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dimanche 5 mai 2019

Le Planétarium (2)

2. L'étrange travail

 Je n’avais jamais vu le code postal indiqué sur le morceau de papier.
 Le lendemain, j’ai pris le métro et je suis descendu à une station près de la rivière. J’ai traversé un pont au bout duquel un bois s’étendait. J’ai mis un pas sur le sentier, couvert par divers types d’herbe. Chaque fois que j’ai marché, des feuilles s’écrasaient sous mes pieds. De temps en temps, des oiseaux poussaient des cris qui me rappelaient le grincement d’une machine gigantesque. Je ne les voyais nulle part. 
 Lorsque je suis sorti du bois, j’ai aperçu une grande maison sur la colline. J’ai monté la douce pente au beau milieu des prairies. Du sommet, on pouvait dominer un cimetière abandonné et des ruines. 
 La maison était entourée par des murs dépassant largement ma taille, couverts entièrement par des lierres. Le jardin devait être abandonné depuis longtemps. Il était envahi par divers types de fleurs et de champignons. La maison elle aussi était couverte par des lierres ressemblant à des vaisseaux sanguins.
 J’ai sonné à la porte en bois aussi haute que les murs, mais la sonnerie semblait cassée. À côté du bouton, il y avait un heurtoir en forme d’un hibou. Je l’ai frappé à la plusieurs reprises et j’ai crié : « Bonjour ! ». Quelques instants plus tard, la porte s’est entrouverte toute seule avec un terrible grincement. 
  À l’autre côté de la porte, un long couloir s’allongeait dans l’obscurité. J’ai attendu quelqu’un venir, mais un long moment s’est écoulé sans que personne n’apparaisse. « Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ? », ai-je dit vers le bout du couloir, mais ma voix s’est fondue dans le noir et seul l’écho me répondait. Tandis que je pensais à rentrer, j’ai entendu le bruit de pas de quelqu’un qui s’approchait. Le plancher en bois a grincé à chaque fois que cette personne a mis le pied. Au bout d’un moment, une silhouette est apparue. C’était une vieille dame au dos courbé. Ses cheveux étaient grisâtres et ses yeux étaient d’un vert si pâle qu’ils semblaient atteints d’une cécité. Elle tenait une lampe à la main. « Je suis un nouveau répétiteur », lui ai-je dit. « Suivez-moi », m’a-t-elle dit. 
 La vieille dame au dos courbé m’a tourné le dos. J’ai marché d’un bon pas pour l’attraper. « Par-là », m’a-t-elle dit d’une voix rauque et a ouvert une porte.
 C’était une petite pièce poussiéreuse. Les rideaux diaphanes à travers lesquels la lumière s’infiltrait étaient fermés. Sur les étagères étaient exposées une multitude de bouteilles et de flacons. Au centre, il y avait deux fauteuils en cuir entre lesquelles était mise une petite table en carrée. 
« Madame arrive dans quelques minutes. Attendez ici », a dit la vieille dame et elle a fermé la porte. 
 Je me suis assis sur le fauteuil. La table était en fait un échiquier sur lequel se dessinaient des carrées minuscules ocre et brun. Cette table avait de petits tiroirs dans lesquels se trouvaient peut-être des pièces.
 Au bout de quelques minutes, j’ai entendu le sol grincer et la poignée s’est tournée. De l’autre côté de la porte se tenait une femme d’un certain âge. Elle devait avoir environ quarante ans voire même plus. Elle s’était fait un chignon et portait une robe noire comme en deuil. Après avoir fermé la porte, elle s’est assise devant moi. Tandis que je réfléchissais à ce que j’allais lui dire, elle m’a dit : « Merci d’être venue. Je suis S. Alekhine, la propriétaire de cette maison. 
- Je suis ravi de vous rencontrer…, ai-je dit. 
- Aimez-vous l’échec ? 
- J’y jouais avec mon père quand j’étais enfant, mais je ne suis pas très fort », ai-je dit.
 Elle a ouvert le tiroir et s’est mise à disposer les pièces blanches. Le roi au centre, la reine à côté. Les deux fons étaient à leurs côtés, ainsi que les cavaliers et les tours. La ligne de bataille était défendue par les pions. J’ai aussi ouvert mon tiroir, et je me suis précipité à disposer les pièces noires. 
« Excusez-moi…, m’a-t-elle dit. Je peux discuter plus à l’aise en jouant aux échecs. J’espère que ça ne vous dérange ? ».
 J’ai secoué la tête. Elle avancé son pion à E4 et s’est mise à parler. 
« C’est à propos de ma fille que j’ai demandé ce travail. » 
 J’ai avancé mon pion à E5.
« A-t-elle un problème ? ai-je demandé. Du genre, elle a de mauvaises notes à l’école ou elle sort avec de mauvais amis.
- Pas du tout. C’était une fille intelligente, souriante et populaire, même si elle avait un côté introverti »
‘’C’était’’ ? Pourquoi parle-t-elle de sa fille au passé ? me suis-je demandé, cependant, sans lui poser cette question, j’ai continué à jouer mes pièces.
 Nous nous sommes tus un long moment et nous nous sommes concentrés à jouer aux échecs. Il n’y avait pas beaucoup de mouvements dans nos camps. J’ai pris le cavalier blanc avec ma reine noire. Maintenant l’un de mes soldats s’enfonçait dans le camp de mon ennemi.
 Mes soldats noirs s’approchaient de plus en plus du roi blanc. J’ai pris son fou. Elle m’a pris un pion et un cavalier.
« Ma fille est malade », a-t-elle dit en reculant sa dame. 
 J’ai déplacé mon tour à g8. 
« Comment elle s’appelle ? ai-je dit.
- Lune », m’a-t-elle dit.
 Lune, ai-je répété dans ma tête. Je commençais petit à petit à comprendre la situation. Sa fille avait sans doute une maladie qui l’empêchait de sortir, de sorte qu’elle ne pouvait pas aller à l’école. Elle restait toute la journée dans sa chambre, en étudiant avec sa mère. Mais c’était difficile de tout lui apprendre toute seule et c’est la raison pour laquelle elle a cherché un répétiteur pour sa fille. 
 J’ai avancé ma dame à c6. Elle a posé un pion à f2 et a dit sèchement « Chèque ». C’est alors que je me suis rendu compte que mon roi, isolé sans reine était entouré par des pièces blanches. Pendant que j’étais épris de prendre ses pièces, elle avait développé son piège sur l’échiquier comme une toile d’araignée, en sacrifiant ses soldats loyaux, en attendant que je m’y perde.  Après un moment de silence, j’ai doucement fait tomber mon roi. 
 Elle s’est levée et s’est approchée de l’étagère. Elle est revenue avec un album et me l’a donné. L’album était rempli de photos d’une fille. L’album commençait par sa naissance et le bébé grandissait. Sur une photo, la fillette d’environ cinq ans, soufflait les bougies sur son gâteau d’anniversaire. Sur une autre photo, elle riait sur un cheval d’un manège. De temps en temps, apparaissaient un homme et une femme, peut-être ses parents. La même femme était assise devant moi. Elle avait pris un peu plus de rides que sur les photos. Ses cheveux s’étaient mis à blanchir et ses yeux étaient légèrement cernés. Mais c’était elle. L’homme était peut-être son mari. Ses cheveux étaient aplatis en arrière. Il portait de petites lunettes rondes et ressemblait à un mathématicien syphilitique. Plus j’ai tourné des pages, plus la fillette grandissait. Ses bras et ses jambes s’allongeaient ; son ventre s’aplatissait et ses cheveux poussaient. Tout à coup, l’album s’est terminé. Même si je tournais des pages, il n’y avait plus rien. Les pages blanches duraient à l’infini. Sur la dernière photo, elle avait environ douze ou treize ans. Elle portait un T-shirt et un short, souriant vers l’appareil photo sur une dune. 
 J’ai fermé l’album et l’ai rendu à la dame.
« Ça fait plus de dix ans qu’elle ne va pas à l’école. Quand les enfants de son âge apprenaient beaucoup de choses et jouent entre eux, elle était contrainte de rester dans sa chambre toute la journée. Elle s’isolait de plus en plus du monde extérieur. Elle s’ennuyait aussi. Ce que je voudrais vous demander, ce n’est pas vraiment être son répétiteur. Mais j’aimerais que vous connectiez ma fille au monde extérieur, pour qu’elle puisse faire ce qu’elle voudrait quand elle sera guérie. 
- Mais plus précisément que devrai-je faire ?
- Comme vous voudrez.
- Devrai-je travailler combien d’heures par jour ?
- Ce n’est pas défini. Vous pouvez travailler en fonction de votre nécessité. En temps libre, vous pouvez faire ce que vous voudrez, peu importe. Je vais vous payer trois milles euros par mois. Mais si vous voulez, je pourrai vous payer davantage ». 
 Elle semblait toujours éviter de me donner des informations détaillées m’intriguait. J’ai supposé qu’il y avait une raison qui l’empêchait de me les dire, très probablement au sujet de sa fille. Elle avait subi un accident de voiture et son visage était défiguré, ou sa maladie était contagieuse, ou elle était handicapée mentale…Et probablement, la Chauve-souris était un agent d’emplois spécialisé dans les offres confidentielles. Sinon le salaire ne serait pas aussi élevé pour un simple travail de répétiteur. 
 J’ai levé la tête. La propriétaire fixait son regard sur moi au visage inexpressif, immobile comme une statue grecque. Un instant, je me suis senti étouffé pour une raison obscure, peut-être à cause de l’étroitesse de la pièce et de l’étrangeté de cette situation. Un long moment plus tard, j’ai dit : « Quand je pourrai commencer à travailler ? ».
 « Revenez ici demain, à quatorze heures trente », m’a-t-elle dit. 
  La vieille dame que je ne savais toujours pas si c’était une domestique ou la mère de la patronne, m’a accompagné jusqu’à la porte. 
« Est-ce que je peux vous poser une question ? ai-je demandé dans le seuil, au moment de quitter la maison.
- Je vous en prie, m’a-t-elle dit d’une voix rauque comme si on trainait un sac lourd rempli de sable.
- Y a-t-il eu combien de répétiteurs avant moi ?
- Vous êtes le cinquante-quatrième. Les autres n’ont pas tenu plus de deux semaines ».

dimanche 2 septembre 2018

L'aquarium


 C’était moi qui ai proposé d’aller à l’aquarium. Je ne me rappelle plus le titre, mais il y a une nouvelle de Haruki Murakami qui raconte l’histoire d’un homme qui aime aller au zoo les jours d’orage. Moi, j’aime aller à l’aquarium lorsqu’il pleut.
 Cet après-midi, je suis allé à l’aquarium dans la banlieue de ma ville avec ma copine. Nous avons changé de tram deux fois et nous avons pris une navette qui allait directement à l’aquarium. Lorsque nous y sommes arrivés, il était déjà quatorze heures.
 Nous avons acheté deux billets à l’entrée. Comme c’était un jour ouvrable et qu’il pleuvait, l’aquarium était désert. Dans d’énormes bassins d’eau, nageaient divers animaux aquatiques. Certains avaient des couleurs vives. D’autres se dissimulaient sous le sable. Quelques-uns étaient immenses. D’autres étaient si minuscules qu’on aurait eu besoin d’une loupe pour les voir. Nous sommes restés depuis longtemps devant le bassin d’un énorme poisson bleu appelé ‘’Napoléon’’. Il s’appelle comme ça parce que l’excroissance de son front fait penser à l’empereur. « C’est drôle », a-t-elle pouffé. « Qu’est-ce qui est drôle ? », lui ai-je demandé. « Son visage », m’a-t-elle dit. Le poisson aux prunelles strabiques nageait élégamment sous la lumière artificielle tamisée. Je me suis dit que ce serait un spectacle si on y jetait une femme nue dans le bassin, mais je me suis tu. À ce moment-là, un requin-baleine est apparu du fond dans notre direction et a traversé le bassin.
 Mais lorsqu’y pense, il ne pleuvait pas aujourd’hui. Je n’ai pas de copine et il n’y a pas d’aquarium dans ma ville. Ce que j’ai fait aujourd’hui, c’était regarder « Phenomena » d’Argento, sans mettre les pieds hors de ma chambre. Dans le film, une fille est tombée dans une piscine pleine de vers et de cadavres.

dimanche 12 novembre 2017

Le morse qui lit Thomas Mann

 Je descendais un escalier dans mon lycée. Après cinquante marches, je suis finalement arrivé en bas. Les alentours étaient obscurs. J’étais tout seul. Il n’y avait personne autour de moi. Je n’entendais aucun bruit. Au bout du couloir, j’ai aperçu quelques filles que je connaissais. Assises sur un banc, elles chuchotaient entre elles.
 Alors que je m’en approchais, elles se sont rendu compte de ma présence et elles ont adressé un sourire vers moi.
« J’ai quelque chose à faire dans la chaufferie, mais je me suis perdu. Pouvez-vous m’aider ? leur ai-je dit.
- Avec plaisir. Suis-moi », m’a dit l’une d’entre elles en se levant.

 Nous avons erré ensemble. Le couloir était sinueux et nous n’en voyons pas la fin. Chaque fois que nous tournions à un coin, un couloir en tous points semblable au précédent se présentait à nous.
« Dis donc, j’ai déjà vu ce tableau de la Joconde tout à l’heure, lui ai-je dit.
- Moi aussi. J’ai l’impression que le sourire de la Joconde est plus large que tout à l’heure. Tu ne trouves pas ? »
Je me suis arrêté un instant pour contempler la copie du chef d’œuvre de Léonard. Je n’arrivais pas à déterminer si elle souriait davantage ou pas. Il me semblait en effet que son sourire s’était élargi mais, en même temps, il me semblait aussi que rien n’avait changé.
« C’est un tableau. C’est impossible qu’un tableau change. Ou c’est à cause de cette lumière. Parce qu’il fait très sombre ici, tu vois ? lui ai-je dit.
- Ah, elle a cligné de l’œil. », m’a-t-elle dit.


« C’est une plaisanterie, m’a-t-elle, pourquoi penses-tu qu’un portrait clignerait des yeux ? »
 J’ai observé la Joconde. J’ai senti qu’il y avait quelque chose d’étrange dans ce tableau. Le sourire de la Joconde semblait être figée. La texture de la peau était plus matte et blanche, dénuée de subtilité. Était-ce à cause de cette obscurité ?
 Au bout de quelques instants, j’ai découvert qu’il y avait une étiquette au-dessous du tableau. Il y était écrit le nom d’une femme que je ne connaissais pas. À ce moment-là, j’ai compris que ce tableau était l’œuvre d’une ancienne lycéenne, et qu’il ne s’agissait pas d’une copie industrielle.
 Toutefois, il n’y avait aucune raison d’encadrer et d'accrocher au mur une copie réalisée par une étudiante. En l’observant, je me suis aperçu qu’elle n’était pas très réussie. Plus je la regardais, plus je lui trouvais de défauts. La perspective n’était pas correcte. La montagne au loin paraissait proche, tandis que le fleuve paraissait lointain. On apercevait des dents entre les lèvres, ce qui n’est pas dans l’original. Le pire, c’était que cette Joconde avait six doigts.
 Alors que ce tableau raté me mettait de plus en plus mal à l’aise, je ne pouvais pas me quitter les yeux. À ce moment-là, ma camarade m’a dit :
« Qu’est-ce que tu fais ? Allons-y »
Je lui ai vaguement répondu et nous avons repris notre chemin.

« Mais qu’est-ce que tu as à faire dans la chaufferie ? m’a-t-elle demandé en marchant.
- Un prof m’a demandé d’y aller. Il m’a dit que la chaudière a un problème et que je suis le seul à pouvoir la réparer.
- Quel genre de chaudière s’agit-t-il ?
- Il ne m’a rien dit.
- Tu as déjà réparé une chaudière ?
- J'ai seulement l'expérience d'avoir débouché les toilettes de chez moi. C'était un travail pénible, ai-je répondu fièrement.
- Que se passera-t-il si tu n'arrives pas à la réparer ?
- Le Mal va se répandre sur ce monde. »
 Mais je ne savais plus qui était ce professeur. J’essayais de me souvenir de son visage, et il était flou comme s’il était dans le brouillard.
Au bout de plusieurs minutes, j’ai trébuché sur quelque chose en marchant. J’ai baissé les yeux. Une planche était décalée.


 J’ai soulevé la planche. Elle était plus lourde que je ne le pensais. Aussitôt qu’elle a été enlevée, une vapeur nauséabonde en est sortie. J’ai inconsciemment couvert mon nez avec ma main. Ma camarade faisait la grimace. Le trou qu’on a ainsi découvert était totalement obscur. J’ai craintivement approché mon oreille. Un bruit régulier qui ressemblait à celui d’une locomotive à vapeur nous parvenait du fond. C’était sans doute la chaufferie.
« Je pense que c’est dangereux de descendre ici. Je descendrai tout seul. », ai-je dit à ma camarade et je l’ai remerciée.
« Bonne chance. », m’a-t-elle dit.

 Il semblait qu’une échelle était accrochée au mur. J’y ai d’abord mis un pied, puis une main. Les échelons étaient gras. La faible lueur m’a permis de découvrir qu’elle était entièrement rouillée. J’ai eu peur qu’un barreau ne tombe tout à coup. Je suis descendu petit à petit, en faisant attention à ne pas glisser.
Au fur et à mesure que je descendais, le bruit régulier devenait de plus en plus distinct. Parfois, la vapeur nauséabonde a traversé mon corps et à chaque fois j’ai eu des remontées acides. Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé, mais je suis finalement arrivé tout au fond.
 J’ai écrasé quelque chose de moelleux sous mes pieds. Le bruit de locomotive à vapeur ressemblait maintenant au gémissement d’un géant qui serait à la fois indigné et chagriné.
 Le couloir étroit était le seul chemin que je pouvais suivre. La main sur le mur, j’ai avancé tout seul.
 Au bout de quelques minutes, j’ai rencontré une porte rouge. Une plaque rouillée sur laquelle il était écrit « Chaufferie » y était accrochée. Elle était légèrement penchée et si rouillée que ce mot était à peine lisible. Mais j’ai su que mon intuition était juste. J’ai poussé un soupir de soulagement.
« Bonjour ! Je suis venu réparer la chaudière ! », ai-je crié en frappant fort à la porte.
Un bruit semblable à un grognement a retenti. J’ai crié de nouveau, plus fort que précédemment, mais en vain. Je ne voulais pas rester longtemps dans cet endroit. J’ai tourné la poignée, alors la porte s’est ouverte avec un grincement terrible.


 À l’autre côté de la porte s’étendait une vaste pièce rouge. Une maquette minutieuse de chaque planète du système solaire était pendue au plafond. Le Jupiter, qui tournait lentement a attiré mon attention. Dans un coin de la pièce, j’ai vu les pieds d’un lit. Je m’en suis approché. Chacun de mes pas faisait un bruit sec et retentissant. Je me suis arrêté à côté de ce lit, et j’ai découvert qu’un énorme morse y était couché.
 Ses yeux noirs et ronds étaient grands ouverts. Son museau se convulsait sans cesse. La bouche était béante comme s’il avait épuisé toutes ses forces, un fil de salive visqueuse en coulait. À un moment-donné, ce morse gigantesque a respiré profondément. Le lit de fer misérable a terriblement grincé. Puis il a recraché de l’air. Son haleine était si terrible que si un parfumeur le sentait, son odorat serait détruit pour toujours. À ce moment-là, je me suis rendu compte que c’est de là que venait le bruit ressemblant à la vapeur d’une locomotive. Les deux yeux noirs du morse ont été fixés sur moi. Le liquide jaunâtre est tombé de sa dentition irrégulière. Une tonne de chassie était collée autour de ses yeux.
« Je, je suis venu réparer la chaudière. Pouvez-vous me dire où elle se trouve ? », lui ai-je demandé en rassemblant tout mon courage.
 Le regard sombre toujours fixé sur moi, il a longuement gémi quelque chose. Mais je ne sais même pas si c’était dans une langue humaine ou dans la langue des morses.
 Je lui ai dit de nouveau que j’étais venu réparer une chaudière, que mon professeur m’avait demandé d’y venir. Le morse a répondu par le même gémissement.
J’ai poussé un soupir. Alors que j’avais enfin trouvé la chaufferie, tout ce que j’avais pour m’aider était ce morse malade. C’est même possible qu’il souffrait aussi d’Alzheimer.
À ce moment-là, j’ai aperçu une affiche des Beatles à un mur derrière moi. Une idée m’a traversé l’esprit.
« Par hasard, ne seriez-vous pas le morse de ‘I am the walrus’’ ? ai-je demandé.
- Oui, m’a-t-il répondu lentement d’une voix grave.
- Étiez-vous assis sur un banc anglais ?
- Effectivement. C’est il y a longtemps. Alors que j’étais assis sur un banc anglais et que je regardais le soleil se lever, un jeune homme à lunettes rondes est passé devant moi. Nous avons échangé nos avis sur les mille trous du Lancashire et la victoire de l’armée britannique.
- Je suis très enchanté de vous rencontrer », lui ai-je dit en tendant la main.
 Le célèbre morse s’est efforcé de lever sa patte, et m'a faiblement serré la main.
 Sa patte était grasse et visqueuse, puait. Puis il a toussoté plusieurs fois.

 J’ai aperçu une bouilloire et un paquet de thé sur une table à côté de son lit. Je prépare du thé, lui ai-je dit, mais il ne m’a pas répondu. Tandis que je mettais de l’eau dans la bouilloire, j’ai vu qu’il y avait aussi une radio.
« Allumons la radio. S’il y a de la musique, vous vous sentirez mieux. » ai-je dit.
J’ai tourné le bouton. J’ai cherché une bonne fréquence avec prudence. Au bout de quelques instants, une mélodie s’est écoulée de deux haut-parleurs.
C’était ‘’ Tannhäuser’’ de Wagner. À ce moment-là, le morse a été pris de terribles convulsions. L’écume à bouche, sa grosse tête ne cessait de trembler. Le lit de fer grinçait terriblement.
« Qu’est-ce qu’il y a ? », me suis-je empressé de lui demander.
 Apparemment, il ne pouvait pas me répondre, car ses yeux se révulsaient. Le Jupiter tournait toujours au plafond.
 C’est à cause de Wagner, me suis-je dit. Je n’aurais pas dû faire écouter Wagner à un morse. Sa musique contient probablement des ondes qui détruisent le fonctionnement organique du morse.
J’ai tout de suite tourné le bouton. Cette fois, on diffusait ‘’Pierrot lunaire’’ de Schönberg. Aussitôt, les terribles convulsions du morse ont cessé. J’ai poussé un soupir.
« Vous m’avez fait peur. », ai-je dit et je suis allé à côté de lui.
 Ses yeux étaient clos. J’ai touché son bras. Sa peau était rude. J’ai cru qu’il était mort. J’ai mis ma tête sur sa poitrine. Quelque part au fond, derrière les côtes, son cœur battait comme un poète solitaire qui chante au sommet d’une tour la nuit.
 J’ai décidé d’attendre qu’il se réveille. Je me suis assis sur une chaise à côté du lit. Comme je n’avais rien à faire, j’ai lu ‘’La montagne magique’’ de Thomas Mann. C’était le seul livre qui se trouvait sur l’étagère. Je ne sais pas pourquoi il y avait un livre Thomas Mann dans cette pièce. Est-ce un écrivain populaire dans le monde des morses ? J’ai imaginé des morses savants qui se discutent du rapport entre la tuberculose et la civilisation occidentale.
Il me semble que je me suis assoupi à mon tour. Quand je me suis réveillé sur la chaise, le morse était assis sur le lit. Il me fixait de ses yeux noirs et mouillés.
« Je me souviens. Je me suis levé comme d’habitude, je faisais bouillir de l’eau pour faire du thé. Je me préparais à travailler et j’ai allumé la radio. Alors à ce moment-là, j’ai entendu la musique de Wagner et je me suis senti mal, m’a-t-il dit d’une voix de baryton.
- C’est donc à cause de Wagner que vous ne pouviez plus bouger ? lui ai-je demandé.
- Exactement. On dit que la musique de Wagner trouble le fonctionnement cognitif des morses. Il est donc interdit d’écouter Wagner dans le monde des morses. Mais je suis guéri, parce que vous m’avez fait écouter Schönberg.
- La musique de Schönberg est-elle en revanche bonne pour les morses ? »
 Sans me répondre, le morse a chanté ‘’Papillons noirs’’ de ‘’Pierrot lunaire’’. Il était de bonne humeur.
« Faites attention à Wagner. Au revoir. », ai-je dit et j’ai fait un pas vers la porte.
« Attendez », m’a dit le morse.
Je me suis retourné. Le morse était debout. Il était immense. J’ai dû lever la tête. Sa nageoire énorme tenait la maquette du Jupiter.
« Permettez-moi de vous offrir ceci. Je n’ai rien d’autre chose à vous donner. Mais je suis sûr que ce Jupiter vous sera très utile un jour. »
 Je ne savais pas à quoi servirait ce Jupiter, mais je l’ai accepté avec plaisir. Il s’est incliné profondément. Nous nous sommes dit au revoir.
 J’ai gravi l’échelle que j’avais descendue. Lorsque je suis sorti, l’école était redevenue à la normale. Le couloir n’était plus sinueux. La copie ratée de la Joconde avait disparu. Et je me suis rendu compte que je ne pouvais plus me souvenir du nom et du visage de la fille qui m’avait accompagné jusqu’ici.

 Depuis lors, lorsque je m'endors la nuit, en regardant Jupiter tourner dans ma chambre, je me souviens du morse amateur de Thomas Mann que j’ai rencontré ce jour-là.

mercredi 8 novembre 2017

Dobby

 Ce matin, j’ai rencontré un chat inconnu dans ma résidence. Le soleil se lève tard à Strasbourg comme dans toutes les villes du nord, si bien que les traits de sa tête étaient difficiles à discerner dans la pénombre matinale. Il était assis à l’entrée et observait les pauvres étudiants qui avaient tous l’air d’avoir sommeil. Il n’avait pas l’air sauvage. Ce devait être le chat domestique de quelqu’un, me suis-je dit, toutefois il n’avait pas de collier. Je m’en suis approché, et je me suis accroupi devant lui. Je lui ai caressé la gorge et la tête. Il ne s’est pas enfui tout de suite, mais apparemment il n’avait pas envie d’être caressé. Son pelage était gris. sa queue était grosse comme un rondin. Je l’ai laissé aussitôt parce que le bus allait arriver.

 Juste avant le cours de latin, quand je marchais pour trouver une place dans la salle de cours, une fille avec qui je n’avais à peine parlé m’a appelé par mon prénom. Elle était assise, j’étais debout. Je me suis courbé pour me concentrer sur ce qu’elle allait me dire dans le brouhaha. Alors, elle m’a dit que mon exposé sur ‘’La mort à Venise’’ que j’ai fait ce matin était excellent. Étant donné que je ne suis pas habitué à recevoir des compliments, je suis tout à coup devenu l’elfe de maison, Dobby. J’ai eu envie de lui répondre : « C’est trop, c’est trop de compliment pour un elfe de maison, un bon à rien comme moi. C’est trop, c’est trop, mon maître. », mais je lui ai juste dit « Merci. »

 Par la suite, j’ai reçu mon résultat du partiel. Ce n’était pas catastrophique. C’était plutôt bien. Comme je l’avais prévu, j’avais fait quelques erreurs de grammaire. Les pronoms personnels, les pronoms adjectifs possessifs, les pronoms adjectifs, toutes ces choses qui m’embrouillent. Dobby est un idiot. Dobby ne comprend plus rien. Mais la version était parfaite alors que j’avais traduit quelques phrases de manière purement intuitive. Je me demande si c'est à force de traduire des textes japonais en français que je peux deviner le sens des mots avec plus d'aisance que les autres. On peut dire la même chose pour le vocabulaire. Alors que les quelques autres réponses que j'avais écrites en suivant mon intuition étaient correctes, je m'étais trompé sur ''sordidus, a, um'', que j'avais traduit ''sordide''. La bonne réponse est ''sale, malpropre''. Quand on cherche le mot ''sordide'' dans le dictionnaire français-japonais, il indique ''kitanai'' mais le mot ''sale'' est aussi marqué ''kitanai''. C'est la raison pour laquelle j'ai confondu ces deux termes. 

 Cependant, il est trop tôt pour se détendre, car la professeure nous a dit que nous, étudiants, un troupeau de pauvres moutons affaiblis, aurions un petit contrôle la semaine prochaine. Dobby fait des efforts.

jeudi 11 mai 2017

Le goût de l'amour

Une fille qui s’est assise à côté de moi m’a demandé si je connaissais le goût de l’amour.
Au début j’ai cru qu’elle s'adressait à quelqu’un d’autre, mais elle fixait son regard sur moi.
Nous nous sommes contemplés pendant un certain temps.

‘’-Je parle à toi, m’a-t-elle dit d’un ton irrité.
Je n’ai pas répondu parce que j’étais sidéré.
Je ne la connaissais pas.
Je ne l’avais jamais vue.
Mais elle n’était pas moche, plutôt belle.
Ses yeux ronds étincelaient de curiosité.
Lorsqu’elle a rapproché sa tête de moi, j’ai senti l'odeur de son shampoing.

-Je te demande si tu connais le goût de l’amour.

-Le goût de l’amour ?

-Oui, le goût de l’amour.

-Qu’est-ce que c’est que ça ?

-Ah, tu ne connais pas ! Elle a ri tout bas.
Tu n’es jamais tombé amoureux de quelqu’un ?

-Si, ai-je menti. En réalité, je n’étais jamais tombé amoureux de qui que ce soit.

-Menteur, m’a-t-elle dit.
Le goût de l’amour, ça ressemble à un bonbon au citron.
C’est un peu acide mais en même temps sucré.
Je le roule dans ma bouche et il fond petit à petit.
J’essaie de ne pas le sucer parce que je ne veux pas qu’il disparaisse.
Mais tous mes efforts sont vains.
Au final, ma bouche redevient vide.
Tu comprends ?

Je ne comprenais pas vraiment mais je me taisais.

-Ouvre ta bouche, lui ai-je dit.

-Comme ça ? m’a-t-elle dit et elle a tiré la langue.

Sa bouche était vide.

lundi 24 avril 2017

Un passage sans titre

Je regardais le visage d'une fille dormant à côté de moi.
Dans la pénombre bleuâtre du matin, le soulèvement de son nez et l'ombre projetée transformaient son visage en une dune.
À côté de l’œil gauche close, un voyageur aussi minuscule qu'un sésame chancelait en recherchant l'eau avec son chameau.
Leurs pas étaient lents et la dune semblait durer infiniment.
Lorsqu'ils traversaient le dessous du nez, la fille a respiré brusquement.
Si bien que le chameau a été emporté quelque part, le voyageur a été coincé aux lèvres.
Ses lèvres étaient humides.
Le voyageur s'est réjouit d’avoir enfin trouvé l'eau.
À ce moment-là, les lèvres de la fille se sont entrouvertes et le voyageur est tombé dans le gouffre.
Au moment de sa chute, nos regards se sont croisés.
Son visage était stupéfait, le mien aussi

vendredi 21 avril 2017

Avant-hier

Avant-hier, j'ai mangé pour le déjeuner de la lotte et des asperges sautées en buvant de la bière comme un cascade.
À la main gauche je tenais ''Écoute le chant du vent'' d'Haruki Murakami parce que c'est un livre que j'ai toujours envie de lire au début de l'été.
Lorsque j'ai terminé le déjeuner, un immense sommeil m'a avalé tel un tsunami.
À ce moment-là, je me suis dit que c'était sans doute à cause d'alcool.
Je me suis effondré sur le lit.

Lorsque je me suis réveillé avec une migraine, il faisait déjà nuit.
Une boule de plomb roulait dans ma tête de droite à gauche, de gauche à droite.
Je me suis dit que c'était aussi sans doute à cause de l'alcool pourtant je n'avais jamais eu de gueule de bois.
La migraine me serrait trop la tête pour lire un livre.
J'ai donc regardé ''Rogue One'' doublé en français.
Ça m'a choqué que le ''Death star'' était ''L'étoile de la mort'' et ''R2'' était ''R deux'' et que tous les personnages principaux sont morts à la fin.
Je ne croyais pas qu'un film de Disney puisse avoir une fin malheureuse.
Un jour, le gros rat de Disney serait-il aussi anesthésié et disséqué dans un laboratoire ?
J'ai mesuré me température corporelle et le résultat était de 37,2 degrés.
J'avais une légère fièvre parce que ma température habituelle est d'environ trente-cinq.
Après avoir écrit un testament, je me suis enfoui sous une couverture.

J'ai fait un drôle de rêve.
J'étais dans un paquebot qui avait sombré il y a longtemps.
Des hublots étaient brisés.
Les bactéries mortes voltigeaient telle la neige.
''Il n'y a personne ?'' ai-je crié, mais personne ne m'a répondu.
Je suis entré dans une cabine qui était entrouverte.
Quelques vieux vêtements d'une fille flottaient comme des herbes marines.
Un cahier était posé sur la table.
C'était le journal d'une fille qui vivait jadis dans ce navire.
À la dernière page il était écrit ; ''La baudroie mâle parasite la baudroie femelle, le corps de la baudroie mâle s'absorbe petit à petit dans le ventre de la baudroie femelle et au final, il ne reste que ses testicules.''
J'ai imaginé dans ma tête un homme en train d'être absorbé dans le ventre d'une femme.
Sa tête était douloureuse.
C'était un monde à la Cronenberg dont ''La mouche'' m'avait traumatisé lorsque j'avais quatorze ans.
Cette phrase m'a rendu quelque peu inquiet.
Je suis sorti de cette cabine et j'ai avancé vers le fond.
Soudainement je me suis rendu compte d'une lumière qui s'introduisait par une porte.
J'ai pu voir par le judas des femmes et des hommes qui entouraient une ripaille.
Un serveur d'un âge mûr s'est aperçu de moi et il m'a gentiment ouvert la porte.
J'étais content parce que j'avais faim, en plus la cuisine semblait vraiment délicieuse.
En décortiquant des crabes, j'ai échangé des avis sur les films de Fédérico Féllini avec une femme qui était assise à côté de moi.
Elle m'a dit que son meilleur film était ''Satyricon''.
Je lui ai dit que je préférais ''Amarcord''.
Elle m'a dit que ''La Strada'' qu'elle avait vu en Sicile était le plus émouvant de tous les autres films.
Je lui ai dit que ''La cité des femmes'' n'était pas mal, mais que je ne voulais pas me faire couper les couilles par des femmes.
Elle a posé sa fourchette et son couteau, et m'a demandé, ''Mais absorber ?''.

Le lendemain, la boule de plomb roulait encore dans ma tête de  droite à gauche et de gauche à droite.
Mais mon corps était plus léger.
J'ai mesuré ma température et cette fois elle était de 35,5.
Cependant, la fièvre avait dévoré mes cellules cérébrales, qui étaient semblables à la chair d'une crabe.
Dorénavant ma mémoire ne s'étend que sur quatre-vingt minutes et je ne pourrai pas distinguer un arbre d'un homme.

lundi 17 avril 2017

Le doigt

Dans la cour de l'université, j'ai trouvé un doigt.
J'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un ver blanc.
Il avait l'air souple et immobile.
Je m'en suis approché et je me suis accroupi pour le contempler de près.
Ce ver blanc était légèrement courbé.
Il n'avait ni œil ni bouche.
Je l'ai pris dans ma main et c'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que ce n'en était pas un.
Ce n'était pas un ver.
C'était un doigt.
Le doigt était froid et rigide comme s'il était en céramique.
Sans doute coupé par un couteau tranchant tel qu'un bistouri, il était coupé à la troisième articulation au niveau de la  paume.
L'ongle était lisse et dur.
À la coupe on voyait encore de la chair et les traces de nerfs qui étaient pétrifiées.
Par sa longueur et sa forme frêle, j'en ai déduit qu'il s'agissait de l'index qui un jour avait appartenu à une femme.
Le lustre de la peau prouvait que son ancien propriétaire était encore jeune.
Cependant imaginer une femme à partir d'un simple index était assez difficile.
Je l'ai soigneusement couvert d'un mouchoir et je l'ai mis dans la poche.

C'était le début de l'automne.
Les arbres avaient commencé à perdre leurs feuilles.
Les couples en pull-over se promenaient main dans la main en respirant l'air frais à pleins poumons.
Je n'avais même pas une fille avec qui j'aurais pu réchauffer mes mains gelées.
Tout ce que j'avais, c'était cet index dans ma poche.

La nuit est tombée.
J'ai posé l'index sur un mouchoir à côté de la fenêtre.
Je l'ai contemplé pendant un certain temps comme un scientifique étudie minutieusement l'aspect d'un virus.
J'ai caressé cet index avec le mien.
Il n'a manifesté aucune réaction.
Ensuite je l'ai piqué avec un crayon pointu.
C'était pareil.
L'index restait paralysé.
Son sommeil était aussi profond qu'une grotte insondable.
Pour l'empêcher de s'enfuir, j'ai bouché le goulot avec un bouchon de liège.
Je l'ai provisoirement nommé ''Mitsouko''.
J'ai écrit dans mon cahier, '' 21 Octobre, index trouvé dans le buisson de la cour de l'université, nommé Mitsouko''

Le lendemain matin, lorsque je me suis réveillé, Mitsouko s'était affaiblie.
La surface de sa peau était asséchée, elle était allongée comme si elle était au bout de ses forces.
J'avais oublié d'aérer la fiole.
Je l'ai tout de suite débouchée et j'ai percé le liège de trous pour qu'elle puisse respirer.
J'y ai également ajouté un peu d'eau.
On dirait qu'elle a repris des forces maintenant.
Son lustre est revenu, elle a imperceptiblement levé la tête comme en signe de remerciement.
''Je vous en prie'', lui ai-je dis.

J'ai fait une affiche et j'en ai collé les copies partout dans l'université.
Le texte de l'affiche était comme suit ;
RECHERCHE PROPRIÉTAIRE D'UN DOIGT
taille ; 7 centimètres
poids ; 1,5 grammes
couleur ; blanc
lieu de la découverte ; le buisson
En bas, j'ai mis mon numéro de portable.
J'ai même illustré l'affiche d'un portrait du doigt.
Je suis plutôt doué pour le dessin.

mardi 28 mars 2017

La poupée de Robespierre(fin)

Je tenais la poupée au visage déformé pour l'examiner.
Son visage manifestait une certaine souffrance.
J'ai cru qu'elle était ratée mais en fait, la déformation de ses traits était due à sa douleur physique.
Une maladie dévorait son corps tels d'innombrables fourmis ingurgitent le cadavre d'une souris.
Une mort silencieuse  s'approchait déjà de lui.
La  Mort a donc pris la route dans un quartier lointain.
Elle est entré dans une ruelle et a traversé un vieux pont en pierre.
Elle a pris ensuite un train avec d'autres passagers. 
Là, elle a sorti ''Le château'' et s'est mise à lire la suite.
Le paysage défilait comme un vieux manège tournant à l'infini.
Et un jour, la Mort frapperait lentement mais d'une manière inflexible à la porte de l'entrée.

C'est ainsi que la Mort se présentait aux gens.

La poupée de la fille à la robe écarlate était posée dans ma main droite.
J'ai posé sa tête sur celle de l'homme agonisant.
Leurs lèvres se superposaient les unes sur les autres tel un théorème mal démontré.
Elles me rappelaient la collision de deux côtes découpées.
L'expression douloureuse ne quittait jamais le visage de l'homme tandis que la poupée gardait toujours un sourire angélique.
Je voulais la déshabiller, mais son habit  était trop compliqué pour moi.
A travers le vêtement, j'ai frôlé de mon index son corps.
Je craignis que ces poupées n'avaient pas de tronc, que seules les parties visibles telles que la tête, les mains, les jambes étaient soigneusement créées et qu'une masse en paille ou ouate ne remplissait leur taille, mais depuis l'étoffe du vêtement j'ai pu ressentir, que celle-ci possédait bien une poitrine et un ventre véritables.
Ma main a glissé et elle est tombée misérablement par terre.
L'agonisant fixait l'espace du regard comme s'il maudissait quelqu'un.
La poupée était couchée à plat ventre.
Comme si elle essayait de me cacher le secret de l'adolescence.
Ses longs cheveux se répandaient en étoile.
En la renversant, j'ai été aussitôt soulagé car elle me souriait comme à l’ordinaire.


La forme de la machine était si simple et raffinée qu'il n'y avait plus rien à ajouter.
Une lame triangulaire était suspendue par un fils entre deux supports de bois.
En direction de cette lame se trouvait une planche trouée pour qu'un condamné y soumette sa tête.
Ensuite un exécuteur lâche le bouton et en un clin d’œil, la tête du condamné est détachée de son corps.
Plus je la contemplais, plus je perdais la réalité.
Elle ressemblait à un instrument gigantesque tel un orgue.
Si la lame avait des trous qui étaient mis à la suite d'un calcul subtil, quel type de son créerait-elle lorsqu'elle tomberait ?
Le résultat devra ressembler aux cris harmonisés de femmes.
Elle m'a également rappelé une machine de calcul antique.
Par le mouvement répétitif de la descente et de la montée de la lame, les anciens pronostiquaient une saison néfaste.
Or, elle devait être le résultat de l'illusion d'un somnambule si bien que cet objet n'avait plus aucun sens.
La machine se dressait là tel le monolithe de ''2001, l'Odyssée de l'espace''.
Mais cette machine a-t-elle servi à l'évolution humaine ?

Je me demandais entre le roi et la reine.
Le roi avait une bonne mine, il souriait joyeusement comme un collectionneur de papillons lorsqu'il regardait son oeuvre.
Une serrure au bout d'un collier s'enfonçait dans son cou charnu.
La reine était vêtue d'un costume gonflé tel une montgolfière.
Une robe se superposait sur une autre et une autre doublait l'autre ainsi que l'entassement de tissus cellulaire de la peau humaine.
Sa tête était petite et ovale comme Humpty Dumpty.
Ses yeux étaient mi-clos en forme de croissant inversé.
Son nez et sa bouche se posaient discrètement comme si on les avait oubliés.
Sa mâchoire pointue esquissait la courbe d'une comète.

Je l'ai fixée sur l'échafaud.
Ses yeux étaient maintenant plus ouverts que lorsqu'elle était debout.
Elle regardait indifféremment vers le haut comme un enfant qui regarde les étoiles.
C'était le visage d'une femme qui avait tout abandonné.
Même la dernière goutte de l'espoir ne lui restait plus.
J'ai poussé son socle avant, j'ai ensuite baissé la planche trouée afin d'y figer sa tête.
J'ai dû soigneusement débarrasser les touffes de ses cheveux pour qu'ils ne se prennent dedans.
La lumière de l'après-midi lui donnait une ombre qui mettait ses traits en relief telle l'ondulation d'une chaîne de montagnes.
J'ai lâché le levier, la lame est tombée.
Elle s'est arrêtée à la racine du cou de la reine comme si quelqu'un avait suspendu une vidéo à ce moment précis.
La reine contemplait toujours les mouvements des astres inexistants.

Cette nuit, j'ai fait un rêve.
J'étais attaché sur l'échafaud.
Mes poignets étaient fermement liés par une corde âpre et ça me faisait mal.
J’essayais de remuer mais je ne pouvais même pas bouger d'une semelle.
Une ombre sans visage était debout à côté de moi.
Ses traits étaient flous comme ils s’étaient recouverts d’un nuage épais.
Au-dessus, je pouvais voir la lame triangulaire qui était tel un corps pendu à une branche d'un arbre.
La figure ombrageuse caressait ma joue du dos de sa main, puis elle descendait le long de ma poitrine.
La sensation que donnait cette main était aussi vague que son visage.
Je sentais un air tiède souffler.
La main me quittait et je voyais la lame tomber.

Ça a été un bruit imperceptible qui m'a réveillé.
Il ressemblait à un bruit de pas mais il était trop faible pour être celui que fait un adulte.
Quelqu'un faisait des allers-retours en faisant attention à ne pas me réveiller.
J'ai entrouvert mes yeux.
Mes rétines se sont habituée petit à petit  à l'obscurité de la pièce.
J'avais oublié de fermer les rideaux si bien que la lumière extérieure des réverbères s'introduisait par la fenêtre.
Je vis vaguement des figures danser sous le clair de lune.
C'était mes poupées.
J'ai mis des lunettes et à travers les verres je me suis rendu compte qu'elles ne dansaient pas.
Elles faisaient une ronde main dans la main autour de la guillotine
La reine riait, Robespierre trottait, la serrure au bout du collier du roi marquait une cadence, la robe écarlate de la poupée tremblait telle une feuille dans le tourbillon.
Leurs bouches qui n'étaient qu'une simple cavité ovale s'ouvraient et se fermaient.
Il semblait qu'elles chantaient en chœur mais dans un silence absolu.
L'agonisant n'était pas là.
Je cherchais sa silhouette et je vis qu’il était figé sur l'échafaud.
Le regard fixé dans le vide, il avait une expression de souffrance identique à celle de tout à l'heure à part le fait que sa bouche était maintenant pleine ouverte.
Aucun son ne sortait de sa bouche parce que la poupée n'a pas de cordes vocaliques.
Le roi s'est avancé d'un pas, après avoir pris une ultime respiration, il s'est incliné devant le public comme un chef d'orchestre avant l'exécution puis il a lâché le déclic.
En un clin d’œil, la tête de l'agonisant est tombée.
Ses yeux écarquillés, sa bouche ouverte à tel point que la mâchoire était sur le point de décrocher, se découpaient telle une peinture baroque sous la lumière de la nuit.
Tout à coup, les autres poupées  s’arrêtèrent et elles ont longuement applaudi telle une audience qui venait d'assister à un concert inoubliable.
Les applaudissements ont retenti comme la sirène d'un bateau perdu au milieu de la mer.

Le lendemain lorsque je me suis réveillé, toutes les poupées avaient perdu leurs têtes.
Alors que la nuit précédente encore, seul l'agonisant l'avait perdue.
Leurs corps s'étaient dispersés comme à la suite d'un génocide
Il n'y avait aucune trace de sang.
La découpe des cous était aussi plate que celle d'un fromage.
J'ai fouillé partout pour les retrouver.
J'ai tiré tous les tiroirs, je me suis faufilé sous le lit, j'ai cherché dans les toutes les poches de mes vêtements ainsi que le placard poussiéreux.

De temps à autre, je fais encore un rêve.
C'est un rêve dans lequel les têtes de ces cinq poupées sont juxtaposées.
Et la sixième est la mienne.

dimanche 12 mars 2017

La poupée de Robespierre (3)

Une pensée métaphysique sur la guillotine 

Je lui ai dit que j'aimerais acheter la poupée de l'homme à lunettes et celle de la fille sobre.

''-Je vous ai dit que c'est la série Révolution, m'a-t-elle dit.
-C'est-à-dire ?
-C'est un assortiment.Ils ne sont pas séparables comme un service à thé, comme les Gémeaux, comme deux amants qui s'aiment ! Vous ne pouvez pas choisir celle-ci ou celle-là. Ne vous en souciez pas, de toute façon, le prix ne changera pas...''

C'est ainsi que j'ai acheté ces poupées pour seulement soixante-dix euros.
La vieille m'a gentiment offert la maquette de guillotine.
J'ai fait un bon achat.

Ma préférée était la fille sobre.
Contrairement aux autres poupées qui étaient habillées en couleur douce, celle-ci était habillée d'une robe écarlate.
Ses grands yeux bleus purs comme un ciel d'été m'ont beaucoup plu,
Un jour, dans un livre je suis tombé sur le portait d'une jeune femme qui lui ressemblait.
Cette femme avait le même éclat dans ses yeux que ma poupée.
Elle souriait timidement, une masse de cheveux châtains était tombée sur son épaule comme un écureuil dormant.
Sur l'annotation il était écrit que ce portrait en pastel avait été dessiné en prison, le jour même de l'exécution de cette femme.
Malgré le fait qu'elle allait être guillotinée dans quelques heures, elle gardait sa sérénité.
Elle portait une chemise blanche, qui était dorée sous l'effet de la lumière.
D'après ce qui était écrit dans ce livre, juste avant son exécution, elle avait souhaité mourir en portant sa robe écarlate et c'est pourquoi elle avait changé d'habit.
Le bourreau qui l'avait accompagnée jusqu’à la place de la Révolution avait laissé une note détaillée.
Il décrivit la scène comme le suivant ;

''Nous montâmes dans la charrette. Il y avait deux chaises, je l’engageai à s’asseoir, elle refusa. Je lui dis qu’elle avait raison et que, de la sorte, les cahots la fatigueraient moins, elle sourit encore, mais sans me répondre. Elle resta debout, appuyée sur les ridelles. Firmin, qui était assis derrière la voiture, voulut prendre le tabouret, mais je l’en empêchai, et je le mis devant la citoyenne, afin qu’elle pût y accoter un de ses genoux. Il plut et il tonna au moment où nous arrivions sur le quai ; mais le peuple, qui était en grand nombre sur notre passage, ne se dispersa pas comme d’habitude. On avait beaucoup crié au moment où nous étions sortis de l’Arcade, mais plus nous avancions, moins ces cris étaient nombreux. Il n’y avait guère que ceux qui marchaient autour de nous qui injuriaient la condamnée et lui reprochaient la mort de Marat. À une fenêtre de la rue Saint-Honoré, je reconnus les citoyens Robespierre, Camille Desmoulins et Danton. Le citoyen Robespierre paraissait très animé et parlait beaucoup à ses collègues, mais ceux-ci, et particulièrement le citoyen Danton, avaient l’air de ne pas l’écouter, tant ils regardaient fixement la condamnée. Moi-même, à chaque instant, je me détournais pour la regarder, et plus je la regardais, plus j’avais envie de la voir. Ce n’était pourtant pas à cause de sa beauté, si grande qu’elle fût ; mais il me semblait impossible qu’elle restât jusqu’à la fin aussi douce, aussi courageuse que je la voyais, je voulais m’assurer qu’elle aurait sa faiblesse comme les autres, mais je ne sais pas pourquoi, chaque fois que je tournais mes yeux sur elle, je tremblais qu’elle n’eut défailli. Cependant, ce que je regardais comme impossible est arrivé. Pendant les deux heures qu’elle a été près de moi, ses paupières n’ont pas tremblé, je n’ai pas surpris un mouvement de colère ou d’indignation sur son visage. Elle ne parlait pas, elle regardait, non pas ceux qui entouraient la charrette et qui lui débitaient leurs saletés, mais les citoyens rangés le long des maisons. Il y avait tant de monde dans la rue que nous avancions bien lentement. Comme elle avait soupiré, je crus pouvoir lui dire : « Vous trouvez que c’est bien long, n’est-ce pas ? » Elle me répondit : « Bah ! nous sommes toujours sûrs d’arriver », et sa voix était aussi calme, aussi flûtée que dans la prison.Au moment où nous débouchâmes sur la place de la Révolution, je me levai et me plaçai devant elle pour l’empêcher de voir la guillotine. Mais elle se pencha en avant pour regarder et elle me dit : « J’ai bien le droit d’être curieuse, je n’en avais jamais vu ! » Je crois, néanmoins, que sa curiosité la fit pâlir, mais cela ne dura qu’un instant et presque aussitôt son teint reprit ses couleurs qui étaient fort vives. Au moment où nous descendions de la charrette je m’aperçus que des inconnus étaient mêlés à mes hommes. Pendant que je m’adressais aux gendarmes pour qu’ils m’aidassent à dégager la place, la condamnée avait rapidement monté l’escalier. Comme elle arrivait sur la plateforme, Firmin lui ayant brusquement enlevé son fichu, elle se précipita d’elle-même sur la bascule où elle fut bouclée. Bien que je ne fusse pas à mon poste, je pensai qu’il serait barbare de prolonger, pendant une seconde de plus, l’agonie de cette femme courageuse, et je fis signe à Firmin qui se trouvait auprès du poteau de droite, de lâcher le déclic.''

J'aime bien cette parole, « J’ai bien le droit d’être curieuse, je n’en avais jamais vu ! », puisqu'on y reconnaît tout de même une sorte de bravade d'une fille de son âge.
A-t-elle au moins regretté à ce moment-là son acte brave ?
Peut-être un peu ou un instant, mais je suis sûr qu'elle dirait ''non''.

Il y a une anecdote célèbre sur l'exécution de cette fille.
Un adjoint de ce bourreau, probablement surexcité par l'exaltation de la foule, a frappé sa tête maintenant détachée de son corps.
L'enthousiasme du grand public a vite changé en une frayeur car ils ont vu la tête rougir et transpercer l'adjoint d'un regard haineux.
Malheureusement l'époque était encore loin de l'invention du smartphone.
Personne n'a pu filmer la scène.
D'après certains spécialistes, à cause du rayon du soleil du crépuscule et à la suite du changement brusque de la pression artérielle, sa tête semblait rougir et indignée.
Mais cette opinion ne dépasse pas la limite d'hypothèse car nul ne sait ce qui se passe après être guillotiné.
Cependant, d'après un de ses parents, c'était une fille décidé ;
''Elle ne faisait que ce qu’elle voulait. On ne pouvait pas la contrarier, ceci était inutile, elle n’avait jamais de doutes, jamais d’incertitudes. Son parti une fois pris, elle n’admettait plus de contradiction.''
Ce témoignage n'est guère douteux.
Sinon comment une jeune femme de son âge aurait pu assassiner ''l'ami du peuple'' d'un seul coup de couteau ?
Si elle avait un caractère opiniâtre, le fait que le grand public ait cru que sa tête rougit d'indignation serait devenu probable.

J'imagine encore et encore le moment où le tranchant de la guillotine s'est enfoncé dans la chair de sa nuque, l'instant où sa tête est tombée sur le plancher, le moment précis et éphémère où une jeune fille charnelle a été transformée en une poupée gigantesque.
Qui aurait cru que le temps était sans retour ?
Quand j'étais enfant, mon psychiatre m'a demandé de ne jamais dire aux autres, puis il a chuchoté à mon oreille qu'en réalité, chaque instant est éternel et que le temps est sporadique.

Maximilien Robespierre reviendra infiniment pour guillotiner un millier de citoyens, le tranchant de la guillotine tombera pour la millionième fois, afin de décapiter la poupée de la fille.

vendredi 10 mars 2017

La poupée de Robespierre (2)


Le 30 Juillet, 30 de la rue des Cordeliers

J'avais acheté des poupées aux marchés aux puces lorsque j'ai voyagé à Paris.
Il y avait de la brume.
Le ciel était grisâtre et instable comme une femme qui était sur le point de sangloter.
Je longeais les stands en jetant un coup d’œil sur les vieilleries.
Les affiches des années vingt, les bouquins qui sentait la moisissure, les poteries dont je ne connaissais pas la valeur....
Sur un stand, des jolies poupées ont tout à coup attiré mon regard.
Malgré un tas de vieilleries qui les entouraient, elles étaient facilement remarquables comme si cette rencontre était prédestinée.
Il semblait qu'elles me fixaient du regard.
J'ai été aussitôt ensorcelé.
Au fond de ce stand, une vieille dame dont les yeux étaient dépolis était assise.
Elle m'a jeté un coup d’œil mais elle était indifférente à ma présence.
Ses yeux étaient brouillés telle une rivière après l'orage, je me suis demandé si elle n'était pas aveugle.
Elle s'était rendue compte que j'étais attiré par ses poupées.

-C'est la série Révolution, m'a-t-elle dit d'une voix rauque, très désagréable à entendre.

Il y avait la poupée d'un homme coquet, celle d'une fille sobre et d'une femme en robe splendide et d'un homme potelé.
En outre, il y avait aussi la poupée d'un homme dont le visage était étrangement déformé.
Le dessous de son visage était courbé comme s'il était tiré par une main invisible.
Son teint était livide comme s'il agonisait, son expression semblait à fois douloureuse et voluptueuse selon les aspects.
Je me suis convaincu que le créateur de ces poupées avait raté celui-ci.
À côté de lui, se trouvait un objet étrange qui ressemblait à une porte immense et dépouillée.
Deux supports en bois noirâtre s'étendaient vers le ciel comme des cyprès juxtaposés.
Je me suis rappelé soudainement que dans une nouvelle de Kafka, il y avait une histoire dans laquelle un homme était exécuté par une machine étrange.
Elle ressemblait à deux coffres.
Un prisonnier a été attaché fixement sur l'un des coffres, puis l'aiguille qui était fixée sur l'autre s'est mise à graver petit à petit le verdict sur son dos.
Lorsque cette machine a achevé son travail, l'homme n'était plus qu'un cadavre.
Au moment où je songeais au cadavre de ce condamné sur le coffre, je me suis rendu compte que cet objet était une guillotine minuscule.
Elle avait même un tranchant triangle.
Le tranchant était partiellement rouillée comme elle avait réellement été utilisée.
Or, était-ce des traces de sang ?

''-C'est comme une vraie guillotine !, fis-je.
-Voulez-vous l'essayer ?, m'a-dit la vieille.''

Cette idée m'a un peu terrifié, mais je me suis dit que même si elle était vraisemblable, elle n'était qu'une maquette.

J'ai mis mon auriculaire dans le trou où les condamnés à mort devaient poser leurs têtes.
La vieille riait en me montrant ses dents jaunies.
Elle avait l'air à la fois triste et joviale.
Aussitôt qu'elle a lâché le déclic, la lame minuscule est tombée.
J'ai eu la sensation du fer froid sur mon doigt.
Je l'ai tiré et j'ai confirmé qu'il n'était pas tranché.
Peut-être le tranchant était-il factice ou peut-être était-il trop rouillé.

J'ai poussé un soupir.

jeudi 9 mars 2017

La poupée de Robespierre



J'avais une poupée de Robespierre. 
Il y a quelques semaines, j'ai lu sur Internet un article sur la reconstitution faciale de ce fameux dictateur de la Révolution française.
En bref, contrairement à ce que les documents historiques disaient, le visage reconstitué de Robespierre était laid.
À travers l'écran, ses petits yeux bleu-gris me transperçaient, son nez était bas telle une colline érodée.
Ses lèvres opiniâtrement serrées m'ont rappelé un coquillage bivalve qui ne s'ouvrait jamais.
D'ailleurs, sa peau était couvert de multiples petits trous comme la surface de la lune.
Cependant, ce Robespierre reconstitué à nouveau avait quand bien même des traits communs avec son portait peint au XVIIIe siècle.
Le profil, les lèvres droites, ses sourcils montraient sa volonté obstinée de ne jamais renoncer à la Révolution.
Par contre, sur ce portrait, sa peau est lisse comme une mer sans vague.
Ce fait prouve que l'auteur de ce portrait, qu'on a jamais pu identifier avait réellement vu ce jeune révolutionnaire.
Mais si ce visage a été reconstitué correctement, ça veut dire que ce portait est beaucoup plus embelli que la réalité.
Alors pourquoi ce peintre inconnu l'avait-il embelli ?
Il était sans doute un de ses partisans.
Il devait le voir comme un ange qui venait d'arriver sur la terre, et l'ange ne contracte jamais la variole.
Sinon, il peut-être avait peur d'être envoyé à l'échafaud s'il avait peint un portait réel de Robespierre.
Heureusement, ma poupée se différait de la reconstitution faciale.
Elle était plus proche du portait historique.
Ce Robespierre miniature, mesurant environ vingt centimètres, avait la peau lisse telle une faïence.
Ses lèvres roses esquissaient un sourire angélique.
Son visage cependant était aussi dénué d'expression qu'un masque de nô, mais il me semblait toujours qu'il fronçait un peu le sourcil à travers ses lunettes de poupée comme s'il essayait de voir au loin.
Cette poupée était minutieusement faite, pas seulement son corps, mais aussi l'habit qu'il portait et la note qu'il tenait à la main.
C'est comme si ces objets avaient été rapetissés par une force surnaturelle.
Il avait des articulations sphériques aux membres.
Ainsi je pouvais lui donner la position que je le voulais.
Je l'ai mis dans une boîte en verre, je l'ai posée à côté de la fenêtre.
Je me plaisais à le contempler.
À cause de la douceur de la lumière matinale, ses joues avaient un effet rosâtre comme s'il était réellement en vie.
Il lisait attentivement sa note sur une chaise de poupée en bois.
Peut-être était-ce une liste des gens à guillotiner.
Le verre a reflété de temps à autres mon visage qui l'admirait.