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dimanche 16 février 2020

"La Glace aux myrtilles" Haruki Murakami

« Je veux manger de la glace aux myrtilles », a déclaré cette fille à deux heures du matin. 
Pourquoi les filles ont-elles des idées ridicules à des heures ridicules ? Sans raison particulière, en songeant au destin qu’ont suivi Tchang Kaï-chek et le gouvernement nationaliste, j’ai enfilé une chemise ; je suis sorti dans la rue et j’ai attrapé un taxi.
« À n’importe quel magasin qui vend de la glace aux myrtilles », ai-je dit au chauffeur. Puis, j’ai fermé les yeux et bâillé.
Environ quinze minutes plus tard, le taxi s’est arrêté devant un immeuble inconnu d’une ville inconnue. L’entrée était disproportionnée. Sur le toit flottaient sept drapeaux que je n’avais jamais vus. 
« On peut vraiment acheter de la glace ici ? ai-je demandé au chauffeur.
- C’est pour ça qu’on est venus » 
C’était une réponse impeccable qui respectait la tradition de la dramaturgie. J’ai payé et je suis descendu du taxi. Puis, je suis entré dans l’immeuble.
À la réception, une jeune femme d’environ vingt ans était assise. Alors qu’elle ne bougeait pas d’un pouce, son visage semblait vouloir dire : « Je suis trop occupée et je n’en peux plus ».
« Une glace aux myrtilles, s’il vous plaît », ai-je dit.
Elle a affiché expression dégoûtée comme pour dire que le moment était inopportun. Ensuite, elle m’a tendu un bout de papier d’une belle couleur pastel.
« Écrivez ici vos noms et adresse, et rendez-vous à la porte numéro 3 ».
Je lui ai emprunté un crayon pour écrire mon nom et mon adresse. Puis, j’ai monté l’escalier qui me faisait penser à un cercueil, et j’ai poussé la porte numéro 3. Au milieu de la pièce, il y avait une table de la taille d'une table de de ping-pong sur laquelle était assis un jeune homme. Il tenait des documents qu’il regardait tour à tour.
« Une glace aux myrtilles », ai-je dit en lui tendant le bout de papier. Sans me regarder, il l’a tamponné.
« Porte numéro 6 », a-t-il dit.
Je devais franchir une rivière profonde pour atteindre la porte numéro 6. Des projecteurs illuminaient la rivière d’une lumière blanche. De temps à autre, des coups de feu retentissaient.
Entre la porte numéro 6 et la porte numéro 8, il y avait un hôpital de campagne installé dans une vieille église. De nombreux soldats amputés des jambes ou des bras étaient couchés sur le gazon de la cour. Dans la cantine de l’hôpital, de la glace rhum-raisin remplissait trois bidons, mais il n’y avait pas de glace aux myrtilles.
« Myrtilles, c’est à la porte numéro 14 », m’a dit un cuisinier.
La porte numéro 14 avait été complètement détruite par des bombardements nocturnes. Il n’en restait que le chambranle. Une note était épinglée : « Si vous voulez quelque chose, allez à la porte numéro 17. »
Devant la porte numéro 17, une grande armée de chameaux se révoltait. L’obscurité de la nuit était remplie des cris aigus des bêtes et de l’odeur de leur pisse. En fin de compte, j’ai réussi à trouver un chameau sympathique qui m’a ouvert la porte numéro 17.
La porte numéro 17 était la dernière.
Lorsque je l’ai ouverte, deux hommes d'un certain âge, luxueusement vêtus se colletaient avec un fourmilier géant. Ils saignaient de partout. Ils étaient tous venus ici pour de la glace aux myrtilles.
Maudite glace aux myrtilles.
Mais je ne suis pas un type sentimental. Je les ai tués les uns après les autres avec une mandoline comme dans la « Tragédie de Y ». J’ai ouvert le réfrigérateur et j’ai pris une glace aux myrtilles.
« Je vous mets combien de neige carbonique ? m’a demandé la vendeuse.
- Pour trente minutes », ai-je dit avec sang-froid.
Il était cinq heures du matin quand je suis rentré chez moi. La fille était déjà profondément endormie. 

mercredi 31 juillet 2019

Le Planétarium (7)

 J’ai entrouvert la fenêtre et je me suis assis sur la chaise. Le vent frais qui avait une odeur de mer a soufflé dans la chambre et a effleuré les cheveux de la jeune fille dormante. Pour la première fois, j’ai observé son visage tranquillement et je me suis rendu compte que de sa beauté. Son nez était droit et petit. Son front esquissait une courbe élégante, et avec sa respiration régulière, ses cils s’agitaient doucement de haut en bas, puis de bas en haut. Quelques-uns de ses cheveux fins et souples s’emmêlaient autour de sa bouche. Je les ai débarrassés en faisant attention à ne pas la réveiller, bien que je savais qu’elle ne se réveillerait pas.  
 Madame Alekhine m’avait dit qu’il s’agissait d’un travail de répétiteur. Toutefois, j’ai supposé que c’était un prétexte pour que je parle constamment à sa fille dans le coma. J’avais aussi entendu dire que parler à une personne réduite à l’état végétatif était efficace pour qu’elle reprenne conscience. Étant donné qu’elle m’avait dit que sa fille dormait depuis longtemps, elle avait déjà fait tout ce qu’elle pouvait. Au bout de plusieurs années, elle se sentait probablement lasse et sa seule domestique était vieille, de sorte qu’elle a cherché quelqu’un pour s’occuper de sa fille. Mais comme le contenu du travail n’était pas ordinaire, elle a utilisé un agent d’emploi qui se charge des offres atypiques. Lune était cachée dans une pièce dissimulée probablement pour éviter que des rumeurs se répandent.. 
 « Tu m’entends ? », ai-je demandé à Lune sans espérer de réponse de sa part. « L’endroit où tu es est-il confortable ? ». J’ai pris sa main. Elle était chaude. C’était la seule preuve qui montrait elle était vivante. 
 Je me suis approché de l’étagère dont un rayon était rempli de disque. « Cette chambre était peut-être un débarras avant d’être rénovée », me suis-je dit. Les disques étaient poussiéreux, mais conservés en bon état. J’ai choisi « Pet Sounds » des Beach Boys ; je l’ai mis sur le tourne-disque et fait tomber l’aiguille. Après quelques crépitements, « Would’nt it be nice » s’est mis à couler. Je me suis retourné à la chaise et j’ai contemplé de nouveau la fille. La lumière chaleureuse et douce d’après-midi créait une ombre ambrée sur son visage. La musique était agréable, et je me suis mis à somnoler. 
 Lorsque je me suis réveillé, le disque avait déjà fini. Le ciel était teinté d’un bleu-rose mélancolique. J’ai regardé la montre et j’ai réalisé que je m’étais endormi pendant cinq heures. Je me suis précipité à remettre le disque dans l’étagère. J’ai pris ma veste. Après avoir dit au revoir à Lune, je suis sorti de la chambre secrète et j’ai descendu l’escalier. 
 La maison était tout obscure. La propriétaire et la domestique étaient-elles sorties quelque part ? Des rideaux laissés ouverts s’introduisait une lumière de lampadaire et éclairait la fontaine. J’ai marché à tâtons dans le couloir, et j’ai quitté la maison, silencieuse comme une ruine, en songeant à la fille dormant toujours dans la chambre secrète. 

vendredi 19 juillet 2019

Le Planétarium (6)


 Chez moi, je songeais à ce que j’ai vu aujourd’hui. L’image de la tache rougeâtre répandue sur la poitrine de la jeune fille ne me quittait pas l’esprit. Ce qui s’était passé dans la grande maison était anormale. La fille dénuée de conscience était traitée comme une poupée de taille humaine. La domestique et la propriétaire de la maison ne semblaient pas s’en soucier. Combien de temps vivent-elles ainsi ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire. Dire à la propriétaire que je ne pourrais pas continuer ce travail ? Téléphoner à la Chauve-souris ? D’ailleurs, c’était à cause de cet agent d’emploi que tout cela avait commencé. Mais j’avais l’impression que ça ne servirait pas à grand-chose. Je pouvais l’imaginer me dire : « Écoutez bien, Monsieur. Je ne suis qu’un entremetteur. C’est vous qui avez accepté cette offre d’emploi ». En même temps, j’avais une préoccupation financière. Ce travail de répétiteur me payait très bien. De plus, je pouvais faire ce que je voulais pendant mon temps libre. Même si je cherchais un autre travail, la condition ne serait pas aussi bonne que cet étrange travail. 

 J’ai éteint la lampe et je me suis endormi. J’ai rêvé que je dessinais une carte. La carte d’une ville qui n’existe nulle part. 
 Dès le lendemain, mon travail a commencé pour de bon. L’ustensile se trouvait dans le débarras au deuxième étage. Dans la chambre secrète du premier étage, j’ai balayé, puis nettoyé le sol avec un chiffon. Après avoir prix une courte pause, j’ai rempli un bassin d’eau chaude dans le lavabo et j’ai trempé une serviette propre dans l’eau. Ensuite, je devais déshabiller la fille, mais je ne savais pas comment je pouvais le faire. D’abord, j’ai passé ma main dans son dos pour la dresser. Puis, j’ai pris le bord de sa chemise de nuit que ’ai essayé de la faire passer par sa tête. Mais le pyjama s’est coincé à la mâchoire. J’avais oublié de déboutonner. Dès que son encolure a été relâché, ses deux seins de taille moyenne qui avait l’air souples sont apparus. Ensuite, j’ai décidé de lui enlever le vêtement par les manches. J’ai enfoncé les mains frêles de la fille dans les manches pour faire passer ses bras par l’encolure. Ses épaules nues sont apparues. Maintenant je pouvais enlever sa chemise de nuit par la tête. Alors que j’essayais de la lever, la fille a perdu l’équilibre et a failli tomber du lit. J’ai précipitamment soutenu son corps. Sa frange a touché mes lèvres. Ses cheveux étaient un peu gras, mais j’ai senti l’odeur de son shampoing emmêlé de sa sueur. 
 Comme j’ai pris du temps à la déshabiller, l’eau dans le bassin était devenue un peu tiède. J’ai tordu la serviette et je me suis mis à essuyer le corps de la fille. J’ai essuyé son visage, son cou, sa poitrine, son abdomen jusqu’à la plante du pied. Sa peau était mouillée et avait l’air fraîche. Un fils de salive coulait de ses lèvres entrouvertes. 
 De l’armoire, j’ai sorti une nouvelle chemise de nuit. Après en l’avoir habillée, je l’ai couchée et mis une couette dessus. 
 Je me suis assis sur la chaise et j’ai regardé par la fenêtre. Dans une pièce en face, j’ai vu qu’à travers le rideau fin que Madame Alekhine écrivait quelque chose assise à son bureau. Au-dessus, des nuages coulaient lentement dans le ciel d’automne. Le sifflet d’un bateau parvenait du port. 
 Quelques instants plus tard, on a frappé à la porte. Je l’ai ouverte. Madame Koenig est entrée avec un plateau. « Tout va bien ? », m’a-t-elle demandé. « Oui, j’ai essuyé le corps de la fille et j’ai changé son habit », ai-je dit. 
« Aujourd’hui, c’est le jour de bain, m’a-t-elle dit d’un air légèrement déconcerté.
– Je suis désolé. Je ne le savais pas.
- Ce n’est pas grave. On va la baigner demain ». 
 Sur le plateau était mis du pain, de la tête de veau et du café. La cuisine émettait un parfum appétissant. Sur une autre assiette était mise une sorte de souple blanchâtre et visqueuse, ressemblant à de la vomissure. « C’est pour la princesse », a dit la domestique en montrant du doigt la vomissure. J’ai été soulagé. « Après avoir fini, mettez les assiettes devant la porte », m’a-t-elle dit. Après avoir réfléchi un instant, je lui ai posé une question. « Quel est le métier de Madame Alekhine ? ». « Romancière », a-t-elle dit et elle a quitté la pièce.
 Le repas était incomparablement copieux par rapport à ce que je mangeais habituellement. Après avoir terminé mon déjeuner, je me suis installé au chevet de la fille. Avec une cuillère, petit à petit, je lui ai fait avaler la soupe ressemblant à de la vomissure d’un cholérique. Lorsque l’assiette s’est vidée, j’ai essuyé ses lèvres. J’ai posé la vaisselle sur le plateau et l’a mis en dehors de la chambre.

vendredi 28 juin 2019

Le Planétarium (5)

 Je me trouvais seul avec la fille dans la chambre. Déconcerté, je me suis assis sur la chaise et j’ai essayé de réfléchir sur ce qui m’arrivait, mais ma tête était confuse et aucune idée ne me venait à l’esprit. Petit à petit, j’ai commencé à me rendre compte de mon erreur. J’ai également compris pourquoi la propriétaire parlait de façon hésitante et pourquoi tant de répétiteurs n’avaient pas tenu plus de deux semaines. J’ai levé la tête. La fille dormait toujours paisiblement. La propriétaire m’avait dit que sa fille était tombée dans le coma. Je pensais sans aucune raison qu’elle était guérie, mais qu’elle avait peut-être des séquelles. J’avais tort. Elle ne s’était pas réveillée. Elle n’est jamais sortie de son rêve infini. Elle était toujours dans le coma, ou ce serait plus simple de dire qu’elle était réduite à l’état végétatif. 
 En regardant son visage endormi, je me suis demandé ce que je pouvais faire maintenant. Les cahiers que j’ai apportés de chez moi ne servaient à rien. C’est comme si on apprenait les mathématiques à un arbre. 
 J’ai tué le temps en lisant un livre que j’avais trouvé dans l’étagère. J’avais perdu la sensation du temps et j’ai regardé mon portable. Quatre heures s’étaient déjà passées depuis que je suis venu ici. Pouvais-je rentrer sans le dire à la propriétaire ? J’ai pris mon sac et je me suis approché de la porte. Il semblait qu’il n’y avait personne à l’extérieur de la chambre. Au moment où j’ai mis ma main sur la poignée, la porte s’est ouverte soudain. Madame Alekhine se tenait là, un plateau dans ses mains. 
« Les leçons vont-elles bien ? », m’a-t-elle demandé en posant deux thés sur la table.
« Euh… oui », ai-je menti. Je ne pouvais pas lui dire que j’ai passé quatre heures en lisant un livre. 
« Qu’avez-vous fait exactement ? Comment trouvez-vous ma fille ?
- Je…je…je me suis juste présenté et je lui ai raconté un peu ce que j’ai fait à l’université. Et, je lui ai appris un peu l’anglais. Votre fille est très…adorable et très bien éduquée », ai-je bredouillé.
 Madame Alekhine s’est tue pendant un moment. L’air rêveuse, elle semblait réfléchir à quelque chose. 
« Que vous a-t-elle dit précisément ?
- Elle ?
- Lune ».
 Cette fois, c’était moi qui suis resté silencieux. Pourquoi me posait-elle cette question ? Quelle intention avait-elle ? Évidemment, la fille ne disait même pas un mot. La fille était végétative. Le seul bruit qu’elle faisait, c’était la respiration paisible. J’ai regardé les yeux de mon interlocutrice. Ils étaient fixés sur moi. Les coins de ses lèvres étaient légèrement levés si bien qu’elle semblait sourire, mais c’était un sourire figé, comme un masque qu’on ne peut pas enlever.
« Lune…m’a dit qu’elle était ravie de me rencontrer, ai-je dit.
- Et ensuite ?
- Qu’elle voulait écouter des histoires…diverses histoires…des histoires tristes, joyeuses, émouvantes, effrayante… 
- En avez-vous raconté une ?
- Oui, l’histoire d’une taxidermiste qui a empaillé son mari et son fils.
- Bien », a-t-elle dit, et elle s’est tue de nouveau. Elle semblait toujours réfléchir ou sinon perdue dans ses pensées. Au bout d’un moment, comme si elle s’était souvenue de quelque chose, elle a dit d’un air joyeux : « Prenez le thé. Il va refroidir ». J’en ai pris un, et elle aussi. Mais Madame Alkehine n’a pas bu son thé. Elle s’est levée et s’est approchée du lit. Elle a porté la tasse à la bouche de Lune. Des lèvres de la fille endormie coulait le liquide doré en trempant sa chemise de nuit blanche. 

lundi 3 juin 2019

Le Planétarium (4)

 Vers l’aube, j’ai reçu un appel. Sans que je puisse sortir de ma rêverie, j’ai décroché dans la torpeur. « Allô ? », ai-je dit. J’entendais des parasites. J’entendais la respiration de la personne qui était de l’autre côté du fil, mais elle se taisait. « Allô ? À qui ai-je l’honneur ? », ai-je dit. La respiration de mon interlocuteur ne me permettait pas de savoir si c’était un homme ou une femme. Alors que j’allais lui dire quelque chose, il a raccroché. Le bip sonnait solitairement comme un trapéziste pendu dans l’espace. 
 Je me suis réveillé vers sept heures du matin. À cause de l’appel étrange, mon sommeil était peu profond. J’ai bu un café en regardant l’actualité du matin à la télé. Des affaires semblables les unes aux autres que j’avais déjà entendues quelque part se répétaient tous les jours. Une femme névrosée avait tué son enfant et son mari. Un train était déraillé dans un pays lointain et trois cents passagers étaient morts. Cinquante personnes tuées dans un attentat. Un homme politicien était accusé d’avoir détourné de l’argent. 
 Je me suis mis à me préparer pour sortir. Toutefois, je ne savais pas ce qui était exactement nécessaire pour mon travail. Dans mon sac, j’ai mis quelques stylos, un cahier et quelques livres. Pour mon premier jour, cela semblait suffisant. S’il y avait quelque chose de manquant, je pourrais préparer après être rentré ce soir. 
 Je suis monté dans le métro comme d’habitude. Les voitures étaient plutôt désertes. Les passagers avaient tous l’air fatigués et mélancoliques. Je suis descendu près de la rivière. Ensuite, je devais traverser le bois comme la veille. Je mettais au moins une heure pour me rendre à la grande maison. Cet itinéraire était plutôt long, mais je devais le supporter en tenant compte de la haute somme du salaire. 
 Devant la porte en fer, j’ai sorti de ma poche la clef que j’avais reçue la veille. Au début, je me suis demandé où je devais l’enfoncer car je ne voyais la serrure nulle part. À un moment donné, j’ai réalisé que le bec de la chouette gravée sur le heurtoir en était une. Ma clef s’est glissée dedans, et la porte lourde s’est ouverte. 
 Le couloir était tout à fait silencieux et sombre. J’ai allumé la lumière et je suis entré dans le salon qui était vide. N’y a-il personne dans la maison ? « Bonjour », ai-je crié, mais je n’ai eu aucune réponse. « La propriétaire et la domestique doivent être absentes. C’est pour cela qu’elle m’a donné la clef hier », me suis-je dit. J’essayé de me rappeler comment j’étais arrivé à la chambre secrète. J’ai monté l’escalier au rez-de-chaussée. Au premier étage, on arrivait devant une étagère qui dissimulait un autre univers. Comme Madame Alkehine avait fait, je l’ai tournée.
 « Est-elle réveillée aujourd’hui ? », me suis-je demandé devant la chambre de la demoiselle sans oser y entrer. J’ai frappé quelques fois à la porte et j’ai dit : « Bonjour. Je suis votre nouveau répétiteur ». Aucune réponse. J’ai appuyé mon oreille sur la porte, mais tout était silencieux comme après un massacre. J’ai frappé de nouveau à la porte. Au moment où j’ai mis ma main sur la poignée, la porte s’est ouverte soudain et j’ai failli tomber. 
« On vous attendait », m’a dit la domestique. 
 La domestique s’appelait Madame Koenig. Elle m’a dit qu’elle travaillait pour Madame Alekhine depuis plus de trente ans, et que ses parents servaient également les parents de la propriétaire. Je ne savais pas quel âge avait. Ses cheveux coupés court était tout blancs. Sa peau était entièrement ridée comme la terre asséchée. Elle m’a dit qu’elle vivait toute seule dans le pavillon isolé de la maison. On aurait dit qu’elle faisait partie de la maison. 
 Dans la chambre, il y avait seau rempli d’eau. Un chiffon était mis au bord de la fenêtre. Elle était sans doute en train de faire le ménage. Les rayons du soleil faisaient dessiner les détails de la pièce que je n’avais pas vus la veille. Sur le mur, un échantillon de papillons empaillés était accroché. Quelques cahiers et stylos étaient éparpillés sur le bureau, comme si leur propriétaire les avait utilisés la veille. Du vent a soufflé de la fenêtre ouverte. En bas, la fontaine étincelait sous la lumière. 
 J’ai jeté un coup d’œil au lit. La fille dormait paisiblement comme la veille. Les yeux clos et les mains croisées sur la poitrine, elle était complètement immobile.
« Je suis vieille. Je supporte de plus en plus mal les travaux comme ceux-ci, a dit la vieille dame, le regard dans le vide. À partir d’aujourd’hui, c’est votre travail.
- Quel travail ? Je suis venu en tant que répétiteur… », ai-je dit.
 La dame s’est approchée de l’armoire. Elle a sorti une chemise de nuit et l’a arrochée sur la chaise. Ensuite, elle s’est approchée du lit. Elle a glissé la main derrière le dos de la fille pour la dresser. Ses mains ont commencé à déboutonner l’habit de la fille. 
 J’ai détourné le regard. À ce moment-là, Madame Koenig m’a dit de venir à ses côtés. « Regardez bien. À partir de demain, c’est votre travail », m’a-t-elle dit. Alors que la vieille domestique enlevait les vêtements, la fille semblait toujours dormir profondément. « Pourquoi elle ne se réveille pas ? », lui ai-je demandé. La domestique ne m’a pas répondu. La tête de la fille s’est inclinée brusquement. Elle ressemblait maintenant à une poupée de taille humaine. La vieille dame a également décollé la couette, pour lui enlever la culotte. Je sentais un étrange sentiment de culpabilité. Je ne devais pas regarder le corps nu d’une fille que je ne connaissais pas. Je me sentais comme si j’étais humilié, alors que c’était elle qui était dénudée devant un inconnu. Inconsciemment, j’ai baissé le regard. « Regardez », m’a dit la vieille dame d’un ton ferme. Bien que son regard fût fixé sur le corps nu de la jeune fille, elle semblait savoir tout ce que je pensais dans mon esprit. « Je reviens », a dit la domestique, et elle est partie. 
 Les bras et les jambes écartés, le corps nu, lisse et blanc de Lune comme la neige se couchait aisément sur le lit. Les yeux clos, elle ne sortait toujours pas de son rêve. Ses poils d’or fins, couvrant entièrement sa peau, se dessinaient sous la lumière du soleil. J’ai eu envie de la toucher. Craintivement, en faisant attention à ne pas faire de bruit, j’ai avancé un pas.
 À ce moment-là, la poignée a été tournée. La domestique est revenue avec une serviette de laquelle montait une vapeur, et un bassin rempli d’eau chaude.
 Elle a trempé la serviette dans l’eau et l’a tordue. Et elle s’est mise à frotter le front de la fille. La serviette a effleuré le contour des sourcils, du nez, puis des lèvres de Lune. La domestique a essuyé son cou, sa poitrine. Elle a levé un peu les bras de la fille dormante pour passer la serviette sur ses aisselles. De temps en temps, elle la trompait dans l’eau chaude et la tordait. 
 En mettant beaucoup de temps, elle essuyait entièrement le corps de la fille. Laver le corps d’un être humain complètement endormi semblait un travail beaucoup plus laborieux qu’on ne l’imaginait. Une sueur coulait sur son front et la demoiselle soufflait un peu. La vieille dame a ramassé toutes ses forces et a inversé la jeune fille, pour essuyer ensuite son dos, ses fesses, ses cuisses et ses jambes. 
 Lorsque tout a eu terminé, elle s’est ensuite mise à habiller Lune d’une autre chemise de nuit qu’elle avait accrochée sur la chaise. Finalement, la domestique l’a couchée sur le lit, et a mis une couverture en serviette dessus.
« Madame est quelqu’un qui aime la propreté. Il faut essuyer son corps tous les jours. Tous les deux jours, on la fait prendre le bain, m’a-t-elle dit, cette fois en me regardant droit dans les yeux.
- Je suis venu en tant que répétiteur. 
- Il faut essuyer son corps tous les jours. Tous les deux jours, on la fait prendre le bain », a-t-elle répété d’un air péremptoire. 
 Elle a repris son ustensile. Au moment de me laisser dans la chambre, elle m’a dit : « À partir de demain, vous devez aussi faire le ménage.
- Où est Madame Alekhine ?
- Madame travaille ».
 Mais où…, ai-je envie de lui dire, mais la porte était fermée. 

samedi 11 mai 2019

Le Planétarium (3)

3. La Lune et la pluie
 Le lendemain, j’ai pris le métro pour me rendre à la grande maison. J’ai traversé le même pont que la veille et je suis venu jusqu’à l’entrée du bois. Sous le ciel grisâtre et pluvieux, le bois semblait encore plus ténébreux que la veille. Le sentier était couvert de boue et de feuilles mortes. Des insectes étaient noyés dans des mares. . 
 J’ai marché d’un pas rapide, mais la boue m’en empêchait. J’avais l’impression que plus je marchais, plus la maison s’éloignait. Lorsque je suis sorti du bois, j’étais trempé de pluie de la tête aux pieds. De la boue entrait dans mes chaussures. 
 Passé par le jardin abandonné, j’ai ouvert la porte de la maison. De l’autre côté se tenait la vieille domestique. « Excusez-moi pour le retard. Il y a une averse et… », ai-je dit. Elle m’a donné une serviette et s’est mise à marcher dans le long couloir. Je me suis précipité à la suivre. De mes cheveux tombaient sur le plancher des gouttes d’eau, en créant des taches ressemblant à des pétales de fleur. Au bout du couloir, la domestique a ouvert la porte. De l’autre côté de la porte s’étendait une pièce vaste, un salon propre contrairement à ce que j’imaginais par l’apparence délabrée de la maison. Madame Alekhine était assise sur le canapé. Elle portait aujourd’hui une robe blanche. Elle a posé sur la table le livre qu’elle était en train de lire, et m’a dit : « Bonsoir ». « Je suis désolé…il a commencé à pleuvoir et je n’avais pas de parapluie…. – Vous allez attraper froid...Je reviens », m’a-t-elle dit et elle est partie. Quelques instants plus tard, elle est revenue avec une chemise masculine. « C’était à mon mari. J’espère que ce ne soit pas trop grand pour vous », m’a-t-elle dit. La domestique m’a conduit dans la salle de bain où je me suis changé. La chemise impeccablement blanche et amidonnée dépassait légèrement ma taille. J’ai retroussé les manches et je suis revenu au salon. « Ça vous va bien », m’a dit Madame Alekhine. Je me suis assis sur le canapé. La vieille domestique m’a servi un café. Dans le salon, il y avait une grande fenêtre par laquelle on voyait une fontaine. Derrière, on voyait la salle de bain où j’étais tout à l’heure. J’ai compris que cette maison était carré, et le centre du bâtiment était cette cour où il y avait la fontaine.
 Le salon était plus simple que ce que je ne le pensais. Sur une armoire était mise un tourne-disque qui avait l’air vieux. L’étagère était remplie de disques. Sur le mur était accroché une gravure représentant un coquillage posé sur la plage. Chaque sillon était soigneusement gravé. Sur la surface parasitaient des balanes telles des pores. 
 À un moment donné, Madame Alekhine a ouvert la bouche :
« Vous allez mieux maintenant ?
- Oui. Je vous remercie », ai-je dit en posant mon café. 
 Elle semblait plus douce que la veille. Un silence s’est installé un certain temps. Le bruit de de la pluie remplissait la pièce. 
« Ma fille, Lune…est tombée dans le coma quand elle avait treize ans, m’a-t-elle dit. C’était un accident. »
 J’ai cherché des mots dans ma tête, mais en vain. Mais je comprenais mieux la situation que la veille. Sa fille est tombée dans le coma il y a quelques années. Finalement, elle s’est réveillée. Cependant, il lui a resté des séquelles mentales ou physiques qui l’empêchaient d’aller à l’école. 
« Je suis désolé, ai-je dit. 
- Ne vous en faite pas. Elle va bien. Aimeriez-vous voir votre élève ? Hier, je lui ai parlé de vous……Elle est très contente et elle attend de vous voir avec impatience », m’a-t-elle dit.
 Nous sommes entrés dans une petite pièce qui se trouvait au bout du salon. Au centre la pièce, il y avait une table sur laquelle était mise une vieille machine à écrire, à moitié dissimulée sous l’avalanche de nombreuses feuilles de papier. Il y avait une grande armoire qui couvrait entièrement le mur. La dame l’a ouverte. C’est alors que j’ai découvert que c’était une fausse armoire pour cacher une porte. De l’autre côté de la porte se trouvait un escalier conduisant au premier étage et au sous-sol. Il y avait également un ascenseur exigu qui ne semblait pas être utilisé depuis longtemps.
 Nous avons monté l’escalier. Dans le mur un seul vitrail représentant une femme était incrusté. À cause de gouttes de la pluie, elle semblait pleurer. 
 Au premier étage, nous sommes débouchés sur une pièce sans aucune porte ni fenêtre où il n’y avait rien d’autre qu’une étagère. L’escalier durait encore en haut. J’ai pensé que nous allions monter au deuxième étage, mais la dame s’y est arrêtée. Elle a poussé l’étagère, qui est par la suite tournée. C’était une porte camouflée. J’ai pris une encyclopédie tombée par terre. Toutes les pages étaient blanches. 
 À l’autre côté de la fausse étagère, se trouvait un lavabo et des toilettes. Le miroir était terni, ce qui signifiait qu’un certain temps s’était écoulé depuis qu’une personne a miré son visage dans la glace pour la dernière fois. Madame Alekhine a ouvert la porte à côté des toilettes.
 Une chambre obscure s’étendait. Un faisceau de lumière s’introduisait à travers l’entrebâillement des rideaux fermés. Il y avait un piano droit, une armoire et une table. Au bout de la pièce, un lit était mis. Quelqu’un semblait couché, mais de ma position, je ne pouvais pas voir son visage.
 Madame Alekhine a avancé vers la fenêtre, et tout d’un coup elle a ouvert les rideaux. La lueur de la lune a éclairé la pièce. J’ai regardé par la fenêtre. À l’opposé de l’endroit où je voyais une autre pièce de la maison. En bas, il y avait la fontaine que j’avais vue tout à l’heure. Comme la maison était carré, personne ne voyait l’intérieur de cette pièce à moins que ce ne soit pas un oiseau. 
 La dame caressait tendrement les cheveux d’une fille couchée sur le lit. On voyait la poitrine de sa chemise de nuit. Si je prêtais l’oreille, je pouvais entendre sa respiration imperceptible. Ses cheveux étaient châtains et avaient l’air souples. Les mains croisées sur le cœur, la fille dormait paisiblement. 
« Lune ? Monsieur le nouveau répétiteur est venu te voir », a dit sa mère en caressant sa joue. 
 La fille demeurait silencieuse, mais sa mère l’ignorait. Elle a continué à lui parler toute seule : 
« C’est un jeune homme charmant et intelligent. Il va s’occuper de toi désormais ».
 Immobile, la fille n’a pas émis un mot. 
« Euh, elle semble dormir très profondément. Ce serait mieux que je revienne à tout à l’heure ou un autre jour, ai-je dit humblement. 
- Veuillez-vous lui vous présenter. Elle est ravie de vous rencontrer.
- Mais… ».
 J’ai essayé de lui contredire, puis j’ai avalé mes mots, car je me suis rendu compte qu’elle me transperçait d’un regard résolu comme si elle disait qu’elle ne tolérait aucune objection contre elle.
 Craintivement, je me suis approché du lit. À son chevet, je me suis présenté : « Euh…Bonjour, Lune. Je suis enchanté de te rencontrer. À partir d’aujourd’hui, je travaille comme ton répétiteur…et, voilà, n’hésite pas à me dire s’il y a des choses que tu voudrais particulièrement apprendre, la littérature, les mathématiques, chimie, malheureusement je ne peux pas t’apprendre la musique, mais…euh, voilà ». Et j’ai doucement pris sa main et l’a agitée quelques fois en guise de salutation. 
 J’ai regardé à mes côtés. Madame Alekhine avait l’air contente. Les yeux fixés sur moi, elle m’adressait un plein sourire. Pendant ce temps, la fille n’a jamais ouvert les yeux. Son sommeil semblait si profond qu’elle ne se réveillerait pas même si un éléphant faisait des claquettes à son chevet. 
« Nous allons commencer dès le lendemain, m’a-t-elle dit. Elle est fatiguée aujourd’hui », m’a-t-elle dit. Je me suis demandé comment on pouvait savoir si la jeune fille était fatiguée ou pas, mais je me suis tu. Puis, ma patronne m’a donné une enveloppe. 
 À l’intérieur se trouvaient une clef et les billets de trois milles euros. 
« Vous savez maintenant comment arriver à la chambre de ma fille. Venez à 9 heures du matin et la leçon doit se terminer à 5 heures du soir. De midi à 14 heures vous aurez une pause et un repas », m’a-t-elle dit.
 J’aurais voulu lui demander si sa fille dormait toujours aussi profondément ou si elle se réveillait à certaines heures, mais aucun mot n’est sorti de ma bouche.
 Au rez-de-chaussée, je lui ai proposé de rendre la chemise qu’on m’avait prêtée, mais elle m’a dit que ce n’était pas la peine. La domestique m’a donné des bottes quand je quittais la maison. J’ai ainsi laissé mon vêtement et mes chaussures. Je les ai remerciées et je suis sorti. 
 Lorsque j’en suis sorti, la pluie avait cessé et la nuit était tombée. Le sentier dans le bois était encore plus boueux que tout à l’heure, et il était devenu comme une mare. À travers les feuilles des arbres, la lune projetait une lumière blanche aux alentours. Je me suis retourné pour regarder la maison. De là où j’étais, je ne voyais pas la chambre de Lune. La porte de fer s’est fermée en grinçant. Je songeais à la fille dormante dans la pièce secrète. 

dimanche 5 mai 2019

Le Planétarium (2)

2. L'étrange travail

 Je n’avais jamais vu le code postal indiqué sur le morceau de papier.
 Le lendemain, j’ai pris le métro et je suis descendu à une station près de la rivière. J’ai traversé un pont au bout duquel un bois s’étendait. J’ai mis un pas sur le sentier, couvert par divers types d’herbe. Chaque fois que j’ai marché, des feuilles s’écrasaient sous mes pieds. De temps en temps, des oiseaux poussaient des cris qui me rappelaient le grincement d’une machine gigantesque. Je ne les voyais nulle part. 
 Lorsque je suis sorti du bois, j’ai aperçu une grande maison sur la colline. J’ai monté la douce pente au beau milieu des prairies. Du sommet, on pouvait dominer un cimetière abandonné et des ruines. 
 La maison était entourée par des murs dépassant largement ma taille, couverts entièrement par des lierres. Le jardin devait être abandonné depuis longtemps. Il était envahi par divers types de fleurs et de champignons. La maison elle aussi était couverte par des lierres ressemblant à des vaisseaux sanguins.
 J’ai sonné à la porte en bois aussi haute que les murs, mais la sonnerie semblait cassée. À côté du bouton, il y avait un heurtoir en forme d’un hibou. Je l’ai frappé à la plusieurs reprises et j’ai crié : « Bonjour ! ». Quelques instants plus tard, la porte s’est entrouverte toute seule avec un terrible grincement. 
  À l’autre côté de la porte, un long couloir s’allongeait dans l’obscurité. J’ai attendu quelqu’un venir, mais un long moment s’est écoulé sans que personne n’apparaisse. « Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ? », ai-je dit vers le bout du couloir, mais ma voix s’est fondue dans le noir et seul l’écho me répondait. Tandis que je pensais à rentrer, j’ai entendu le bruit de pas de quelqu’un qui s’approchait. Le plancher en bois a grincé à chaque fois que cette personne a mis le pied. Au bout d’un moment, une silhouette est apparue. C’était une vieille dame au dos courbé. Ses cheveux étaient grisâtres et ses yeux étaient d’un vert si pâle qu’ils semblaient atteints d’une cécité. Elle tenait une lampe à la main. « Je suis un nouveau répétiteur », lui ai-je dit. « Suivez-moi », m’a-t-elle dit. 
 La vieille dame au dos courbé m’a tourné le dos. J’ai marché d’un bon pas pour l’attraper. « Par-là », m’a-t-elle dit d’une voix rauque et a ouvert une porte.
 C’était une petite pièce poussiéreuse. Les rideaux diaphanes à travers lesquels la lumière s’infiltrait étaient fermés. Sur les étagères étaient exposées une multitude de bouteilles et de flacons. Au centre, il y avait deux fauteuils en cuir entre lesquelles était mise une petite table en carrée. 
« Madame arrive dans quelques minutes. Attendez ici », a dit la vieille dame et elle a fermé la porte. 
 Je me suis assis sur le fauteuil. La table était en fait un échiquier sur lequel se dessinaient des carrées minuscules ocre et brun. Cette table avait de petits tiroirs dans lesquels se trouvaient peut-être des pièces.
 Au bout de quelques minutes, j’ai entendu le sol grincer et la poignée s’est tournée. De l’autre côté de la porte se tenait une femme d’un certain âge. Elle devait avoir environ quarante ans voire même plus. Elle s’était fait un chignon et portait une robe noire comme en deuil. Après avoir fermé la porte, elle s’est assise devant moi. Tandis que je réfléchissais à ce que j’allais lui dire, elle m’a dit : « Merci d’être venue. Je suis S. Alekhine, la propriétaire de cette maison. 
- Je suis ravi de vous rencontrer…, ai-je dit. 
- Aimez-vous l’échec ? 
- J’y jouais avec mon père quand j’étais enfant, mais je ne suis pas très fort », ai-je dit.
 Elle a ouvert le tiroir et s’est mise à disposer les pièces blanches. Le roi au centre, la reine à côté. Les deux fons étaient à leurs côtés, ainsi que les cavaliers et les tours. La ligne de bataille était défendue par les pions. J’ai aussi ouvert mon tiroir, et je me suis précipité à disposer les pièces noires. 
« Excusez-moi…, m’a-t-elle dit. Je peux discuter plus à l’aise en jouant aux échecs. J’espère que ça ne vous dérange ? ».
 J’ai secoué la tête. Elle avancé son pion à E4 et s’est mise à parler. 
« C’est à propos de ma fille que j’ai demandé ce travail. » 
 J’ai avancé mon pion à E5.
« A-t-elle un problème ? ai-je demandé. Du genre, elle a de mauvaises notes à l’école ou elle sort avec de mauvais amis.
- Pas du tout. C’était une fille intelligente, souriante et populaire, même si elle avait un côté introverti »
‘’C’était’’ ? Pourquoi parle-t-elle de sa fille au passé ? me suis-je demandé, cependant, sans lui poser cette question, j’ai continué à jouer mes pièces.
 Nous nous sommes tus un long moment et nous nous sommes concentrés à jouer aux échecs. Il n’y avait pas beaucoup de mouvements dans nos camps. J’ai pris le cavalier blanc avec ma reine noire. Maintenant l’un de mes soldats s’enfonçait dans le camp de mon ennemi.
 Mes soldats noirs s’approchaient de plus en plus du roi blanc. J’ai pris son fou. Elle m’a pris un pion et un cavalier.
« Ma fille est malade », a-t-elle dit en reculant sa dame. 
 J’ai déplacé mon tour à g8. 
« Comment elle s’appelle ? ai-je dit.
- Lune », m’a-t-elle dit.
 Lune, ai-je répété dans ma tête. Je commençais petit à petit à comprendre la situation. Sa fille avait sans doute une maladie qui l’empêchait de sortir, de sorte qu’elle ne pouvait pas aller à l’école. Elle restait toute la journée dans sa chambre, en étudiant avec sa mère. Mais c’était difficile de tout lui apprendre toute seule et c’est la raison pour laquelle elle a cherché un répétiteur pour sa fille. 
 J’ai avancé ma dame à c6. Elle a posé un pion à f2 et a dit sèchement « Chèque ». C’est alors que je me suis rendu compte que mon roi, isolé sans reine était entouré par des pièces blanches. Pendant que j’étais épris de prendre ses pièces, elle avait développé son piège sur l’échiquier comme une toile d’araignée, en sacrifiant ses soldats loyaux, en attendant que je m’y perde.  Après un moment de silence, j’ai doucement fait tomber mon roi. 
 Elle s’est levée et s’est approchée de l’étagère. Elle est revenue avec un album et me l’a donné. L’album était rempli de photos d’une fille. L’album commençait par sa naissance et le bébé grandissait. Sur une photo, la fillette d’environ cinq ans, soufflait les bougies sur son gâteau d’anniversaire. Sur une autre photo, elle riait sur un cheval d’un manège. De temps en temps, apparaissaient un homme et une femme, peut-être ses parents. La même femme était assise devant moi. Elle avait pris un peu plus de rides que sur les photos. Ses cheveux s’étaient mis à blanchir et ses yeux étaient légèrement cernés. Mais c’était elle. L’homme était peut-être son mari. Ses cheveux étaient aplatis en arrière. Il portait de petites lunettes rondes et ressemblait à un mathématicien syphilitique. Plus j’ai tourné des pages, plus la fillette grandissait. Ses bras et ses jambes s’allongeaient ; son ventre s’aplatissait et ses cheveux poussaient. Tout à coup, l’album s’est terminé. Même si je tournais des pages, il n’y avait plus rien. Les pages blanches duraient à l’infini. Sur la dernière photo, elle avait environ douze ou treize ans. Elle portait un T-shirt et un short, souriant vers l’appareil photo sur une dune. 
 J’ai fermé l’album et l’ai rendu à la dame.
« Ça fait plus de dix ans qu’elle ne va pas à l’école. Quand les enfants de son âge apprenaient beaucoup de choses et jouent entre eux, elle était contrainte de rester dans sa chambre toute la journée. Elle s’isolait de plus en plus du monde extérieur. Elle s’ennuyait aussi. Ce que je voudrais vous demander, ce n’est pas vraiment être son répétiteur. Mais j’aimerais que vous connectiez ma fille au monde extérieur, pour qu’elle puisse faire ce qu’elle voudrait quand elle sera guérie. 
- Mais plus précisément que devrai-je faire ?
- Comme vous voudrez.
- Devrai-je travailler combien d’heures par jour ?
- Ce n’est pas défini. Vous pouvez travailler en fonction de votre nécessité. En temps libre, vous pouvez faire ce que vous voudrez, peu importe. Je vais vous payer trois milles euros par mois. Mais si vous voulez, je pourrai vous payer davantage ». 
 Elle semblait toujours éviter de me donner des informations détaillées m’intriguait. J’ai supposé qu’il y avait une raison qui l’empêchait de me les dire, très probablement au sujet de sa fille. Elle avait subi un accident de voiture et son visage était défiguré, ou sa maladie était contagieuse, ou elle était handicapée mentale…Et probablement, la Chauve-souris était un agent d’emplois spécialisé dans les offres confidentielles. Sinon le salaire ne serait pas aussi élevé pour un simple travail de répétiteur. 
 J’ai levé la tête. La propriétaire fixait son regard sur moi au visage inexpressif, immobile comme une statue grecque. Un instant, je me suis senti étouffé pour une raison obscure, peut-être à cause de l’étroitesse de la pièce et de l’étrangeté de cette situation. Un long moment plus tard, j’ai dit : « Quand je pourrai commencer à travailler ? ».
 « Revenez ici demain, à quatorze heures trente », m’a-t-elle dit. 
  La vieille dame que je ne savais toujours pas si c’était une domestique ou la mère de la patronne, m’a accompagné jusqu’à la porte. 
« Est-ce que je peux vous poser une question ? ai-je demandé dans le seuil, au moment de quitter la maison.
- Je vous en prie, m’a-t-elle dit d’une voix rauque comme si on trainait un sac lourd rempli de sable.
- Y a-t-il eu combien de répétiteurs avant moi ?
- Vous êtes le cinquante-quatrième. Les autres n’ont pas tenu plus de deux semaines ».

lundi 22 avril 2019

Le Planétarium (1)

1. Le téléphone a sonné 

 Cet après-midi, tandis que je traduisais un document sur la saturnie, mon téléphone portable a sonné. Elle sonnait de manière étrange comme si elle parvenait du fond d’un puits qui se trouve quelque part dans la forêt. J’ai essayé de l’ignorer et continuer de traduire le texte. « Les larves de la saturnie n’apparaissent qu’une fois dans l’année. Elles passent l’hiver en état d’œuf. Après avoir mué quatre fois, elles se mettent à former des cocons émeraude…… ». Le téléphone ne cessait de sonner pendant ce temps. J’ai arrêté mes mains un instant et j’y ai jeté un coup d’œil. Sur l’écran, il était affiché seulement : « Chauve-souris ». Ce nom ne me disait rien. Au moment où je l’ai remis sur le bureau, la sonnerie a cessé. Après un bip, le locuteur s’est mis à laisser un message. Sa façon de parler aussi était étrange. C’était comme si on mettait une cassette audio à l’envers et j’ai dû me concentrer pour comprendre ce qu’il disait.  
« Allô, allô. Vous êtes là ? Hé, hé, hé. Je sais bien que vous êtes là. Vous êtes assis sur le bureau. Vous étiez en train de travailler, n’est-ce pas ? Ou sinon vous lisiez un livre. Peu importe. En tous cas, je sais bien que vous m’écoutez laisser ce message sur votre téléphone. Oups, pardon. J’ai trop parlé. C’est ma mauvaise habitude. En fait, j’ai un travail à vous présenter. Si vous êtes disponible, venez à l’adresse suivante : 16 Rue du……».
 Un bip a sonné de nouveau. La fin du message. 
 J’allais supprimer ce message, mais il y avait quelque chose d’intrigant. Cet homme parlait comme s’il savait tout ce que je faisais. J’ai relevé le store, mais personne ne me guettait dans les rues. J’ai regardé le judas, mais le couloir était désert. J’ai regardé les coins du plafond, mais il n’y avait pas de caméra. Je réfléchissais trop. Si je me rendais à cette adresse, que se passerait-t-il ? De quel travail s’agit-il ? Après que j’ai terminé mes études à l’université, je travaillais en faisant de petits boulots comme cette traduction sur la saturnie. Si ce travail était terminé, je devais chercher un autre travail. Aller chez la Chauve-souris ne semblait pas une mauvaise idée. Elle n’a pas déterminé la date du rendez-vous. J’ai attendu qu’il m’appelle de nouveau, mais en vain. 
 C’était une semaine plus tard que je suis allé à cette adresse. Je l’ai entrée dans le moteur de recherche de Google Map. Cependant, il n’y avait rien sur la photo aérienne. L’endroit où le bâtiment devait se trouver n’était qu’un espace entre deux immeubles. Je me suis convaincu que la photo était ancienne, ou l’homme s’était trompé de l’adresse. 
 J’ai pris le métro et je suis descendu à quatrième arrêt. C’était un quartier où je n’étais jamais allé. Il y avait un parc d’attraction fermé il y a longtemps. Au loin, je pouvais apercevoir une grande roue toute rouillée grincer dans le vent. Passé par une rue marchandise dont la plupart des magasins étaient fermés, près de l’ancienne carrière, le bâtiment que l’adresse indiquait, mais qui n’existait pas sur la carte, se trouvait.
 C’était un vieux bâtiment en bêton. Les murs, couverts par des lierres étaient fissurés par-ci et par-là. Quelques fenêtres brisées étaient réparées avec des rubans adhésifs. À première vue, l’immeuble ressemblait à une ruine. J’ai aperçu une lueur à l’autre côté d’une fenêtre. J’ai poussé la porte de fer principale qui s’est ouverte en faisant un grincement terrible ressemblant aux cris stridents d’une femme dans un film d’horreur merdique. L’intérieur était obscur. J’ai cherché le bouton de lumière à tâtons. Après avoir crépité quelques fois, les lampes fluorescentes ont éclairé les alentours de sa lumière verdâtre. À droite, il y avait des boîtes aux lettres en fer desquelles débordaient une multitude de prospectus et de journaux. J’en ai pris un journal pour voir la date. Il datait d’il y a plus de cinquante ans. Au fond, un ascenseur se trouvait au centre. Avant que je m’appuie sur le bouton, l’ascenseur est descendu tout seul. La porte s’est ouverte, mais il n’y avait personne à l’intérieur. Le vieux miroir collé au mur reflétait mon visage apathique. Je suis monté dedans, et j’ai découvert qu’un bouton était déjà allumé.
 Je suis descendu sur le septième étage. Dans le couloir, des plaques illisibles étaient pendues sur quelques portes. Le panneau vert indiquant la sortie du secours clignotait. Je me suis aperçu d’une lumière orange qui s’infiltrait d’une porte. J’ai eu l’impression que la Chauve-souris était là. 
 Dans cet immeuble délabré, cette porte avait une aura particulière. D’abord, elle était ornée de décoration d’or méticuleuse et somptueuse comme dans un palais. À côté, il était écrit en rouge : « Agent de placement privé : La Chauve-souris ». J’ai sonné à la porte. Mais personne ne me répondait. J’ai appuyé mon oreille contre la porte. J’ai entendu quelqu’un parler en téléphone. Un instant plus tard, la porte s’est ouverte. Un homme d’un certain âge, aussi petit qu’un enfant de douze ans, se tenait debout en souriant, et m’a dit d’entrer. 
 Il n’y avait qu’une pièce à l’intérieur. Le sol était couvert d’un tapis rouge. Il y avait une grande table en face de la fenêtre de laquelle on pouvait voir la grande roue. Au milieu de la pièce, il y avait un divan en cuir. Les murs étaient couverts par les étagères qui atteignaient le plafond. 
 Je me suis installé sur la chaise devant la table. Le nain a sorti un épais dossier de l’une des étagères et a posé sur son bureau. Il a tourné les pages avec ses doigts potelés en marmonnant quelque chose d’incompréhensible. Alors que son corps était obèse, sa tête était disproportionnellement petite. Le sommet de son crâne était chauve, ses yeux était strabiques et le centre de son visage était saillant. Dix personnes sur dix diraient qu’il ressemblait à une chauve-souris.
 Il a arrêté ses mains sur une page et a toussé quelques fois. « Pardon, pardon, a-t-il dit. Je vous attendais. Et alors, vous êtes quand même intéressé par mon message ? 
- Qui êtes-vous ? 
- Je ne vous avais pas encore dit mon nom. Voici, c’est mon nom », a-t-il dit en me donnant sa carte de visite. Le morceau de papier était un peu jauni. Il y avait une tache étrange sur le bout.
« Je suis agent d’emplois, a-t-il continué. En bref, mon travail se constitue de présenter des personnes disponibles à mes clients. Mes clients me demandent diverses missions. Certaines personnes cherchent quelqu’un qui peut tordre la pelouse de leur jardin. D’autres demandent de nettoyer leurs maisons. De temps en temps, il y a des demandes étranges. Écrire une lettre d’amour ou de plainte, chercher un certain insecte rare etc. Et mon travail, c’est de chercher la personne idéale, appropriée, parfaitement adéquate, pour accomplir la demande de mes clients, vous voyez. 
- Mais pourquoi vous avez mon numéro ? Je me suis jamais inscrit dans ce genre d’agence…, ai-je demandé.
- Vous savez, Monsieur. De nos jours, il n’y a pas de secret. En quelque sorte, nous sommes tous surveillés. Votre historique d’achats sur Internet est conservé quelque part. Dans les rues, les caméras de surveillance nous surveillent où que ce soit. De la même manière, moi aussi, j’ai des connections qui me permettent d’identifier une personne idéale pour une tâche. » 
 Il y avait une sonorité étrange dans sa voix. C’est comme si j’écoutais un enregistrement automatique. Jusqu’ici, il a dû répéter la même phrase encore et encore. L’apparence physique plutôt pauvre de l’homme dans cette pièce somptueusement décorée me faisait perdre la sensation de la réalité. 
« Et si je refusais ? lui ai-je dit après avoir réfléchi un instant.
- Vous ne refuserez pas », m’a-t-il dit. Ses prunelles noires brillaient. Qu’est-ce qu’il connaissait ? Il semble que cet homme connaissait tout sur moi, ou sur la ville. La nuit, il devait se transformer en une vraie chauve-souris. Il volait dans le ciel nocturne, pour épier la vie des habitants par les fenêtres de tous les appartements. Un silence a régné dans la pièce. Au bout d’un moment, il a rouvert la bouche :
« Ma cliente souhaite vous voir. 
- Qui est-ce ? 
- Je ne suis qu’un intermédiaire. J’approche le demandeur et le fournisseur et rien de plus. Si vous êtes intéressé, rendez-vous à cette adresse demain », a-t-il dit en me tendant une note, sur laquelle il était écrit une adresse d’une écriture tremblante à l’encre bleue. 
« Est-ce que je peux poser une question ? ai-je demandé, au moment de quitter la pièce. 
- Je vous en prie ! 
- De quel type de travail s’agit-il ? 
- Répétiteur ». 
 Et la porte s’est fermée. 

mardi 18 septembre 2018

La Nuit

 Une semaine s’était écoulée depuis qu’Aurore ne dormait plus la nuit. Au début, ce n’était qu’un symptôme léger et ordinaire, juste de l’insomnie. Son sommeil était peu profond. Elle se réveillait toutes les trois heures. Lorsqu’elle se levait le matin, l’arrière-goût désagréable d'un drôle de rêve inquiétant restait dans sa bouche.
« Savais-tu que je ne dors pas la nuit ? », demanda-t-elle à son mari.
 Les yeux rivés sur le journal, Pierre répondit en sirotant du café.
« Tu n’as peut-être pas l’impression de dormir, mais en réalité tu dors inconsciemment. J’ai lu un article qui parlait de ça. »
 Aurore voulait lui dire que ce n’était pas vrai, qu’elle ne dormait réellement pas depuis plus d’une semaine, mais après sept ans de mariage, elle connaissait suffisamment le caractère de son mari et elle savait qu’il ne la croirait pas.
 La nuit, Aurore restait sur le lit en attendant que son mari s’endorme. Ensuite, elle sortait de la chambre avec une démarche silencieuse et elle lisait un livre ou regardait un film à la télé jusqu’au matin. Elle ne s’aperçut d’un changement que quelques jours plus tard. Elle avait l’habitude d’écrire un journal intime depuis le collège. En relisant son cahier, elle reconnut une écriture qui n’était pas la sienne. Entre les pages qu’elle avait écrites elle-même, d’une écriture tremblante comme des fils décousus, des événements dont elle ne possédait pas le moindre souvenir étaient écrits. Ces textes n’avaient parfois aucun sens.  Par exemple, le 13 septembre, il était écrit : « Un avion blanc sans hublots. La ballerine aux jambes tranchées danse sur le théâtre de la nuit ». Le 20 septembre : « J’ai vu ‘’La face d’un autre’’ au cinéma l’Orion ». Toutefois, elle n’avait jamais vu ce film. De plus, il n’y avait pas de cinéma de ce nom dans sa ville. Inquiète, elle tourna les pages de son cahier. C’est alors qu’elle découvrit que ces textes mystérieux apparaissaient aussi dans les pages précédentes, bien qu’elle ne les eût jamais vus auparavant. Sur une autre page, elle découvrit le mot « Sturtzer ». Était-ce un nom ? Évidemment, cela ne lui disait rien. À côté, des chiffres, sans doute un numéro de téléphone, étaient marqués, mais ils étaient si effacés qu’elle ne réussit pas à les déchiffrer.
 Aurore restait immobile devant le cahier. Puis elle se demanda depuis quand l’inconnu s’y introduisait. Elle le remit dans un tiroir, le ferma à clé comme à l’accoutumée et alla dans sa chambre, sachant qu’elle n’arriverait pas à dormir.

 Il pleuvait à torrent ce soir-là. Couchée à côté de son mari, Aurore contemplait le plafond. Le vague à l’âme, elle entendait la pluie taper contre la fenêtre. De temps à autre, le vent violent secouait la vitre. Son mari s’endormit aussitôt et se mit à ronfler faiblement. Depuis quelques années, Aurore s’était rendu compte qu’il émettait une drôle d’odeur indescriptible. Elle avait déjà senti la même chose chez d’autres hommes d’un certain âge. C’est une odeur spécifique aux hommes vieillissant, pensa-t-elle. Dormir à côté de son mari la mettait de plus en plus mal à l’aise, mais elle ne lui dit jamais rien. Je suis une noyée, se dit-elle. Je suis une noyée qui flotte à la surface de la mer profonde avec des cadavres de planctons et une baleine bleue. Elle voyait un bateau naufragé en-dessous…
 Restée dans son lit, elle ferma les yeux. Le bruit de la pluie la fit penser à son bébé mort il y a quatre ans. Quand elle n’arrivait pas à dormir, elle imaginait sans arrêt à quoi ressemblerait son fils quand il aurait grandi. Le jour où elle se fit avorter, elle se souvient qu’elle avait tout à coup eu un vertige et avait perdu connaissance dans la rue. Lorsqu’elle se réveilla sur un lit d’hôpital, son mari serrait sa main, et elle apprit que le bébé qu’elle imaginait jusque-là avait disparu avant même de prendre forme humaine. Le battement de la pluie lui donna l'impression qu’elle était dans une piscine profonde. Elle flottait avec son bébé qu’elle ne vit jamais.

 Plusieurs semaines s’écoulèrent ainsi depuis le jour où elle avait réalisé qu'elle ne dormait pas la nuit.
 Rentrée de l’usine où elle travaillait, elle enleva son manteau puis alla dans sa chambre et ouvrit le tiroir. Depuis qu’elle l’avait fermé la dernière fois, à sa connaissance, elle ne l’avait jamais rouvert. À première vue, le cahier avait l’air intact. D’ailleurs, personne d’autre n’avait la clé. Elle était la seule personne qui pouvait l’ouvrir. Elle poussa un soupir. Peut-être que je réfléchis trop, se dit-elle et prit le cahier. Au moment où elle ouvrit la dernière page, elle retint son souffle un instant. De nouveau l’inconnu y avait ajouté une ligne à son insu. Elle approcha le cahier de ses yeux. Cette fois, elle déchiffra : « 16 Rue de l’Abreuvoir ». Cette adresse ne lui dit rien. Elle remit le livre dans le tiroir, puis ferma tous les rideaux de sa maison.

 Ce soir-là, quand Pierre rentra du travail, il découvrit que la maison était plongée dans la pénombre. Il cria le nom de sa femme et alla dans leur chambre. Mais il ne la trouva pas. Ensuite, il se rendit compte de faibles sanglots qui venaient de la salle de bain. Il ouvrit la porte et il découvrit qu’Aurore pleurait dans l’obscurité. Sans allumer la lumière, il s’assit à côté d’elle. « Qu’y a-t-il ? » lui demanda-t-il, mais sa femme ne répondit pas. Après quelques hésitations, il la serra contre sa poitrine. Elle sentit l’odeur tiède et désagréable de son mari. Aurore, sans rien dire, se laissa emporter en sanglotant.
 Au bout d’un moment, d’une voix tremblante, elle se mit à parler des incidents qui se produisaient depuis quelques semaines. Elle lui dit que quelqu’un écrivait à son insu dans son cahier.
« J’ai peur, dit-elle. Il y a quelqu’un dans cette maison, j’en suis sûre ».
 Pierre lui répliqua que ce n’était pas possible. Mais comme Aurore le supplia de fouiller la maison, il céda. Il se leva en soupirant, puis il se mit à ouvrir toutes les portes de la maison. Il enleva même une planche du plafond. Il monta à l’intérieur avec une lampe de poche. Il revint quelques minutes plus tard avec le cadavre d’une chauve-souris et dit qu’il n’y avait rien. 

 Ce jour-là, Aurore montait un long escalier en colimaçon. Bien que seules quelques minutes s'étaient écoulées, elle avait l’impression de l’escalader depuis cent ans. Les rayons du soleil de l’après-midi s’infiltraient à travers les vitraux ternis. Elle entendit la cloche d’une église retentir au loin. Quelle heure était-il ? Elle jeta un coup d’œil à son poignet et se rendit compte qu'elle avait oublié sa montre bracelet. Elle regarda au-dessus d’elle. Un vieux lustre émettait une faible lumière jaunie, suspendu au plafond vermillon. Au-dessus de sa tête l’escalier se poursuivait encore en tourbillonnant.
 Au bout d’un moment, elle arriva sur un pallier. Elle toqua à la porte. Quelques instants plus tard, un homme qui avait l’air d’avoir la trentaine l’ouvrit. Aussitôt qu’il vit Aurore, un sourire aux lèvres, il dit : « Madame Sturtzer ! ». Mais ce n’était pas son nom. Sidérée, Aurore restait pétrifiée.
« Peut-être que vous êtes venue voir la progression du tableau ? continua-t-il. Mais Boris n’est pas là aujourd’hui ». Aurore ne comprit pas la situation, mais elle essaya aussi de lui rendre un sourire. « Vous êtes malade ? Vous avez mauvaise mine…Entrez, sinon vous allez attraper froid », dit cet homme.
 Divers tableaux étaient accrochés aux murs. Quelques sculptures modernes étaient éparpillées sur le plancher. C’est alors qu’Aurore comprit finalement que l’adresse indiquée dans son cahier était celle d’une galerie. Et il semblait que ce jeune galeriste la connaissait déjà. Il avait un nez long et fin. De grands yeux d’une couleur claire brillaient derrière ses lunettes rondes. Ses cheveux un peu longs étaient aplatis en arrière. Ses longues jambes lui firent penser à un grand compas. « Vous voulez boire quelque chose ? », lui demanda-t-il. Aurore secoua la tête. « Boris vous a laissé un message », dit-il en marchant. L’esprit confus Aurore le suivit de près. Ils traversèrent quelques pièces. Puis le galeriste sortit un trousseau de clés d’une poche de son pantalon. Il ouvrit une porte avec une clé dorée. À l’intérieur se trouvait un lit et une cuisine simple. Un petit escalier s’élevait jusqu'au plafond dont l’autre côté était imperceptible. « Il vous demande s’il peut exposer le tableau à une exposition », dit l’homme en montant l’escalier. Quel tableau ? se demanda Aurore, mais elle ne dit rien.
 Les combles étaient en désordre. Il y avait des taches de diverses couleurs sur les murs et le plancher. De nombreuses toiles étaient plaquées contre les murs. Il n’y avait pas de lampe. La lumière du soleil qui s’infiltrait à travers le seul œil-de-bœuf permettait d’apercevoir la cloche de l’église. Aurore vit un grand tableau posé contre un mur dans un coin de la pièce. Il était couvert d’une grande étoffe rouge. Peu avant qu’elle demande ce que c’était, l’homme s’avança vers ce tableau. Aurore le suivit. Ses yeux commencèrent à s’habituer petit à petit à la pénombre. Il enleva l’étoffe. Le portrait d’une femme endeuillée fut révélé.

 Sans pouvoir dormir, Aurore contemplait le plafond. L’image de cet étrange portrait ne quittait pas son esprit. La conversation avec le galeriste lui permit de comprendre que le dénommé Boris était un peintre et qu’il peignait une femme qui semblait être son sosie. Pourtant cela n’expliqua pas la raison pour laquelle l’adresse de la galerie était mentionnée dans son journal intime.
 Chaque fois qu’elle ferma les yeux, elle revit encore et encore le portrait dans les combles. Ce phénomène se transforma ensuite en une envie de le regarder à nouveau. Ce désir devenait si intense qu’elle ne pouvait pas l'empêcher. Elle jeta un coup d’œil sur le profil de son mari dormant. Comme d’habitude, il ronflait faiblement. Son visage paisible l’irrita. Il devait avoir déjà oublié leur bébé mort, pensa-t-elle.
 Elle se leva, puis passa un manteau sur sa chemise de nuit. Elle mit ses gants et sortit de la maison. La nuit, la ville était calme comme si tous les habitants étaient morts. De temps en temps, le vent doux fit murmurer les arbres. Des papillons nocturnes dansaient autour des lampadaires clignotants. Elle erra dans la ville comme un fantôme. Personne à part elle ne déambulait dans la rue. Aucune voiture ne passait. Elle eut l’impression de devenir la reine du monde nocturne.
 Combien de temps avait-elle marché ? Lorsqu’elle reprit vraiment connaissance, elle se trouvait devant le bâtiment où elle s’était rendue il y a quelques jours. Elle monta le même escalier en colimaçon. Le clair de lune était la seule lueur qui éclairait son pied. Puis elle arriva devant la galerie. Elle posa doucement sa main sur la poignée et poussa la porte. Elle n’était pas fermée à clé. L’intérieur était obscur et silencieux. Il y avait les mêmes tableaux et les mêmes sculptures que l’autre fois. Elle marcha à pas feutrés et alla dans la pièce qui se trouvait au fond. Puis elle se souvint qu’elle était verrouillée la dernière fois. Après quelques hésitations, elle tourna la poignée et poussa la porte. Elle s’ouvrit sans problème, comme si elle l’attendait.
 Dans les combles une silhouette était assise dans le coin de la pièce. Son bras était tendu. L’autre bras tenait quelque chose, sans doute une palette. Ses doigts esquissaient un mouvement méticuleux. Aurore comprit qu’il peignait. Le peintre ne fit pas attention à l’intruse bien qu’il dût se rendre compte de sa présence. Soit il était trop concentré sur le tableau soit il était indifférent. Pour une raison inconnue Aurore n’avait pas peur. Elle s’approcha du peintre et elle se tint derrière lui.
 Le pinceau bougeait sans cesse. De nouvelles couleurs furent ajoutées les unes après les autres et donnèrent une profondeur à la perspective. Il avait sans doute l’intention d’achever le visage de la femme au dernier moment. Maintenant il travaillait sur l’arrière-plan. Alors qu’il était uniquement noir la dernière fois, maintenant la forêt y était apparue. Il y avait des rails derrière la femme et quelques trains étaient immobiles comme des trilobites dormants. Aurore contempla l’œuvre du peintre un long moment. Pendant tout ce temps, il ne tourna pas la tête, pas même une seule fois.

 Depuis lors, Aurore prit l’habitude d’errer dans la ville nocturne. Elle ne se sentait plus nerveuse quand elle flânait dans les rues désertes. Pendant qu’elle regardait le peintre travailler sur son œuvre, elle avait l’impression qu’elle était dans un monde lointain. Le tableau devenait de plus en plus réel. Aurore remarqua que le portrait de la femme lui ressemblait jour après jour. Maintenant les trains faisaient retentir des sifflets vers le ciel nocturne, la forêt murmurait, le hululement d’un hibou se fit entendre et la femme, qui n’était qu’une accumulation de couleurs brutes, obtenait petit à petit de la chair.

 Aurore partit pour l’atelier du peintre toutes les nuits. Maintenant elle connaissait le chemin si bien qu’elle pouvait même y aller les yeux fermés. Chaque fois qu’elle s’y rendait, la peinture changeait subtilement. Le peintre ne la vit jamais. Parfois, Aurore eut envie de regarder son visage et de lui dire quelque chose. Lui tapoter l’épaule quelque fois aurait suffi pour le faire se retourner. Mais quand elle essayait de le faire, son corps se figeait comme si elle était devenue une statue de marbre.
 Le tableau approcha petit à petit de la fin. Une harmonie silencieuse était née dans cet univers. Le peintre avait sans doute l’intention de l’achever en fin de compte : les yeux de la femme n’étaient encore que deux trous noirs. Ces globes oculaires vides lui firent penser à deux puits sans fond.
 Quelques jours plus tard, lorsqu’Aurore arriva dans les combles, elle ne vit nulle part le peintre. C’était la première fois qu’il n’était pas là. Était-il parti se promener dehors ? Quelques pinceaux avaient été laissés sur la chaise. Le vent frais de la nuit entra par l’œil-de-bœuf et effleura la peau d’Aurore. Si le peintre était rentré à ce moment-là, ils se seraient vus face à face. Ne s’était-il vraiment pas rendu compte de sa présence alors qu’elle se tenait toujours derrière lui ? Ou faisait-il simplement semblant de l’ignorer ? Après quelques réflexions, elle avança d'un pas. Puis elle s’aperçut que le tableau était couvert d’une étoffe rouge. Le tableau est achevé ! se réjouit-elle. Elle culpabilisa un peu, mais son désir de regarder le tableau, particulièrement le visage de la femme, était si immense qu’elle n’y pouvait résister. Elle courra vers le tableau. Après avoir respiré profondément, elle mit sa main sur l’étoffe et l’enleva.

mercredi 8 août 2018

''Le Salinger écrit à la main'' Yoko Ogawa


 Il y a longtemps, à l’époque où je travaillais en tant que secrétaire dans un hôpital universitaire, dans le bâtiment des expériences animales, il y avait une assistante de recherches qui aimait de tout son cœur « L’Attrape-cœurs ». Son obsession n’était rien d’autre que ce que l’on pourrait qualifier d’amour.
 Je l’ai rencontrée pour la première fois dans le bureau d’un professeur qui enseignait la littérature pour le cours de culture générale. Je ne me rappelle plus pourquoi j’y suis allée, mais lorsque je suis arrivée, l’assistante était déjà assise sur le canapé. L’expérience animale et le cours de littérature n'avaient sans doute aucun rapport. Visiblement, il leur arrivait souvent de causer d’un air décontracté.
 Les professeurs qui ne portaient pas de blouse blanche étaient rare à la faculté de médecine. Dans ce sens, il faisait déjà partie des rares professeurs qui attiraient mon attention. Mais il m’a surtout fait une forte impression parce qu’il avait mis un vieux piano allemand dans son bureau. L’air pensif, il marchait en baissant un peu la tête ; il avait glissé ses mèches trop longues derrière les oreilles ; il parlait d’une voix de baryton ensorcelante et limpide.
 Quant à elle, maigre comme un oisillon, elle était de taille si modeste que même la blouse blanche la plus petite était trop grande pour elle. Sa blouse blanche était toujours tachée, sans doute par les liquides organiques des animaux de laboratoire.
 Un jour, je déjeunais avec elle à la cantine. Elle m’a demandé ce que je pensais de « L’Attrape-cœurs ». « Ah, c’est l’histoire un garçon qui se révolte contre les adultes », ai-je répondu. Je n’ai jamais oublié son expression quand elle m’a répliqué avec passion.
« Non, ce n’est que l’étiquette que les adultes ont collée à Holden. C’est le type d’adultes qu’il déteste le plus », a-t-elle dit.
 J’ai été étonnée lorsqu’elle a sorti « L’Attrape-cœurs » de la poche de sa blouse. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander si elle la portait toujours sur elle.
« Eh, oui », a-t-elle répondu comme si de rien n’était. Avec le programme des expériences, des photos de tumeurs et les clefs des cages, ce livre se trouvait toujours dans sa poche.
 Selon elle, Holden n’est pas du tout le symbole du garçon innocent qui se révolte contre la société et qui est blessé, mais c’est une personne qui a atteint déjà la maturité malgré ses seize ans, de sorte qu’il est plus mûr que les adultes. Ce qu’il affronte ne se trouve pas à l’extérieur, mais en lui. Comme preuve, l’auteur Salinger refusait de sortir des murs qu’il avait construits lui-même.
 Le plus important, c’était la mort d’Allie. Puisque Holden a appris la mort de son petit frère, il peut trouver un sens à la vieille couverture Navajo de son professeur d’histoire, et il se sent triste quand il voit une personne avec une valise bon marché, qu’il suspend la robe de la prostituée à un cintre et qu’il pense à la nonne qui n’entrera jamais dans un restaurant chic.
 Nous passions souvent la pause du midi sur le toit de l’hôpital. De temps en temps, elle lisait à haute voix quelques passages d’une voix frêle comme son corps. Son épisode préféré, c’était celui du poème écrit sur le gant de base-ball gaucher d’Allie à l’encre verte.
« Qui pourrait avoir l’idée d’écrire un poème sur un gant de base-ball ? a-t-elle dit. Quand il n’y a personne dans le champ de batteurs et qu’aucune balle ne vient, Allie lit ce poème. Mais il meurt de leucémie. Et ce gant est la seule chose qui reste à Holden ».
 C’était aussi sur le toit pendant la pause de midi qu’elle m’a dit un jour quelque chose d’inattendu.
« Je pense offrir un cadeau au professeur pour son anniversaire. Qu’en penses-tu ? ».
 Je savais qu’elle avait rencontré le professeur quand elle lui avait demandé de traduire en anglais sa lettre d’admiratrice à Salinger, et qu’elle ne cessait de fréquenter son bureau depuis lors. « Ça lui plaira, je pense », ai-je répondu sans réfléchir. Mais lorsqu’elle a parlé de son cadeau, j’ai honnêtement été gênée.
« Je vais transcrire toutes les pages de ‘’L’Attrape-cœurs’’ à la main. Je vais les relier et offrir au professeur ».
 Cela prendrait beaucoup de temps. D’ailleurs, on pouvait acheter le livre en librairie. Je n’étais pas vraiment sûre que ce cadeau plairait au professeur. Mais finalement, j'ai préféré me taire. J'ai essayé de me convaincre que ce genre de coutume existait sans doute en Occident.
 Une fois, elle m’a montré son travail dans sa pièce de la résidence des employés. Il n’y avait rien sur son bureau en face de la fenêtre, sauf les objets nécessaires à la fabrication de son cadeau. Il y avait l’édition de Hakusuisha de « L’Attrape-cœurs » et un presse-papier en verre à gauche. À droite, il y avait une liasse de feuilles de la couleur olive, un stylo et des buvards. De la qualité des papiers qu’elle a commandés spécialement à Maruzen, de la couleur de l’encre, la taille de la plume du stylo au nombre de caractères dans une page, tout était soigneusement calculé. C’était la forme qu’elle considérait idéale pour « L’Attrape-cœurs ». Son écriture était plus forte que ce à quoi faisait penser son corps, mais les pleins et déliés avaient de la douceur. Tous les caractères étaient parfaitement alignés, ce qui m’a fait imaginer à quel point sa concentration était profonde. À ce moment-là, elle en était à la moitié du chapitre vingt, à la scène où Holden fait tomber et brise le disque qu’il a acheté pour sa petite sœur.
 Elle a préparé des pancakes pour moi. Je les ai mangés dans un coin du lit, loin de la fenêtre, pour ne pas salir « L’Attrape-cœurs ».
 Je ne sais pas si elle a pu achever son cadeau. Un jour, elle a tout à coup quitté son travail sans me dire au revoir. Selon les rumeurs qui couraient au secrétariat, elle avait eu des ennuis.
 La dernière fois que je l'ai vue, c'était devant les placards à chausseurs dans l'entrée des employés. Elle ne portait pas de blouse blanche, mais ses vêtements de deuil.
« Je vais à la cérémonie qui a lieu au temple pour les animaux morts », s’est-elle dépêchée de me dire, et elle a couru jusqu’à l’arrêt de bus. Je n’ai pas eu le temps de lui poser des questions sur son « Attrape-cœurs ».
 Depuis lors, chaque fois que j’entends dire qu’un fan qui a tenté de franchir les murs de la maison de Salinger a été arrêté, je me souviens de l’assistante en deuil.

lundi 30 juillet 2018

Le cerveau d'Einstein


 Aujourd’hui, j’ai regardé une émission intéressante sur NHK. Dans cette émission, une équipe japonaise faisait des recherches sur le destin singulier du cerveau d’Einstein.
 En 1955, lorsqu’Einstein est mort, l’anatomiste Thomas Harvey a extrait le cerveau de sa boîte crânienne et l’a pesé. Il était un peu plus léger que la moyenne. Étant dubitatif de ce résultat inattendu, l’anatomiste l’a volé sans le remettre dans le crâne.
 L’hôpital a appris ce vol et Harvey a été licencié. Il a obtenu, non sans difficulté, la permission de la famille du défunt, et il a conservé ce cerveau chez lui. Toutefois, il ne savait pas comment l’examiner. C’est alors qu’il a pris une décision extravagante. Il l’a sectionné en environ 240 morceaux et en a envoyé une grande partie aux savants du monde entier. Harvey est mort en 2007. Ce qui restait de sa « collection » est conservé aujourd’hui à l’Université de Princeton aux États-Unis, mais la majorité des morceaux dispersés aux quatre coins du globe sont toujours introuvables.
 Un médecin anonyme, que nous appellerons X qui conserve aujourd’hui le plus grand nombre des morceaux du cerveau d’Einstein, voudrait avoir le reste afin de faire des recherches sur le secret de l’intelligence du génie. « Avec le développement de la technologie, le mécanisme du cerveau sera complètement dévoilé d’ici cinq à dix ans », dit-il.
 Dans l’émission, on est arrivé à identifier quelques scientifiques qui possèdent aujourd’hui des morceaux du cerveau. L’équipe de l’émission est allée les interviewer et tenter de les convaincre de les confier au docteur X. L’un des scientifiques a avoué qu’il avait, par erreur, écrasé les morceaux en sa possession, pendant qu’il essayait de les analyser. Un professeur retraité a d’abord refusé l’interview, mais finalement il a laissé entrer l'équipe dans sa maison grande comme un palais. D’une vieille armoire en bois, il a sorti de petits objets rectangulaires, orangés et diaphane comme des ambres, dans lesquels étaient conservés quelques particules du cerveau d’Einstein pour l’éternité. « J’ai aussi un côté humain. J’avoue que j’avais le désir de posséder une partie du cerveau de ce génie. J'aurais voulu le faire mien, mais j’ai écouté votre plaidoyer et décidé de vous donner ce que j'en possédais pour l’avenir de la science », dit-il. Et on a appris qu’un autre possesseur du cerveau, une neurologue était déjà morte et personne ne savait où se trouvait sa part.
 Le cerveau d’Einstein est encore loin d’être reconstitué. Comme je relate ce documentaire de mémoire, les chiffres ne sont peut-être pas exacts, mais l’émission a conclu qu’environ 110 particules de ce cerveau ont été préservées. Les possesseurs de 40 morceaux ont été identifiés. 90 morceaux demeurent introuvables.