Affichage des articles dont le libellé est france. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est france. Afficher tous les articles

mercredi 20 décembre 2017

La recette de la mayonnaise






 C’était une longue journée. Je n’ai pas du tout pu dormir la veille car j’étais excité. Je n’ai pas rêvé, je me retournais sans cesse dans mon lit. J’imagine que tout le monde a un jour ou l'autre vécu la même expérience : plus j’essayais de dormir, plus je me réveillais.

 Finalement, j’ai pu me lever à six heures et demie. Je n’avais pas sommeil alors que je n’avais guère dormi. J’ai bu un café, j’ai mis du thé vert dans ma gourde et je suis sorti. Comme l’épreuve en quatre heure avait lieu au palais universitaire, j’ai marché jusqu’à l’arrêt du tram. Dans la lumière bleutée du matin, quelques personnes attendaient le tram, immobiles comme des arbres morts.

 À vrai dire, j’ai eu un peu de mal avec ce cours. Les livres que j’étais censé lire ne m’intéressaient pas beaucoup. Je n’arrivais pas à me concentrer sur le cours. C’est normal ; chacun ses goûts. J’aime beaucoup John Irving et Carson McCullers, mais il y a sans doute des gens qui ne les aiment pas. Mais il faut bien dire qu'il est plus facile d'écrire sur ce qu'on aime que sur ce qu'on n'aime pas.

 Je ne sais pas si j’ai réussi cette épreuve. Le sujet n’était ni facile ni difficile. J’ai quand même fait un plan et j’ai développé selon la méthode de dissertation. En écrivain, j’ai tout à coup eu envie d’insérer la recette de la mayonnaise dans ma copie, mais j’ai réprimé cette pulsion. Finalement, j’ai écrit environ sept pages. Écrire sept pages à la main, c’est fatigant, surtout quand on est habitué à écrire sur l’ordinateur. De plus, comme ma manière de tenir un stylo est bizarre, mon index me faisait de plus en plus mal.

 Après cet examen, je suis allé à la bibliothèque U2-U3 pour dormir. La couverture du cahier du cinéma de ce mois est David Lynch. Je l’ai pris avec moi mais je me suis endormi sur un gros coussin sans l’ouvrir.

 Je me suis réveillé deux heures plus tard. Ma journée n’était pas finie. Je devais passer une autre épreuve en trois heures. C’était la première fois que je passais deux épreuves longues dans une même journée. J’aime bien les livres que j’ai lus dans ce cours (‘’Graziella’’ de Lamartine et ‘’La mort à Venise’’ de Thomas Mann). En endurant la douleur de mon doigt, j’ai écrit cette fois-ci environ quatre pages.

 La méthode française de la dissertation est plus rigide que la japonaise. Au Japon, il faut respecter juste l’ordre de ‘’introduction, développement, conclusion’’. En France, ou en tous cas à mon université, il faut synthétiser les thèses en trois grandes parties et en trois sous-parties, et il n’est pas approprié d’y insérer la recette de la mayonnaise si elle n'a aucun rapport avec l'œuvre.

mercredi 18 octobre 2017

À quoi puis-je comparer mon cœur ?



Je me demande toujours pourquoi les professeurs n’ont pas l’air d’avoir sommeil lorsqu’ils donnent un cours à 8 heures. Je n’ai jamais vu un professeur bailler. J’étais peut-être fatigué, bien que je me lève toujours à 6 heures, ce matin, quand je me suis levé, mon portable indiquait déjà 6 heures 45. De plus, à ce moment-là, mon cœur était déjà rempli de tristesse. J’ai pensé manquer le cours du matin, mais je suis quelqu’un qui n’aime pas changer d’habitude ; je me suis préparé vite et je suis parti.

C’est un mystère. Lorsque je me couche toutes les nuits, beaucoup de préoccupations surgissent en moi et m’empêchent de dormir. Pendant le cours, je peux m’endormir tranquillement. Quand le professeur nous racontait la vie de Thomas Mann, je l'ai transpercé du regard ; il ressemble à Truman Capote. Cet écrivain américain connu notamment pour ''Breakfast at Tiffany's'' et ''Cold Blood'' était un homme de petite taille, en revanche, cet enseignant est grand. Le nez petit, les cheveux blonds blanchissants, le front haut et les yeux bleus sont communs.  Après m'être assuré qu’il ne me regardait pas, j'ai sombré dans un profond sommeil. J’ai rêvé qu’une enseignante inconnue mourrait d’une crise cardiaque en cours. Lorsque j’ai rouvert les yeux, une fille à lunettes était en train de faire son exposé.

Pendant le cours de latin, j’ai appliqué la règle de la main gauche de Flemming pour vérifier les mouvements d'un générateur. Le pouce indique le sens du mouvement. L’index, celui du courant, le majeur, la direction du champ magnétique. Ensuite, j’ai dessiné une courte BD sur le revers d’une feuille que la professeure avait distribuée. C’est une BD assez ridicule et pas très réussie, dans laquelle un esprit méchant apparaît de la veine du bois du plafond et enlève un garçon endormi.

En cours d’allemand, je devais faire un exposé. Parmi les sujets concernant la mode, j’avais choisi ‘’Das perfeckte Outfit fur Kunstler (La tenue parfaite pour les artistes)’’. Je ne m’intéresse pas du tout à la mode, j’avais dû choisir un sujet qui semblait me convenir le plus. J’ai comparé deux compositeurs, Beethoven et Haydn. Beethoven était quelqu’un qui ne faisait aucune attention à son apparence. Selon son secrétaire, il était « comme Robinson Crusoé ». Le plus grand compositeur de l’histoire de la musique a même été arrêté par un policier qui l’a pris pour un clochard. Plus tard, le maire de Vienne lui a présenté ses excuses. Contrairement à lui, son maître (toutefois, Beethoven prétend qu’il n’a rien appris de lui), Joseph Haydn était quelqu’un de soigné. Il mettait toujours une perruque pour composer, alors que personne ne le voyait. On connaît aussi la personnalité de ces grands hommes aussi à travers leurs portraits. Tandis que Ludwig fronce les sourcils d’un air de défi, Haydn sourit tendrement comme une grand-mère qui regarde son petit-fils jouer dans le jardin. Et j'ai conclu mon exposé ainsi : « Quelque part dans le monde, il y a peut-être un compositeur qui travaille avec un scaphandre. »

Pendant que je parlais en public, je me rendais compte que je parlais très vite comme une mitrailleuse. Plus j’essayais de parler plus lentement, plus je bredouillais. Mes mains tremblaient, je baissais les yeux, je n'arrivais pas à regarder les visages des gens. Alors qu'ils ne me prêtent aucune attention d'habitude, une multitude d'yeux me regardaient, uniquement à l'occasion de cet exposé. Je me suis senti comme Adolf Eichmann au procès de Nürnberg. Tout ce que j'attendais, c'était le verdict et la condamnation à la peine capitale.

La professeure d’allemand avait distribué des feuilles sur lesquelles on devait écrire un commentaire sur ceux qui avaient fini leur exposé. Nous devions donner des bons points et faire des suggestions. J’ai reçu les commentaires que les autres avaient faits sur mon exposé. Sans les lire, je les ai insérés dans mon cahier. Je ne les lirai peut-être jamais. J’ai aussi écrit mes impressions de trois filles qui ont fait des exposés. J’ai écrit la même chose pour ces trois demoiselles ; « Vous parlez lentement et c’est bien. » En réalité, leurs exposés étaient beaucoup plus raffinés que le mien. Elles présentaient de beaux hommes et femmes avec de jolis vêtements alors que je leur avais montré les portraits d’un homme d’âge mûr qui fait une grimace terrible et d’un autre avec une perruque comique et démodée. À ce moment-là, pour la première fois, j'ai fait des reproches à mon compositeur préféré : il aurait dû faire attention à ses habits et il aurait dû au moins faire l'effort de sourire.

lundi 8 mai 2017

Vive la France !

Soit que vous ayez voté Marine ou Emmanuel, Permettez-moi de souhaiter bonne chance au nouveau Président de la République et à la France.
Vive la France !
Vive la République !


Vive le magret de canard et le vin alsacien, le Roquefort qui pue un peu trop fort et la raclette qui est mon foyer du bonheur !

lundi 17 avril 2017

Le doigt

Dans la cour de l'université, j'ai trouvé un doigt.
J'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un ver blanc.
Il avait l'air souple et immobile.
Je m'en suis approché et je me suis accroupi pour le contempler de près.
Ce ver blanc était légèrement courbé.
Il n'avait ni œil ni bouche.
Je l'ai pris dans ma main et c'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que ce n'en était pas un.
Ce n'était pas un ver.
C'était un doigt.
Le doigt était froid et rigide comme s'il était en céramique.
Sans doute coupé par un couteau tranchant tel qu'un bistouri, il était coupé à la troisième articulation au niveau de la  paume.
L'ongle était lisse et dur.
À la coupe on voyait encore de la chair et les traces de nerfs qui étaient pétrifiées.
Par sa longueur et sa forme frêle, j'en ai déduit qu'il s'agissait de l'index qui un jour avait appartenu à une femme.
Le lustre de la peau prouvait que son ancien propriétaire était encore jeune.
Cependant imaginer une femme à partir d'un simple index était assez difficile.
Je l'ai soigneusement couvert d'un mouchoir et je l'ai mis dans la poche.

C'était le début de l'automne.
Les arbres avaient commencé à perdre leurs feuilles.
Les couples en pull-over se promenaient main dans la main en respirant l'air frais à pleins poumons.
Je n'avais même pas une fille avec qui j'aurais pu réchauffer mes mains gelées.
Tout ce que j'avais, c'était cet index dans ma poche.

La nuit est tombée.
J'ai posé l'index sur un mouchoir à côté de la fenêtre.
Je l'ai contemplé pendant un certain temps comme un scientifique étudie minutieusement l'aspect d'un virus.
J'ai caressé cet index avec le mien.
Il n'a manifesté aucune réaction.
Ensuite je l'ai piqué avec un crayon pointu.
C'était pareil.
L'index restait paralysé.
Son sommeil était aussi profond qu'une grotte insondable.
Pour l'empêcher de s'enfuir, j'ai bouché le goulot avec un bouchon de liège.
Je l'ai provisoirement nommé ''Mitsouko''.
J'ai écrit dans mon cahier, '' 21 Octobre, index trouvé dans le buisson de la cour de l'université, nommé Mitsouko''

Le lendemain matin, lorsque je me suis réveillé, Mitsouko s'était affaiblie.
La surface de sa peau était asséchée, elle était allongée comme si elle était au bout de ses forces.
J'avais oublié d'aérer la fiole.
Je l'ai tout de suite débouchée et j'ai percé le liège de trous pour qu'elle puisse respirer.
J'y ai également ajouté un peu d'eau.
On dirait qu'elle a repris des forces maintenant.
Son lustre est revenu, elle a imperceptiblement levé la tête comme en signe de remerciement.
''Je vous en prie'', lui ai-je dis.

J'ai fait une affiche et j'en ai collé les copies partout dans l'université.
Le texte de l'affiche était comme suit ;
RECHERCHE PROPRIÉTAIRE D'UN DOIGT
taille ; 7 centimètres
poids ; 1,5 grammes
couleur ; blanc
lieu de la découverte ; le buisson
En bas, j'ai mis mon numéro de portable.
J'ai même illustré l'affiche d'un portrait du doigt.
Je suis plutôt doué pour le dessin.

lundi 10 avril 2017

''L'avril est le mois le plus cruel"

Une fois un poète a écrit ''L'avril est le mois le plus cruel''.
Il devait avoir une allergie aux pollens.
L'avril est le mois le plus cruel.
Le pollen invisible entre dans mes narines et mes pores tel un cambrioleur rusé, il me chatouillent de l'intérieur.
Et ainsi, du liquide organique, tel un ruisseau pollué, ne cesse de couler de mon nez.
Je suis le klaxon d'une voiture en panne, parce que je ne cesse d'éternuer avec un grand bruit.
Heureusement que mes yeux ne démangent pas.
Mais des larmes coulent de mon œil gauche alors que mon œil droite est toujours intacte.
Ce qui est étrange est le fait que je ne vois guère d'autres personnes victimes de cette atrocité de l'avril.
En cours, je suis toujours la seule personne qui entasse des mouchoirs sur la table.

Aujourd'hui, dans le train une fille d'environ douze ans était assise devant moi.
Elle était plongée dans sa lecture tandis que j'avais le nez qui coulait.
Sa peau brunâtre frissonnait de la joie du printemps.
Elle doit avoir envie de courir sur la plaine et parler avec des oursons dans la forêt.
J'avais du mal à ouvrir les yeux à cause du rayon du soleil et d'une légère enflure due à l'allergie.
Le paysage défilant était flou alors que je n'avais pas enlevé mes lunettes.

J'ai envie de brûler tous les arbres.
Ces feuilles ridicules agitées par le vent me rend névrosé.
Si je pouvais incinérer tous ces arbres bruts avec un lance-flamme, je frissonnerais de la joie de ce printemps désastreux.

jeudi 6 avril 2017

Le prologue d''Assassinat du Commendatore" d'Haruki Murakami

 Pour mon plaisir, j'ai traduit le prologue du dernier roman d'Haruki Murakami.


Aujourd'hui lorsque je me suis réveillé d'un court sommeil, un homme sans visage était debout devant moi.
Il était assis sur une chaise qui se trouvait à l'opposée du canapé sur lequel je somnolais, avec sa paire d'yeux sans visage, il me regardait tout droit.
C'était un homme grand, il était habillé de la même manière que lorsque je l'avais vu pour la dernière fois.
Un chapeau noir à large bord cachait la moitié de son visage, il portait un long manteau d'une couleur sombre.

''-Je suis venu pour te demander de faire mon portrait.
Après avoir vérifié que j'étais totalement réveillé, l'homme sans visage me dit d'un ton ferme.
Sa voix était grave, elle manquait à l'intonation et l'humidité.
-Tu me l'avais promis, t'en souviens tu ?
-Oui, je m'en souviens. Mais à ce moment-là, je n'avais pas de papier et je n'ai pas pu vous dessiner, lui ai-je dit.
Ma voix manquait également de l'intonation et l'humidité comme la sienne.
-En revanche, je vous avais donné le porte-bonheur en forme de pingouin.
-Oui, je l'ai amené ici, m'a-t-il dit et il a tendu droit sa main droite.
Il avait une main très longue.
Dans sa main, il tenait une poupée plastique de pingouin.
Celle-ci avait, une fois, été attachée à un téléphone portable en tant que porte-bonheur.
Il l'a faite tomber sur une table en verre.
Elle a fait un petit bruit sec.
-Je te la rends. Sans doute tu en auras besoin. Ce petit pingouin deviendra ton protecteur et il protégera les gens autour de toi. En revanche, je voudrais que tu fasses mon portrait.
J'étais déconcerté.
-Mais je n'ai jamais fait le portait d'une personne qui n'a pas de visage.
Ma gorge était complètement sèche.
-J'ai entendu dire que tu es un excellent peintre de portraits. Et il y a un commencement à tout, a dit l'homme sans visage.''
Puis il a ris.
Je pense qu'il a ris.
Ce bruit qui est présumé d'être son rire, ressemblait à celui d'un vent, qui souffle du fond profond d'une goutte.

Il a enlevé son chapeau noir qui cachait la moitié de son visage.
À la place du visage, du brouillard d'un blanc laiteux tourbillonnait.
Je me suis levé, j'ai pris un crayon doux et un cahier de croquis à l'atelier.
Je me suis ensuite assis sur le canapé et je me suis mis à dessiner le portait d'un homme sans visage.
Mais je ne savais ni d’où je pouvais commencer ni où se trouvait le point de départ.
En tous les cas, celui qui était assis devant moi n'était qu'un rien.
Comment pourrait-on réaliser une chose qui n'a pas de forme ?
En plus, ce brouillard d'un blanc laiteux, comprenant un rien, ne cessait de changer sa forme.
''-Dépêche-toi, dit l'homme sans visage, je ne pourrai pas rester longtemps ici.''
Mon cœur marquait un bruit sec à l'intérieur de mon thorax.
Je n'ai pas le temps.
Il faut que je me dépêche.
Mais mes doigts, grippant un crayon, étaient pétrifiés dans l'espace.
Comme si le dessus de mes poignets s’engourdissait.
Comme il a dit, j'ai quelques gens précieux à protéger.
Et tout ce que je pouvais faire était peindre.
Malgré cela, je ne pouvais pas dessiner le visage de l'homme sans visage.
Tout à fait déconcerté, je perçais le mouvement de ce brouillard du regard.

''-Je suis désolé, le temps est venu, a dit l'homme sans visage quelques instants plus tard.
Puis il a expiré une brume rivulaire blanche de sa bouche sans visage.
-Attendez, s'il vous plaît. Si j'ai encore le temps...''
L'homme a remis son chapeau noir et il a encore caché la moitié de son visage.
-Un jour, je reviendrai. À ce moment, tu seras capable de me dessiner. Jusqu'à ce jour, je garderai ce porte-bonheur de pingouin.''

L'homme sans visage a disparu.
Comme une bourrasque dissipe un brouillard, il s'est évaporé en un clin d’œil.
Seules la chaise et la table ont été laissées.
Le porte-bonheur de pingouin ne restait plus sur la table en verre.
Il me semblait que tout n'était qu'un rêve court.
Mais je savais bien que ce n'en était pas un.
Si c'était un rêve, ce monde entier où je vis le serait aussi.
Un jour, je pourrais faire le portait d'un rien.
Comme un peintre a pu achever une peinture qui s'intitule ''Assassinat du Commendatore''.
Mais j'ai encore besoin de temps.
Je dois mettre le temps de mon côté.

dimanche 26 mars 2017

''Assassinat du Commendatore'' d'Haruki Murakami


Haruki Murakami est sans doute l'écrivain japonais contemporain le plus lu au monde.
Il est également le seul écrivain que je lis en japonais (Je lis tous les autres romans en français ou en anglais)
Malgré son caractère introverti et individualiste, c'est une véritable vedette dans le monde de la littérature.
Son nouveau roman ''Assassinat du Commendatore(KIshidancyô-goroshi) a même été imprimé plus d'un million trois cent mille exemplaires avant la publication.
Le jour de la sortie de ce roman, quelques librairies à Tokyo se sont exceptionnellement ouvertes toute la nuit pour ceux qui ne pouvaient même pas attendre une seconde pour le lire.
Certains de ses fans façonnent leur vie à la manière de personnages de Murakami.
Ils sont appelés ''Harukistes''.
Ils vont au café littéraire pour lire ensemble ses romans et partagent leurs avis.
(Mais il me semble personnellement que ce type d'activité ne correspond pas du tout au caractère des héros des romans de Murakami voire il est contraire. J'ai lu tous ses romans mais il n'y avait même pas un personnage qui allait au café pour partager son avis avec des gens. À moins que je ne sois pas trop tordu de penser une telle chose ?)
Vers 2014 ou 2015 (je ne me rappelle pas la date exacte), un site temporaire dans lequel l'auteur échangeait avec ses lecteurs s'étaient ouvert.
La plupart des questions étaient en japonais mais il y en avait aussi en anglais.
Je me rappelle qu'il avait dit qu'il n'aimaient pas le mot ''harukiste'' à cause de sa frivolité et qu'il préférait le mot ''Murakamiste'' à la sonorité plus sérieuse.
Je préfère donc m'appeler Murakamiste à Harukiste.
Les Murakamistes ne vont pas au café, ils lisent les romans de Murakami en cachette comme il y avait des gens qui lisaient ''des romans dégradants'' sous le régime du Nazi.

Je ne raconterai pas tout pour ceux qui attendent la version traduite qui sortira quatre ou cinq ans plus tard.
Mais je résume l'histoire pour vous la présenter brièvement.
Donc, s'il y a des gens qui ne veulent pas la connaître, je vous conseille de fermer tout de suite l'onglet et de vous enfuir.
Ne vous inquiétez pas, je ne vous chasserai pas.

Le protagoniste est un peintre de 36 ans.
Il a un certain talent mais il n'est pas encore un grand artiste.
Récemment il a divorcé de sa femme car elle avait un amant.
Mu par le désir de fuir, il a voyagé un peu partout dans le Japon.
Lorsqu'il est rentré, il s'est retrouvé seul.
Un ami de longue date dont le père est un grand peintre (Tomohiko AMADA) lui a proposé d'habiter l'atelier que son père utilisait.
Le peintre légendaire souffre désormais de la maladie d'Alzheimer et il mène une vie tranquille en attendant sa mort dans une maison de retraite luxueuse à Izu.
Il n'a aucune raison pour refuser cette vie.
Il s'est résigné et sa vie solitaire à la montagne commence...

J'ai l'impression que cette oeuvre revêt un caractère synthétique de tous ses romans.
Dans les œuvres de la première période, les protagonistes sont souvent des hommes trentenaires, chômeurs, dont les femmes les quittent soudainement ou qui simplement disparaît.
C'est curieux parce que l'auteur s’est marié très tôt (Il était encore étudiant) et à ma connaissance sa femme ne l'a jamais quitté.
Mais en quelque sorte, la disparition de la femme est son obsession.
Dans ses romans, pas mal d'objets et de personnages ont disparu.
Le "souris", un éléphant dans un zoo, un chat...
Marie AKIKAWA disparaît dans "Assassinat du Commendatore".
Il paraît qu'il y a quelques jours, ''Des hommes sans femmes'' est sorti en France.
Comme le titre indique, c'est un recueil de nouvelles dont toutes les histoires sont consacrées à des hommes sans femmes.
''L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage'' qui avait été publié l'année précédente au Japon m'avait franchement déçu.
Mais ''Des hommes sans femmes'' comprend des histoires touchantes et j'ai remarqué que son style avait subtilement changé, il est devenu plus solide et structurel.
Peut-être ''L'incolore Tsukuru Tazaki'' était un point de transmission pour l'écrivain ?
Dans celui-ci, il y avait un passage où le héros pénètre dans le rêve d'une fille.
Ce rêve est si réaliste et érotique que la fille en est fortement bouleversée.
''Assassinat du Commendatore'' a aussi un passage similaire.
Or, la fosse sombre qui est liée à un autre monde est aussi un sujet fréquent dans ses romans.
L'histoire d'un puits que raconte Naoko dans ''Flipper, 1973'', le puits dans lequel le héros est enfermé dans ''Chroniques de l'oiseau à ressort''.
Un passage obscure et mystérieux est déjà apparu dans ''la fin des temps'', dans ''Kafka sur le rivage''. deux déserteurs guident le protagoniste dans la forêt pour qu'il ne se perde pas.
L'idée d'une maison isolée dans une montagne me rappele ''La course au mouton sauvage''.
En plus, l'image d'une fille mystérieuse(Marie AKIKAWA) est aussi sans doute liée
à Fukaeri de ''1Q84''.
Et bien sûr, une métaphore personnifiée est encore présente.
(D'ailleurs, le sous-titre du second tome est intitulé ''Utsurou Métaphor(Métaphore érrant)''.Le verbe ''utsurou'' me semble intéressant car on ne l'utilise presque jamais, de plus la sonorité du mot ''utsuro(vide)'' et ''utsurou'' est assez proche.)

Voici, la scène que j'ai aimée (J'ai traduit par moi-même, la traduction professionnel sera différente)

''-Qui êtes-vous ? Etes-vous aussi une sorte d'idée  ?
-Non, Monsieur. Je ne suis pas une idée, je ne suis qu'une métaphore. 
-Métaphore ? 
-Oui, Monsieur. Je ne suis qu'une pauvre métaphore. J'existe pour lier une chose à une autre. Donc pour l'amour de Dieu, pardonnez-moi'' 
Mon esprit s'est mis à divaguer. 
''-Si vous êtes une métaphore, dites-moi une métaphore à l'improviste. Vous pourrez le faire. 
-Je ne suis qu'une métaphore inférieure. Il m"est impossible de créer une métaphore spirituelle.  
-Elle n'a pas besoin d'être spirituelle. Dites-moi quelque chose.'' 
Le long-visage a réfléchi pendant un certain temps puis il a dit,

-Il était quelqu'un de très remarquable, comme un homme qui porte un chapeau à pointe orange dans un train de banlieue bondé. 
Bien entendu, ce n'était pas une métaphore excellente, ce n'en était même pas une. 
-Ce n'est pas une métaphore. C'est une figure, lui a-je dis. 
-Pardonnez-moi, j'en crée une autre, a dit le long-visage, la sueur sur son front. 
-Il a vécu comme s'il portait un chapeau à pointe orange dans un train de banlieue bondé. 
-Ça n'a pas de sens, d'ailleurs, ce n'est pas encore une véritable métaphore. Je ne peux pas croire que vous le soyez. Je vous tue.''

Mon personnage préféré est Menshiki.
C'est un homme mystérieux aux cheveux blancs, il habite dans une villa magnifique dans le voisinage du protagoniste.
Il a de la noirceur dans son cœur mais il n'est pas méchant.
Il est juste condamné à vivre avec cette obscurité.
Il avait choisi de vivre dans un lieu si incommode pour observer une fille censée être son propre enfant.
Suis-je le seul qui y ai remarqué une influence de ''Gatsby le Magnifique'' que l'auteur avait même traduit en japonais ?
Un homme riche et ombrageux qui mène une vie solitaire dans le voisinage du narrateur en cherchant l'occasion de s'approcher d'une femme...

Murakami a toujours été un écrivain qui cherche un nouveau chemin à travers la création de romans.
Lorsqu'on lit depuis ''L'écoute le chant du vent'' et toute son oeuvre, on comprend comment il y parvient.
Celui-ci est un ouvrage encore plus profond et élaboré qui laisse au lecteur de longues résonances après la lecture tel le dernier sifflet du train.

samedi 25 mars 2017

L'être suprême

Hier, je détestais le soleil.
Aujourd'hui, je le haïs.
Demain, je le maudirai.

C'était un jour ordinaire sans plaisir ni particularité où j'ai vu pour la première fois l'être suprême.
J'étais en train de déprimer comme d'habitude.
Je maudissais le soleil qui brûlait ma peau.
J'attendais le bus qui m'amènerait à l'université.
Mais ce jour-là, je ne voulais pas y aller parce que ma dépression était profonde.
Je voulais rester dans ma chambre et je voulais admirer le plafond.
Si j'avais contemplé les taches abstraites du plafond qu'avait laissé l'ancien résidant, de diverses images seraient nées et ma dépression se serait dissipée comme un mistral déchire un nuage.
Cependant, je n'avais plus la force d'y retourner.

Je suis monté dans le bus.
J'ai dit ''Bonjour'' au chauffeur mais ma voix était trop fragile.
Comme j'étais parti de la soirée, il n'y avait guère de passagers dans le bus.
Je me suis assis dans le fond.
À ce moment-là, je me suis rendu compte que l'être suprême était assise juste derrière le compartiment qui séparait le siège du conducteur.
J'ai été étonné parce qu'auparavant, je n'avais jamais vu l'être suprême.
Certes, dans le monde il y a beaucoup de belles femmes, comme il y a des femmes moyennes et aussi des femmes dont la beauté est loin de la valeur humaine actuelle.
À vrai dire, je ne m'étais jamais intéressé à la femme.
Cependant, la beauté de l'être suprême dépassait la limite de ma raison comme un oiseau de passage franchit facilement les frontières.

Ma mélancolie s'est dissipée.
Un paysage que je n'avais jamais rencontré est apparu devant moi, comme une cité s'élève dans le mirage.
L'être suprême regardait indifféremment la fenêtre.
Si bien que je voyais bien son profil suprême.
Elle avait les cheveux entièrement noirs comme les miens, mais les siens étaient incomparables aux n'importe quels cheveux du monde.
Ses yeux qui étaient bruns foncés ou presque noirs n'étaient ni trop grands ni trop petits.
Son nez était relativement bas pour une femme occidentale mais il était soigneusement entassé telle une berge d'un beau jour du printemps.
Ses lèvres petites et rouges m'ont rappelé deux carpillons qui nagent ensemble.
Même De Vinci n'aurait pas pu réaliser un visage aussi parfait...
Je voulais mesurer avec une règle la proportion de chaque partie de ses traits comme héritage pour la postérité mais j'ai dû finalement renoncer à cette idée.

L'être suprême était étudiante à la même université que moi.
Après être descendu du bus, nous marchions dans la même direction.
Mais je ne pouvais plus la regarder parce que sa beauté suprême m'effrayait.
Lorsque je m’en suis rendu compte, elle avait disparu quelque part.

Plus tard, j'ai appris par hasard que l'être suprême était étudiante en japonais.
Mais je ne lui parlerai jamais, parce que le fait qu'un homme laid adresse la parole à une belle femme est considéré comme un grand crime.
Si j'avais engagé une conversation avec l'être suprême, j'aurais aussitôt été capturé par la police secrète, ils m'auraient bandé les yeux et les poignets et ils m'auraient fusillé devant le public.
Par la suite, mon corps aurait été exposé devant l'entrée de l'université et la photo aurait été partagée d’innombrable fois sur Facebook.
Je suis encore jeune.
Je ne veux pas mourir d'une telle manière.

Le fait que l'être suprême avait les traits d'une Japonaise (les cheveux et les yeux noirs, le nez relativement petit et les lèvres discrètes) m'a profondément déplu.
Avait-elle du sang asiatique ?
Le pays du soleil levant est un pays que je haïs autant que le soleil.
Une image vive de l'être suprême qui se brûle m'est venue à l'esprit.
Par la suite, le désir de brûler mon être l'a doublée.
L'être suprême s'est brûlée dans le brasier.
Ses cendres volant dans l'air ressemblaient à des cristaux de neige.

lundi 20 mars 2017

Le film ''La Révolution française ; Les années lumières, les années terribles''



Ce film dure pendant six heures. 
La première partie est nommée ''Les années lumières'', la seconde partie, ''Les années terribles''. Ce long film couvre presque tous les événements historiques de la Révolution française depuis la prise de la Bastille jusqu'à la chute de Robespierre. 
Ce que j'ai apprécié avec ce film, c'est le fait que les deux cinéastes ont tenté de rester le plus neutre possible. 
Si bien que le film est réaliste sans enjolivement ni interprétation subjective.
J'ai eu la sensation que je regardais Paris en 1789 par le trou d'une serrure.
La Révolution française est attirante parce que le destin de gens s'entrecroise et vole comme le dernier feu d'artifice de l'été. 
La plupart d'entre eux, s'ils étaient nés dans une autre époque, auraient eu une vie différente. 
Louis XVI aurait pu mener une vie tranquille comme étant le roi de la bonté. 
Les cheveux de Marie Antoinette ne seraient pas devenus tout blancs. 
Robespierre aurait fini sa vie en tant qu'excellent avocat. 
Même les gens inconnus qui sont morts et enfouis sous un épais voile de l'histoire auraient aussi vécu différemment.

Maximilien Robespierre était un homme de parole. 
Doté de son intelligence et de son éloquence de naissance, il a d'abord commencé sa carrière comme avocat. Il est ensuite devenu député et quand il s'en est rendu compte, il était devenu l'un des premiers dictateurs de l'humanité.
C'était quelqu'un de progressiste et humaniste (au moins, au début). 
En France, la guillotine a fonctionné pour la dernière fois en 1977, elle a finalement été abolie avec la peine capitale sous le gouvernement de François Mitterrand en 1981.(La France est l'un des derniers pays européens qui l'a abolie. Même à l'époque, environ soixante pour-cent de la population était favorable à la peine capitale) 
Mais Robespierre avait déjà réclamé l'abolition de la peine de mort en 1791. 
On peut encore lire ce discours sur Internet. 
La vivacité de cette harangue m'étonne.
 
''Mais la société, quand la force de tous est armée contre un seul, quel principe de justice peut l’autoriser à lui donner la mort ? Quelle nécessité peut l’en absoudre ? Un vainqueur qui fait mourir ses ennemis captifs est appelé barbare ! Un homme qui fait égorger un enfant, qu’il peut désarmer et punir, paraît un monstre ! Un accusé que la société condamne n’est tout au plus pour elle qu’un ennemi, vaincu et impuissant ; il est devant elle plus faible qu’un enfant devant un homme fait.''
 

Si on m'avait dit que ce discours avait été écrit la veille par un homme politique quiconque, je l'aurais cru.

Cependant, plus tard depuis le trône du tribunal révolutionnaire, il a envoyé plus de deux milles personnes à l'échafaud. (Certains spécialistes disent qu'il y en avait encore plus). 
Dans le film, le jour de l'exécution de Danton, Robespierre est resté dans sa pièce dont touts les volets étaient fermés et dans la pénombre il méditait sur quelque chose. 
Une servante ou la propriétaire de sa pension lui avait proposé de les ouvrir mais il a refusé cette proposition d'un ton tranchant.
Il y a une anecdote célèbre où lorsque Louis XVI a visité le Lycée-Louis-le-Grand après son couronnement de Reims, Robespierre dans sa jeunesse s'était mis à genoux devant le roi en tant que représentant de tous les élèves et il lui avait adressé des félicitations en latin sous la pluie.
À ce moment-là, une moindre idée avait-elle traversé son esprit pour faire exécuter cet homme un jour ?
Il y a une scène qui s'est gravée dans ma mémoire. J'ai oublié si c'était le Palais des Tuileries ou le château de Versailles ou une auberge où ils étaient restés une nuit lors de la fuite de Varennes ; C'est le bâtiment où était la Reine qui fut soudainement entouré d'une foule surexcitée. 
Par une fenêtre, elle a vu danser la tête d'une femme décapitée. 
En réalité, c'était une tête qui se balançait au bout d'une pique. 
Elle a failli s'évanouir. 
Peut-être avait-elle reconnu son visage dans la tête de cette femme inconnue dont les yeux la fixaient.
Le 27 Juillet en 1794, l'homme de parole a perdu ses mots. 
Les députés et les citoyens qui ne supportaient plus la Terreur ont renversé les pouvoirs de Robespierre. 
Lui et ses partisans ont fui dans l'hôtel de ville de Paris. 
Comme son armée (dont le général était complètement ivre) attendait son ordre pour intervenir, s'il l'avait voulu, il aurait pu réprimer la révolte. 
Mais il ne voulait pas être appelé dictateur. 
Il ne devait pas comprendre pourquoi il était appelé tyran.
''Je me battais toujours pour la République, je me dévouais toujours à la réalisation de l'idéal de la Révolution et j'étais toujours à côté des opprimés...''
Durant l’invasion des soldats de l'Assemblée, Robespierre s'est grièvement blessé la mâchoire. Le corps de son ami fidèle, Le Bas, qui s'était suicidé avec un pistolet créait une mare de sang sur le sol.
On ne sait toujours pas comment il s'est blessé au menton. 
Les deux hypothèses principales sont les suivantes ; 1. Il a simplement échoué dans sa tentative de suicide (mais cette hypothèse me semble bizarre. Quand on se suicide, on ne tire pas sur son visage. Sa main tremblait-elle ? ). 
2.Il avait reçu une balle qu'avait tiré un soldat. 
Alors, comment cette scène était-elle dépeinte dans le film ? 
Dans le tumulte, un soldat s'était jeté sur son dos, et dû à son élan de ce saut brusque, au moment où Robespierre était tombé sur le sol, il avait tiré avec son pistolet par accident et la balle l'avait touché au menton. 
En tous cas, il ne pouvait plus rien dire. 
Dans le film, Robespierre blessé a été allongé sur une table, Saint-Just qui le regardait avec une certaine compassion mélangée au mépris, en jetant un coup d’œil sur l'affiche des droits de l'homme, a murmuré ''Au moins, nous avons fait quelque chose...''
Le lendemain, au tribunal révolutionnaire, le magistrat Fouquier-Tinville, qui exécutait de nombreuses peines de mort selon les instructions de Robespierre, a prononcé à son encontre la peine capitale. (Lui-même a été guillotiné plus tard)
Vers dix-huit heures, Robespierre est monté sur l'échafaud de la place de la Révolution auquel il avait envoyé des milliers de personnes. 
Comme il avait ressenti le besoin de l'exécution du roi pour mettre fin à l'ancien régime, les citoyens ont eu besoin de sa mort pour terminer la Révolution. 
La chute de sa tête était la cloche qui annonçait la fin de la Terreur.

Une Strasbourgeoise qui regardait la scène par hasard, a pris à la dérobée la tête de Robespierre qui se trouvait avec d'autres têtes dans le chariot. 
Dans son atelier, elle a secrètement créé son masque mortuaire.

dimanche 12 mars 2017

La poupée de Robespierre (3)

Une pensée métaphysique sur la guillotine 

Je lui ai dit que j'aimerais acheter la poupée de l'homme à lunettes et celle de la fille sobre.

''-Je vous ai dit que c'est la série Révolution, m'a-t-elle dit.
-C'est-à-dire ?
-C'est un assortiment.Ils ne sont pas séparables comme un service à thé, comme les Gémeaux, comme deux amants qui s'aiment ! Vous ne pouvez pas choisir celle-ci ou celle-là. Ne vous en souciez pas, de toute façon, le prix ne changera pas...''

C'est ainsi que j'ai acheté ces poupées pour seulement soixante-dix euros.
La vieille m'a gentiment offert la maquette de guillotine.
J'ai fait un bon achat.

Ma préférée était la fille sobre.
Contrairement aux autres poupées qui étaient habillées en couleur douce, celle-ci était habillée d'une robe écarlate.
Ses grands yeux bleus purs comme un ciel d'été m'ont beaucoup plu,
Un jour, dans un livre je suis tombé sur le portait d'une jeune femme qui lui ressemblait.
Cette femme avait le même éclat dans ses yeux que ma poupée.
Elle souriait timidement, une masse de cheveux châtains était tombée sur son épaule comme un écureuil dormant.
Sur l'annotation il était écrit que ce portrait en pastel avait été dessiné en prison, le jour même de l'exécution de cette femme.
Malgré le fait qu'elle allait être guillotinée dans quelques heures, elle gardait sa sérénité.
Elle portait une chemise blanche, qui était dorée sous l'effet de la lumière.
D'après ce qui était écrit dans ce livre, juste avant son exécution, elle avait souhaité mourir en portant sa robe écarlate et c'est pourquoi elle avait changé d'habit.
Le bourreau qui l'avait accompagnée jusqu’à la place de la Révolution avait laissé une note détaillée.
Il décrivit la scène comme le suivant ;

''Nous montâmes dans la charrette. Il y avait deux chaises, je l’engageai à s’asseoir, elle refusa. Je lui dis qu’elle avait raison et que, de la sorte, les cahots la fatigueraient moins, elle sourit encore, mais sans me répondre. Elle resta debout, appuyée sur les ridelles. Firmin, qui était assis derrière la voiture, voulut prendre le tabouret, mais je l’en empêchai, et je le mis devant la citoyenne, afin qu’elle pût y accoter un de ses genoux. Il plut et il tonna au moment où nous arrivions sur le quai ; mais le peuple, qui était en grand nombre sur notre passage, ne se dispersa pas comme d’habitude. On avait beaucoup crié au moment où nous étions sortis de l’Arcade, mais plus nous avancions, moins ces cris étaient nombreux. Il n’y avait guère que ceux qui marchaient autour de nous qui injuriaient la condamnée et lui reprochaient la mort de Marat. À une fenêtre de la rue Saint-Honoré, je reconnus les citoyens Robespierre, Camille Desmoulins et Danton. Le citoyen Robespierre paraissait très animé et parlait beaucoup à ses collègues, mais ceux-ci, et particulièrement le citoyen Danton, avaient l’air de ne pas l’écouter, tant ils regardaient fixement la condamnée. Moi-même, à chaque instant, je me détournais pour la regarder, et plus je la regardais, plus j’avais envie de la voir. Ce n’était pourtant pas à cause de sa beauté, si grande qu’elle fût ; mais il me semblait impossible qu’elle restât jusqu’à la fin aussi douce, aussi courageuse que je la voyais, je voulais m’assurer qu’elle aurait sa faiblesse comme les autres, mais je ne sais pas pourquoi, chaque fois que je tournais mes yeux sur elle, je tremblais qu’elle n’eut défailli. Cependant, ce que je regardais comme impossible est arrivé. Pendant les deux heures qu’elle a été près de moi, ses paupières n’ont pas tremblé, je n’ai pas surpris un mouvement de colère ou d’indignation sur son visage. Elle ne parlait pas, elle regardait, non pas ceux qui entouraient la charrette et qui lui débitaient leurs saletés, mais les citoyens rangés le long des maisons. Il y avait tant de monde dans la rue que nous avancions bien lentement. Comme elle avait soupiré, je crus pouvoir lui dire : « Vous trouvez que c’est bien long, n’est-ce pas ? » Elle me répondit : « Bah ! nous sommes toujours sûrs d’arriver », et sa voix était aussi calme, aussi flûtée que dans la prison.Au moment où nous débouchâmes sur la place de la Révolution, je me levai et me plaçai devant elle pour l’empêcher de voir la guillotine. Mais elle se pencha en avant pour regarder et elle me dit : « J’ai bien le droit d’être curieuse, je n’en avais jamais vu ! » Je crois, néanmoins, que sa curiosité la fit pâlir, mais cela ne dura qu’un instant et presque aussitôt son teint reprit ses couleurs qui étaient fort vives. Au moment où nous descendions de la charrette je m’aperçus que des inconnus étaient mêlés à mes hommes. Pendant que je m’adressais aux gendarmes pour qu’ils m’aidassent à dégager la place, la condamnée avait rapidement monté l’escalier. Comme elle arrivait sur la plateforme, Firmin lui ayant brusquement enlevé son fichu, elle se précipita d’elle-même sur la bascule où elle fut bouclée. Bien que je ne fusse pas à mon poste, je pensai qu’il serait barbare de prolonger, pendant une seconde de plus, l’agonie de cette femme courageuse, et je fis signe à Firmin qui se trouvait auprès du poteau de droite, de lâcher le déclic.''

J'aime bien cette parole, « J’ai bien le droit d’être curieuse, je n’en avais jamais vu ! », puisqu'on y reconnaît tout de même une sorte de bravade d'une fille de son âge.
A-t-elle au moins regretté à ce moment-là son acte brave ?
Peut-être un peu ou un instant, mais je suis sûr qu'elle dirait ''non''.

Il y a une anecdote célèbre sur l'exécution de cette fille.
Un adjoint de ce bourreau, probablement surexcité par l'exaltation de la foule, a frappé sa tête maintenant détachée de son corps.
L'enthousiasme du grand public a vite changé en une frayeur car ils ont vu la tête rougir et transpercer l'adjoint d'un regard haineux.
Malheureusement l'époque était encore loin de l'invention du smartphone.
Personne n'a pu filmer la scène.
D'après certains spécialistes, à cause du rayon du soleil du crépuscule et à la suite du changement brusque de la pression artérielle, sa tête semblait rougir et indignée.
Mais cette opinion ne dépasse pas la limite d'hypothèse car nul ne sait ce qui se passe après être guillotiné.
Cependant, d'après un de ses parents, c'était une fille décidé ;
''Elle ne faisait que ce qu’elle voulait. On ne pouvait pas la contrarier, ceci était inutile, elle n’avait jamais de doutes, jamais d’incertitudes. Son parti une fois pris, elle n’admettait plus de contradiction.''
Ce témoignage n'est guère douteux.
Sinon comment une jeune femme de son âge aurait pu assassiner ''l'ami du peuple'' d'un seul coup de couteau ?
Si elle avait un caractère opiniâtre, le fait que le grand public ait cru que sa tête rougit d'indignation serait devenu probable.

J'imagine encore et encore le moment où le tranchant de la guillotine s'est enfoncé dans la chair de sa nuque, l'instant où sa tête est tombée sur le plancher, le moment précis et éphémère où une jeune fille charnelle a été transformée en une poupée gigantesque.
Qui aurait cru que le temps était sans retour ?
Quand j'étais enfant, mon psychiatre m'a demandé de ne jamais dire aux autres, puis il a chuchoté à mon oreille qu'en réalité, chaque instant est éternel et que le temps est sporadique.

Maximilien Robespierre reviendra infiniment pour guillotiner un millier de citoyens, le tranchant de la guillotine tombera pour la millionième fois, afin de décapiter la poupée de la fille.

vendredi 10 mars 2017

La poupée de Robespierre (2)


Le 30 Juillet, 30 de la rue des Cordeliers

J'avais acheté des poupées aux marchés aux puces lorsque j'ai voyagé à Paris.
Il y avait de la brume.
Le ciel était grisâtre et instable comme une femme qui était sur le point de sangloter.
Je longeais les stands en jetant un coup d’œil sur les vieilleries.
Les affiches des années vingt, les bouquins qui sentait la moisissure, les poteries dont je ne connaissais pas la valeur....
Sur un stand, des jolies poupées ont tout à coup attiré mon regard.
Malgré un tas de vieilleries qui les entouraient, elles étaient facilement remarquables comme si cette rencontre était prédestinée.
Il semblait qu'elles me fixaient du regard.
J'ai été aussitôt ensorcelé.
Au fond de ce stand, une vieille dame dont les yeux étaient dépolis était assise.
Elle m'a jeté un coup d’œil mais elle était indifférente à ma présence.
Ses yeux étaient brouillés telle une rivière après l'orage, je me suis demandé si elle n'était pas aveugle.
Elle s'était rendue compte que j'étais attiré par ses poupées.

-C'est la série Révolution, m'a-t-elle dit d'une voix rauque, très désagréable à entendre.

Il y avait la poupée d'un homme coquet, celle d'une fille sobre et d'une femme en robe splendide et d'un homme potelé.
En outre, il y avait aussi la poupée d'un homme dont le visage était étrangement déformé.
Le dessous de son visage était courbé comme s'il était tiré par une main invisible.
Son teint était livide comme s'il agonisait, son expression semblait à fois douloureuse et voluptueuse selon les aspects.
Je me suis convaincu que le créateur de ces poupées avait raté celui-ci.
À côté de lui, se trouvait un objet étrange qui ressemblait à une porte immense et dépouillée.
Deux supports en bois noirâtre s'étendaient vers le ciel comme des cyprès juxtaposés.
Je me suis rappelé soudainement que dans une nouvelle de Kafka, il y avait une histoire dans laquelle un homme était exécuté par une machine étrange.
Elle ressemblait à deux coffres.
Un prisonnier a été attaché fixement sur l'un des coffres, puis l'aiguille qui était fixée sur l'autre s'est mise à graver petit à petit le verdict sur son dos.
Lorsque cette machine a achevé son travail, l'homme n'était plus qu'un cadavre.
Au moment où je songeais au cadavre de ce condamné sur le coffre, je me suis rendu compte que cet objet était une guillotine minuscule.
Elle avait même un tranchant triangle.
Le tranchant était partiellement rouillée comme elle avait réellement été utilisée.
Or, était-ce des traces de sang ?

''-C'est comme une vraie guillotine !, fis-je.
-Voulez-vous l'essayer ?, m'a-dit la vieille.''

Cette idée m'a un peu terrifié, mais je me suis dit que même si elle était vraisemblable, elle n'était qu'une maquette.

J'ai mis mon auriculaire dans le trou où les condamnés à mort devaient poser leurs têtes.
La vieille riait en me montrant ses dents jaunies.
Elle avait l'air à la fois triste et joviale.
Aussitôt qu'elle a lâché le déclic, la lame minuscule est tombée.
J'ai eu la sensation du fer froid sur mon doigt.
Je l'ai tiré et j'ai confirmé qu'il n'était pas tranché.
Peut-être le tranchant était-il factice ou peut-être était-il trop rouillé.

J'ai poussé un soupir.

jeudi 9 mars 2017

La poupée de Robespierre



J'avais une poupée de Robespierre. 
Il y a quelques semaines, j'ai lu sur Internet un article sur la reconstitution faciale de ce fameux dictateur de la Révolution française.
En bref, contrairement à ce que les documents historiques disaient, le visage reconstitué de Robespierre était laid.
À travers l'écran, ses petits yeux bleu-gris me transperçaient, son nez était bas telle une colline érodée.
Ses lèvres opiniâtrement serrées m'ont rappelé un coquillage bivalve qui ne s'ouvrait jamais.
D'ailleurs, sa peau était couvert de multiples petits trous comme la surface de la lune.
Cependant, ce Robespierre reconstitué à nouveau avait quand bien même des traits communs avec son portait peint au XVIIIe siècle.
Le profil, les lèvres droites, ses sourcils montraient sa volonté obstinée de ne jamais renoncer à la Révolution.
Par contre, sur ce portrait, sa peau est lisse comme une mer sans vague.
Ce fait prouve que l'auteur de ce portrait, qu'on a jamais pu identifier avait réellement vu ce jeune révolutionnaire.
Mais si ce visage a été reconstitué correctement, ça veut dire que ce portait est beaucoup plus embelli que la réalité.
Alors pourquoi ce peintre inconnu l'avait-il embelli ?
Il était sans doute un de ses partisans.
Il devait le voir comme un ange qui venait d'arriver sur la terre, et l'ange ne contracte jamais la variole.
Sinon, il peut-être avait peur d'être envoyé à l'échafaud s'il avait peint un portait réel de Robespierre.
Heureusement, ma poupée se différait de la reconstitution faciale.
Elle était plus proche du portait historique.
Ce Robespierre miniature, mesurant environ vingt centimètres, avait la peau lisse telle une faïence.
Ses lèvres roses esquissaient un sourire angélique.
Son visage cependant était aussi dénué d'expression qu'un masque de nô, mais il me semblait toujours qu'il fronçait un peu le sourcil à travers ses lunettes de poupée comme s'il essayait de voir au loin.
Cette poupée était minutieusement faite, pas seulement son corps, mais aussi l'habit qu'il portait et la note qu'il tenait à la main.
C'est comme si ces objets avaient été rapetissés par une force surnaturelle.
Il avait des articulations sphériques aux membres.
Ainsi je pouvais lui donner la position que je le voulais.
Je l'ai mis dans une boîte en verre, je l'ai posée à côté de la fenêtre.
Je me plaisais à le contempler.
À cause de la douceur de la lumière matinale, ses joues avaient un effet rosâtre comme s'il était réellement en vie.
Il lisait attentivement sa note sur une chaise de poupée en bois.
Peut-être était-ce une liste des gens à guillotiner.
Le verre a reflété de temps à autres mon visage qui l'admirait.

samedi 25 février 2017

''Apocalypse now'' et ''Au cœur des ténèbres''

''Au cœur des ténèbres'' est un roman culte de Joseph Conrad.
Malgré la simplicité de l'histoire, il est difficile de disserter sur cette oeuvre énigmatique.
Le mystère de celle-ci nous intrigue et attire de nombreux lecteurs depuis la nuit des temps, en traversant les lieux et les ères.
Un jeune homme anglais, employé par une entreprise coloniale, s'embarque sur un bateau dans un état déplorable, avec la mission de rendre visite à un homme mystérieux qui se cache au fond de la jungle.
La plupart des lecteurs ont sans doute du mal à saisir le fond du récit.
On a l'impression qu'une énigme insaisissable s'ancre silencieusement en nous.

L'auteur de ''Au cœur des ténèbres'', Joseph Conrad.
Ce portrait me rend inquiet d'une certaine manière.


Cette oeuvre a attiré quelques grands cinéastes à l'instar d'Orson Welles et de Stanley Kubrick.
Ils ont tenté de l'adapter pour un film mais malheureusement ce projet n'a jamais abouti.
Finalement, c'est Francis Coppola qui l'a réalisé sous le titre de ''Apocalypse now''.

''Apocalypse now'' (1979)

Après avoir lu ''Au cœur des ténèbres'', j'ai tout à coup voulu revoir ce film.
Je l'avais déjà vu lorsque j'étais lycéen.
(Comme je n'avais pas d'ami, je tuais le temps en dévorant de nombreux films)
Mais je ne me souvenais pas de grand chose.
Tout ce dont j'ai pu me souvenir était le fait que ce film était relativement long et la scène où un hélicoptère américain massacrait les pauvres Vietnamiens.
C'est surtout la fin qui restait brumeuse dans ma tête.
J'ai tapé le titre du film sur Google, j'ai éteint la lumière de ma chambre, je me suis assis devant l'écran.
Le film a commencé avec une chanson langoureuse des Doors.
Au fur et à mesure que l'histoire avançait, ma mémoire se ravivait petit à petit.
Coppola avait changé quelques éléments.
La différence la plus remarquable était le changement de lieu et d'époque.
Dans l'oeuvre originelle, l'histoire se passe au Congo à l'époque de la colonisation.
Dans la version cinématographique, l'histoire est restituée au Vietnam durant la guerre du Viêt-nam.
Le courant majoritaire du récit est identique(Le capitaine Willard s'est vu confié par l'armée américaine la mission de s'introduire dans la jungle pour exécuter le colonel Kurtz qui avait complètement perdu la raison), mais quelques événements qui ne sont pas dans le livre apparaissent dans le film.(le personnage excentrique du lieutenant-colonel Kilgore ''I love the smell of napalm in the morning'', la scène des play-mates, et celle du dîner avec des colons français).
Je pense personnellement que ce film est l'interprétation intime du cinéaste.
(Il y aura des gens qui ne seront pas d'accords)
Lorsque je l'ai vu pour la première fois, je n'ai honnêtement pas compris ce que celui-ci voulait dire.
Mais cette fois je l'ai vraiment apprécié.
J'ai pu mieux le comprendre après avoir lu ''Au cœur des ténèbres''.
Le film avait bien fait resurgir l'ambiance énigmatique et lourde du roman.
''Au cœur des ténèbres'' est un roman sensoriel.
Les ténèbres d'une Afrique inconnue couvre le cœur du lecteur comme des nuages néfastes d'été.
J'ai également apprécié le goût musical du cinéaste.
Parmi les morceaux soigneusement choisis, celui qui était le plus percutant tout au long du film était ''The end'' des Doors.

This is the end, beautiful friend 
This is the end, my only friend, the end 
Of our elaborate plans, the end 
Of everything that stands, the end 
No safety or surprise, the end 
I'll never look into your eyes, again

La méfiance absolue et la mélancolie diabolique de Jim Morisson faisait un écho avec l'obscurité de la jungle du Viêt-nam.

Mais la fin et la scène du dîner avec des colons français m'ont moins plu.
Tout simplement parce qu'elles étaient trop longues et ennuyeuses.
Au début, le visage de Kurtz (Marlon Brando) était dissimulé par l'obscurité mais plus tard, il a été dévoilé sous le soleil.
C'est dommage car j'ai eu l'impression que le mystère et les ténèbres de Kurtz ont été perdus à ce moment précis.
La scène des colons français a été rajoutée plus tard dans ''la version complète,
Celle-ci est majoritairement consacrée à critiquer l'inintelligence des États-Unis.
Elle dure assez longtemps et elle me semble superflue.
Alors, si vous êtes intéressé par ce film, je vous conseillerais ''la version incomplète''
Or, j'ai aimé la scène où les soldats ont couché avec deux playmates.
Je pense que cette scène a été la seule parenthèse féminine du film car le reste était exclusivement un monde masculin.
Le monologue d'une playmate a surtout résonné dans ma tête.
''Le fait d'être Miss playgirl de l'année a été l'expérience la plus solitaire que je n'aurais jamais imaginé....''
C'est bizarre, n'est-ce pas ?
Ces deux jeunes prostituées étaient aussi déréglées d'une certaine manière par la folie de la guerre.

Lorsque le film s'est terminé, il était cinq heures du matin.
Il restait encore quelques heures avant le lever du soleil.
Je me suis inquiété si j'allais faire un cauchemar dans lequel je serais décapité comme Jay Hicks.
Lorsque je me suis réveillé, je me suis rendu compte que je n'avais eu aucun rêve, que de l'obscurité dans ma tête, comme si elle était remplie de paille

mercredi 8 février 2017

Une semaine



Lundi ; Comme je n'ai toujours pas reçu mon portable, je deviens de plus en plus anxieux.
Lorsque je n'ai pas d'Internet, je me sens mal.
Le sourire disparaît de mon visage, mes yeux sont creusés, je perds de plus en plus de poids, mes cheveux chutent.
Comme une fille frêle anémique a besoin d'une transfusion du sang, j'ai besoin d'une transfusion du réseau.
Vers 17 heures, je suis allé à la fac pour assister à un atelier d'allemand.
Pleuvait-il ?
Peut-être.
Cette semaine était pluvieuse.
Dans la salle de classe, il y avait quatre asiatiques y compris moi.
À côté de moi, une coréenne grosse telle une mauvaise plaisanterie était assise.
Elle ne parlait guère français ni allemand, par contre elle m'a parlé en japonais sans aucune faute.
Une Chinoise et un Chinois, qui a posé la même question toutes les cinq secondes et un arabe barbu se mettaient ensemble.
La professeur voire l'animatrice (car c'était plutôt un atelier pour pratiquer la conversation qu'un véritable cours) était une jeune allemande aux cheveux noirs, que j'ai supposé qu'elle n'atteignait pas une trentaine d'année, avait un joli visage avec son nez retroussé et ses lèvres fines comme l'halo de la lune.
Cependant elle avait l'air d'une psychopathe.
Elle nous a sourit seulement quelques fois.
Lorsque j'ai fait des fautes, elle m'a dit d'un ton sec,

''Je vous donne dix secondes.''

Si je n'arrivais pas à donner une réponse correcte en dix secondes, elle me fouettait à plusieurs reprises.
Ce châtiment m'a excité.
J'ai donc intentionnellement fait des fautes pour qu'elle me fouette.

Mardi ; Le vin que j'avais bu la veille m'a rendu malade.
Je ne suis pas allé en cours le matin.
Je suis resté dans mon lit et j'ai contemplé le plafond.
Mais le plafond n'était que le plafond.
Mon partenaire italien d'exposé m'avait envoyé un mail dans lequel était écrit ''à tout à l'heure ;)''.
J'ai culpabilisé car je n'y suis pas allé et je ne lui ai pas répondu.
Je me suis dit que c'était normal si je n'avais aucun ami.
J'ai continué à admirer le plafond.

Mercredi ; En ligne, sur la fiche de suivi de DHL, il était toujours affiché ''envoi en instance".
Bon, ils peuvent garder mon colis éternellement et tant que ça les satisfera, ils tiendront mon colis jusqu’au jour du jugement dernier..
Super.
Tout de même, j'ai envoyé un mail au service client au cas où mon colis n'était vraiment pas arrivé.
Quelques heures plus tard, ils m'ont répondu que mon colis était déjà livré au point relais.
Alors qu'est-ce que cet ''envoi en instance'' ?
Malheureusement je n'étais pas assez intelligent pour résoudre cet énigme.
C'est ainsi que j'ai finalement eu mon nouveau iphone vingt jours après son expédition.

Jeudi ; En cours d'allemand, il y avait deux filles qui y sont inscrites à nouveau.
L'une portait une robe blanche sans manches alors que le printemps n'était pas encore arrivé.
J'admirais ses jambes nues dont j'étais tombé amoureux.
C'était vrai que ce jour-là, nous avions un soleil dont les intenses rayons me donnait tendrement mal à la tête.
Cette lumière héraldique rendais ma vue et les jambes de la fille irréelles.
Mon angoisse a gonflé sans cesse jusqu'à ce qu'elle crève, puis s'est transformé en une dépression.
Les jambes m'importaient de moins en moins.
Je m'en foutais des putains de jambes.
Le plafond n'est que le plafond.
Les jambes ne sont que des jambes.
Le bavardage que j'entendais s'éloignait tel un écho lointain.

Vendredi ; La professeur de littérature africaine nous a dit qu'autrefois face à la colonisation, les Européens ont hiérarchisé les races selon la clarté de la couleur de peau.

''Évidemment, ceux qui avaient la peau claire appartenaient au sommet de la hiérarchie, et ceux dont la peau était la plus sombre étaient considérés les plus bas.''

J'ai jeté un coup d’œil à ma peau.
Elle était assez blanche mais comme j'y ai remarqué un hâle jaunâtre, je suis devenu un peu inquiet.
Je me suis demandé à quelle classe j'aurais appartenu toutefois je ne l'ai pas demandé à la professeur.

Je longeais la longue route vers chez moi.
Il faisait déjà nuit.
Cette route en pente douce semblait durer à jamais.
Je me suis demandé où arriverais-je si je suivais cette route jusqu'à la fin.
Les phares des voitures m'illuminaient de temps à autres.
J'ai mis mes écouteurs.
J'ai écouté ''The soft parade'' des Doors.
Avant que la chanson ne commence, Jim Morrison a donné un discours.
Il criait presque.

''When I was back there in seminary school.
There was a person there
Who put forth the proposition
That you can petition the Lord with prayer.
Petition the Lord with prayer...
Petition the Lord with prayer....

YOU CANNOT PETITION THE LORD WITH PRAYER !''

Depuis que j'ai écouté cette chanson pour la première fois, j'ai trouvé ce discours brusque et étrange.
Pourquoi a-t-il eu besoin de crier comme ça ?
Je ne comprenais même pas ce qu'il voulait dire par ses paroles.
Je ne connaissais pas ce ''Seigneur''.
Je n'ai jamais prié à quelqu'un.
Toutefois depuis lors ces cris de Jim Morrison n'ont cessé de se répéter dans ma tête.
Moi-même je monologuais ces paroles...

''il est impossible d'adresser une requête au Seigneur par la prière....''


Lorsque la chanson s'est terminée, une voiture est passé en faisant retenir le bruit de l'engin puis a disparu au fond de la route.

dimanche 5 février 2017

''Quelqu'un lui avait chuchoté une phrase dans son sommeil ; Lointain Auteuil, quartier charmant de mes grandes tristesses, et il la nota dans son carnet, sachant bien que certains mots que l'on entend en rêve, et qui vous frappe et que vous vous promettez de retenir, vous échappent au réveil ou bien n'ont plus aucun sens.''
                                                                                Patrick Modiano ''L'horizon'' (2010)

Strasbourg sous la pluie