bô-o. Ils étaient liés en forme de ‘’H’’. Ils s’entendaient très bien et quand ils allaient quelque part, ils étaient toujours ensemble.
Et Shôko s’est tue de nouveau. J’ai cru entendre son cerveau tourner de toutes ses forces. Une libellule s’est posée sur son cartable à bretelles jeté par terre.
- Mais un jour, Bô-o est mort.
- Eh, il est mort ?
- Oui, a dit Shôko. J’ai tourné la page. Un seul mot ‘’mort’’. J’ai de nouveau tourné la page. Cette fois, le mot ‘’mort’’ écrit en petit et en gros, remplissait la page entière. Mortmortmortmortmortmort.
 J’ai regardé Shôko. Elle portait le sarrau vert à carreaux rouges que je portais jusqu’à l’an dernier. Je ne dépassais Shôko que par la taille. Je lui avais donné mon ancien sarrau trop petit pour moi. Un instant, je ne savais plus avec qui je parlais et j’ai eu la tête qui tournait.  
- Et Bôko, devenue le ‘’I’’ de ‘’H’’ a commencé à voyager dans le monde entier pour se faire des amis. Fin. Ah, donc, en vrai, ça s’appelle « Bôko voyageuse ».
- Ce livre existe encore ? Ça te dit d’aller le voir ?
- Non, je suis retournée le voir, mais il n’était plus là.
 La musique annonçant le crépuscule se faisait entendre venant de l’école. Après avoir arraché de nombreuses feuilles, mes doigts étaient teintés de vert et avaient une odeur des mandarines pas mûres.
 Il y a presque quarante ans de cela. Chaque fois que j’y repense, je me dis que ce livre n'a jamais existé. En même temps, j’ai l’impression de l’avoir lu bien des fois. Le papier était crème et un peu épais. Les caractères étaient distincts et d’un bleu foncé. Le signet était d’un beau rouge.

jeudi 30 août 2018

''Les objets qui parlent'' Sachiko Kishimoto


 Récemment, des toilettes ont parlé dans un grand magasin. « Ces toilettes tirent automatiquement la chasse ».
 J’ai été surprise. Je n’avais jamais pensé que des toilettes m’adressent la parole. Avaient-elles encore quelque chose à me dire ? Allaient-elles m’ordonner ou faire quelques commentaires sur moi ? J'ai eu peur en pensant à tout cela et je suis finalement sortie sans utiliser les toilettes.
 Quelques jours plus tard, pendant que je conduisais ma voiture, elle m’a parlé. «Il n’y aura bientôt plus d’essence ».
 De nouveau, j’ai été surprise. On se connaissait depuis plusieurs années, mais elle ne m’avait jamais parlé. Elle ne m’avait rien dit lorsque j’avais heurté contre un poteau électrique, que j’avais frotté le rétroviseur et que j’étais rentrée en train en la laissant chez une amie. S’était-elle toujours retenue de me dire ce qu’elle pensait ?  
 Ce qui m’a étonnée davantage, c’est que cette voiture était une femme. Vaguement, je croyais que c’était un homme, plus exactement un homme d’un certain âge fatigué. Au fait, les toilettes étaient aussi des femmes. Chez mes parents, le réfrigérateur parle. « La porte est ouverte. La porte est ouverte. La porte est ouverte ». Ce réfrigérateur est aussi une femme.
 Pourquoi ce sont toutes des femmes ? Je trouve étrange que ce soient toutes des femmes mûres qui ont l’air calmes. Selon les objets, ça pourrait être une voix de jeunes, de fillettes ou de femmes âgées. De plus, si elles parlaient d’un ton implorant ou sévère en fonction des situations, ça donnerait un air encore plus sérieux.
« Essence…, E, essence…… »
 Avant tout, est-ce nécessaire de dire tout cela ? J’avais déjà réalisé que le réservoir serait bientôt vide. Ça m’énervait un peu qu’on me le fasse remarquer. « Ces toilettes tirent automatiquement la chasse ». Et alors ? Ne voulaient-elles pas que je tire la chasse sans leur permission ou se vantaient-elles ?
 Il y a des objets plus importants qui doivent parler. Le réveil, par exemple. Sa pile est souvent épuisée quand j’en ai besoin. Elle est épuisée sans aucun préavis. Ou l’ordinateur. S’il se sent mal, je voudrais qu’il me prévienne qu’il rendra tout au néant si je ne fais rien. Je voudrais qu’il me dise également ce que je dois faire.
Je pense que les organes aussi doivent parler. Par exemple, le foie. On l’appelle « organe silencieux » et quand on découvre une maladie, souvent c’est déjà trop tard. Avant que cela se produise, je voudrais que le foie prévienne. Je pense que sa voix est celle d’un homme sur le retour, d’une mentalité artisanale.
« S’il vous plaît, je n’en peux plus ».
 Ainsi, divers organes exprimeront leurs états. Les gens les écouteront. Tout le monde arrêtera de les surmener. Il n’y aura moins de maladies.
 Mais les trains bondés seront insupportablement bruyants.
« Ulcère à l'estomac », « Les intestins ont un polype », « Les artères sont raides », « Il y a un calcul dans l’urètre », « Les poumons sont tout noirs », « La tête ne va pas », « il y a des caries », « La tête ne va pas ».

mercredi 22 août 2018

''Morceaux'' Sachiko Kishimoto


 Il m’arrive d’oublier une histoire que j’ai entendue la veille, mais de temps en temps, je me souviens d’une conversation que j'ai entendue il y a plus de dix ans dans le train.
 Par exemple, il y a environ vingt ans, quelques étudiants bavardaient dans le train de la ligne O. Ils disaient que T de leur club de sport était très doué pour ‘’imiter les ovaire et l’utérus’’.
« Ça m’a étonné ».
« Il imitait vraiment bien », disaient-ils.
 Je leur ai prêté attention parce que j’étais vraiment curieuse de savoir comment on pouvait imiter les ovaires et l’utérus. Il semblait que T avait utilisé deux oreillers pendant la fête de leur club, dans un hôtel.
 Chez moi, devant le miroir, j’ai essayé de faire la même chose. Étant donné que n’avais pas de petit oreiller comme on en voit dans les hôtels, j’ai pris deux coussins, et je les ai levé au niveau de mes épaules en allongeant mes bras horizontalement pour représenter les ovaires et la trompe utérine. En même temps, j’ai baissé un peu la tête et courbé le dos en pliant légèrement les genoux pour imiter l’utérus et le canal utérin. Dans cette position, je ne pouvais pas me regarder dans le miroir, de sorte que je ne sais pas si je ressemblais vraiment aux ovaires et à l’utérus.
 À la même époque, toujours dans le train de la ligne O, d’autres étudiants parlaient d’un ami bourré. Pendant qu’ils buvaient dans un pub, l’heure du dernier train approchait. Comme un ami a dit : « Je veux vomir ». On lui a passé un carton que le patron leur avait donné et ils ont sauté dans le dernier train. Sur les côtés de ce carton, on pouvait lire « Poussins ». De jeunes filles se sont approchées d’eux en disant : « Y a des poussins dedans ? Faites voir ! ». Elles ont regardé ce qu'il y avait à l’intérieur et se sont enfuies.
 Comme j’ai entendu ces deux histoires à la même époque, dans mon esprit, le garçon de « poussin » et « T » sont la même personne. Et même aujourd’hui, environ une fois tous les trois mois, je me demande si T va bien. J’imagine aussi son visage et son corps. Dans mon esprit, T a fini ses études à l’université (il a redoublé une fois), il a trouvé un emploi dans une entreprise moyenne et aujourd’hui, il mène une vie heureuse avec sa femme et ses deux enfants.
 Ou il y a cinq ou six ans, j’ai entendu trois lycéennes dire ceci.
« Quand j’étais petite, la porte de la voiture s’est ouverte soudain et je suis tombée sur l’autoroute.
- Sérieux ?
- Du coup, j’ai toujours un creux dans la tête. Tu vois ? Ici. 
- Oh, mon Dieu !
- Tu dois aller à l’hôpital.
- Eh, vraiment ? Tu trouves ça terrible ? »
 Elles parlaient comme si de rien n’était.
 Deux collégiennes en uniforme à col marin que j’ai rencontrées quand j’étais étudiante disaient : « Alors, cette fois, c’est mon tour. - Tu fais avec quoi ? – Hum, je prends le jaune ». Elles ont fermé les yeux. Après environ une minute, elles les ont ouverts en même temps et ont dit : « Moi, c’était 4. – Vraiment ? Moi, c’était 6 ». Elles ont répété cela à plusieurs reprises.
 Je me demande encore de quoi il s’agissait. Comme elles fermaient les yeux, ce ne pouvait pas être le nombre des objets jaunes qu’elles avaient vus. Je me demande si elles communiquaient par télépathie, mais elles n’en avaient pas l’air. Je voudrais redevenir collégienne et jouer à ce jeu. Je pense à ça une fois par semaine.
 Je me demande ce que font tous ces gens aujourd’hui. T et les garçons de ‘’poussin’’, la fille qui a un creux dans sa tête et ses amies, et les filles en uniforme à col marin qui jouaient à un jeu mystérieux, j’espère qu’ils vont tous bien. Je le pense alors que j’oublie une histoire entendue la veille. Je le pense parce que j’oublie une histoire entendue la veille.

jeudi 16 août 2018

''Félicitations, au revoir'' Sachiko Kishimoto


A croyait que « Hashibuto garasu (corbeaux à gros bec) » et « Hashiboso garasu (corneille noire) » étaient des « Ashibuto (corbeaux à grosses pattes) » et « Ashiboso (corbeaux à fines pattes) ». Chaque fois qu’il voyait des corbeaux, il les classait en disant « C’est un ashibuto, celui-là est un ashiboso ».
B s’est endormie dans la baignoire en lisant un magazine. Quand elle s’est réveillée, les pages mouillées étaient collées à son corps et elle ressemblait à « Hoichi sans oreilles ».
C m’a raconté que son souvenir le plus ancien, c’est que le lait maternel jaillissait trop fort et qu’il avait très peur d’étouffer.
D a commandé une omelette et il a laissé l’extérieur. Quand il a commandé des gyozas, il a laissé la farce.
E m’a dit qu’il en veut encore à sa mère d’avoir jeté sa collection de cérumen quand il était à l’école maternelle.
On prenait toujours F pour un Indien alors qu’il était purement japonais. Il s’est vexé et s’est marié avec une Bolivienne.
G avait toujours des bananes sur lui parce qu’il avait très peur d’avoir faim.
Une nuit, H a voulu savoir soudain si une louche entrait dans sa bouche, et il s’est coupé le bout des lèvres.
Pendant un certain temps, I ne mangeait que des yôkan (pâte de haricots sucrés) au déjeuner.
J détestait ‘’les raisins de mer (une espèce d’algue)’’, mais aimait les ‘’tonburi (graines de Bassia scoparia)’’, détestait les œufs de saumons, mais aimait les œufs de morue, détestait le riz blanc, mais adorait les ohagi (gâteau de riz cuit pilé).
K avait peur des Télétubbies. Il frissonnait chaque fois qu,Il imaginait les Télétubbies venaient de l’autre côté d’une pente.
En Italie, L a reçu un bouquet de tournesols plus grand qu'elle d'un garçon d’hôtel qui ressemblait à Cha Katô et elle a été gênée.
M a tricoté elle-même une ceinture de flanelle et l’a offerte au garçon dont elle était amoureuse au lycée. Il l’a refusée, mais vingt ans plus tard, elle a enfin compris que c’était normal.
N confondait toujours « Beaucoup de sauce » et « Tremper dans la sauce », « mascara » et « maracas » et « Chan Rin Shan » et « Rin Shan Ten ».
O a fait tomber son dentier et l’a écrasé lui-même avec sa voiture.
Quand F était avec sa petite sœur, on la prenait pour sa mère. Quand elle était avec son père, on le prenait pour son frère.
Q prétendait que ses pantoufles de cuir quand il était étudiant et qu'il avait un job dans un pub appelé « Héraclès », se trouvaient encore chez ses parents.
R est allé en France pour devenir pâtissier mais il est aujourd’hui cuisinier dans un restaurant de nouilles udon.
Dans son enfance, quand il était fiévreux, S voyait toujours une ballerine et un kappa dans ses cauchemars.
Quand il était écolier, T écrivait toujours à la fin de son journal « …je laisse mon lecteur imaginer la suite ».
U ne peut pas jeter la note dans laquelle elle a écrit « Hana nonre » alors que c’était « Hana noren (rideau de fleurs) » il y a dix ans, parce qu’elle trouve ça trop drôle.
Dans son enfance, quand on lui a demandé ce qu’il rêvait de devenir plus tard, Y a répondu « une antilope ».
W s’est frotté la joue contre une pêche et son visage a enflé.  
X a été écrasé deux fois par la même voiture en trois ans.  
Y a parlé un anglais parfait et le japonais avec l’accent de Fukushima.
Z avait un agenda sur lequel il était écrit : « La liste des magasins que je vais incendier un jour ».
F et J, K et Z sont en fait les mêmes personnes.
Je ne sais pas si C, I et Y sont encore vivants.
Je n’ai jamais vu ni P ni R.
Je ne reverrai jamais G.
Je ne pourrai jamais revoir X.

vendredi 10 août 2018

" Galettes de riz enfouies dans le sol'' Sachiko Kishimoto


 Quand j’étais écolière, je prenais des leçons de piano une fois par semaine. Chez mon professeur, il y avait beaucoup de « Weekly Shônen Magazine » et je les dévorais en attendant mon tour. Ce magazine publiait « Ashita no Joe » ainsi que d’autres mangas.
 « Joe » reçoit un coup de poing de « Riki-ishi ». C’est un « uppercut ». Puis, de la bouche de Joe, quelque chose de blanc ensanglanté, ressemblant à une fève, jaillit vers le plafond qui brille au-dessus du ring. Joe tombe. Une belle femme aux cheveux longs et un homme aux yeux saillants crient : « Joooe ! ».
 Pendant longtemps, je croyais que cette sorte de fève ensanglantée était un rein. Je ne savais pas trop où les reins se trouvaient et à quoi ils servaient, mais je devinais que c’était un organe important. Je m’inquiétais secrètement pour Joe en me demandant s’il n’était pas risqué de cracher une chose aussi importante à chaque match.
 À une autre époque, je croyais que des gens étaient enfouis sous terre, au-dessous des rails, et qu’ils mâchaient des galettes de riz. C’était surtout quand un train passait sur un pont en fer et sur un rail à l’embranchement avant le terminus que tous ces gens en sous-sol mâchaient des galettes de riz, avec un bruit sec qui me mettait l’eau à la bouche.
 Il y eut aussi une période pendant laquelle je croyais que le japonais devenait de l’anglais si on le lisait à l’envers. J’ai pratiqué l’anglais en lisant à l’envers tous les mots japonais que je trouvais.
 Pour une raison obscure, à ce moment-là, ma mère répondait « Oui » à toutes mes questions.
« Est-ce un rein ? », lui ai-je demandé. « Oui », a répondu ma mère. « Est-ce le bruit que font les gens au-dessous des rails ? », ai-je demandé. « Oui », a répondu ma mère. « As-tu compris mon anglais ? », ai-je demandé. « Oui », a-t-elle dit.
 Je ne sais pas pourquoi. Elle en avait peut-être assez de mes questions ridicules.
 À une autre époque, je croyais que la mer était une créature.
 Un jour, je pensais à la mer et j’ai eu un doute. Pourquoi la mer a-t-elle des vagues ? Même si on mettait de l’eau dans un récipient, le liquide ne bougerait pas ainsi. Dans un verre ou une piscine, cette loi ne change pas. Alors, que sont ces vagues ? Elles s’avancent, puis elles se retirent. Elles s’avancent, puis elles se retirent. On dirait une respiration. Attends, une respiration ? Si ça se trouve, la mer est vivante ? En effet, l’horizon arrondi de la mer ressemble au dos d’un animal. De plus, la mer sent un peu le poisson.
« La mer est une créature ?
- Oui ».
 À ce moment-là, ma grand-mère était chez moi par hasard. Elle a aussi approuvé ma théorie en disant « Bien sûr que oui ! ».
 Plus tard, il s’est révélé qu’elle avait confondu « Umi (mer) » et « Uni (oursin) » et le malentendu selon lequel la mer est une créature a été rapidement dissipé. Depuis cet événement, je posais de moins en moins ce genre de questions et ma mère a commencé à me répondre sérieusement.
 Mais j’ai l’impression que le monde qui n’a existé qu’un court moment, où la mer était une créature au dos arrondi, qu’un rein sortait de la bouche de Joe à chaque match et des gens qui mangeaient des galettes de riz se cachaient au-dessous des rails, était encore plus confortable que le monde actuel.