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vendredi 29 décembre 2017

Noël en France

 Ce soir-là, j’étais dans le train à la destination de Haguenau. La nuit était déjà tombée. Il n’y avait que très peu de passagers dans le wagon. J'ai vu dans la vitre le reflet d'une fille qui regardait son portable. Devant moi, un père et son fils parlaient tranquillement. Le fils portait un chapeau de Père Noël. J’ai compris par leur conversation qu’ils allaient chez la grand-mère.
 Quelque trente minutes plus tard, je suis descendu à Haguenau. Aurore m’attendait sur le quai. Elle m’a guidé au parking et je suis monté dans son Audi rouge. La voiture a démarré dans la ville nocturne et déserte.
 Nous nous sommes éloignés de la ville. Le nombre de maisons que nous voyions diminuait petit à petit. Des centres commerciaux ou des concessionnaires les remplaçaient. Le néon jaune de Macdonald émettait une lumière phosphorescente. Au bout de quelques minutes, nous étions dans la forêt.
« Tu veux que je te ramène à Strasbourg après ? m’a-t-elle demandé.
- Je ne sais pas. Mais dans ce cas, tu ne peux pas boire, ai-je dit.
- Il faudrait donc me dire de ne pas boire au début de la soirée. Je suis à ton service ce soir. »
J’ai réfléchi un instant, puis je lui ai dit :
« J’aimerais dormir dans le lit, et toi, tu vas dormir dans le lit-canapé.
- Sale mioche », m’a-t-elle dit au volant, en regardant tout droit.
Aurore me traite très souvent d’enfant car elle est plus âgée que moi. J’ai pensé que c’était injuste alors qu’elle m’avait dit qu’elle était à mon service, mais je me suis tu.
 La voiture avançait dans la forêt obscure. De chaque côté, de hauts arbres s’élevaient comme s’ils nous couvraient.

« Si on enterrait un cadavre dans cette forêt, quelqu'un le découvrirait ? lui ai-je demandé.
- Je ne sais pas. Il y a beaucoup de cadavres introuvables en France, je pense », m’a-t-elle dit.
La seule route que les phares de l’Audi rouge éclairait m’a rappelé ‘’Lost Highway’’ de David Lynch. Nous avons ensuite parlé d’une étudiante japonaise qui a disparu à Besançon l’année dernière. L’auteur présumé du crime est son ex-copain chilien. Après la révélation de cette affaire, il s’est immédiatement enfui au Chili et on n’en a plus jamais entendu parler. Personne, à part le suspect, ne sait où se trouve le cadavre de cette étudiante étrangère. J'ai regardé la forêt profonde qui s'étendait devant nous en pensant au corps d'une jeune fille qui reste toujours abandonné quelque part en France.
 La voiture s’est arrêtée devant une grande maison blanche. Nous étions finalement arrivés chez les grands-parents d'Aurore.

 Nous avons enlevé nos manteaux. J’ai salué ses parents et ses grands-parents que je rencontrais pour la première fois. Aurore m’avait dit que son grand-père avait quatre-vingt dix ans, sa grand-mère, quatre-vingt-sept ans. Le grand-père était assis dans un fauteuil dans un coin du salon. Il m’a pris pour une fille et j’ai regretté de ne pas m’être fait couper les cheveux. La grand-mère faisait beaucoup plus jeune que son âge. Elle était diserte et elle marchait sans problème. Le père avait un gros ventre. Je me suis présenté brièvement. Sa mère était souriante. Son air joyeux m’a détendu. Aurore a aidé sa mère et sa grand-mère de préparer le dîner.
 C’était la première fois que je participais à un Noël en famille en France. Le dîner était copieux et délicieux. La famille d’Aurore m’a offert de la liqueur rose comme apéritif, mais j’en ai oublié le nom. Son père me disait que c’était la spécialité de la Bretagne. Son grand-père et sa grand-mère, lorsqu’ils communiquaient entre eux, parlaient en alsacien. Pendant le dîner, nous avons parlé de l’histoire de l’Alsace et de la France. Les parents d’Aurore m’ont demandé si les Japonais fêtaient Noël. Je leur ai dit qu’ils fêtent Noël, mais qu’il n’y a pas de dimension religieuse, qu'il n'y a ni foie gras ni dinde, mais le KFC et un gâteau.

 Le grand-père est allé se coucher le premier. En buvant du café, nous avons continué à bavarder. Les parents d’Aurore, qui n’habitent pas d’habitude en Alsace, m’ont parlé du tueur de chats. Selon eux, leur voisin déteste les chats. Il a mis des fils de fer barbelés autour de sa maison pour empêcher les chats d’y entrer. Un jour, un des chats des parents d’Aurore s’est coincé dans ces fils de fer. Ce voisin l’a tué et l’a enterré quelque part, mais ils ne savent toujours pas où se trouve le cadavre de la pauvre bête. Je leur ai conseillé d’appeler la police, mais ils m'ont dit qu'ils ont finalement choisi de ne pas envenimer la chose.
 Aurore a parlé aussi de son chat diabétique. J’avais déjà vu sa photo. C’était un chat noir aux yeux dorés et ronds. Chez le vétérinaire, il s’est révélé qu’il était diabétique. Les parents d’Aurore m’ont dit que cette créature tragique avait toujours faim. Il s’est amaigri progressivement. Aurore l’a amené de nouveau chez le vétérinaire.
« On peut l’opérer, mais je suis sûr que ça ne servira à rien… », a-t-il dit.
 Il ne restait plus d'autre moyen que de l'euthanasier pour mettre fin à ses souffrances. Aurore a pleuré comme une folle dans la cabinet du vétérinaire.
 La mère d’Aurore a dit qu’un choc psychologique peut provoquer le diabète. La grand-mère m’a dit que sa sœur est devenue diabétique après qu’une bombe a explosé à ses côtés pendant la guerre, qu’elle avait aussi toujours faim et qu’elle est morte à l’âge de dix-neuf ans.
 Quelques minutes avant minuit, nous nous sommes déplacées dans la pièce voisine. Nous avons regardé la crèche qui était posée sous le sapin de Noël.
« C’est Balthazar, a dit la mère.
- Non, c’est Gaspard, a dit Aurore.
- Alors celui-ci, c’est Melchior », ai-je dit.



 Lorsque l’horloge a indiqué le minuit, nous avons fêté la naissance de Jésus Christ et nous avons ouvert des cadeaux. La mère d’Aurore m’a offert une théière, sa grand-mère, un sachet de gâteaux alsaciens faits maison. Aurore m’a donné une clochette en forme de chat et les « Romans de la table ronde » de Chrétien de la Troyes. Quant à moi, je leur ai offert une boîte de chocolats que j’avais acheté à Strasbourg. Le chocolat me semblait le choix le plus pertinent, vu que c’est quelque chose que tout le monde aime. Comme je n’attendais pas de cadeau de la part de sa mère et de sa grand-mère que je rencontrais pour la première fois ce jour-là, j’étais content.
 J’ai dormi dans le canapé-lit du bureau du grand-père. Un petit faon empaillé était posé sur l’étagère avec une multitude de livres. La grand-mère m’a dit qu’un jour, son mari a trouvé un faon affaibli dans le jardin. Il l’a accueilli chez lui, mais il est tombé malade et mort quelques jours plus tard. Ils l'ont ensuite fait empailler. C’est la raison pour laquelle ce faon me fixait d'un regard implorant à ce moment-là. Quelques bois de cerfs étaient accrochés aux murs comme décoration. Il y avait également des tableaux représentant des cerfs. Dans un coin était disposée la collection de la grand-mère : des poupées de différents pays. À côté de la fenêtre, il y avait la grande photo encadrée d’une femme avec un chapeau à large bord. Le menton en forme d’un joli triangle, elle ressemblait à une chatelaine du Moyen Age. La mère d’Aurore m’a expliqué que c’était la cousine de la grand-mère qui était modiste. Comme Sophie dans le ‘’Château ambulant’’, ai-je pensé.
 Cette nuit, j'ai rêvé de cette femme. Dehors des bombes explosaient partout. La ville était dans les flemmes. Je lui ai demandé si nous ne devions pas nous enfuir au loin. Sans rien dire, elle a soigneusement pris les mesures de ma tête avec un mètre ruban. Elle a ensuite dessiné un plan sur une grande feuille. Pendant qu'elle travaillait, je la regardais faire un chapeau pour moi depuis un coin du bureau. C'était un chapeau idéal qui convenait si parfaitement à la forme de ma tête que j'ai cru ne plus pouvoir l'enlever. Mais lorsque je me suis réveillé au matin, je ne pouvais plus me rappeler à quoi il ressemblait.






 Le lendemain matin, Aurore et moi nous sommes promenés dans la forêt. Nous avons suivi un étroit sentier. Au bout, il y avait un rocher immense d’une forme bizarre. Il était d’une couleur rougeâtre et il s’élevait verticalement comme si un géant avait superposé des rochers les uns sur les autres. La veille, comme j’étais arrivé tard, je n'avais rien pu voir d’autre que du noir. Dans la lumière blanche du matin, je dominais le village. Il y avait de grandes maisons de diverses couleurs. Le village était entouré de montagnes.



 Nous y sommes descendus. Aurore m'a proposé de faire un tour de la ville. Nous avons traversé un ruisseau. Deux chiens nous ont aboyé dessus. De l'autre côté, des poneys mangeaient tranquillement de l’herbe. Quelques minutes plus tard, nous avons découvert des rails couverts de terre et de feuilles.  Aurore m’a expliqué qu’une ligne de chemin de fer a été fermée il y a quelques années.





 Nous avons vu également un bunker, ce qui signifiait qu’il y a eu des combats dans ce village pendant la guerre. L’intérieur était entièrement enseveli sous les feuilles mortes et mouillées. À côté de la mairie, il y avait des monuments qui commémoraient les victimes des deux guerres mondiales. Les noms des soldats y étaient gravés. Il y a longtemps ce petit village devait être beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui. Il devait y avoir beaucoup plus de jeunes. C’était difficile d’imaginer qu’il y avait eu des combats dans un endroit de nos jours si paisible et idyllique. Seuls ces monuments de pierre nous disaient que ce qui s'est passé était réel.
 Nous sommes rentrés à la maison des grands-parents d’Aurore. Ils m’ont gentiment offert le déjeuner. J’ai mangé du saumon fumé, de la dinde rôtie, du gratin et de la buche de Noël. Tout était délicieux. J’ai particulièrement aimé le gratin. C’est en fait mon plat préféré.
 La télé diffusait « Benjamin Gates et le Livre des secrets ». J’ai commencé à le regarder sans raison particulière. Ce film était en fait plus intéressant que je ne l'espérais. L’héroïne était une mignonne femme blonde. Elle ressemblait à mon actrice préférée, Diane Kruger.
« Regarde, Aurore. Cette fille ressemble à Diane Kruger, ai-je dit.
- Mais c’est elle ! », m’a-t-elle dit.
C’était bel et bien Diane Kruger.
 Le film a fini vers seize heures. Sur l’écran, il était affiché : « Le prochain film : Forrest Gump ». J’ai cité la célèbre phrase de ce film : « la vie, c'est comme une boîte de chocolats : on ne sait jamais sur quoi on va tomber ». Mais Aurore m'a ignoré.
 Je n’avais pas le temps de regarder « Forrest Gump ». « Je ramène le gosse » a déclaré Aurore à ses parents. De toute façon, je l’avais déjà vu deux fois.
 J’ai remercié les grands-parents et les parents d’Aurore pour leur accueil chaleureux et le partage du moment familial. Aurore et moi sommes montés dans son Audi rouge.
 Cette fois, nous avons pris l’autoroute qui nous a ramenés directement à Strasbourg. Au début nous bavardions beaucoup, mais au fur et à mesure nous parlions de moins en moins. « Je n'ai pas pu dormir hier. J’ai fait les cent pas dans ma chambre », m'a-t-elle dit. Le ciel était d’un bleu teinté de rose. De temps en temps, des trains passaient. Les silhouettes de tours en treillis s'élevaient comme des vestiges des temps anciens. Une heure plus tard, l’Audi s’est arrêtée devant chez moi. J’ai dit au revoir à Aurore et la voiture est partie. J'ai marché vers la porte en pensant au faon empaillé, à la belle modiste et aux fantômes des soldats errant dans les forêts de France. 











dimanche 19 novembre 2017

Grace Kelly

 Hier, lorsque je regardais ‘’La marche de l’empereur’’ dans ma chambre, quelqu’un a frappé à la porte. C'était au moment précis où un vautour attaquait les poussins d'un manchot empereur. J’étais bouleversé devant la cruauté du monde animal. Mes yeux étaient rivés à l’écran. Quelques instants plus tard, un des poussins a été capturé, et il n’a pas pu échapper au bec du vautour. « Pour lui, c’est fini. », dit la voix d’un enfant. Le visiteur a frappé de nouveau à la porte. Le visage pâli, je me suis enfin levé et j’ai ouvert la porte. Mon voisin, Axel était debout. Je me suis demandé pourquoi il était là. Je ne regardais pas le film au plein volume. Je n'avais pas crié, même quand le féroce vautour avait emporté le pauvre poussin.
 Il m’a demandé si j’avais envie d’aller à une soirée avec lui et sa copine japonaise. Avant quand il m’avait demandé d’aller au club avec ses amis, j’avais décliné cette proposition car je n’aime pas les endroits bruyants et peuplés, j’ai également peur de la syphilis. Dans ‘’Le monde d’hier’’, l’écrivain autrichien, Stefan Zweig décrit l’horreur de cette maladie sexuelle à laquelle il consacre une page.
« Pendant des semaines et des semaines, le corps tout entier du syphilitique était frotté de mercure, ce qui avait pour conséquences la chute des dents et d’autres altérations graves de la santé ; la malheureuse victime d’un fâcheux hasard ne se sentait pas seulement souillé dans son âme, mais aussi dans son corps, et même après une cure aussi affreuse, le contaminé ne pouvait jamais être sûr, sa vie durant, que l’insidieux virus n’allait pas se réveiller de son enkystement, dans la moelle épinière ou derrière le front, paralysant ses membres ou provoquant un ramollissement du cerveau. »
 Cependant, cette fois il me proposait d’aller chez un Japonais, pour fêter l’anniversaire de son colocataire français. D’ailleurs, étant donné que j'ai rarement l'occasion de sortir, j'ai accepté avec plaisir.


 Je suis donc sorti avec lui vers vingt et une heure ce soir. La nuit était déjà tombée, le froid pénétrait par les moindres interstices de mon écharpe et de mon manteau. Mon voisin s’emmitouflait dans un manteau noir et épais, dans la faible lueur que créaient des réverbères, il ressemblait à un corbeau géant. 
 Nous sommes arrivés à l’arrêt du tram. Bien qu’il ait appuyé sur le bouton d’ouverture, la porte ne s’est pas ouverte. Il a marché vers la tête du tramway, et il a frappé à la vitre du conducteur. Il semblait que le chauffeur s’était assoupi. La lumière est apparue sur le bouton, cette fois la porte s’est ouverte.
 Nous étions tout seuls dans le tram. J’ai regardé à l’arrière, il n’y avait aucun passager. Le tram a lentement démarré et s’est mis à rouler dans la ville nocturne de Strasbourg. Les rues étaient désertes. Des fenêtres des appartements étaient éclairées. Les gens passaient un moment comblé de bonheur avec leurs familles ou leurs amants. Seuls les solitaires flânaient dans la ville comme les somnambules.

 Je ne me rappelle plus la conversation que nous avons échangée dans le tram. Je savais qu’il aimait la philosophie, surtout Kierkegaard et qu’il lisait rarement des romans. Quant à moi, je lis rarement des livres philosophiques mais je lis beaucoup de romans et de biographies. Je lui ai parlé de la dureté de la vie des manchots empereurs et qu’avant j’avais lu un roman d’un écrivain ukrainien, Kourkov intitulé ‘’le pingouin’’. Je lui ai expliqué que c’est l’histoire de la cohabitation étrange d’un écrivain de seconde classe et d’un manchot mélancolique. Mais il me semblait que ce sujet ne l’intéressait guère. 

« J’aimerais vivre avec un manchot un jour, lui ai-je dit, en pensant au blizzard du pôle Sud.
- Aurélien, il ne faut pas dire ça à une fille, m’a-t-il dit.
- Pourquoi ?
- Parce que si tu dis cela à une fille, même si elle voulait être ta petite amie, elle penserait que tu es bizarre, et ne voudrait plus parler avec toi. »

 Je lui ai donc demandé si ce serait étrange si je disais que je voulais vivre avec un chat. Il m’a dit que ce ne serait pas étrange. Je me suis demandé pourquoi le chat est toléré alors que le manchot ne l’est pas. Ensuite, il m’a dit que c’est difficile de vivre avec un manchot, puisque c’est un animal qui vit dans un environnement extrêmement froid. Sur ce point, il avait sans doute raison. Je suis originaire du nord du Japon, et je peux endurer jusqu’à moins vingt degrés, mais je ne pourrai pas vivre dans la même condition que le pôle Sud. Mon rêve s’est brisé.
 Pour une raison inconnue, il insistait toujours sur l’importance d’avoir une petite amie. J’ai donc essayé d’imaginer ‘’une petite amie’’, mais les contours de ''ma petite amie'' étaient flous comme une poupée faite de boue. Par la suite, j’ai esquissé un manchot empereur dans ma tête. Cette fois, j’ai pu réaliser concrètement la forme d’un manchot avec exactitude. Il avait une tête si noire qu’elle dissimulait ses prunelles, deux nageoires pointues, un ventre blanc et caréné comme la Fiorano de Ferrari. Hier, j’avais dit à Pauline que les manchots avaient en réalité de longues jambes, mais qu’elles étaient repliées dans le corps. Je lui avais envoyé aussi une photo du squelette du manchot pour qu’elle comprenne mieux. Mais j’avais aussitôt regretté, parce qu’elle m’avait répondu : « Cet animal me semble moins mignon d’un coup… ».

 Nous sommes arrivés à la place de la République, cependant sa copine n’était pas encore là. Devant le musée Tomi Ungerer, il lui a téléphoné. Pendant ce temps, je regardais un arbre donc le tronc ressemblait à l’homme se bouchant les oreilles dans le célèbre tableau de Munch. Quelques minutes plus tard, mon voisin est venu vers moi et m’a dit que sa copine serait en retard. Nous avons donc décidé de l’attendre en faisant le tour dans le jardin de la place de la République. 
 Je ne lui ai plus parlé de manchot. Cette fois, c’est moi qui l’écoutais. Il me parlait de la sexualité refoulée et des pulsions dangereuses qu’elle pouvait potentiellement causer. Ce qu’il me racontait était difficile, mais je comprenais quand même. Toutefois, je n’arrivais pas à en tirer une conclusion. Je suis plutôt quelqu’un qui réfléchit longtemps sur un sujet, peut-être trop longtemps.
 La coupole du palais du Rhin émettait une lumière blanche. Y avait-il encore quelqu’un à l’intérieur ? Au loin, j’ai vu la BNU qui m’était familière. Elle ne dormait pas encore non plus. Il y avait sans doute encore des étudiants qui travaillaient. Lorsque nous avons fait le deuxième ou le troisième tour, Axel s’est tout à coup arrêté sous un marronnier. J’ai continué un peu à marcher tout seul. Il s’est retourné vers moi et m’a appelé par mon nom. Dans la faible lumière, deux silhouettes se tenaient debout. La seconde était sa petite amie, avec qui j’avais parlé quelques fois.
 J’apercevais des points qui n’apparaissaient pas tout à l’heure sur le chemin. Il faisait du crachin. Après avoir marché quelque cinq minutes sous la pluie, dans une rue déserte, la copine de mon voisin s’est arrêtée devant la porte d’un immeuble. En plissant les yeux, elle a regardé la plaque sur laquelle les noms des habitants étaient énumérés, puis elle a trouvé le nom de son ami japonais et a pressé le bouton de la sonnerie. Avec fracas, la porte s’est ouverte.
 Nous avons monté l’escalier en colimaçon couvert d’un tapis rouge à la turque. Nous sommes arrivés à une porte entrouverte. C’était donc l’appartement que nous cherchions. De l’autre côté de la porte nous attendait un homme asiatique souriant. 
C’était notre hôte, Monsieur Y. Axel et moi le rencontrions pour la première fois. Dans le couloir, nous avons échangé les présentations. Monsieur Y semblait plus âgé que nous. Il était aimable et il semblait habitué à parler avec des gens. 
 À côté de lui se tenait une fille avec un bonnet. Elle aussi était souriante et affable. Je lui ai serré la main. Au bout de quelques instants, une autre fille, qui paraissait déjà éméchée, est sortie de la pièce du fond. Elle nous a aperçus et nous avons échangé des salutations. Quand je l’ai vue faire la bise à Axel, j’ai eu peur qu’elle ne veuille faire la même chose avec moi. Elle a ensuite essayé de faire la bise à la copine d’Axel, mais elle lui a dit qu’elle était malade. Ce n’était pas un mensonge. Elle était réellement malade parce qu’elle avait refusé d’embrasser son copain pour la même raison. Lorsque cette fille inconnue est venue vers moi, je lui ai dit aussi que j’étais malade, alors que moi je ne l’étais pas. J’aimerais dire pour son honneur qu’elle n’était pas laide. Si on demandait aux gens si elle était belle en leur montrant sa photo dans les rues, je pense que sept personnes sur dix diraient qu’elle est jolie. Mais Je ne ferais pas même la bise à Kiera Knightley si elle me le demandait.

 Nous sommes entrés ensuite dans la pièce d’où elle était sortie. Dans une pièce qui n’est pas très grande beaucoup de monde étaient réunis. La copine d’Axel, l’hôte et moi étions les seuls Japonais. Au début, nous avons parlé en restant debout, mais au bout que plusieurs minutes, étant donné que je ne suis pas habitué à ce genre de situation, je me suis senti fatigué et me suis assis sur un divan.
 Moi seul étais assis et observais les invités. Au bout de quelques minutes, la fille au bonnet vert de tout à l’heure a peut-être pensé que je m’ennuyais. Elle s’est assise à côté de moi, alors qu’en réalité, je ne m’ennuyais pas mais paniquais. Dans le brouhaha, mon cerveau était en surchauffe. Elle m’a dit qu’elle était en première année de master en art. Je lui ai posé quelques questions concernant ses études afin de ne pas épuiser la conversation, en évitant de parler de manchots. Quelques minutes plus tard, l’hôte lui a donné une guitare. Elle s’est mise à en jouer et à chanter. Les autres bavardaient joyeusement de leur côté. J’étais son seul auditeur. En écoutant vibrer les cordes de sa guitare, je regardais ses longs cils osciller.

 Par la suite, j’ai parlé avec un jeune garçon qui m’a dit qu’il faisait des études d’histoire. Au début, nous avons parlé des Croisades et de la Renaissance, mais à un moment donné, sans raison particulière, je lui ai demandé où il habitait. Il m’a dit qu’il habitait avec un prêtre dans la Cathédrale, plus exactement dans un bâtiment attaché à la Cathédrale. Je ne connaissais pas l’existence d’un tel bâtiment. Et cela m’a semblé merveilleux de vivre dans la magnifique Cathédrale de Strasbourg. Je lui ai demandé s’il avait le droit d’entrer dans les endroits interdits au public. Il m’a dit qu’il n’avait pas vraiment ce genre de droit. Lorsque je lui ai demandé s’il n’y avait pas de fantôme dans la Cathédrale, il a ri. 

« Tu as dit quelque chose de drôle, m’a-t-il dit en riant.
- Et alors tu as déjà vu un fantôme ? », ai-je demandé.

 Après avoir réfléchi un instant, il s’est mis à parler.

« Un ami m’a dit que son radiateur faisait un bruit étrange, une sorte de claquement, tous les jours à minuit. Et donc, un jour j’ai attendu ce bruit avec lui, et à ce moment-là, on a eu vraiment peur, parce qu’au-dessus de nous, nous avons entendu les pas de quelqu’un alors que personne n’était censée être là. »

 C’était banal comme histoire de fantôme, mais justement, cette platitude m’a laissé croire que c’était une histoire vraie. Il y a donc des fantômes dans la Cathédrale de Strasbourg, me suis-je dit. J’étais secrètement content parce que jusque-là, j’avais demandé à beaucoup de monde s’ils avaient vu des fantômes, mais ils avaient tous ri et m’avaient dit que non. C’était donc la première fois que j’entendais une histoire de fantôme vraisemblable. 

 J’ai discuté également avec un homme d’un certain âge. Il m’a dit aussi des drôles de choses. Il m’a d’abord dit qu’il parlait plus de douze langues. Je savais qu’il y a des gens capables de maîtriser beaucoup de langues, mais je n’en avais jamais rencontré. Je lui ai demandé quelles langues il parlait, alors il s’est mis à compter en énumérant chaque langue qu’il maîtrisait : Le français, l’italien, l’allemand, l’anglais, l’arabe, l’hébreu...
 Toutefois je n’avais aucun moyen de savoir si c’était vrai. Je n’étais pas innocent au point de croire une personne que je venais de rencontrer. Le sourire aux lèvres, un autre homme qui écoutait son histoire à côté de moi secouait la tête en murmurant « non, non, non… » Par la suite, Il m’a dit qu’il était franco-italien. Il avait en effet les traits prononcés d’un Méditerranéen. Je lui ai demandé s’il était né à Strasbourg. 

« Non, je ne suis pas né à Strasbourg.
- Mais vous êtes né en France ?
- Non.
- En Italie ?
- Non.
- Où alors ?
- À Monaco, m’a-t-il dit.
- Monaco ! »

 Et il s'est mis à me raconter sa rencontre avec Grace Kelly. Il m’a dit que lorsqu’il avait six ans, à Monaco, à l’occasion d’un spectacle quelconque, cette princesse de Monaco lui avait fait un câlin. J’ai arrêté de boire mon rosé et j’ai levé la tête. Ses yeux étaient tout à fait sérieux. Cet homme aujourd'hui d’âge mûr, dont chaque ride devait connaître toute l’amertume de la vie, avait sans doute été un enfant candide et mignon, me suis-je dit. Toutefois, je ne pouvais pas croire d’emblée à cette histoire. 

 En regardant la silhouette de femmes et d'hommes fumer dans le balcon, j’ai commencé à penser que la véracité de son récit importait peu. Si Grace Kelly l’a embrassé, c’est une expérience formidable. Même si c'était une histoire qu'il a improvisée pour m'égayer, je voyais sur son visage ridé l'image d’un enfant qu’elle tenait dans ses bras.

mercredi 1 novembre 2017

''L'autre côté de l'espoir''



 J'ai fait un cauchemar dont je ne me souviens plus. Dans l’obscurité de la nuit, mon cerveau était éveillé tandis que mon corps était endormi. Quelqu’un a murmuré mon nom à mon oreille à plusieurs reprises. Qui était-ce ?

 Je me suis réveillé vers dix heures en gémissant. Après avoir bu un café, je me suis rappelé que j’avais des livres à rendre à la bibliothèque. J'ai mis ‘’The Buried Giant’’ et un album de reproductions de David Hockney dans mon sac à dos, je me suis vite habillé, et je suis sorti.

 Je marchais en écoutant les Concertos pour clavecin de Bach. Au bout d’un passage clouté que j’ai traversé, trois ou quatre policiers attendaient. L’un d’entre eux qui portait des lunettes de soleil sportives m’a dit de faire un détour. J’ai donc fait demi-tour et à ce moment-là, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup de policiers autour de la Cour européenne. Ils serraient tous des fusils dans leurs bras. Pour aller à l’arrêt de tram, j’ai emprunté un autre passage-piétons et là, il y avait d’autres policiers. Le chemin que je prenais toujours était barricadé.

« Bonjour», m'a dit l'un de ces policiers.


 Il avait une tête ronde. Ses joues étaient rouges comme une pomme à cause du froid. Lui aussi tenait un grand fusil.


« Bonjour, lui ai-je dit.
- Vous êtes invité ?»


 Évidemment je n'étais pas invité. Pourquoi a-t-il pensé qu'un homme asiatique à la barbe légèrement poussée, avec un sweat à capuche et un jean est invité. Je lui ai dit que je souhaitais prendre le tram.


« Le tram, il est fermé. Il faut le prendre là-bas. », a-t-il dit.

Son doigt indiquait le chemin que j'avais emprunté pour arriver jusque-là.


 Je ne voulais pas retourner à mon point de départ. J’ai décidé d’aller à la BNU à pied. Des gens en costumes-cravate marchaient à contresens vers moi. Les policiers et leurs motos blancs étaient partout. Sans doute y avait-il un congrès important aujourd’hui, sauf que cela n’avait aucun rapport avec moi.

 Pendant que je continuais à marcher, je me suis rendu compte que je me trouvais dans un endroit inconnu. J’étais perdu dans un quartier résidentiel. Il y avait des immeubles blanc et rose. Sur un pont, une femme d’âge mûr prenait des photos. Un vieux couple se promenait main dans la main. Je me suis arrêté et j’ai regardé les alentours. Au loin, j’ai pu apercevoir les deux tours de l’église Saint-Paul. Elle m’a permis de me repérer. Cependant, quelques minutes plus tard, l’église a disparu derrière des immeubles. Je me suis perdu à nouveau. À côté de moi, il y avait un bâtiment immense. Sur le panneau, il était écrit ‘’maison de retraite’’. Une vieille dame en noir y est entrée et s’est évanouie comme une brume. J’ai activé Google Map, toutefois la connexion Internet était faible. En fin de compte, j’ai renoncé et j’ai décidé de poursuivre sur le chemin qui s’ouvrait devant moi. C’était un bon choix parce qu’au bout se trouvait l’arrêt Wacken qui m’était familier.

 J’ai rendu ‘’The Buried Giant’’ et l’album de reproductions de David Hockney à la BNU. Après avoir erré d’étagère en étagère, j’ai finalement choisi la vieille édition de poche de ‘’Setting Free The Bears’’ de John Irving et je l’ai empruntée.
Avant de rentrer chez moi, j’ai visité l’exposition sur le Néo-gothique dans la BNU. Dès que je suis entré dans la salle, l’une des jeunes réceptionnistes qui chuchotaient entre elles m’a regardé et m’a dit bonjour à voix basse.

 L’exposition était plus riche que je ne m’y attendais. Il y avait beaucoup d’illustrations d’un artiste strasbourgeois qui s’appelle Léo Schnug. Ses œuvres représentaient souvent les légendes de l’époque médiévale, la composition était délibérément construite et toutes les formes étaient encadrées un peu comme les célèbres affiches de Mucha.

 Le plan représentant la maquette de la Cathédrale de Strasbourg a attiré mon attention. J’ai déjà la maquette en carton de la Cathédrale Notre-Dame de Paris chez mes parents. J’aimerais bien avoir aussi une Cathédrale de Strasbourg en miniature. 
 Il y avait aussi un dessin représentant la Cathédrale à deux tours. Ce projet de construire une deuxième tour n’a finalement pas abouti, mais cette asymétrie fait partie du charme de la Cathédrale de Strasbourg.

 Ce soir, avec l'ourson Talleyrand, j’ai vu le dernier film d’Aki Kaurismaki, ’L’autre côté de l’espoir’’. C’est l’histoire d’un réfugié syrien, qui demande l’asile en Finlande. Malgré son espoir, l’État refuse froidement de l’accueillir. Le pauvre Syrien va être raccompagné aux frontières turques. Il s’enfuit et il devient un sans-abri. Un groupe de néo-nazi le chasse et essaie de le tuer. Dans tout ce malheur, il rencontre le patron d’un restaurant et il commence à y travailler.

 Au milieu de l’histoire, ce restaurant se transforme en un restaurant de sushis et tous les clients qui viennent sont japonais. Mais je suis certain que les touristes japonais ne viendront pas dans un restaurant japonais en Finlande. Ils iront forcément dans un restaurant local. Quant à moi, je ne vais jamais dans les restaurants japonais en France. Je préfère goûter de la cuisine alsacienne.

 Bref, peu importe. Ce n’est qu’une petite remarque personnelle. Il paraît qu’Aki Kaurismaki a déclaré de prendre sa retraite cette année, si bien que celui-ci est son dernier film. Il avait affirmé qu’il tournerait une trilogie sur le thème du migrant. La première partie, c’était ‘’Le Havre’’, et la deuxième est ce ''L'autre côté de l'espoir''. Il n’y aurait donc pas de troisième.

 À propos, avez-vous remarqué qu'il y a 'le ‘’géant'' de Twin Peaks dans ce film ?

mercredi 18 octobre 2017

À quoi puis-je comparer mon cœur ?



Je me demande toujours pourquoi les professeurs n’ont pas l’air d’avoir sommeil lorsqu’ils donnent un cours à 8 heures. Je n’ai jamais vu un professeur bailler. J’étais peut-être fatigué, bien que je me lève toujours à 6 heures, ce matin, quand je me suis levé, mon portable indiquait déjà 6 heures 45. De plus, à ce moment-là, mon cœur était déjà rempli de tristesse. J’ai pensé manquer le cours du matin, mais je suis quelqu’un qui n’aime pas changer d’habitude ; je me suis préparé vite et je suis parti.

C’est un mystère. Lorsque je me couche toutes les nuits, beaucoup de préoccupations surgissent en moi et m’empêchent de dormir. Pendant le cours, je peux m’endormir tranquillement. Quand le professeur nous racontait la vie de Thomas Mann, je l'ai transpercé du regard ; il ressemble à Truman Capote. Cet écrivain américain connu notamment pour ''Breakfast at Tiffany's'' et ''Cold Blood'' était un homme de petite taille, en revanche, cet enseignant est grand. Le nez petit, les cheveux blonds blanchissants, le front haut et les yeux bleus sont communs.  Après m'être assuré qu’il ne me regardait pas, j'ai sombré dans un profond sommeil. J’ai rêvé qu’une enseignante inconnue mourrait d’une crise cardiaque en cours. Lorsque j’ai rouvert les yeux, une fille à lunettes était en train de faire son exposé.

Pendant le cours de latin, j’ai appliqué la règle de la main gauche de Flemming pour vérifier les mouvements d'un générateur. Le pouce indique le sens du mouvement. L’index, celui du courant, le majeur, la direction du champ magnétique. Ensuite, j’ai dessiné une courte BD sur le revers d’une feuille que la professeure avait distribuée. C’est une BD assez ridicule et pas très réussie, dans laquelle un esprit méchant apparaît de la veine du bois du plafond et enlève un garçon endormi.

En cours d’allemand, je devais faire un exposé. Parmi les sujets concernant la mode, j’avais choisi ‘’Das perfeckte Outfit fur Kunstler (La tenue parfaite pour les artistes)’’. Je ne m’intéresse pas du tout à la mode, j’avais dû choisir un sujet qui semblait me convenir le plus. J’ai comparé deux compositeurs, Beethoven et Haydn. Beethoven était quelqu’un qui ne faisait aucune attention à son apparence. Selon son secrétaire, il était « comme Robinson Crusoé ». Le plus grand compositeur de l’histoire de la musique a même été arrêté par un policier qui l’a pris pour un clochard. Plus tard, le maire de Vienne lui a présenté ses excuses. Contrairement à lui, son maître (toutefois, Beethoven prétend qu’il n’a rien appris de lui), Joseph Haydn était quelqu’un de soigné. Il mettait toujours une perruque pour composer, alors que personne ne le voyait. On connaît aussi la personnalité de ces grands hommes aussi à travers leurs portraits. Tandis que Ludwig fronce les sourcils d’un air de défi, Haydn sourit tendrement comme une grand-mère qui regarde son petit-fils jouer dans le jardin. Et j'ai conclu mon exposé ainsi : « Quelque part dans le monde, il y a peut-être un compositeur qui travaille avec un scaphandre. »

Pendant que je parlais en public, je me rendais compte que je parlais très vite comme une mitrailleuse. Plus j’essayais de parler plus lentement, plus je bredouillais. Mes mains tremblaient, je baissais les yeux, je n'arrivais pas à regarder les visages des gens. Alors qu'ils ne me prêtent aucune attention d'habitude, une multitude d'yeux me regardaient, uniquement à l'occasion de cet exposé. Je me suis senti comme Adolf Eichmann au procès de Nürnberg. Tout ce que j'attendais, c'était le verdict et la condamnation à la peine capitale.

La professeure d’allemand avait distribué des feuilles sur lesquelles on devait écrire un commentaire sur ceux qui avaient fini leur exposé. Nous devions donner des bons points et faire des suggestions. J’ai reçu les commentaires que les autres avaient faits sur mon exposé. Sans les lire, je les ai insérés dans mon cahier. Je ne les lirai peut-être jamais. J’ai aussi écrit mes impressions de trois filles qui ont fait des exposés. J’ai écrit la même chose pour ces trois demoiselles ; « Vous parlez lentement et c’est bien. » En réalité, leurs exposés étaient beaucoup plus raffinés que le mien. Elles présentaient de beaux hommes et femmes avec de jolis vêtements alors que je leur avais montré les portraits d’un homme d’âge mûr qui fait une grimace terrible et d’un autre avec une perruque comique et démodée. À ce moment-là, pour la première fois, j'ai fait des reproches à mon compositeur préféré : il aurait dû faire attention à ses habits et il aurait dû au moins faire l'effort de sourire.

dimanche 15 octobre 2017

Mozart à Strasbourg



« Tout est pauvre ici. » la déception de Mozart

 De la rive droite de Rhin, quelle impression donne Strasbourg ? Autrefois, Mozart a aussi visité cette ville. Cependant, ces deux lettres du père et du fils racontent tout.
« As-tu la possibilité de gagner de l’argent à Strasbourg ? » - Leopold Mozart
« Tout est pauvre ici. » - Wolfgang Amadeus Mozart

 Certes, c’était un court séjour, mais Mozart a passé quelque temps dans cette ville. Toutefois, comme sa lettre indique, il semble qu’il ait été plus ou moins ignoré. 2006 a marqué deux cent cinquantièmes anniversaires de sa naissance. Les admirateurs de Mozart dans cette ville auraient accueilli ce jour avec un sentiment de regret de l’attitude de leurs ancêtres : ils auraient dû le retenir plus longtemps et l’accueillir plus chaleureusement.

 Le 10 octobre 1778, après six mois de désappointement à Paris, en route pour Salzbourg, Mozart est arrivé à cette ville en diligence. Son père l’y attendait, mais il hésitait à y rentrer à cause de l’archevêque. Avec un léger espoir de réussir en tant que compositeur, il est descendu à l’arrêt juste devant l’hôtel du Corbeau (près du musée alsacien actuel). Son séjour a duré environ trois semaines (du 10 octobre à 3 novembre). Il avait vingt-deux ans. Il logeait chez l’ammestre Frank (cette maison reste encore au 7 quai Saint-Nicolas !). La dialogue « As-tu la possibilité de gagner de l’argent ? » « Tout est pauvre ici. » est sans doute sans indulgence pour une ville de commerce prospère comme Strasbourg. Mais cette impression de Mozart n’est pas incompréhensible. Après avoir séjourné dans plusieurs villes et connu la beauté du rococo, la ville relativement simple et gothique de Strasbourg aurait été pauvre à ses yeux. D’ailleurs, le compositeur strasbourgeois qu’il avait connu à Paris, Rodolf, lui avait offert un emploi en tant qu’organiste à Versailles, mais ce projet n’avait pas abouti. De plus, il avait même fait des dettes auprès d’un grand commerçant de cette ville.

 Le concert n’a pas eu un grand succès. Les gens de haute société étaient préoccupés par les mesures contre le risque d’inondation du Rhin. Parmi les trois concerts qu’il a donnés, la première a eu lieu au grand hall de la poêle de la corporation du Miroir, et a été bien accueilli. Des gens de haute société étaient aussi présents, l’ambiance était accueillante. Toutefois Mozart fut déçu de la faible rémunération qu’il reçut. Une semaine plus tard, suite aux conseils de quelques personnes, il a organisé son deuxième concert avec l’orchestre local dans un bâtiment à la place Brogile (Dans l’entrepôt de blé qui a été rénové et transformé en théâtre municipal en 1821). Mais l’audience était clairsemée ; dans une lettre à son père, il a déploré l’incompréhension des citoyens à l’égard de la musique. Déconcerté, il a pensé quitter la ville mais une inondation l’a retenu. À cette occasion, il a organisé un concert privé. Cette fois, l’audience a compris son art et il était content. Il écrivit même : « Strasbourg sans moi est impensable. »

 Dans cette ville, le développement de la musique n’était pas forcément en retard. En 1731, l’académie municipale de musique avait été déjà fondée. En réalité, Mozart a rencontré de grands hommes de l’histoire de la musique. Il a essayé le célèbre orgue d’Andreas Silbermann. Il a rencontré également le maître de chapelle de la cathédrale, François Xavier Richter. Il a même exprimé le souhait de remplacer ce chef d’orchestre âgé et légèrement alcoolique, si besoin était.

 Mozart a écrit un concerto intitulé ‘’Strasbourg’’. On ne sait pas s’il avait déjà composé à Paris ou s’il a composé pendant ou après ce séjour à Strasbourg. À la même époque, une sonate d’un autre Strasbourgeois qui vivait à Paris, Hüllmandel, a certainement inspiré Mozart. Il y a des spécialistes qui disent que l’influence de cette sonate est présente dans la sonate pour piano k310. Mozart est devenu un membre de la Franc-maçonnerie en 1784. Avant cet événement, pendant ce séjour, il fut accueilli à la loge qui s’appelait ‘’la Candeur’’. D’ailleurs, un membre de la Franc-maçonnerie et un marchand, Franz Heinrich Ziegenhagen lui a offert un poème. C'est pour lui que plus tard, Mozart a composé un morceau, k619.


 Ce dont Strasbourg peut être fière à propos de sa rencontre avec ce génie, c’est sans doute le fait que son premier opéra ‘’L’enlèvement au sérail’’ fut représenté pour la première fois en France du vivant de l'artiste, ou que l'on a joué ‘’La flûte enchantée’’dans cette ville plus tôt qu’à Paris, en 1800.

(L'extrait de ''L'histoire de Strasbourg'' d'Hidemi Uchida.)

mardi 3 octobre 2017

Karl Richter

 Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd’hui le wi-fi était instable et ça m’a rendu malade. Je chancelais, je crachais, je tombais de temps en temps. J’ai été vite transporté à l’hôpital. Aussitôt qu’une infirmière obèse pour qui je me suis demandé si ce n’était pas plutôt elle qui devait être soignée, m’a transfusé de l’Internet. Je me suis senti mieux.
 Dans le bus, distrait, en regardant le paysage de Strasbourg que j’avais déjà vu bien, mais qui m’impressionnait toujours comme si c’était la première fois que je le voyais, j’écoutais le Brandenburg concerto de Bach dirigé par Karl Richter.
 Le chef d’orchestre réalisait dans ma tête une architecture musicale, splendide et subtilement symétrique de Bach qui reprogrammait mon esprit troublé. Quand le bus arrivait à Krutenau, j’ai vu du coin de l'œil une ombre noire. J'ai cru que la Mort m'arrivait au final. Je me suis vite préparé à lui supplier de ne pas apporter mon âme, que des choses que j'avais écrites dans mon cahier (''Je veux mourir'', ''Ma vie est une ordure incombustible'' etc.) étaient tous des mensonges. Je l’ai regardée. Un homme noir était debout devant moi fixait carrément son regard sur moi. J’ai été surpris. L’architecture que Karl Richter construisait avec tant d’efforts s’est effondrée en un clin d’œil et elle a été emportée par le vent noir quelque part. Au moment où j’ai enlevé mes écouteurs, il m’a dit quelque chose mais je n’ai pas entendu. Sa plaque d’identité sur laquelle était écrit CTS a reflété la lumière matinale et je lui ai demandé si c’était un contrôle. Il m’a répondu qu’il faisait une enquête. J’ai pensé refuser car j’allais descendre en principe à l’arrêt suivant, mais au final, j’ai accepté.
 Il m’a posé quelques questions simples. À quel arrêt j’étais monté, à quel arrêt je descendais, pourquoi je prenais le bus etc.
 Il m’a remercié brièvement. En revanche, je voulais à mon tour lui poser quelques questions. (S’il était marié, s’il avait des enfants, s’il aimait sa vie, que préférait-il, le bus ou le train etc.) mais l’arrêt auquel je descendais approchait. J’ai remis mes écouteurs pour revenir au monde du Brandenburg Concerto. Karl Richter s’est remis à construire l’architecture merveilleusement proportionnée de Bach.