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jeudi 17 mai 2018

''Natsume Sôseki ébahi par les paroles d'une amie de sa fille'' (Le calendrier Sôseki)


 Il y aura cent cinq ans aujourd’hui, le 19 mai 1911, la troisième fille de Sôseki, Eiko a invité une de ses camarades à venir chez elle. À l’époque, Eiko était une écolière de sept ans et demi.
 Son amie, voyant Sôseki, s’est inclinée.
 Sôseki, quarante-quatre ans, a souri et lui a dit : « Hé, bonjour » en imitant la façon de parler de poissonnier ou de marchand de légumes.
 Un peu plus tard, Sôseki s’est approché des deux petites filles qui jouaient. Il a demandé à la camarade de sa fille :
« Que fait ton père dans la vie ? »
 Il avait parlé sans réfléchir. Son interlocutrice a répondu brièvement.
« Mon père est mort à la guerre ».
 Sôseki est resté sans voix. La douleur lui avait ôté la parole. Au bout du moment, il a enfin ouvert la bouche :
« Tu seras toujours la bienvenue ici ».
 Cela dit, Sôseki a quitté les deux fillettes.

 La Guerre russo-japonaise avait commencé sept ans auparavant, le 8 février 1904. Elle a fini le 5 septembre 1905 avec la signature du traité de Portsmouth. Cette amie de la troisième fille de Sôseki avait donc perdu son père lorsqu’elle était encore bébé.
 L’armée japonaise a perdu quatre-vingt-huit mille soldats au cours des dix-neuf mois de guerre.
 Dans le salon, Sôseki a parlé de cette fillette avec son épouse Kyôko. Les paroles de l’enfant lui avaient rappelé l’horreur de la guerre et le fait que son père avait déplacé le livret de famille de son fils au Hokkaidô pour éviter la conscription.

 Il semble que l’aînée, Fudeko, écoutait à la dérobée la conversation entre Sôseki et Kyôko. Quelques jours plus tard, un incident inattendu a eu lieu.

 À l'école primaire, l’institutrice de Fudeko déclara devant ses élèves.
« L’insoumission est la honte du peuple. Un citoyen japonais doit remplir ses obligations. »
Fudeko s’est levée et a dit :
« Mon père est allé au Hokkaidô pour éviter la conscription. Cela signifie-t-il qu’il n’est pas un citoyen japonais ? »
 Comme c’était encore une enfant, elle a posé cette question sans beaucoup réfléchir. L’institutrice ne savait pas quoi répondre. Après un long silence, elle lui a répondu doucement :
« Non, parce que ton père remplit autrement son devoir de citoyen et c’est bien aussi. Mais si quelqu’un d’autre se conduisait comme ton père, tu devrais lui faire reconnaître son erreur ».
 Ce n’est que plus tard que Sôseki a appris cet incident. Sa réaction fut mitigée.

 Le mois suivant, lorsque Sôseki s’est rendu à Takada dans la préfecture de Nîgata, il a parlé de cet événement à un journaliste du ‘’Journal de Takada’’. Par ailleurs, durant la conférence qu’il a donnée dans l’amphithéâtre du collège de Takada, un jour où une pluie diluvienne frappait le toit, il a dit : 
« Vous devrez voir plus loin que Takada, devenir citoyens du Japon, puis du monde. Vous devez, dépassant le cadre de votre ville natale, devenir dignes, par votre conduite, d'être japonais, puis citoyens du monde. »
 Si les générations suivantes avaient dépassé provincialisme et nationalisme, et avaient acquis une mentalité plus cosmopolite, il n'y aurait plus jamais eu de guerre. Du fond du cœur, c’est sans doute ce que Sôseki souhaitait.

dimanche 13 mai 2018

''Natsume Sôseki avertit le Japon au sujet de la victoire à la Guerre russo-japonaise'' (Le calendrier Sôseki)


 Il y aura cent cinq ans aujourd’hui, le 11 mai 1911, Sôseki s’est habillé à l’occidentale et s’est coiffé d’un chapeau d’été. Il est allé voir l’Exposition industrielle de Tokyo au parc d'Ueno.
 Pour le gouvernement de l’époque, cette exposition devait être aussi grandiose que celles de Londres et de Paris, et tout le voisinage d’Aoyama à Yoyogi y serait consacré. Toutefois, les moyens financiers manquaient. L’exposition a finalement eu lieu au parc d’Ueno, mais en beaucoup plus petit.

 En effet, le gouvernement japonais manquait d’argent. En 1905, victorieux de la Russie, le Japon semblait avoir pris place au rang des grandes puissances. En réalité, la Russie avait été vaincue de justesse. On dit également que 78 pourcent des frais de guerre, soit environ deux milliards de yens venaient d’un emprunt étranger. Huit cent vingt millions de cette somme étaient le fruit des efforts de Korekiyo Takahashi qui avait fait appel à l’emprunt étranger en Europe. Cependant, le Japon n’a pas pu obtenir de réparations de guerre de la Russie. Korekiyo a été contraint de faire de nouveau appel de l’emprunt étranger pour un montant de quatre cent cinquante millions de yens afin de relever l’économie japonaise après la guerre.

 Ignorant de cette situation, le peuple japonais délirait de joie. Inquiet pour l’avenir du Japon, Sôseki a lancé un avertissement.
« On entend partout des propres orgueilleux selon lesquels le pays fait désormais partie des puissances. Je suis sans voix devant leur optimisme » (‘’L’Ouverture du Japon moderne’’)
« Le Japon est un pays qui ne peut pas se relever sans emprunter à l’Occident. Malgré cela, il croit faire partie des pays développés. (…) seule une analyse superficielle peut conduire à cette conclusion. Et c’est d’autant plus regrettable que le pays peut continuer à prétendre l’être » (‘’Et puis’’)

 Au début du roman « Sanshirô », Sanshirô au cours de voyage à Tokyo en train de la ligne Tôkaidô dit à un gentleman d’un ton défensif : « Désormais le Japon se développera progressivement », et ce dernier lui répond sèchement : « Il s’effondrera ». Sôseki est sévère dans sa critique de la société, mais il s'agit aussi d'un avertissement.
 Par la suite, ‘’Le Japon impérial’’, dans son immense orgueil, devait se jeter dans une guerre à laquelle il ne survivrait pas. Trente ans ne s’étaient pas écoulés depuis la mort de Sôseki.

 Or, il y avait un lien profond entre Sôseki et l’exposition.
Sôseki avait utilisé l’exposition industrielle de Tokyo de 1907 dans son roman « Le Coquelicot ». Même avant cela, Sôseki avait visité l’Exposition universelle de Paris en 1900 pendant ses études en Angleterre. L’envergure de cette exposition lui en avait imposé (« Dans un décor de cette envergure, je ne sais même plus quelle direction prendre »), mais il était monté à la Tour Eiffel. Il en parle dans une lettre à son épouse Kyôko.
« Je suis monté à la célèbre ‘’Tour Eiffel’’ d’où je dominais tout . »
 On peut facilement imaginer Sôseki qui bombe la poitrine, l’air fier, en écrivant à sa femme.

 À l’Exposition industrielle de 1911, la publicité du phonographe que le magasin d’importation Sankôdô diffusait incessamment a fait une forte impression à Sôseki. Que cette exposition est sans envergure par rapport à celle de Paris !

 On vendait des plantes derrière le champ d’exposition. Sôseki les a vues aussi. Il y avait un pot d’orchidées rouge-pourpre. Il coûtait trois yen cinquante sen. Sôseki a tendu le bras pour le prendre, mais il s’est retenu car il a pensé que ce serait encombrant. Lorsqu’il est revenu à l’arrêt ‘’Edogawa’’ en tram, il se sentait un peu fatigué. Il a appelé un pousse-pousse dans la rue et il est rentré chez lui.

 C'était aussi le jour de la ‘’Réunion du jeudi’’ où ses acolytes se réunissaient chez lui.
 Dans la soirée, le spécialiste de littérature japonaise, Secchô Sakamoto est arrivé le premier. Comme il a dit qu’il avait faim, Sôseki a fait venir un bol d’anguilles pour lui. Ses acolytes étaient souvent exigeants ou sans gêne, mais Sôseki les écoutait comme si c’était normal. Le grand appétit des jeunes était même un agréable spectacle pour Sôseki qui souffrait de l'estomac.
 Plus tard, Toyotaka Komiya, Toyoichirô Nogami et Miekichi Suzuki sont arrivés. Ils ont discuté agréablement jusqu’à onze heures. Ce soir-là, Sôseki a-t-il eu l’occasion de leur parler de l’Exposition de Paris ?

vendredi 6 avril 2018

Le calendrier Sôseki : Dans l'impossibilité d'aller admirer les cerisiers, Natsume Sôseki travaille à la création de « À l'équinoxe et au-delà »


 Il y a cent quatre ans aujourd'hui, le 6 avril 1912, Sôseki travaillait à la création de son roman-feuilleton « À l'équinoxe et au-delà », qui avait commencé en janvier de la même année. Le temps s'améliorait de jour en jour, les cerisiers étaient en pleine floraison. Les visiteurs venus les admirer se pressaient dans le parc d’Ueno et les environs de Mukôjima. Sôseki, qui aimait beaucoup le printemps, aurait voulu s’évader de son bureau et y aller, mais il était pris par son travail quotidien. Contraint de rester chez lui, il était légèrement irrité.  

 D’ailleurs, à l’instar de son titre, le feuilleton « À l’équinoxe et au-delà » devait se terminer en avril, peu après l’équinoxe de printemps. Cependant, Kokyô Nakamura qui était censé prendre la suite de « À l’équinoxe et au-delà » avec « Kara (La Coque) »,sur la recommandation de Sôseki lui-même, est tombé malade. La plume de Sôseki n’avançait plus. Fallait-il attendre la guérison de Kokyô ou chercher un autre écrivain. Quoi qu’il en soit, afin de gagner du temps, Sôseki se trouvait contraint de retarder la fin du récit et de continuer à écrire.

 Il a eu envie de se plaindre de la situation. Il a écrit la lettre suivante à l’un de ses acolytes, le directeur du collège d’Okayama, Denshi Nomura.
« Ueno et la berge du fleuve Sumida sont remplis de monde. Il y a longtemps que je n’ai pas admiré des fleurs, et en ce moment je dois me contenter de ce qu’en disent les journaux. Comment sont les cerisiers à Okayama ? C’est de très mauvais goût d’écrire un roman en avril, un mois riche en événements intéressants. Je prendrai garde à ce que cela ne se reproduise pas l’année prochaine ».
 Le dernier épisode de « À l’équinoxe et au-delà » a enfin paru environ trois semaines plus tard, dans le journal du 29 avril. Le roman-feuilleton de Hakuchô Masamune « Le Fantôme vivant » a commencé dès le premier mai. Inquiet pour Kokyô Nakamura, Sôseki a jugé que ce dernier devait d’abord se concentrer sur sa guérison.

 Le roman autobiographique de Kokyô « Kara (La Coque) » a paru dans le journal "Asahi" à partir du 26 juillet, pendant la suspension du « Fantôme vivant » de Hakuchô Masamune.

 À propos, Sôseki n’a pas pu éviter le mauvais goût de travailler en avril, même les années suivantes. En avril 1913 en effet, Sôseki, malade, publiait le roman-feuilleton « Le voyageur ou l’homme qui va ». L’année suivante encore, en avril 1914, il écrivait un autre roman-feuilleton, son chef-d’œuvre « Le pauvre cœur des hommes ».

 Sa vie n’allait pas toujours comme il le souhaitait et son œuvre était loin d’être achevée.

jeudi 1 mars 2018

''Je suis un chat. Je n'ai pas encore de nom''



 Aujourd’hui, j’ai fait mon devoir de dissertation. Comme je me suis reposé toutes les trois secondes, j’ai avancé très lentement. Ma couette m’a appelé chaque fois que j’ai écrit une ligne.

 Quand j’écris une dissertation, j’ai beaucoup de mal à trouver des idées. Je me concentre plutôt sur comment allonger une phrase autant que possible que de disserter. J’ajoute beaucoup d’adverbes et j’insère beaucoup de citations pour gagner des pages. Je regarde dans le vide en cherchant des idées, toutefois tout ce qui me vient à l’esprit est mes cuisines préférées. L’image du curry indien, du steak, du gratin, des sushis flottent dans l’air. Si j’étais Marcel Proust, je pourrais remplir une page blanche très facilement, mais comme je ne suis qu’un pauvre étudiant en lettres, je suis obligé de galérer en chassant les images de nourriture du coin de l’œil.

 Hier j’ai fini « Je suis un chat ». C’était une lecture très divertissante. J’ai ri à quelques passages. Mais comme il s’agit de la première œuvre de Natsume Sôseki, sa qualité semble plus ou moins inférieure à ses autres romans. Par exemple, la composition est moins solide que ses chefs d’œuvres. (Mais c’est normal, vu que Sôseki avait l’intention d’écrire uniquement le premier chapitre, qui a en plus été manié par un de ses amis).

 J'ai écrit il y a quelques jours sur la possibilité que Sôseki ait écouté Beethoven de son vivant. Cette énigme est résolue. Je conclus que l'écrivain connaissait très probablement la musique de ce grand compositeur parce qu'il y a une scène où le chat compare son miaulement à une symphonie de Beethoven :
«¨Pour la troisième fois, je pousse un miaulement particulièrement complexe pour attirer sans faute l'attention de la bonne : mia-oû-oû-ôh, Je considère in petto avoir réussi une mélodie de toute beauté qui ne cède en rien à une symphonie de Beethoven (...) »

 Si on lit encore « Je suis un chat », c’est parce que la perspicacité de Sôseki est toujours vivante même à notre époque moderne et que la société humaine, qu'elle soit japonaise ou occidentale, n’a peut-être pas de grande différence au fond. Il y a un passage qui m’a bien impressionné :
« Il se pourrait même que la société soit un rassemblement de fous. Des fous qui se regroupent pour se battre entre eux, se quereller, s’insulter, se voler ; tous ces fous forment un tout et vivent comme une cellule en se désagrégeant puis se réformant et ainsi de suite, et on appelle cela la société. Parmi ces gens, quelques-uns ont un peu de compréhension et de discernement, et comme ils gênent ainsi les autres, on construit des asiles pour les y enfermer et les empêcher de sortir dans la société. Dans ce cas, ceux qui se trouvent dans les asiles sont les fous. Quand la folie est isolée, elle est considérée comme folie, mais quand elle unit un groupe et lui donne la puissance, elle devient l’apanage des gens normaux. On voit beaucoup de déments employer leur argent et leur autorité à tort et à travers pour inciter à la violence d’autres fous moins puissants qu’eux, et le monde les considère comme des personnages de fort bonne compagnie (…) » 
 Cette réflexion m’a marqué parce qu’elle m’a fait penser au Nazi. La première publication de « Je suis un chat » est en 1905, même avant le début de la première guerre mondiale, et l’auteur meurt en 1916. Sôseki n’a été écrivain que pendant environ dix ans.

 J’ai beaucoup aimé le passage où Sôseki, non, le professeur Kushami se moque de sa femme en l'appelant ‘’Otanchin Paléologue’’.
« - Comment peux-tu savoir si c’est absurde alors que tu reconnais ne rien savoir du prix ? Cela n’a pas de sens. Voilà, pourquoi je t’appelle Otanchin Paléologue ! 
- Pardon ? 
- Otanchin Paléologue ! 
- Qu’est-ce que cet Otanchin Paléologue ? 
- Aucune importance. La suite ! Tu n’as encore rien dit de ce qui m’appartient. 
- La suite importe peu. Dis-moi ce que signifie Otanchin Paléologue ! 
- Cela n’a évidemment aucun sens. 
- Pourquoi ne veux-tu pas me le dire ? Tu aimes vraiment te moquer de moi, n’est-ce pas ? Tu profites de ce que je ne sais pas l’anglais pour me donner toutes sortes de noms »
 Et voici, la note du traducteur : « Dans le langage des courtisanes d’Édo, Otanchin désigne un client détesté, et par la suite un imbécile dans le langage populaire. Jouant de sa ressemblance phonétique avec la prononciation japonaise de Constantin, Sôseki a formé le mot Otanchin Paléologue sur le modèle du nom du dernier empereur romain d’Orient, Constantin le Paléologue. Sôseki employait souvent cette expression quand il s’adressait à sa femme, qui ne manquait pas d’en demander le sens aux étudiants venant rendre visite à son mari ».

 C’est plutôt tragique, vous ne trouvez pas ?

 Le maître de la maison où vit le chat, le professeur Kushami, ne sort que très peu, en revanche il dort tout le temps. Moi aussi, je dors beaucoup (je dois dormir au moins douze heures par jour pour être pleinement éveillé), j'avais l'impression que cela parlait de moi et j’ai eu un peu honte. 
 Ah, la couette m’appelle.

lundi 26 février 2018

''Sais-tu si « miaou » est une exclamation ou un adverbe ?''

 Les livres ennuyeux renfrognent le lecteur. D'autre part, certains livres sont capables de le faire pleurer. Et il y a aussi des livres qui font sourire les gens.

 C’est difficile de faire rire quelqu’un avec un simple texte. Par exemple, je trouve que les romans de Dostoïevski sont souvent drôles. Dans « Les frères Karamazov », j’ai ri en lisant le passage où Dmitri bat Fiodor à cause d'un malentendu. J’ai entendu dire que lorsque Kafka a lu à haute voix « La métamorphose », le public a ri. Quand on y pense, l’absurdité de certaines œuvres de Kafka ont effectivement quelque chose qui incite à rire.

 Personnellement j'aimerais compter aussi Natsume Sôseki parmi ces grands écrivains qui avaient un sens de l’humour raffiné.

 « Je suis un chat » de Natsume Sôseki est l'une des œuvres les plus amusantes de l'auteur. D’abord, le fait que l’histoire est racontée du point de vue d’un chat est singulier. Ce chat sauvage nom s’introduit dans la maison d’un professeur d’anglais Kushami dont le modèle est Sôseki lui-même et l'animal fait la réflexion suivante sur le métier de son maître.

« Tout chat que je sois, il m’arrive de penser : un professeur a vraiment une vie heureuse. Si je renaissais en homme, je voudrais n’être que professeur. Si on peut occuper un emploi en dormant autant, un chat aussi en est capable. Et malgré cela, d’après mon maître, il n’y a rien de plus pénible que ce métier de professeur, et chaque fois que ses amis viennent chez lui, il grogne sur une chose ou une autre ».

 Sôseki était maître du poème chinois classique et du haiku, mais les multiples références des écrivains occidentaux nous permettent de comprendre qu’il lisait beaucoup la littérature européenne. Le nom de Zola et de Sainte-Beuve apparaît dans un dialogue du professeur Kushami et de son épouse.

« - Et qu’y a-t-il de si terrible à quelques grognements d’écoliers ou de professeurs ? Sainte-Beuve, un des plus grands critiques que ce monde ait portés, faisait des cours très impopulaires à l’université de Paris, et quand il sortait il avait toujours un couteau dans sa manche pour se protéger des étudiants. D’autre part, quand Brunetière a attaqué Zola, toujours à l’université de Paris…… 
- Oui, oui, mais tu n’es pas professeur d’université. Tu ne fais qu’expliquer un livre de lecture anglais et tu n’as pas à te comparer à ces géants. On dirait un goujon qui veut nager avec une baleine. Cela ne peut que te rendre encore plus ridicule. 
- Tais-toi donc ! (…) »
 C’est vrai que lorsque Sôseki a créé la série de « Je suis un chat », il venait de débuter en tant qu’écrivain assez tardivement, à l'âge de trente-huit ans. Mais en tant qu’admirateur de Sôseki, je voudrais dire qu'il n’a rien à envier à Zola ou à Sainte-Beuve.
 Et du coup, à l'époque de Zola et de Sainte-Beuve, donner des cours ennuyeux risquait de pousser les étudiants à le poignarder. Sur ce point-là, je pense que certains professeurs de mon université ont de la chance car ils n'ont pas besoin de porter un couteau sur eux.

 Au milieu de l’histoire, une dame au gros nez apparaît et sa description hyperbolique, un peu méchante m'a fait rire.

« On dirait qu’elle a volé le nez de quelqu’un et se l’est planté sur la figure. Il est très impressionnant, comme si on avait placé les grosses lanternes de pierre du temple Yasukuni dans un jardinet de dix mètres carrés, et ne semble pas se trouver à l’aise sur le visage. C’est un nez en bec d’aigle, qui a commencé un jour à s’élancer très haut, puis, pensant qu’il dépassait la mesure, s’est ravisé, a perdu son énergie première dans sa course puis est venu plonger vers les lèvres qu’il regarde maintenant de très près. C’est un tel phénomène qu’il serait plus exact de considérer que lorsque cette femme dit quelque chose, ce n’est pas sa bouche qui parle, mais bien plutôt son nez qui ouvre la bouche. Par respect pour ce grandiose monument, je décide d’appeler cette femme Hanako, Mme Nez. »

 C’est une description incroyable. Qui pourrait dépeindre un nez d'une telle manière à la fois si humoristique et poétique ?

 Ainsi, ça se voit que Sôseki était quelqu’un qui avait le sens de l’humour. Cependant, il avait beaucoup de problèmes en réalité. Certains spécialistes disent qu’il souffrait d’une forte dépression. D’autres disent qu’il était victime de trouble bipolaire. D’autres se demandent s’il n’était pas légèrement schizophrène d'après les anecdotes suivantes :
 « Quand il vivait à Londres, il a donné une pièce de monnaie à un mendiant dehors. Après être rentré chez lui, il a vu qu’il y avait la même monnaie sur le bord de la fenêtre des toilettes. Il a cru que la propriétaire de l’appartement l'a mise là pour le harceler. »
« Au Japon, quand il s’installait devant un brasero avec sa famille, il a remarqué qu’il y avait de la monnaie sur le bord. Il s’est souvenu de ce dernier incident et il a battu sa fille de trois ans au cours d’une crise. » 
 Cet épisode était réalisé dans la série « Natsume Sôseki no tsuma (L’épouse de Natsume Sôseki)’’ »

« Il croyait que l’étudiant qui vivait devant chez lui était un détective qui le surveillait »
« Avant le petit déjeuner, il se penchait à la fenêtre de son bureau et criait fort à ce malheureux étudiant : ‘’Ohé ! Monsieur détective ! À quelle heure tu vas à l’école ?’’, ‘’Monsieur détective, dis à quelle heure tu vas sortir !’’ »
« Il a écrit sur une table : ''Les gens autour de moi sont tous fous.’’ »
  Mais en réalité, le fou était Sôseki lui-même. Le fou est fou parce qu'il ne sait pas qu'il est fou.
« Il a cru que l’âme d’une femme qu’il avait vue seule une fois dans sa jeunesse s’était réincarné en une actrice. » 
 Cette anecdote est romantique. Elle me rappelle « Dix Nuits de Rêves » de l'auteur.

 Je suis désolé pour Monsieur Natsume, mais ces épisodes m'ont fait un peu rire. Comme il est mort il y a plus de cent ans, c’est difficile de déterminer quelle était sa maladie. Je ne suis pas spécialiste, mais c’est vrai que ces délires de persécutions semblent typiquement ceux d’un schizophrène. D’autre part, avoir des délires ne veut pas dire forcément être schizophrène, puisqu’il y a quand même d’autres artistes qui manifestaient des symptômes semblables et qui n’étaient probablement pas schizophrènes. Jean-Jacques Rousseau et Ludwig Van Beethoven, par exemple. J’ai l’impression qu’au niveau de la personnalité, Beethoven et Sôseki avaient quelque chose en commun. Ils souffraient tous les deux d’ulcère de l’estomac chronique. Ils étaient très colériques et avaient des troubles mentaux. (On dit aussi qu'ils avaient tous les deux des traces de varioles qui sont invisibles sur leurs portraits). Ça me paraît difficile de comparer la musique et la littérature, mais ne trouvez-vous pas par exemple, qu’il y a quelque chose de proche entre les derniers quatuors à cordes de Beethoven et « L’oreiller d’herbe » de Sôseki ?

 On sait que Sôseki avait écouté Chopin et Dvořák de son vivant, toutefois on ne sait pas s'il connaissait Beethoven. Avait-il eu l'occasion d'aller à ses concert lors de son séjour à Londres ? J'espère qu'il l'avait écouté et que son art lui avait plu.

''Natsume Sôseki, résidant à Londres, écrit une lettre relatant son expérience de Noël à son épouse Kyôko'' (Le calendrier Sôseki)

 

 À la même date qu’aujourd’hui, il y a cent seize ans, le 26 décembre 1900 (33 de l’ère Meiji), Sôseki, trente-trois ans était à Londres en Angleterre.

 Le XIX siècle allait se terminer dans quelques jours. Le nouveau siècle arrivait bientôt. La nuit tombée, dans la chambre de son appartement, son regard tomba naturellement sur une enveloppe qui était posée sur la table. C’était une lettre qui venait d’arriver du Japon la veille.

 L’expéditrice était son épouse, Kyôko. La lettre qu’elle avait envoyée le 17 novembre avait traversé l’océan et était arrivée le 25 décembre par hasard. Le fait qu’une des rares lettres de sa femme était arrivée le jour de Noël apporta de la joie dans le cœur de Sôseki.

 À cette époque-là, le mot « Noël » était déjà connu au Japon. Cependant, ils ne savaient pas ce que c'était en réalité dans une tradition européenne. Sôseki s’informa sur Noël auprès de la propriétaire et des femmes au foyer de son appartement et il en fit l’expérience.

 Sôseki prit la plume, et en écrivain la réponse à Kyôko, ne manqua pas d'en parler. .
« Aujourd’hui, c'est le jour de l'événement important appelé ‘’ Noël’’ qui est semblable au premier jour de l’an au Japon. On décore la maison avec un sapin vert et tous les membres de la famille s’y réunissent pour dîner ensemble. Hier, on m’offrit un copieux repas de ‘’canard’’ à l’appartement. »
 En Europe, c’est le jour où un met un sapin de Noël dans la maison, on dîne avec la famille en remerciant Dieu, et on passe un moment à la fois paisible et présomptueux.  On lui avait servi du canard au lieu de la dinde, était-ce par rapport au goût des femmes au foyer de l’appartement ou était-ce à cause de la situation du budget familial ?

 Sôseki décida d’écrire aussi à son meilleur ami, Shiki MASAOKA. Pour Shiki qui aimait le voyage, il choisit une carte postale qui représentait l’ambiance joyeuse de Londres et il remplia le blanc avec de petits caractères.
« Comment va votre maladie ? Je continue mes recherches en banlieue qui est tout comme Fukugawa de Tokyo. Je voudrais acheter des livres, mais un livre coûte souvent plus de trente ou quarante yens et je n’ai aucun moyen de m'en procurer. J’imagine que là-bas, la ville est animée car nous sommes à la fin de l’année et bientôt le nouvel an. Ici, je fis pour la première fois l’expérience de ‘’ Noël’’ en Angleterre hier. »
 Sôseki y ajouta également des haikus qui représentaient ses sentiments lors de Noël et du nouvel an à l’étranger :
« On décore, le sapin de Noël, pour le bonheur » 

« Sans toso, le printemps sans ivresse, qui est manquant »
 Cette carte postale arriva à Shiki le 14 février de l’année suivante. Shiki, malade, qui ne pouvait même plus marcher s’en réjouit si vivement qu’il faillit verser des larmes, en regardant la photo représentée et les caractères.

Toso (alcool de riz épicé que l'on boit au nouvel an)


jeudi 22 février 2018

Le jour de Sôseki


 Aujourd’hui (le 21 février), c’était le jour de Natsume Sôseki au Japon. Toutefois, je ne savais pas qu'il y avait un tel jour. Je pense que la plupart des Japonais ne le savent pas non plus. J’ai trouvé cette information par hasard en naviguant sur Internet. Il semble que c’est le jour où Natsume Sôseki avait poliment refusé le doctorat de littérature que lui proposait le gouvernement japonais. Il avait envoyé une lettre disant : « Jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours vécu juste comme un Natsume et rien de plus. Je souhaiterais donc continuer à vivre juste comme un Natsume. ». Sôseki était sans doute quelqu’un qui aimait vivre librement, comme un chat.

 Pendant l’examen de linguistique diachronique, après avoir répondu à toutes les questions, j'ai regardé dans le vide les mains sur les genoux. Au bout d’un moment, le professeur est venu à côté de moi. Il a pris ma copie. J’ai observé son visage. Au début, il n’avait aucune expression, mais en transperçant ma copie du regard, il a petit à petit froncé les sourcils. J’ai été pris d’angoisse. Je me suis demandé si j’avais fait de grosses bêtises. Au bout de quelques instants, il a reposé ma copie et m’a chuchoté en partant : « C’est pas mal… Vous avez à peu près dix-neuf ». Je connais donc déjà ma note bien que le résultat ne soit pas encore affiché.

 Après ce cours, je suis allé à la bibliothèque de japonais. La bibliothécaire était toute seule. J’ai choisi sans aucune hésitation « Je suis un chat » (j’avais l’intention de le lire pendant les vacances depuis longtemps). L'air fier, j’ai dit à la bibliothécaire que c’était le jour de Sôseki aujourd’hui.

« Il y a un jour de Sôseki au Japon ? m’a-t-elle dit.
- Oui, c’est aujourd’hui ! Avez-vous déjà lu ses livres ?
- ‘’Sanshirô’’ et ‘’Botchan’’. C’est un très bon auteur. »

 J’avais déjà parlé plusieurs fois avec elle car le thème de son mémoire est une femme écrivain que j'aime bien. Elle connait mon nom, mais je ne connais pas le sien. Tu es une bibliothécaire, tu n’as pas encore de nom, ai-je murmuré dans ma tête. 

mercredi 21 février 2018

La crise au temple de Shuzenji ! Natsume Sôseki vomit énormément de sang et se trouve entre la vie et la mort. (Le calendrier Sôseki le 24 août)

 À la même date qu’il y a cent six ans, 44 de l’ère Meiji (1910), le 24 août, Sôseki, quarante-quatre ans séjournait à l’auberge Kikuya du temple Shuzenji à Izu. Après l’internement à l’hôpital pour un ulcère à l’estomac, Sôseki était venu pour une cure de plein air. C’était le dix-neuvième jour de son séjour.

 Ce jour-là, Sôseki avait mal à l’estomac depuis le matin. Sa mine était toute pâle comme du papier. Dans la soirée, Kyôko qui était venue de Tokyo lui fit boire du lait. Le gastro-entérologue, Tôzô SUGIMOTO arriva aussi de Tokyo et il examina Sôseki. Rinzô MORINARI, qui était venu au temple plus tôt et qui vient du même hôpital, restait aussi à ses côtés.

 À ce moment-là, l’état de Sôseki avait l’air relativement stable. Une fois la consultation terminée, les médecins se sont retirés dans leurs chambres pour prendre un bain et pour dîner. Kyôko alla à côté de Sôseki pour demander s’il allait bien. Ce dernier grimaça de douleur.

« Vous vous sentez mal ? » demanda Kyôko.

 Évidemment, elle s’inquiétait pour lui, mais quand on est malade, il est difficile de répondre. Sôseki pensa sans doute : « Laissez-moi tranquille ». Les malades sont souvent comme ça. Sôseki lui répondit brutalement :

« Allez-vous en, s’il vous plaît. »

 Et Sôseki, qui était couché sur le dos, cracha du sang au moment où il essaya de se retourner vers la droite.

 Dans un tel cas, Kyôko avait du courage. Sans paniquer, en soutenant le corps de Sôseki, elle cria pour appeler les servantes qui étaient dans le couloir, puis elle leur demanda de rappeler les médecins. Pendant ce temps, dans les bras de Kyôko, Sôseki ne cessa de vomir du sang. Le dessous de la poitrine de son Kimono se teignit entièrement de rouge.

 Les médecins arrivèrent immédiatement.

 Sôseki avait perdu conscience et il allait mourir. Les médecins enchaînèrent les piqûres de camphre pour le sauver. Comme il ne reprenait pas conscience, ils les prodiguaient les unes après les autres. Le nombre total de piqûres dépassa finalement seize. Au bout du moment, les médecins arrêtèrent de compter.

 Trente minutes plus tard, comme s’il passait par la porte de la mort qui se refermait, Sôseki reprit conscience. Mais il était toujours en danger. En prenant le pouls de leur patient, les médecins murmurèrent :

« Très faible »
« Il n’y a pas d’espoir »
« Si on appelait ses enfants ? »

 Sôseki écoutait leur conversation d’un sentiment étrangement calme.
 Entre la vie et la mort, une certaine paix, comme s’il s’était débarrassé de ses souffrances quotidiennes d’un coup, sombrait au fond de son corps affaibli jusqu’au bout.

Le mot de Sôseki du jour :

« Je perdis une quantité énorme de sang d’un coup, j’erras entre la vie et la mort » ‘’Omoidasu Koto Nado’’(Les mémoires aléatoires)

lundi 19 février 2018

''Le 29 novembre, Monsieur et Madame Natsume sont stupéfaits de la mort soudaine de leur petite fille''

 Aujourd’hui, à la même date il y a cent cinq ans, le 29 novembre en 1911 (44 de l’ère Meiji), il faisait beau à Tokyo. C’était le jour de la leçon de chant de nô. Le maître de Sôseki, Arata HÔSHÖ était venu chez lui (Minami-machi, Waseda, Tokyo) et Sôseki apprit la suite du chant « Morihisa ».

 Dans la soirée, un de ses disciples Kôkyô NAKAMURA vint chez lui. Kôkyô avait démissionné le journal d’Asahi depuis peu. Il était venu demander des conseils à Sôseki.

 Pendant que les deux hommes discutaient dans le bureau, des enfants vinrent et dirent « Venez avec nous, s’il vous plaît ».

« Hinako est sans doute prise de convulsions »
 En pensant cela, Sôseki se leva et se dirigea vers le salon. La cadette Hinako et le second fils Shinroku étaient de temps en temps pris de convulsions. Même s’ils s’évanouissaient, ils reprenaient conscience si on leur jetait de l’eau sur le visage. Tous les membres de la famille y étaient tous habitués. Sôseki pensait que ce n’était pas grave.

 Cependant, quelque chose était différent ce jour-là.

 Dans le salon, le dîner que Hinako n’avait pas fini était laissé tel quel. Elle était tombée dans la pièce voisine à six tatamis. Sa mère Kyôko la tint dans ses bras et mit sur son visage une serviette mouillée pour le rafraîchir. Sôseki regarda son visage ; ses lèvres étaient toutes pâles.
« Ce n’est pas normal », pensa Sôseki, l’air tendu.

 La servante appela le médecin qui vivait juste avant chez les Natsume. Il fit une piqûre à Hinako, mais la situation ne s’améliora pas. La bouche ouverte, les yeux mi-clos, la fillette semblait dormir, mais en réalité, elle avait cessé de respirer.

 En peu de temps, le médecin traitant de la famille Tetsusaburô TOYOTA arriva. La respiration artificielle, une piqûre, un bain à l’huile de moutarde, il essaya tout ce qu’il put, mais la fillette ne respira jamais.
  « C’est étrange », murmura le médecin plusieurs fois. Il semblait qu’il n’arrivait pas à déterminer la cause de la mort.

 Sôseki et Kyôko restaient sidérés, sans pouvoir accepter la réalité. A peine plus tôt, la fillette se faisait porter sur le dos de sa grande sœurs Fudeko (la fille aînée de Sôseki), et jouait joyeusement près du tombeau du chat. Pendant qu’elle utilisait maladroitement des baguettes en tenant son bol de l’autre main, elle poussa tout à coup un petit cri, tomba et elle est morte sur place.

 Malgré la tristesse affligeante, Sôseki déplaça le corps de Hinako dans la pièce voisine. Il la coucha, la tête en direction du nord, et il mit à son chevet un ballon qu'elle aimait beaucoup. Elle n’avait qu’un an et huit mois.

 La poitrine de Monsieur et Madame Natsume se remplit d’une tristesse qui devint de plus en plus réelle.

Le mot de Sôseki du jour :

« Mystérieuse est la mort de Hinako » (‘’Bribes’’)

dimanche 18 février 2018

Le calendrier Sôseki


 Une série d’articles intitulée « Le calendrier Sôseki » a été mise en public. Son concept est de présenter chaque jour ce que Natsume Sôseki a vécu le même jour de son vivant. Il semble qu’elle a été achevée le 31 décembre 2016. Comme je ne suis pas très instruit, je ne connaissais pas le nom de l’écrivain qui s'en occupait, mais chaque article est très bien écrit, de plus, les ‘’petits riens’’ de tous les jours de Sôseki sont si intéressants que je veux tourner toutes les pages de cette éphéméride en une journée.
 J’aimerais traduire quelques épisodes qui m’ont particulièrement attiré. Je pense que Pauline sera contente.

Le 28 novembre, Natsume Sôseki regarde ‘’Une maison de poupée’’ d’Ibsen au théâtre impérial  
 Aujourd’hui, à la même date qu'il y a cent cinq ans, c’est-à-dire le 28 novembre en 1911 (44 de l’ère Meiji), Sôseki, quarante-quatre ans, songeait à Londres en regardant le ciel de Tokyo. 
 Un faible soleil transparaissait de l’autre-côté des nuages épais et sombres, il pouvait sentir l’arrivé de l’hiver. Au moins, c'était une chance que l’air de Tokyo fût frais par rapport à Londres où une multitude de charbons brûlait à cause de la Révolution industrielle. 
 Il a commencé à pleuvoir à partir de midi. Il se senti un peu triste en regardant la pluie tomber sur les bananiers japonais de son jardin. 
 Ce jour-là, Sôseki était invité par l’association culturelle. La représentation d’« Une maison de poupée » d’Ibsen avait lieu au théâtre impérial. L’ouverture était à quatre heures et demi de l’après-midi. 
 Sôseki prit un bain et il fit sa toilette. Il mit une redingote et demanda un pousse-pousse. En Europe, il était d’usage de s'habiller sur son trente-et-un pour aller au théâtre. 
 Quatre heures furent passées. Le pousse-pousse était parti chercher les filles de Sôseki à l’université. Il ne revenait pas alors qu’il était déjà quatre heures vingt. Au moment où il se demanda s’il annulait le rendez-vous et qu’il mit sa main sur son manteau pour l’enlever, le pousse-pousse revint. 
 Lorsque Sôseki arriva au théâtre impérial, la pièce avait déjà commencé. 
 À cause du mauvais temps, il y avait moins de monde que prévu. Mais il reconnut les visages de quelques connaissances. Il salua ses collègues du journal d’Asahi, Chûjirô MATSUYAMA et Suimu NISHIMURA. 
 Pendant l’entracte, le critique qui avait commencé lui aussi à écrire un roman, Shûkô CHIKAMATSU lui adressa la parole : « Je suis ravi que vous soyez venu », puis il ajouta : « Ponta est là aujourd’hui ». Ponta était le nom d’une geisha célèbre à Shinbashi. 
 Ponta passa juste devant Sôseki, mais il n’eut pas l’impression qu’elle soit une femme aussi belle que les rumeurs le disaient. Au premier étage, il y avait Kyoshi TAKAHAMA. Sôseki leva la tête vers lui, alors ce dernier lui répondit en agitant son pamphlet. Sôseki lui s’inclina. 
 Hôgetsu Shimamura s’occupait de la mise en scène et du scénario. L’héroïne Nora était incarnée par Sumako MATSUI, mais son visage n’allait pas bien avec son costume. Sa gesticulation et son expression sentimentales avaient quelque chose d’artificiel comme si elle tentait d’imposer une certaine stimulation au public et Sôseki fut déplu. En revanche, les acteurs masculins étaient plus naturels, sans affectation. 
 Ce fut quelques années plus tard que le scandale de la relation adultère entre Hôgetsu et Sumako fut révélé. 
 Sôseki croyait que ce n’était pas encore trop tard, mais quand il rentra chez lui, il était déjà neuf heures et demi. Bien qu’il n’eût pas dîné, son épouse Kyôko lui dit qu’il n’y avait rien à manger. En pensant : « J’aurais dû manger quelque chose au théâtre », il lui demanda : « Alors, tu peux commander la livraison de nouilles soba ? » 
 Après une pièce qui lui donna l’impression qu’elle était ornée à l’occidentale de manière forcée, pour lui, savourer des soba étaient sans doute le meilleur moyen de se rafraîchir.
 Le mot de Sôseki du jour :
« Quand on est jeune, il semble que l’on prête facilement attention aux belles femmes ». (‘’L’hérédité du goût’’)

 Il y a quelques jours, j'ai dit à Pauline que je relisais en ce moment ''1Q84'' en ouvrant une page au hasard. Alors, elle m'a appris que je lisais de la même manière que Sôseki, que dans ''L'Oreiller d'herbe'' il y a un passage où le héros dit à une femme qu'il ne faut pas toujours lire un livre dans l'ordre des pages. Ce ''petit rien'' de la vie me fait toujours plaisir.

dimanche 4 février 2018

NATSUME Sôseki et un chat



 J’ai regardé la série intitulée « L’épouse de NATSUME Sôseki ». Elle ne comporte que quatre épisodes. J’aimerais bien que les séries américaines soient aussi plus courtes.
 Ce que j’ai pensé après l’avoir regardée, c’est qu’être Sôseki, c’était dur, mais être l'épouse de Sôseki, c’était tout aussi dur.

 Deux ans de séjour en Angleterre a permis à Sôseki d’approfondir ses connaissances sur l’anglais et l’Occident, toutefois la vie à Londres a complètement usé ses nerfs. À cette époque-là, les prix en Angleterre étaient vingt fois plus élevés qu’au Japon. La bourse que lui avait octroyée le gouvernement japonais étaient loin d’être suffisante pour qu'il mène une vie correcte. Tracassé par la pauvreté et le racisme, il se sentait misérable et restait de plus en plus souvent enfermé dans sa chambre. Lorsque le gouvernement japonais lui a demandé les résultats de ses recherches, il leur a envoyé une feuille blanche. Dans une lettre à son meilleur ami MASAOKA Shiki, il écrit : « Je suis foutu. Je pleure tous les jours maintenant ».

 Lorsqu’il est revenu au Japon en 1901, son épouse Kyôko a eu l’impression que c’était une autre personne. Lui qui avait été quelqu’un de calme avant, s’en prenait à ses proches pour un rien et se fâchait facilement. Il se comportait violemment et souffrait d’un délire de persécution. Un psychiatre lui a diagnostiqué une grave névrose. Le délire de Sôseki, qui a duré quelques mois, était si grave que Kyôko a été obligée de se réfugier un certain temps chez ses parents avec ses enfants.
 À un moment donné, un chat noir s’est introduit dans la maison des Natsume. Kyôko qui n’aimait pas les chats l’a expulsé, mais il revenait sans cesse même si elle le mettait dehors. Un jour, Sôseki s’est finalement rendu compte de la présence du chat. Il a dit :

« Qu’est-ce que c’est que ce chat ?
- Je ne sais pas. Il revient sans cesse même si je le chasse. Je pense à demander à quelqu’un de l'emmener au loin.
- S’il veut rester, pourquoi tu ne le laisses pas ? »

 Kyôko était mécontente, mais ainsi ce chat a eu le droit de vivre dans la maison.

 Un jour, la servante qui travaillait chez les Natsume a dit en caressant ce chat :
« Madame, c’est un chat du bonheur.
- Chat du bonheur ?
- Regardez ses griffes. Elles sont noires jusqu’à la pointe. On appelle un tel chat ‘’chat du bonheur’’. Je vous jure que ce chat apportera la prospérité à la maison. C’est vraiment rare. »
 Kyôko a aussitôt changé d'attitude envers le chat et lui a accordé un statut différent.

 Peu après, Sôseki a commencé à écrire son premier roman « Je suis un chat ». Le modèle était évidemment ce chat noir. Dès que ce roman a été publié, il est devenu un best-seller. La situation financière des Natsume s’est stabilisée. Sôseki a été reconnu en tant qu’écrivain et il a pu quitter son travail de professeur qui ne lui plaisait pas. Kyôko a remarqué que l’état mental de Sôseki s'était amélioré depuis que ce chat s’était installé chez eux. Était-ce alors réellement ‘’un chat du bonheur’’ ?

 Après la mort du chat, Sôseki et Kyôko ont élevé un tombeau derrière la maison. Comme il n’avait pas de nom, Sôseki y a seulement écrit ‘’Le tombeau du chat’’ et il a dédié un haïku ("Qu'il y ait une nuit où jaillissent des éclairs en-dessous"). Kyôko, bien qu'elle n'aimait pas les chats, éprouvait sans doute de la reconnaissance. Elle n'a jamais oublié de déposer sur la tombe un filet de saumon et de la bonite séchée chaque mois au jour de sa mort. Sôseki a écrit plus tard un court essai intitulé « Le tombeau du chat ».

samedi 3 février 2018

De te fabula ! : Des anecdotes au sujet de NATSUME Sôseki

  


 J’ai déjà écrit que je m’étais rendu à la bibliothèque de japonais pour emprunter un livre de Yukio Mishima. À cette occasion, j’avais emprunté aussi « Sanshirô » de Sôseki sans raison particulière. Vu que j’ai déjà beaucoup de livres à lire pour des cours, je pensais à abandonner la lecture s’il ne me plaisait pas. Toutefois ce livre a conquis mon cœur dès la première ligne.
« Quand il sortit de sa torpeur et ouvrit les yeux, il s'aperçut que la passagère avait engagé la conversation avec le vieil homme assis à côté d'elle (...) »
 Toute la semaine, je le lisais dès que j’avais le temps et je l'ai fini plus tôt que le livre de Yukio Mishima.
 Comme il avait fait des études en Angleterre, ce qui était rare à son époque, je pense que c’était l’un des écrivains japonais les plus occidentalisés de cette génération. J’ai remarqué qu’il y avait de nombreuses références à des auteurs européens. Certains sont encore connus, d’autres moins ou oubliés.

 J’ai dit à Pauline que « Sanshirô » de Sôseki était un livre saisissant. « Bien sûr ! » m’a-t-elle dit. Comme c’est une grande admiratrice de Sôseki, elle l’avait déjà lu. Ensuite, elle m’a parlé de « Je suis un chat ». J’aime les chats, j’aime Sôseki, mais je n’ai jamais eu l’occasion de lire « Je suis un chat ». À vrai dire, ce roman était à côté de « Sanshirô » à la bibliothèque. Je me suis demandé lequel je prenais et finalement, j’ai choisi le dernier, qui était plus fin.

« ‘’Je suis un chat’’ nous livre un secret : comment parler des livres qu’on n’a pas lus », m’a dit Pauline.
 Cette phrase a aussitôt capté mon attention. Je lui ai demandé de me dévoiler ce secret. Je voulais absolument savoir comme parler des livres qu’on n’a pas lus. Mais elle a dit seulement : « Lis ‘’Je suis un chat’’ ». J’ai déjà beaucoup de livres à lire pour les cours, ai-je protesté. « Et bien tant pis, tu ne sauras jamais quel est le secret :p ». Mais je n’ai pas renoncé. Je lui ai demandé voire je l’ai presque suppliée de me dévoiler ce secret en lui disant que, quand on est en lettres, cette astuce doit être forcément utile. « Mais non, mais non, en tant qu’étudiant en lettres, tu dois tout lire ». J’avais oublié que c’est une jeune prof de français.


 Il y a beaucoup d’anecdotes intéressantes sur cet écrivain. Il semble qu’il a été quelqu’un qui avait le sens de l’humour. Les Natsume avaient un chat. Mais celui n’avait pas de nom comme dans la première phrase de «Je suis un chat » (''Je suis un chat. Je n'ai pas encore de nom). Le grand écrivain l’appelait « Chat, chat ». Lorsque ce chat sans nom est mort, Sôseki a écrit à ses amis le faire-part de décès suivant :
« Mes chers amis, j’ai le regret de vous annoncer le décès de mon chat suite à une maladie incurable. Il a trépassé à mon insu sur le four de la resserre. J'ai demandé un pousse-pousse, et il a été mis dans une boîte et enterré dans le jardin derrière ma maison. Étant donné que moi, son maître, suis occupé à écrire ‘’Sanshirô’’, vous êtes priés de ne pas assister à ses funérailles.
Le 14 septembre, 1908 »
 Il avait aussi un drôle de tic. Quand il était en panne d'inspiration en écrivant un roman, il s’arrachait des poils du nez et les plantait dans son manuscrit ! L’écrivain et l’admirateur de Sôseki, Hyakken Uchida témoigne : 
« Parmi les objets laissés par le professeur Sôseki que je possède, il y a des poils de son nez. Maintenant j’ai ouvert la boîte pour écrire ce manuscrit, il y en avait juste dix au total dont deux étaient blonds ».
 Je ne sais pas si on peut dire ''malheureusement'', mais en tout cas, ses poils ont été perdus lors de la deuxième guerre mondiale.

 Contrairement à l’impression que donnent ses œuvres, Sôseki semblait avoir le sang chaud. On raconte l'anecdote suivante :
« Un jour, il s'est rendu au bain public avec Akutagawa. Pendant qu’ils se lavaient, un homme à côté de Sôseki s’est brutalement aspergé d’eau chaude. On dit que de l’eau éclaboussé le visage de Sôseki. Il a crié aussitôt ''Espèce de connard !''.Quand Akutagawa a tourné la tête vers lui, il a vu que Sôseki s'en prenait à un homme robuste et musclé. Cette fois-là l’incident a tourné court car l’homme s’est excusé immédiatement. Akutagawa raconte qu’il était toujours tendu dans ces moments-là.»
 Alors Natsume, dans sa célèbre introduction de « Botchan » (‘’J’ai eu beaucoup d’ennuis à cause de mon caractère casse-cou hérité de mes parents’’) parle-t-il peut-être de lui-même ?

 Malheureusement, il y a aussi des anecdotes infâmes. Il semble qu’il molestait quotidiennement sa famille. Un de ses fils, Shinroku Natsume écrit dans « Mon père, Sôseki Natsume » : 
« Mon père foulait aux pieds avec des socques n’importe quelle partie de mon corps, de mes jambes à ma tête. En faisant de grands gestes avec sa canne, il m'en frappait».
Sa petite-fille écrit dans son essai : 
« Fudeko (sa fille aînée) était elle aussi souvent malmenée. Elle dit aussi qu’elle voyait souvent Kyôko (son épouse), les yeux rouges de larmes, les cheveux ébouriffés, sortir en courant du bureau de Sôseki. Peut-être l'avait-il saisie par les cheveux et traînée d'un endroit à l'autre de la pièce. Dans le monde, Kyôko est considérée comme une mauvaise épouse, elle est même comparée à celle de Socrate. En réalité, selon ma mère, personne d’autre que Kyôko n’aurait pu vivre avec lui. Elle dit qu’elle voudrait même la féliciter. »
Kyôko semblait être quelqu’un qui avait de la volonté. Lorsque des amis lui ont conseillé de divorcer, elle a refusé catégoriquement en disant : « Si mon mari me détestait et si c'était la raison pour laquelle il me bat, je divorcerais volontiers, mais il se comporte violemment parce qu’il est malade. Si c’est une maladie, nous avons l’espoir qu’il guérisse. Je n’ai donc pas l’intention de le quitter. »

 Pour conclure, le cerveau de Sôseki Natsume est, encore aujourd'hui, conservé à la faculté de médecine de l’Université de Tokyo. D'après ce qu'on dit, son poids est de 1 425 grammes.