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dimanche 16 février 2020

"La Glace aux myrtilles" Haruki Murakami

« Je veux manger de la glace aux myrtilles », a déclaré cette fille à deux heures du matin. 
Pourquoi les filles ont-elles des idées ridicules à des heures ridicules ? Sans raison particulière, en songeant au destin qu’ont suivi Tchang Kaï-chek et le gouvernement nationaliste, j’ai enfilé une chemise ; je suis sorti dans la rue et j’ai attrapé un taxi.
« À n’importe quel magasin qui vend de la glace aux myrtilles », ai-je dit au chauffeur. Puis, j’ai fermé les yeux et bâillé.
Environ quinze minutes plus tard, le taxi s’est arrêté devant un immeuble inconnu d’une ville inconnue. L’entrée était disproportionnée. Sur le toit flottaient sept drapeaux que je n’avais jamais vus. 
« On peut vraiment acheter de la glace ici ? ai-je demandé au chauffeur.
- C’est pour ça qu’on est venus » 
C’était une réponse impeccable qui respectait la tradition de la dramaturgie. J’ai payé et je suis descendu du taxi. Puis, je suis entré dans l’immeuble.
À la réception, une jeune femme d’environ vingt ans était assise. Alors qu’elle ne bougeait pas d’un pouce, son visage semblait vouloir dire : « Je suis trop occupée et je n’en peux plus ».
« Une glace aux myrtilles, s’il vous plaît », ai-je dit.
Elle a affiché expression dégoûtée comme pour dire que le moment était inopportun. Ensuite, elle m’a tendu un bout de papier d’une belle couleur pastel.
« Écrivez ici vos noms et adresse, et rendez-vous à la porte numéro 3 ».
Je lui ai emprunté un crayon pour écrire mon nom et mon adresse. Puis, j’ai monté l’escalier qui me faisait penser à un cercueil, et j’ai poussé la porte numéro 3. Au milieu de la pièce, il y avait une table de la taille d'une table de de ping-pong sur laquelle était assis un jeune homme. Il tenait des documents qu’il regardait tour à tour.
« Une glace aux myrtilles », ai-je dit en lui tendant le bout de papier. Sans me regarder, il l’a tamponné.
« Porte numéro 6 », a-t-il dit.
Je devais franchir une rivière profonde pour atteindre la porte numéro 6. Des projecteurs illuminaient la rivière d’une lumière blanche. De temps à autre, des coups de feu retentissaient.
Entre la porte numéro 6 et la porte numéro 8, il y avait un hôpital de campagne installé dans une vieille église. De nombreux soldats amputés des jambes ou des bras étaient couchés sur le gazon de la cour. Dans la cantine de l’hôpital, de la glace rhum-raisin remplissait trois bidons, mais il n’y avait pas de glace aux myrtilles.
« Myrtilles, c’est à la porte numéro 14 », m’a dit un cuisinier.
La porte numéro 14 avait été complètement détruite par des bombardements nocturnes. Il n’en restait que le chambranle. Une note était épinglée : « Si vous voulez quelque chose, allez à la porte numéro 17. »
Devant la porte numéro 17, une grande armée de chameaux se révoltait. L’obscurité de la nuit était remplie des cris aigus des bêtes et de l’odeur de leur pisse. En fin de compte, j’ai réussi à trouver un chameau sympathique qui m’a ouvert la porte numéro 17.
La porte numéro 17 était la dernière.
Lorsque je l’ai ouverte, deux hommes d'un certain âge, luxueusement vêtus se colletaient avec un fourmilier géant. Ils saignaient de partout. Ils étaient tous venus ici pour de la glace aux myrtilles.
Maudite glace aux myrtilles.
Mais je ne suis pas un type sentimental. Je les ai tués les uns après les autres avec une mandoline comme dans la « Tragédie de Y ». J’ai ouvert le réfrigérateur et j’ai pris une glace aux myrtilles.
« Je vous mets combien de neige carbonique ? m’a demandé la vendeuse.
- Pour trente minutes », ai-je dit avec sang-froid.
Il était cinq heures du matin quand je suis rentré chez moi. La fille était déjà profondément endormie. 

jeudi 31 octobre 2019

''Le Condor'' Haruki Murakami

« Ne sortez à aucun moment de chez vous le 26 juillet, dit la devineresse.
- Qu’en est-il de la main ? ai-je demandé craintivement.
- La main ?
- Je ne peux pas prendre le journal sans sortir ma main par la porte.
- Cela importe peu tant que vous ne sortiez pas votre jambe.
- Qu’est-ce qui se passe si je sors ma jambe ?
- Une chose extraordinaire que vous n’arriverez pas à imaginer aura lieu.
- Une chose extraordinaire que je n’arriverai pas à imaginer ?
- Oui.
- Me faire mordre par un grand fourmilier, par exemple ?
- Ça, c'est improbable.
- Pourquoi ?
- Parce que vous l’imaginez déjà ».
En effet.
Je n’ai pas forcément cru la divination, mais le 26 juillet, j’ai verrouillé la porte pour m’enfermer chez moi. J’ai bu bière après bière et écouté tous les albums des Doors. Par la suite, j’ai imaginé autant de malheurs que le permettait mon imagination. Plus j’imaginais, plus le nombre de malheurs potentiels diminuait.
Mais en vérité, tout cela était inutile. Même si je diminuais le nombre d'éventuelles catastrophes, il restait toujours « une chose extraordinaire que je n’arrivais pas à imaginer ».
N’importe.
Le 26 juillet était une belle journée ensoleillée. Le soleil tapait dur sur la terre et brûlait jusqu’aux parties métaphysiques des selles des gens. Les voix joyeuses des enfants se faisaient entendre depuis la piscine du voisinage.
Une piscine de 25 mètres, fraîche…
Mais non, un anaconda me guettait sans doute là-bas.
« Anaconda », ai-je écrit dans mon cahier.
Ainsi, la possibilité de l’anaconda a disparu. Je trouvais cela un peu dommage quand même, mais je n’avais pas le choix.

Midi a passé. Les ombres se sont allongées. Ainsi est arrivé le soir. Sur la table, 17 canettes de bière étaient alignées et 21 albums étaient entassés. Et moi, j’étais las de tout cela.
À sept heures, le téléphone a sonné.
« Viens boire avec nous, a dit quelqu’un.
- Je ne peux pas, ai-je dit.
- Mais c’est spécial aujourd’hui !
- Ici aussi ».
« Intoxication alcoolique aiguë », ai-je noté. Puis j'ai raccroché.
À 11h15, le téléphone a de nouveau sonné. Cette fois, c’était une voix de femme.
« Depuis qu’on s’est vus la dernière fois, je n’ai fait que penser à toi.
- Uh-huh.
-Et maintenant je crois comprendre ce que tu voulais me dire à ce moment-là.
- Je vois.
- On peut se voir ce soir ? »
« Maladie sexuelle transmissible ou conception », ai-je noté. Puis, j'ai raccroché.
À 11h55, la devineresse m’a appelé.
« N’êtes-vous pas sorti de chez vous ?
- Bien sûr que non, ai-je dit. Mais il y a une seule chose que j'aimerais savoir. Par exemple, qu’est-ce qui peut être ‘’une chose extraordinaire que je n’arriverai pas à imaginer’’ ?
- Qu’en est-il du condor ?
- Le condor ?
- Avez-vous pensé quelque chose à propos d’un condor ?
- Non, ai-je dit.
- Un condor serait survenu, il vous aurait pris par le dos, se serait envolé dans le ciel, puis il vous aurait jeté au beau milieu de l'océan Pacifique».
Ah, le condor.
Et l’horloge a sonné minuit.

vendredi 22 mars 2019

''Au-dessus de l'île de Rhodes" Haruki Murakami


 Il m’arrive de penser qu’il y a des moments où on effleure la frontière de la « mort ». Bien sûr, dans certains cas, on faillit réellement mourir, mais je pense qu’il y a des moments où l'on ressent la présence de la mort juste à côté, sans aucune raison ni rapport.
 Nous vivons d’habitude sans penser à la mort. (Si nous y pensions tout le temps, nous serions fatigués) Mais à un moment, il nous arrive de sentir le souffle de la mort dans une certaine circonstance. Il nous arrive de penser : « Oui, nous vivons comme si c’était normal. Nous mangeons un oyakodon à midi, nous plaisantons et rions, mais nous sommes des êtres si fragiles que le moindre changement du monde peut nous effacer ». Cette façon de penser est capable de changer complètement notre vision du monde, même si ce changement est temporaire.
 Une fois, en Grèce, dans un avion bimoteur à hélices, j’ai vécu une telle expérience. C’était un avion léger comme une conserve de sardines, mais on m’a dit que l’accident était rare d’autant plus que l’avion était simple. Je ne sais pas si c’est vrai. Lorsque l’avion s’est approché de l’aéroport de l’île de Rhodes, les deux moteurs se sont tout à coup arrêtés. On ne sait pas pourquoi. Mais comme les hôtesses de l’air n’avaient pas l’air paniquées, ce n’était peut-être pas un problème. C’était peut-être quelque chose d’assez fréquent.
 Dès que les moteurs de l’avion se sont arrêtés, un silence a régné aux alentours. Seul le gémissement du vent atteignait à peine mes oreilles. Les lignes des montagnes, les bosquets de pin et des maisons blanches parsemées s’étendaient en dessous ; au loin, la mer Égée scintillait. Je flottais et errais au-dessus de ce paysage. Tout était si beau que cela me semblait irréel, silencieux et lointain. C’était comme si une ceinture qui me liait au monde était tout à coup coupée.
 À ce moment-là, j’ai senti que je pouvais mourir, que le monde à moi était dissous, et que désormais le monde continuerait son chemin sans moi. J’avais l’impression de perdre mon corps et d’être transparent. Seuls mes cinq sens restaient et je regardais le monde autour de moi pour la dernière fois. C’était un sentiment très mystérieux et calme.
 Quelques instants plus tard, les moteurs se sont remis en marche. Le bruit est revenu aux alentours. L’avion a fait un large détour, et s’est ensuite dirigé vers la piste. J’ai repris mon corps, et je suis descendu sur l’île de Rhodes en tant que voyageur. Puis en tant qu'être vivant, j’ai mangé du poisson, j’ai bu du vin au restaurant, et j’ai dormi dans mon lit à l’hôtel. Mais la sensation de la mort qui était si proche demeure encore en moi avec une vive sensation. Lorsque je pense à la mort, le paysage que j’ai vu depuis le petit avion me traverse toujours l’esprit. Ou, à vrai dire, je pense qu’une partie de moi est réellement morte à ce moment-là. Dans le ciel au-dessus de l’île de Rhodes, d’une façon très calme.

samedi 12 janvier 2019

''Partons en voyage'' Haruki Murakami


 Je vous ai parlé la dernière fois des meilleurs bagages à emporter en voyage. Cette fois, j’aimerais donner une suite à cet article en insistant sur le contenu de vos bagages.
 L'astuce, pour préparer un voyage, c'est évidemment de réduire la quantité de vos bagages. On a naturellement tendance à emporter de plus en plus d’affaires lors d’un voyage si bien qu’il faut s’astreindre à faire sa valise avec le moins d’affaires possibles. En effet, il y a souvent des gens qui s’inquiètent de ne pas avoir assez de vêtements. Mais leur voyage se termine souvent avec bon nombre d’habits qu’ils n’ont jamais enfilés.
 Je rassemble quotidiennement des vêtements pour voyages. En bref, ce sont des vêtements que je pourrai jeter pendant un voyage. Je vais emporter des T-shirts, des chaussettes et des sous-vêtements qui ne me sont plus nécessaires. Puis je m’en débarrasse les uns après les autres au fur et à mesure, dès que je les ai portés. Ainsi, je n’ai pas besoin de les laver, j’ai moins de bagages, et je fais coup double.
 Cependant, si vous êtes une femme, je vous déconseille fortement de faire de même pendant votre voyage de noces. Si vous dites à votre mari : « Je n’ai emporté que du vieux linge. Murakami disait que ce serait pratique comme ça », il se pourrait qu’il soit abasourdi. Il ne manquerait pas de vous demander qui est Murakami. Veillez donc à gérer la situation au cas par cas, pour que Murakami n’ait pas d’ennuis.
 En écrivant ainsi, je donne l’impression d’être un habitué des voyages. Mais j’ai moi-même un point faible : ce sont les disques. Lorsque je voyage à l’étranger, je vais toujours dans les boutiques qui vendent des disques d’occasion. S’il y en a de rares, j’en achète vingt ou trente. Si j’avais le temps, je pourrais les envoyer au Japon par la poste, mais c’est souvent difficile. Mon plan de voyage que j'avais si soigneusement préparé s'effondrerait alors d'un seul coup
 Et si ma femme est avec moi à cette occasion, elle ne manquera pas de se plaindre. Elle me dira par exemple : « Pourquoi tu en achètes autant alors qu’on en a déjà énormément chez nous ? ». Je n’y peux rien. C’est comme une maladie. Mais ma femme n’est pas bien placée pour me critiquer, parce qu’il lui arrive d’apporter chez nous un tas de jolies pierres qu’elle a trouvées au bord d’un lac. Elles sont encombrantes et très lourdes. Je me plains moi aussi. « Qu’est-ce qu’on va faire de toutes ces pierres, hein ? ». Voilà, on ne peut pas se critiquer ni l’un ni l’autre.
 En conclusion, je voudrais dire qu’un voyage n’est intéressant que s’il s’y passe des événements imprévisibles. Si tout se passe comme prévu, peut-être que le voyage perd tout son sens.
 Par ailleurs, c’est agréable de jeter de vieux vêtements les uns après les autres lors d’un voyage. Une chemise, une chaussette, ce n’est pas lourd, mais j’ai l’impression de perdre de plus en plus de poids. Vous pourrez essayer une fois si cela vous intéresse. Toutefois tout ce que je viens de vous raconter montre aussi que je suis incapable de jeter mes affaires lorsque je ne voyage pas. Avoir l'occasion de se débarrasser de ses affaires, c'est donc l'un des avantages du voyage.

lundi 7 janvier 2019

L'interview de Kenzaburô Oé




 Je profite des vacances pour lire des livres que j’avais laissés sur mon étagère. Pour l’instant, je lis « Le Jeu du siècle » de Kenzaburô Oé que l’on m’avait offert l’an dernier.
 Aujourd’hui, j’ai regardé sur Youtube une interview de Kenzaburô Oé qui date de 2010. L’un des plus grands romanciers du Japon dit des choses intéressantes dans cette vidéo. Par exemple, il dit que pour lui le poème est la forme la plus aboutie de la littérature. Dans sa jeunesse, il a essayé de lire des poèmes en anglais en tant que texte original, mais à un moment, il s’est demandé s’il comprenait vraiment l’esthétique de ces poèmes. Finalement, il eut l’impression qu’il comprenait mieux les poèmes, avec leur version traduite en japonais par un traducteur qui avait un sens de l’écriture avec la langue originale. Comme quelqu’un avait dit que le poème est fondamentalement intraduisible, ce point de vue selon lequel on comprend mieux les poèmes traduits, est intéressant pour moi.
 Par ailleurs, Monsieur Oé dit que beaucoup d’écrivains japonais de l’ère Taishô (de 1912 à 1926) à l’instar de Shinichi Makino, Motojirô Kajii, Atsushi Nakajima, Shimei Futabatei, dans le but de créer un nouveau style, faisaient l’effort d’importer le rythme et la sonorité d’une langue étrangère tels que l’anglais, le français, le grec, le chinois, le russe dans leur japonais. Il dit ensuite qu’à l’ère de Shôwa (de 1926 à 1989), surtout après-guerre, les écrivains ont commencé à interroger des sujets lourds dans leurs œuvres si bien que leur style a perdu une certaine légèreté. Et durant cette ère, Monsieur Oé dit qu’il essayait toujours de faire retentir la sonorité de la langue étrangère, et selon lui, celui qui a achevé ce travail, et qui a réussi à acquérir une importance internationale est Haruki Murakami.
 J’apprécie ces deux écrivains depuis longtemps et je trouvais toujours qu’il y a une ressemblance entre eux (la présence de la violence et de citations, un univers mystérieux etc), mais je n’avais jamais regardé leurs œuvres de ce point de vue. Dans l’interview, Kenzaburô Oé parle de l’importance de l’élaboration de ses romans en montrant ses manuscrits remplis d'innombrables ratures et ajouts. Il dit qu’il élabore si obstinément que lorsqu’il achève un roman, les traces de la première version sont presque invisibles. Haruki Murakami disait la même chose dans un de ses essais. Mais la différence, c’est qu’Oé écrit à la main, et Murakami, avec un Mac.

''Face aux gens'' Haruki Murakami


 Je n’aime pas être observé quand je fais quelque chose, de sorte que j’essaie de rester chez moi autant que possible et d’y travailler seul. Toutefois, ma position sociale (oui, même une personne comme moi a une position sociale) m’oblige de temps en temps à paraître en public.
 Quoique j’y sois réticent, si je me dis : « Je ne peux plus rebrousser chemin » et que je me résous à le faire, normalement tout se passe bien. Pour une raison obscure, je ne suis jamais tendu devant une foule. Une fois, j’ai parlé environ trente minutes devant deux mille personnes dans une université américaine, et j’étais totalement à l’aise. J’étais détendu et j’ai pu parler sans problème. Mon audience a bien ri et ç’a été un moment agréable.  
 Il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir à parler devant plus de mille spectateurs, mais le nombre n’a jamais été un problème. C’est peut-être parce que j’ai une mauvaise vue et que je ne vois pas clairement les visages des spectateurs. Je me dis : « Ah, il y a du monde » et c’est tout.
 Toutefois si je me tiens devant vingt à cinquante personnes, il m’arrive de perdre mes mots. Pourquoi ? Suis-je tendu parce que je vois bien les visages des gens ? Et s’il y avait beaucoup plus de monde ? J’ai l’impression d’avoir plus envie de parler une fois devant 50 000 personnes dans un endroit aussi énorme que le stade de Tokyo. « Hé, lisez-vous mes romans ? ». C’est une plaisanterie, bien sûr.
 Quoi qu’il en soit, je n’aime pas paraître en public. Même si je me débrouille une fois sur place, je serai épuisé plus tard. J’éprouve souvent un sentiment ressemblant à un dégoût de moi et je n’arrive plus à travailler. C’est pourquoi j’évite le plus possible de paraître en public. Merci de votre compréhension.
 Je ne suis donc jamais passé dans un programme télévisé. Comme je mène une vie ordinaire en prenant le bus, en me promenant et en achetant des poireaux et des radis blancs, ce serait compliqué si on m’abordait fréquemment dans la rue. Je ne voudrais pas qu’on dise : « Regarde, maman. Haruki Murakami passe à la télé. Il a une drôle de tête ». Mon visage ne regarde pas les autres.
 Il y a très longtemps, la NHK m’a demandé de parler dans une émission éducative. Comme d’habitude, j’ai poliment refusé cette proposition en disant : « Je ne veux pas montrer mon visage », le directeur de l’émission m’a dit : « Écoutez Monsieur Murakami. Mon émission fait moins de deux pour cent d’audimat. Il n’y a que peu de monde qui la regarde. Il n’y a pas à vous inquiéter ». « Ah bon », me suis-je dit, mais j’ai pensé aussitôt : « Mais attends, ce n’est pas la question ! ».
 Je connais quelqu’un qui demandait un rapport sexuel à une femme en lui disant : « Ça va vite finir » (il y a bon nombre de gens bizarres au monde). La logique du directeur de la NHK ressemble un peu à ça. J’imagine qu’il n’y a aucune femme qui se dit : « Ok, je vais le faire si ça finit vite » et qui accepte. Ce n’est pas comme un don du sang qu’on fait par devoir.
 Ainsi, je ne suis jamais passé à la télé. Serai-je tendu devant une caméra ou pas ?

mardi 23 octobre 2018

''J'écris toujours des romans....." Haruki Murakami


 Ça fait déjà plus de trente ans que je vis de ma plume, mais je ne fréquente pas d’autres écrivains. J’ai des relations avec des gens d’autres milieux, comme des photographes, des peintres ou des musiciens. Cependant, je n’ai pas beaucoup de liens avec les gens du monde littéraire.
 Je me demande pourquoi. Je pense que c’est parce que je n’ai pas gardé de bons souvenirs des gens de ma profession que j’avais rencontrés quand j’étais encore jeune. Bien entendu, il y avait des gens plaisants, mais il semble que les expériences déplaisantes qu’on voudrait éviter de se rappeler, restent gravées plus profondément dans l’esprit des hommes.
 J’ai rencontré aussi un bon nombre d’écrivains étrangers dont quelques-uns étaient décevants. En effet, les romanciers sont plutôt des gens difficiles. Mais si c’est un écrivain qu’on aime bien depuis longtemps, la déception est quand même profonde. On perd aussi l’envie de lire ses livres.
 Ainsi, le sentiment que « les romanciers sont ennuyeux » s’est enraciné en moi, et j’ai pris l’habitude de ne pas les fréquenter. Je ne vais ni aux soirées du monde littéraire ni aux bars fréquentés par des gens de ce milieu. Je n’ai jamais mis le pied au « Golden Gai ».
 Mais la raison la plus importante pour laquelle je n’ai pas beaucoup de relations avec des gens de ma profession, c’est que je ne me suis pas vraiment habitué au fait que je sois romancier.
 Je n’avais jamais écrit jusqu’à mes vingt-neuf ans et je vivais de travaux physiques. Un jour, je me suis dit : « Hop ! je vais écrire un roman ». Installé sur la table de la cuisine, j’ai écrit quelque chose qui ressemblait à un petit roman. Par hasard, ce roman a reçu le prix des nouveaux arrivants. Sans même comprendre ce qui m’arrivait, je suis devenu ce qu’on appelle « écrivain ».
 Donc, même trente ans passés, je me sens toujours gêné d’être « écrivain ». J’aime beaucoup écrire des romans. Je suis certain que c’est ma vocation, mais je me sens toujours mal à l’aise avec le titre de l’écrivain et son statut social.
 Il arrive que je discute agréablement avec un jeune critique et qu’il me dise : « Au fait, vos romans sont pénétrants. Je les adore ». En lisant le magazine du mois suivant, la même personne écrit : « Tous les romans de Haruki Murakami sont ridicules et il n’a aucune ambition ni talent ». C’est juste un exemple, mais si ce genre de choses arrive, c’est normal de se demander : « Dans quel monde suis-je ? ». En bref, c’est un monde comme ça, et ce n’est pas quelque chose que j’apprécie beaucoup. Je dis tout ce que je veux dire à haute voix, sinon je me tais.
 Au fait, il y a une chose que je trouve étrange. Depuis quand a-t-on commencé à appeler les écrivains « sakka-san (Monsieur l’écrivain) » ? Avant, personne ne disait ça. La sonorité nonchalante de ce mot me rappelle « Monsieur le marchand de légumes » ou « Monsieur le poissonnier ». Si on m’appelle ainsi, ça me donne envie de le saluer en me frottant les mains.

 Les mots de Murakami de la semaine : Monsieur Kazuo Ishiguro est un écrivain très sympathique.

mercredi 4 juillet 2018

''Même si l'amour disparaît...'' Haruki Murakami


 Il y a le mot ‘’gentillesse’’. C’est un beau mot qui a du charme, mais le traduire dans les langues étrangères est difficile. Une fois, j’ai essayé d’expliquer la différence entre « Il est gentil » et « Il a de la gentillesse » à un étranger, mais je n’ai pas réussi à la lui faire comprendre. Même si je l’expliquais en détail, il restait toujours un petit décalage de nuance.
 Ce que le mot gentillesse me rappelle, c’est un Américain qui s’appelle Arland Williams. Il était inspecteur de banque et lorsqu’il est décédé, il avait quarante-six ans. Je ne l’ai jamais vu.
 En 1982, à Washington D.C. un avion de l’Air Florida s’est écrasé dans la rivière Potomac par mauvais temps, pendant une vague de froid. La plupart des passagers sont morts au moment du choc. Seuls six d'entre eux ont été projetés dans la rivière. Monsieur Williams faisait partie des six personnes. Un hélicoptère est venu les secourir ; il a descendu une corde à portée de celui qui était très affaibli, Monsieur Williams, qui cependant a cédé son tour à une hôtesse de l’air qui était à côté de lui. L’hélicoptère est revenu quelques instants plus tard, et a descendu de nouveau la corde, mais Monsieur Williams a encore cédé son tour à une autre femme. Le soir tombait, il faisait un froid glacial et la surface de l’eau avait commencé à geler. Lorsque l’hélicoptère est revenu pour la troisième fois, Monsieur Williams n’était plus là. Il avait succombé au froid. C'était la seule victime parmi les six personnes projetées dans la rivière.
 Après sa mort, les gens ont honoré le courage de Monsieur Williams. On a donné son nom à un pont proche du lieu de l’accident, le « Pont Arland Williams ». Le monde entier a été ému par cet acte héroïque. Moi aussi, j’ai été touché. Mais je me demande personnellement si ce n’était pas plutôt une question de gentillesse que d’héroïsme. J’imagine que Monsieur Williams était quelqu’un qui ne pouvait s’empêcher de dire « Je vous en prie » quand il y avait une femme près de lui, même s’il était très affaibli et qu’il se trouvait dans une situation extrêmement périlleuse. Je me demande si ce n’était pas quelque chose de normal et d’habituel pour lui. Bien sûr, cela ne change rien à la noblesse de son acte.
 Je ne pourrais pas me comporter de manière aussi héroïque que lui, mais quand j’écris un texte, je fais de mon mieux en me creusant la tête, pour être le plus gentil possible avec le lecteur. Que ce soit un essai ou un roman, être gentil est un élément important pour écrire un texte. Il faut écrire un texte agréable à lire, facile à comprendre.
 Mais ce n’est pas si facile en réalité. Pour écrire un texte facile à comprendre, il faut mettre de l'ordre dans ses idées et choisir les mots justes, ce qui nécessite du temps et des efforts. Il faut avoir aussi un peu de talent. Parfois, j'ai même envie d’abandonner.
 À ces moments-là, je pense à Monsieur Williams. Je pense que chercher les mots justes, assis à mon bureau, les bras croisés, ce n’est rien comparé au courage qu’il faut pour continuer à dire « Je vous en prie » aux femmes, dans le Potomac en train de geler lors d’une tempête de neige.
 « La gentillesse reste même si l’amour disparaît ». C’est une phrase que j’ai trouvée dans un roman de Vonnegut. Je la trouve belle aussi.

lundi 2 juillet 2018

''La lionne du zoo de Schönbrunn'' Haruki Murakami


 Pendant que je traduisais le long roman de John Irving « Liberté pour les ours ! », j’ai visité le jardin zoologique de Schönbrunn à Vienne. Comme ce zoo est un endroit important dans le roman, je voulais le voir de mes propres yeux. Après avoir visité l’Allemagne, je suis allé à Vienne. Sans avoir grand-chose à faire, je me suis promené dans le zoo toute la journée.
 Depuis longtemps, j’aime les zoos et les grottes. Si j’en trouve au cours de mes voyages, j’ai envie d’y aller. Les zoos calmes et déserts sont mes préférés. Si c’était au beau milieu de l’hiver et si la bise soufflait, ce serait idéal: je pourrais regarder les animaux sans entrave.
 Le jardin zoologique de Schönbrunn se trouve dans le parc du palais royal. À l’origine, il a été construit pour distraire la famille royale des Habsbourg et les nobles. Comme la date de son ouverture est 1752, il se peut que Marie Antoinette ait aussi passé de joyeux moments ici dans son enfance.
 Mais lorsque je l’ai visité il y a vingt-cinq ans, c’était un zoo complètement inanimé. Sans aucune énergie, les animaux aussi avaient l’air las. C’était comme si on disait : « On a mis des animaux dans des cages. Regardez-les si vous voulez ». Personnellement, j’aime une telle atmosphère, détendue et sans but.
 Récemment je suis allé à Vienne après une longue absence. J’ai profité de cette occasion pour visiter le zoo de Schönbrunn et j’ai été très étonné car il était devenu un zoo beau et moderne. On y voyait des animaux rares, comme les pandas et les koalas ; l’équipement aussi avait été rénové. Il semble que la gestion ait été confiée à une entreprise privée pour remédier à la baisse progressive du nombre de visiteurs.
 Toutefois, ce jour-là, une vague de froid traversait Vienne et il n’y avait presque personne. Les lions de ce zoo vivaient dans un environnement proche de la nature ; sans grille, la cage était entourée de vitre en plastique. Tandis que j’observais une famille de lions, une femelle s’est mise à marcher et s’est arrêtée devant moi, puis elle a contemplé mon visage. En bref, cette lionne et moi, nous étions face à face, séparés par un mur transparent.
 C’était une expérience inattendue. Je n’avais jamais regardé un lion de si près. La lionne s’ennuyait peut-être car il n’y avait que peu de visiteurs. Ou a-t-elle trouvé quelque chose d’attirant en un romancier asiatique. J’ai pu sentir dans son attitude une sorte de curiosité innocente que manifestent parfois les félins – au moins, c’est l’impression que j’ai eue.
 Quoi qu’il en soit, cet après-midi glacial de la fin de l’automne, séparés par la paroi transparente, la lionne et moi, nous nous sommes contemplés pendant un long moment, en silence. Je lui ai adressé un sourire, sans réponse de sa part. Elle n’a manifesté aucune émotion. Un moment plus tard, nous nous sommes éloignés du mur (on ne pouvait pas y rester dans ce froid atroce) et nous sommes retourné à notre vie quotidienne.
 Rentré à l’hôtel, j’ai observé mon visage dans le miroir. Mais il n’avait rien de particulier. C’était juste moi, rien de très brillant. La lionne, que cherchait-elle dans mes yeux ?

dimanche 20 mai 2018

"Le baiser d'un phoque" Haruki Murakami


 Connaissez-vous la graisse de phoque ? Littéralement, il s’agit d’un supplément diététique fait de graisse de phoque. Bien que les Inuits du cercle arctique ne mangent pas de légumes et qu’ils prennent le plus souvent de la nourriture animale, ils souffrent très rarement d’artériosclérose. Suite à des recherches, on a découvert que c’est grâce à la viande de phoque qu’ils mangent quotidiennement. Les acides gras oméga-3 qu’elle contient ont pour effet de rendre la circulation du sang fluide, de garder le cœur solide et les articulations souples.
 On peut se procurer de la graisse de phoque même au Japon, mais comme elle est relativement chère, j’en ai acheté lorsque je suis allé à Oslo. Alors que j’essayais d’acheter des capsules dans un magasin de suppléments, la dame de la caisse m’a dit : «La graisse brute est beaucoup plus efficace que les capsules. Mais oui, en effet, ça sent un peu mauvais….. ». Ses paroles sous-entendaient : ‘’Ce n’est pas à la portée des étrangers’’. Je me suis dit : « Chiche ! Je vais essayer » et j’ai acheté de la graisse brute. De plus, la graisse était meilleur marché que les capsules.
 Cependant, en réalité, ce n’était pas du tout du niveau de « ça sent assez mauvais ». Sans rire, ça sentait terriblement mauvais. Ça empestait au point qu’un matin, lorsque je me suis réveillé, un gros phoque était allongé sur moi. Quoi que je fasse, je n’ai pas pu m’en débarrasser. Le phoque m’a ouvert de force la bouche dans laquelle, avec son haleine tiède, il a enfoncé sa langue mouillée. J’imagine que vous ne voulez jamais faire cette expérience, n’est-ce pas ?
 Mais j’ai un côté têtu. Chaque matin, je buvais une grande cuillerée de cette graisse en pensant : « Bon sang ! ». Je l’avalais sans respirer, puis je buvais un verre d’eau, mais comme j'avais toujours la nausée, je devais grignoter une sorte de biscuit tout de suite. Sinon, c'était vraiment insupportable. La cuillère et le verre sentaient aussi très mauvais et je devais immédiatement les laver.
 Et si on me demande si ça avait de l’effet, je ne peux pas dire oui. C’est le problème de tous les suppléments. Il est difficile d’évaluer leur efficacité. De plus, comme je n’ai jamais eu de problème de santé, je ne peux pas prouver, chiffres à l'appui, que telle ou telle chose s’est améliorée. Toutefois, j’ai voyagé à l’étranger un mois et demi et bien que j’aie souvent mangé au restaurant, je n’ai jamais été malade. Je pense donc que ça a tout de même eu de l’effet.
 Or, je m'étais promis que le phoque me le paierait s’il n’y avait pas d’effet alors que je m'étais forcé à boire un truc si puant chaque matin ! Et j’ai l’impression que ça a renforcé ma santé plus que nécessaire. Si j’avais pris des capsules, cet attachement si puissant à la graisse de phoque ne serait sans doute pas né.

 Lorsque j’ai parlé de cette histoire à des Norvégiens, ils ont tous fait la grimace, parce qu’ils avaient été forcés d’en boire quand ils étaient enfants. Ils m’ont admiré en disant : « Ça m’étonne que tu puisses boire une chose si puante ». Au fait, en ce moment, il semble qu’on ne puisse plus acheter de graisse de phoque par correspondance. Ceux qui souhaitent prendre un chemin douloureux, ou qui voudraient jouir du baiser profond d’un phoque, ils n’ont qu’à aller en acheter à Oslo. Mais ça empeste vraiment, sans blague.

samedi 19 mai 2018

''Un nain sans-gêne'' Haruki Murakami


 Sauf quand c’est vraiment nécessaire, je ne relis pas mes livres. Je ne les prends pas dans ma main non plus parce que je me sens gêné. De la même manière, je n’ai pas envie de regarder la photo de mon permis de conduire (pourquoi a-t-on souvent une tête bizarre sur la photo de son permis de conduire ?). J'oublie donc facilement ce que j’ai écrit comme si du sable tombait de mes doigts.
 Ça, ce n’est pas un problème. Par contre, il m’arrive d’écrire deux fois la même chose sans m'en rendre compte. Ce n'est pas pour réutiliser un vieux sujet, mais parce que, simplement, j’ai une mauvaise mémoire. S’il vous arrive de penser « J’ai déjà lu ça », prenez-moi pour un singe d’une montagne (j’ai déjà écrit ça) et ne m’en veuillez pas.
Il se peut donc que j’aie déjà écrit cette histoire un jour. Mais comme je ne sais plus du tout où et quand je l’ai écrite, je la raconte comme si c'était la première fois.

 Je n’aime pas trop les plats sucrés. Je ne mange presque pas de gâteaux, je n’achète presque jamais de chocolat. Cependant, je suis pris du désir violent de manger du chocolat environ deux fois par an. Sans que rien ne laisse prévoir, ce désir me tombe dessus comme une avalanche.
 Je ne sais pas pourquoi cela se produit. Peut-être qu’un nain colérique qui a un faible pour le chocolat se cache dans mon corps ; d’habitude, ce type dort paisiblement, mais il se réveille à un moment et se mets à crier de toutes ses forces : « Hé, chocolat ! Chocolat ! Où est le chocolat ? Bon sang ! Je veux du chocolat tout de suite ! Ce salaud ! Apporte-moi du chocolat immédiatement ! ». Il se peut qu’il tape du pied et qu’il frappe violemment le mur. Je le sens et alors, je ne peux m’empêcher de courir à la supérette. J’achète du chocolat (c’est toujours, sans raison particulière, du chocolat aux amandes de Grico) pour apaiser la colère du nain. En marchant dans la rue, j'ouvre le paquet en hâte, et je dévore tout le chocolat comme un démon affamé par une nuit d’orage.
 Une fois terminée ce rituel, le nain est satisfait ; il se calme et se rendort sous sa couette. Cette sorte de crise de chocolat m’arrive environ deux fois par un. Dieu seul sait quand le nain colérique se réveillera.
 Il y a quelques années, cette crise s’est produite le 12 février, deux jours avant la Saint-Valentin. J’ai eu envie de protester : « C’est pas vrai ! Alors que je pourrai manger du chocolat autant que je voudrai dans deux jours, pourquoi maintenant….. », mais c’était plus fort que moi. J’ai couru à la supérette comme d’habitude, j’ai acheté du chocolat aux amandes de Grico et je l’ai ingurgité. Apaisé, le nain s’est endormi. Deux jours plus tard, je n’avais plus aucune envie de manger du chocolat.
Ce nain est vraiment sans-gêne, franchement.

mercredi 16 mai 2018

''La machine à remonter le temps (ou Noboru Wataya comme un bonheur 2)'' Haruki Murakami


 Quelqu’un a frappé à la porte.
 J’ai posé la peau de la mandarine que j’étais en train de manger sur le kotatsu* et je suis allé dans l'entrée où se tenait Noboru Wataya (plombier et collecteur de taille-crayons).
 Comme il était déjà six heures et demie du soir, Noboru Wataya a dit : « Bonsoir ».
« Bonsoir, ai-je répondu, ne sachant trop ce qu'il faisait là. Euh, je ne t’ai pas commandé de travaux. 
- Je le sais très bien. Je vous ai rendu visite aujourd’hui parce que j’ai quelque chose à vous demander. En fait, j’ai entendu dire que vous aviez une machine à remonter le temps d’un ancien modèle. Si vous voulez, je vous propose de vous l’échanger contre une nouvelle…voilà, c’est pourquoi je suis venu. »
 Une machine à remonter le temps, ai-je répété dans ma tête, tout étonné, mais sans le laisser voir. « J’en ai une, ai-je dit l'air de rien. Tu veux la voir ?
- Bien sûr, si possible »
J’ai conduit Noboru Wataya dans ma chambre à quatre tatamis et demi, et je lui ai montré le kotatsu électrique sur lequel se trouvait toujours la peau de la mandarine. Et j’ai dit : « Voilà, c'est ma machine à remonter le temps ». J’ai quand même un peu le sens de l'humour. 
 Mais Noboru Wataya n’a pas ri. L'air sérieux, il a relevé la couverture du kotatsu, a tourné le bouton, vérifié la graduation et a retiré les quatre pieds l'un après l'autre. « Monsieur, c’est magnifique, a-t-il dit et il a poussé un soupir. Génial. C’est un ‘’Hokahoka’’ de chez National du modèle 1971. Vous en avez bien profité, n’est-ce pas ?
- En effet », ai-je dit sans réfléchir. L’un des pieds était instable, mais ça chauffait quand même.
 Noboru Wataya m’a demandé de le lui échanger contre une machine à remonter le temps toute neuve. Je lui ai dit oui. Dehors, il a sorti de l'arrière d’une Liteace garée devant chez moi un kotatsu électrique neuf, tout emballé (ou une machine à remonter le temps). Il l’a apporté dans ma chambre, puis il a emporté le ‘’Hokahoka’’ de chez National (ou une machine à remonter le temps).
 « Merci beaucoup », a dit Noboru Wataya au volant de sa voiture, en agitant le bras. Je lui ai répondu en agitant le bras. Ensuite, je suis rentré et j’ai mangé le reste de la mandarine.

*Un kotatsu est un support de bois de faible hauteur recouvert d’un futon ou d'une couverture épaisse, sur lequel repose un dessus de table.

dimanche 6 mai 2018

''Donner un nom à son chat'' Haruki Murakami


 Connaissez-vous le poème célèbre de T.S. Eliot qui commence par « C'est un art délicat de donner un nom à son Chat » ?
 Il continue ainsi : « Le baptiser n'est pas un simple passe-temps ». Dans ce poème, Monsieur Eliot affirme que les chats doivent avoir trois noms. D’abord, un nom simple de tous les jours, ‘’Tama’’, par exemple. L’autre est un nom raffiné que l’on n’utilise pas quotidiennement, mais dont les chats doivent avoir au moins un exemplaire, comme ‘’Perle noire’’ ou ‘’Ne m’oubliez pas’’. Et le dernier est un nom secret que seul ce chat connait. Ce nom ne sera jamais communiqué à personne.
 Je suis sincèrement impressionné que les poètes soient des gens qui pensent diverses choses compliquées. Mais effectivement, si on poussait la réflexion jusque-là, baptiser un chat serait toute une affaire.
 J’ai eu bon nombre de chats dans ma vie, mais il ne m’a jamais fallu beaucoup de temps pour nommer un chat. Je leur donnais simplement des noms qui me traversaient l’esprit. Quand je buvais une bière, j’ai nommé un chat ‘’girafe’’*; et un mince chat blanc est devenu ‘’goéland’’ parce qu’il ressemblait à cet animal. Je ne complique pas les choses. Je n’aime ni les noms chics ni les noms affectés. Ça ne prend donc pas beaucoup de temps. Mais ainsi, ce n’est qu’un ‘’simple passe-temps’’.

 Je vivais à Mitaka lorsque j’étais étudiant. Une nuit, en rentrant de mon job, j’ai trouvé un chaton. Je l’ai appelé, et il m’a suivi. Il ne m’a pas quitté et finalement il est arrivé à l’entrée de mon appartement. Je l’ai amené dans ma chambre et je lui ai donné à manger. Ainsi, ce chat s’est installé chez moi.
 Pendant longtemps, je ne lui ai pas donné de nom. Un jour, alors que j’écoutais la radio, une personne disait que son chat avait disparu il y avait longtemps, et que son nom était Peter. Dans le monde, il y a des chats qui disparaissent et d’autres qui apparaissent. « Alors, mon chat s’appellera Peter », me suis-je dit. C’est un moyen très simple de donner un nom à un chat.
 Par la suite, ce Peter a continué à vivre dans mon appartement, mais comme je ne m’en occupais pas trop, il est devenu à moitié sauvage et c’était un mâle assez féroce. Un matin, il a eu faim et m’a frappé quand je dormais. Mon visage était ensanglanté. Mais on s’entendait bien quand même et on a vécu ensemble pendant quelques années.
J’avais environ vingt ans à l’époque. Je ne m’entendais pas bien avec la fille avec qui je sortais ; la fac n’était pas intéressante. Ainsi, j’avais pas mal de problèmes, mais un après-midi, si j’étais assis avec mon chat dans un endroit ensoleillé et si je fermais les yeux, le temps s’écoulait d’une manière douce et intime.

 Peter est mort il y a longtemps et les filles ont disparu (Où sont-elles allées ?)
 C’est un art délicat de donner un nom à son chat, en effet. Or, même si le seul fait de baptiser un chat est simple, ce que sous-entend son nom a parfois un poids mystérieux.

Les mots de Murakami de la semaine : ‘’Pochi’’ est un nom populaire pour les chiens, mais qu’est-ce que ça veut dire ?

*’’Kirin (girafe)’’ est une marque de bière japonaise.

vendredi 4 mai 2018

''Où vont messieurs les chats ?'' Haruki Murakami


 J’ai écrit avant comme une métaphore de quelque chose de difficile « C’est aussi difficile que d’apprendre à un chat à donner la patte », et j’ai reçu plusieurs mails qui disaient « Mais mon chat donne la patte ». En fait, j’étais très étonné. Selon une personne, si on leur apprenait patiemment avec de la pâtée, la plupart des chats sauraient donner la patte. J’ai eu beaucoup de chats dans ma vie, mais aucun d’entre eux ne semblait enclin à me laisser le dresser ainsi, de plus, je n’avais jamais eu l’idée d’apprendre aux chats à donner la patte.

 Pour moi, les chats sont de bons amis, en quelque sorte, ils sont mes alter ego. J’ai l’impression que dresser un chat ne correspond pas à l’idée que je me fais de ces animaux. Je préfère donc que messieurs les chats (je me permets de les personnifier) vivent pleins de dignité. Évidemment, je ne dis pas que les chats qui donnent la patte sont mauvais (je pense que c’est quand même quelque chose), justement, je pense que messieurs les chats sont des êtres cools et libres pour moi.

 De surcroît, une expression métaphorique veut que l'on soit tranquille « Comme un chat emprunté ». Une fois un jeune m’a demandé : « Je ne comprends pas trop. Pourquoi devrait-on emprunter un chat ? ». En effet. Pourquoi doit-on emprunter un chat à quelqu’un ? Est-ce dans un but thérapeutique, ou quelque chose de ce genre ? Non, c’est en fait pour chasser les souris. S’il y avait un chat doué pour attraper les souris, des voisins venaient demander : « Bonjour. Pourriez-vous me prêter votre chat ? ». Autrefois, il y avait souvent des souris dans les maisons au Japon, et les gens avaient des chats en guise de ‘’forces de réaction immédiate’’. Quand j’étais enfant, un chat que nous avions en tuait de temps en temps. Il venait me les monter l’air fier, la souris dans sa gueule. Les chats avaient ainsi un statut indépendant d’expert dans la maison. En bref, messieurs les chats étaient à la fois des individualistes qui possédaient une technique spéciale et des commerçants libéraux de sang-froid. C’était impensable de leur apprendre à donner la patte à l’époque, car ça n’avait aucun sens.

 Mais aujourd’hui, les souris ont disparu de la plupart des maisons des grandes villes. C’est pourquoi la raison d’être de messieurs les chats a aussi changé. Maintenant ce sont généralement des animaux domestiques. C’est peut-être la raison pour laquelle des chats qui donnent la patte en dépit de leurs principes ont fait leur apparition. Il se peut qu’une réunion nationale de chats soit organisée une fois par un et qu’ils votent une décision telle que « Nous, les chats, devons revoir la structure de notre société, et pour survivre dans cette époque dure, nous avons besoin d’une réforme drastique de notre conscience ». Dans un coin d’un sanctuaire, les pattes croisées, messieurs les chats de tout le pays hochent la tête en marmonnant : « Hum, peut-être que c’est vrai ».

 Mais moi, personnellement, j’aime messieurs les chats vaillants qui disent : « Espèce d’abruti ! Qu’est-ce que ça veut dire, donner la patte ! Hum ! Je suis pas un chien, moi. Va te faire cuire un œuf ! ». Je souhaite bon courage à messieurs les chats de tout le pays.


jeudi 3 mai 2018

''Oups !'' Haruki Murakami


 Il arrive que quelques petits bonheurs s’enchaînent. Parfois, il y a des journées comme ça.

 Par exemple, quand j’ai loué une voiture à Stockholm. On l’a livrée à mon hôtel et c’était une Saab 9-3 toute neuve. Ce n’était pas un ancien modèle d’Opel Astra. C’était en mai, le ciel était clair d’un bleu scandinave. Nous pensions prendre l’autoroute et descendre vers le sud, trouver un joli hôtel campagnard à mi-chemin, et y séjourner quelques jours. Ensuite, nous avions l’intention de prendre un ferry et d’aller au Danemark en voiture. (il y a un pont aujourd’hui, mais à l’époque, des ferrys faisaient encore des allers-retours élégamment). Ça a l’air bien, n’est-ce pas ? Nous avions fini notre travail dans ce pays, et nous allions entamer notre longue randonnée en flânant, le cœur léger, au volant de notre voiture.

 Nous avons quitté notre chambre tôt le matin ; nous avons fait démarrer le moteur, traversé la ville et nous avons pris l’autoroute. Je changeais les vitesses facilement, comme si je coupais du beurre mou. Si on me demandait de choisir une douzaine de matins les plus heureux de ma vie, le matin de ce jour en serait un.

 À mi-chemin, nous avons pris un repas de poisson et une salade dans un restaurant près d’un lac. Puis, nous avons continué à descendre vers le sud. Les arbres bordant la route étaient d’un vert vif et le moteur de la Saab ronronnait agréablement avec « Cor de postillon » qui s’écoutait de la radio. C’était une belle journée. Mais à ce moment-là, mon épouse, assise à côté de moi, m’a posé une question de mauvaise augure, comme si elle sortait des chaussettes de tennis qu’on avait oublié de laver depuis deux semaines d’un sac nommé la réalité qu’on ne pouvait éviter.
« Au fait, as-tu apporté nos passeports et chèques de voyages et billets d’avion de retour ?
- ……. »
Passeports, chèques de voyage et billets de retour ?

 En effet, j’avais mis nos objets précieux dans un sac et les avais confiés au coffre-fort de l’hôtel, et lorsque nous avions quitté notre chambre, j’avais complètement oublié de les récupérer. J’ai jeté un coup d’œil au kilométrage ; nous étions déjà à 250 kilomètres au sud de Stockholm. 250 kilomètres, c' est presque la distance de Tokyo au lac de Hamana ; de plus, il était déjà presque trois heures de l’après-midi.
 Quand j’ai poussé un soupir profond et arrêté la voiture au bord de la route, il a commencé à pleuvoir comme si la pluie attendait ce moment.

 Oui, j’ai dû rebrousser chemin. On n’avait pas le choix. Lorsque nous sommes revenus à l’hôtel de Stockholm, le soleil était déjà couché (nous nous sommes perdus après être rentrés dans la ville), nous étions muets de fatigue et nous sentions vides. Quand on a une succession de joies, on doit s'attendre à une réaction. C’est la vie, vraiment.

 Encore aujourd’hui, si je regarde la carte de la Suède, je me souviens toujours de cet événement. Et je pense au proverbe « Les nuages suivent toujours le soleil ». J’imagine que la Suède non plus ne veut pas que je garde toujours ce souvenir.

lundi 23 avril 2018

''Une certaine manière de boire un café'' Haruki Murakami

 Cet après-midi, on entendait le piano de Wynton Kelly. Une serveuse a déposé mon café dans ne tasse blanche devant moi. C’était une tasse épaisse et lourde, et elle a fait un bruit sec et agréable. Comme un caillou tombé sur le fond d’une piscine, ce bruit est resté gravé pour toujours dans ma mémoire. J’avais seize ans et il pleuvait dehors.

 C’était une ville maritime et je sentais toujours le parfum de la mer dans le vent du sud. Un bateau de plaisance faisait un tour autour du port quelques fois par jour. Je le prenais souvent et je regardais les paquebots et le paysage autour du dock sans me fatiguer. Même s’il pleuvait, nous restions sur le pont tout mouillés. Près du port, il y avait un petit café où il n’y avait qu’une seule table à part le comptoir et des haut-parleurs installés au plafond diffusaient du jazz. Si je fermais les yeux, je me sentais comme un petit enfant enfermé dans une pièce obscure. J’y retrouvais toujours la chaleur intime d’une tasse de café et le parfum doux des filles.

 Ce que j’appréciais vraiment, c’était peut-être plutôt le paysage autour du café que son goût lui-même. C’est ce que je pense maintenant. Devant moi, il y avait un miroir étincelant et typique des adolescents, reflétant mon image qui buvait un café. Derrière moi s’étendait un petit paysage coupé au carré. Le café était noir comme les ténèbres, chaleureux comme le son du jazz. Lorsque j’ai avalé ce petit monde, ce paysage m’a béni.

 C’était aussi une photo-souvenir d’un garçon qui a grandi dans une petite ville. Tiens, prends un café dans ta main droite ; rentre le menton et souris naturellement…oui, comme ça, clic !

 Parfois, la vie est une question de chaleur qu’apporte une tasse de café, a écrit Richard Brautigan quelque part. Parmi les textes sur le café, c'est mon préféré. 

mercredi 4 avril 2018

''Ce qui a eu lieu il y a trente ans'' Haruki Murakami


 Comme j’ai déménagé et que j’ai maintenant une sorte de bibliothèque, j’ai enfin pu récupérer des piles de magazines que j’avais laissées dans un entrepôt pendant longtemps. Je ne pourrai pas garder toujours des choses aussi lourdes et encombrantes. Je me disais donc que je devrais les jeter à un moment donné mais en vain. Finalement, je les ai toujours. Il y a des « Heibon Punch » des années soixante-dix, « Eiga Hyôron (La critique du cinéma) », «Taiyô (Le soleil) », « La version japonaise des Rolling Stone », « Takarajima (L’île au trésor) » etc. Les couvertures de ces « Heibon Punch » sont encore des illustrations d’Ayumi Ohashi, j’avais aussi des « Anan » depuis son premier numéro, mais il y a environ quinze ans, une chatte que j’avais à ce moment-là a piqué une crise de nerfs et a pissé dessus. Ils ont été gâchés. C’est dommage. Le pisse des chats sent très mauvais (les femmes aussi se mettent de temps en temps dans tous leurs états, mais à ce jour, elles ne pissent pas sur des livres).

 Plongé dans la nostalgie, tandis que je tournais des pages d’un vieux numéro de « Heibon Punch », je suis tombé sur un article qui disait que John Lennon avait laissé voir sa colère lors d’une interview. Les Beatles étaient déjà séparés, mais Lennon était encore vivant. Il était en colère car : « Entre nous quatre (Les Beatles), nous partagions toujours les femmes. Mais les trois autres n’ont jamais touché à Yoko. C’est une véritable humiliation, n’est-ce pas ? Je suis fâché contre eux à ce propos. » Ah bon. J’ignorais cette circonstance typique des années soixante. Au monde, il y a diverses raisons de se mettre en colère.

 C’est aussi à cette époque que les collants sont apparus. On a écrit que les culottes se vendent moins au rayon de lingerie des grands magasins, car le nombre de filles qui portent directement des collants sans culotte a augmenté. Hum. On voit qu’il y a bien des événements dans le monde.

 Il y avait aussi un article spécial consacré à Takaaki Yoshimoto. Le « Heibon Punch » de cette époque avait un côté intransigeant et il y avait bon nombre d’articles sur la politique. À l’époque, Monsieur Yoshimoto était un penseur plein de feu, charismatique et populaire parmi les jeunes gens. (Je pense qu’il l’est toujours). Le titre de cet article est « Le secret de la vie privée de Takaaki Yoshimoto ». Selon cet article, il faisait livrer le riz qu’il mangeait chez lui. J’ai eu envie de dire : « Est-ce ‘’le secret de sa vie privée’’ ? », mais il est dit également qu’ils ont fait des recherches et interrogé un marchand de riz dans des environs. Je dois reconnaître qu’ils ont fait des efforts. L’épisode dans lequel Jun Etô avait invité Monsieur Yoshimoto à un club de luxe à Ginza un an plus tôt est également relaté. Un autre invité s’exprime ainsi : « Monsieur Yoshimoto écoutait l’histoire de l’amour malheureux d’une hôtesse et lui disait que l’amour, c’était comme cela ». Hum.

 Si je commence à lire ainsi de vieux magazines, le temps s’écoule sans que je m’en rende compte, et je ne pourrai jamais finir de ranger après mon déménagement.  Ça m’ennuie. Mais je ne peux m’en empêcher.

mardi 3 avril 2018

''Le chiot sous le manteau'' Haruki Murakami


 Il y a au monde des choses que l’on n’aime pas. Dans mon cas, il n’y a rien que je déteste plus qu’être pris en photo. Depuis longtemps, je n’aimais pas mon visage en photo (je ne l’aime pas même s’il n’est pas en photo, mais je veux dire que c’est surtout dans ce cas que je ne l’aime pas). Je refusais donc les travaux pour lesquels je devais être pris en photo, mais la vie est un long chemin sinueux comme le chante Paul Macartney, et il y a eu des cas où je ne pouvais pas refuser.

 Si j’explique pourquoi je n’aime pas mon visage en photo, c’est parce que je suis tendu au moment où l’on pointe un appareil photo dans ma direction.  Si on me dit : « Bon, détendez-vous et souriez, s’il vous plaît », je serai encore plus tendu et mon sourire ressemblera à un exercice de rigidité cadavérique.

 Lorsque Truman Capote a débuté en tant qu’écrivain, une photo de lui utilisée pour la couverture de son livre était incroyablement belle, et elle a fait du bruit dans le monde, particulièrement parmi certains milieux. Quand on lui a demandé : « Monsieur Capote, quelle est l’astuce pour être photogénique ? », il a répondu : « C’est facile. Il suffit de remplir sa tête de belles choses et de ne penser qu’à de belles choses. Comme ça, tout le monde est beau en photo ». Mais en réalité, ce n’est pas si facile. J’ai essayé de suivre son conseil, mais ça n’a pas du tout marché. Je pense plutôt que Monsieur Capote est un cas particulier.

 Mais si on me prend en photo avec un animal, curieusement, je peux être détendu. Un chat ou un chien, un lapin ou un lama, s’il y a un animal près de moi, je peux sourire naturellement. Je m’en suis rendu compte récemment. Je ne savais pas que le visage d’un être humain peut être si différent selon qu'il y a ou non un animal près de lui.

 Je n’espère pas particulièrement être beau (même si je l’espérais, je n’y pourrais rien), mais j’aimerais passer ma vie, le visage paisible, comme s’il y avait toujours de petits animaux autour de moi. Il y avait une chanson pour enfants de Madame Kyôko Koizumi, intitulée « Pourquoi les chiots sont chauds ». J’aime cette chanson. Les paroles sont de Madame Eriko Kishida.

Pourquoi, pourquoi, les chiots sont-ils mous ?
Marchons avec un chiot sous notre manteau.
Les chiots, les chiots. 
Pourquoi les petits chiots sont-ils mous ?

 En effet. Ça serait chouette si je pouvais passer ma vie, heureux comme si j’avais un chiot sous mon manteau. Mais en réalité, vivre avec un chiot sous son manteau semble difficile.

dimanche 1 avril 2018

''Une soirée au restaurant'' Haruki Murakami


 Un soir spécial, je suis allé dîner dans un restaurant de luxe qui se trouvait à Aoyama avec une femme spéciale. En bref, mon épouse et moi avons fêté notre anniversaire de mariage. C’est tout. C’est ennuyeux. Ce n’est pas ennuyeux. Bon.

 C’était un restaurant tranquille. Chaque table était raisonnablement éloignée des autres, il y avait une épaisse carte des vins et un vrai sommelier, une nappe toute blanche et une bougie. Il n’y avait pas de musique. Un calme confortable et notre conversation remplaçaient la musique d’ambiance. On servait une cuisine du nord de l’Italie, des escalopes panées raffinées pour nous. Maintenant j’espère que vous avez bien saisi la situation. En bref, c’est le genre de restaurant chic plutôt cher où ne peut pas aller fréquemment.

 Lorsque nous nous sommes installés à table, il y avait un jeune couple non loin de nous. C’était encore tôt ; ce couple et nous étions les seuls clients. L’homme frisait sans doute la trentaine ; la femme avait une vingtaine d'années. Ils étaient tous les deux beaux et habillés de manière sophistiquée. C’était un couple élégant.

 Nous avons commandé un vin et choisi le menu. En attendant que l’on nous serve, la conversation de nos voisins me parvenait naturellement, et j’ai compris qu’ils étaient sur le point d’entrer dans une relation intime. Le contenu de leur conversation était ordinaire, mais le ton de leur voix permettait de comprendre ce qui se passait. Je suis quand même écrivain, si bien que je peux plus ou moins lire ce qui se passe dans la tête des hommes et des femmes. L’homme se demandait s’il allait inviter la femme et elle était prête à y répondre. Si tout allait bien, il se pouvait qu’ils passent la nuit ensemble. Une brume blanche de phéromone semblait s’élever au milieu de leur table. Sur la nôtre, il n’y avait pas beaucoup de phéromone car cela faisait déjà trente ans que nous étions mariés. Mais le couple qui avait l’air heureux n’était pas mal à regarder.

 Cependant cette belle ambiance lourde de promesse s’est littéralement pulvérisée lorsqu’on nous a servi le primo piatto. Cet homme a dégluti ses pâtes avec un bruit terrible. C’était vraiment un bruit imposant, comme celui de la porte des enfers qui s'ouvre et se referme au changement de saison. Ce bruit m’a glacé, ainsi que mon épouse, les serveurs et le sommelier. Évidemment, la jeune femme en face de l’homme était également glacée. Tout le monde a retenu son souffle et perdu la parole. Seul cet homme continuait à avaler ses pâtes à grand bruit, l’air très heureux.

 Quel destin attendait ce couple ? Je me le demande encore de temps en temps.

samedi 31 mars 2018

''Le Répondeur téléphonique'' Haruki Murakami


 Il n'y a rien que je déteste plus que les répondeurs téléphoniques. Quand j’ai appris que ma mère avait installé un répondeur téléphonique, je suis allée chez elle pour me plaindre. Ça m’a pris plus d’une heure en changeant plusieurs fois de train. Mais comme je n’en pouvais vraiment plus, j’ai pensé m’y rendre et lui en faire le reproche directement.

 Quand j’ai sonné à la porte de l’appartement de ma mère qui se trouve au deuxième étage de « Hana-koganai Blue Sky », elle n’était pas là. Ayant son apparence, un répondeur téléphonique a ouvert la porte.

 « Bonjour, vous êtes bien chez Toriyama, 66 94 79 84. Je suis absente pour l’instant. Laissez un message après la sonnerie, s’il vous plaît », a dit le répondeur téléphonique. Ensuite j’ai entendu une jolie sonnerie.
« C’est pas vrai, maman ! Je hais les répondeurs téléphoniques ! D’ailleurs, ils sont arrogants et ignorent ce qu’on leur dit, n’est-ce pas ? Je n’ai aucune envie de laisser un message sur une chose pareille ! », ai-je crié en colère.

 Cependant, plus je le regardais, plus je trouvais que ce répondeur téléphonique ressemblait à ma mère. De la manière de prendre de l’âge aux fines rides au coin des yeux, tout lui ressemblait. Et j’ai un peu regretté de lui avoir parlé sur ce ton.
« Hum, je n’ai personnellement pas l’intention de vous critiquer, ai-je dit en baissant le ton. Mais, je n’aime pas trop les répondeurs téléphoniques. Je ne voulais pas vous blesser. J’ai dit tout ça juste pour ma mère. »

 Le répondeur téléphonique en forme de mère a dit en secouant tranquillement la tête.
« Ne vous en faites pas, Kyôko. Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter. Nous ne sommes que des répondeurs téléphoniques. Quoi qu’on pense de nous, quoi qu’on nous dise, nous n’y pouvons rien.
- Ça me gêne que vous me parliez comme ça », ai-je dit.
J’ai eu l’impression d'harceler une belle-mère qui s’est remariée.
« À propos, vous êtes venue jusqu’ici. Ça vous dit d'entrer et de prendre le thé ? J’ai aussi des yôkans* de Toraya que l’on m’a offerts. Mangeons-les ensemble, a dit le répondeur téléphonique.
- Bonne idée », ai-je dit. À vrai dire, j’ai un faible pour les yôkan de Toraya.

*Yôkan (une pâtisserie japonaise sucrée faite d'une pâte de haricot rouge)