samedi 23 février 2019

La porte condamnée


 Aujourd’hui, j’ai travaillé toute la journée ma dissertation sur Simone de Beauvoir. Au début, j’étais plutôt démotivé, mais en écrivant, je voyais des choses dont je ne m’étais pas aperçu dans le texte et finalement je trouvais ça assez amusant, ce qui fait que j’ai travaillé sans cesse jusqu’à six heures du soir. J’ai même largement dépassé la limite du nombre de caractères qui est de 15 000. Je devrai donc supprimer bon nombre d’éléments, et modifier pas mal de choses. Mais je ne peux pas garantir la qualité de ma dissertation parce que je n’aime ni les dissertations ni les analyses. La dissertation me rappelle toujours une autopsie. Un cadavre est posé devant moi et je le découpe en plusieurs morceaux. Comme je suis maladroit, je coupe par inadvertance une veine ; je découvre un organe étrange que je n’identifie pas. Je jette à la poubelle cet organe incongru dont je ne sais pas quoi faire. Et quand je présente le résultat de mon travail devant tout le monde, c’est justement sur l’organe que j’ai jeté que le professeur m’interroge. C’est alors que j’apprends qu’il était important. Voilà, c’est l’image qui me hante quand je disserte quel qu’en soit le sujet.
 On avait le choix entre Simone et Annie. Je n’avais lu ni l’une ni l’autre quand j’ai choisi la première. Comme l’autobiographie de la seconde m’a un peu ennuyé, je me suis dit que c’était bien de choisir Simone.
 Au fait, chaque fois que je vois les mots « porte condamnée », je me demande à quoi la porte est condamnée. Est-elle condamnée à deux ans de prison avec sursis ? Qu’est-ce qu’elle a fait pour mériter ce châtiment ? A-t-elle violé une femme ? A-t-elle escroqué une grand-mère de quatre-vingt dix ans ? A-t-elle cassé la vitrine d’une boutique ? « Je n’avais pas l’intention de coincer les doigts de la victime….. je n’avais pas assez dormi, j’avais un peu bu et…..Non, je n’ai pas d’enfant…oui, j’ai divorcé il y a dix ans….» : est-ce là ce qu’elle a dit dans la salle d’interrogatoire ?

mardi 19 février 2019

Thispersondoesntexist


 Je regardais sur Internet des images crées par l’intelligence artificielle. Ces images représentaient des hommes et des femmes de tous âges et de toutes origines. J’étais à la fois stupéfait et impressionné par ces images. Elles étaient si réalistes que personne n'aurait pu les différencier de personnes réelles. Si on agrandissait les images, on pouvait apercevoir les moindres pores et rides. Chaque personne semblait avoir son passé et sa vie. C’était difficile de croire que toutes ces personnes n’existaient pas en réalité, et que ce n’étaient que des données produites à partir d’innombrables un et zéro. Il y a quelques années, la peinture créée par l’intelligence artificielle était assez maladroite. En peu de temps, elle a fait une évolution si étonnante qu’elle semble comprendre l’homme plus que l’homme.
 J’ai fais défilé le site vers le bas. À ce moment-là, j’ai découvert une image, une image représentant un homme souriant devant une gare. Cette personne était mon sosie. La même coiffure, la même épaisseur des lunettes, la même forme des lèvres. C’était moi. « Je » souriais, un parapluie noir à la main, devant une gare que je n’avais jamais connue. « Mon » sourire était un peu saccadé, comme le mien. Je me suis demandé pourquoi il y avait mon visage sur ce site de personnes qui n’existent pas. J’ai eu peur et j'ai pleuré. 

dimanche 17 février 2019

''Une affaire de famille''



 Comme plusieurs personnes m'en ont parlé, j’ai aussi regardé « Une affaire de famille » de Hirokazu Koré-eda. Je préviens mes lecteurs (s'il y en a) que je gâche la fin de ce film dans cet article pour écrire mon avis. 
 « Une affaire de famille » parle d’une famille pauvre qui vit dans un quartier populaire de Tokyo. Le père, Osamu, est un ouvrier journalier. La mère, Nobuyo travaille dans une usine de pressing. La fille, Aki, travaille dans une maison de « peep-show ». Le fils, Shôta, aide Osamu à voler à l’étalage. La grand-mère, Hatsué vit de ses pensions. Elle rend régulièrement visite chez la famille du fils de son ex-mari défunt pour leur demander des « dommages-intérêts ». La famille vit du salaire d’Osamu et de Nobuyo, des pensions de la grand-mère, et de vols à l’étalage. (Aki garde son salaire à elle).
 Un soir d’hiver glacial, pendant qu'Osamu et Shôta rentrent ensemble chez eux, ils trouvent une petite fille qui tremble de froid dans le balcon extérieur d’un HLM. Osamu ne peut pas la laisser dehors, et l'amène chez lui. Après avoir partagé le dîner, Nobuyo et Osamu vont ramener la fillette au HLM, jusqu’à devant le balcon où elle tremblait de froid. À ce moment-là, ils entendent la dispute d’un couple, et le cri de la femme disant : « Je ne voulais pas de cette enfant non plus ! ». Abasourdis, Osamu et Nobuyo sont incapables de rendre la fillette, et ainsi un nouveau membre rejoint la famille qui vit de vol à l’étalage. 
 Ce qui est interrogé est le lien de la famille. En fait, dans la dernière partie du film, il s’avère que cette famille qui vit de vols à l’étalage n’a aucun lien de sang l’un et l’autre, et les (faux) parents, Osamu et Nobuyo, sont arrêtés par la police si bien que tous les autres membres se retrouvent séparés bien qu’ils vivaient comme une véritable famille. Aki retourne chez ses véritables parents qui la négligeaient. Shôta entre dans une institution qui accueille les orphelins, et la fillette est renvoyée à ses vrais parents qui la maltraitent. Le film se termine par la scène où elle joue toute seule dans le balcon de son HLM et qu’elle regarde l’extérieur comme lorsqu’Osamu l’avait trouvée, ce qui montre que la fillette est de nouveau maltraitée auprès de ses « vrais parents ». Cette scène de la fin m’a rappelé une véritable affaire de la mort d’une fillette agressée quotidiennement par ses parents, qui avait eu lieu il y a quelques semaines au Japon. Ainsi, une certaine critique envers la société japonaise de la part du cinéaste se transparaît dans ce film. 
 Par ailleurs, il est intéressant que l’idée d’une fausse famille qui vit de vols a une dimension très invraisemblable. Ce noyau imaginaire est entouré d’une dimension crue et si réaliste que le film fait penser de temps en temps à un reportage sur les gens d’en bas de la société. 
 J’avoue de ne pas connaître suffisamment de films japonais, mais j’ai l’impression que les cinéastes japonais ont traditionnellement tendance à construire un univers à partir de l’infime de la vie quotidienne. C’est aussi le cas d’« une affaire de famille ». Dans ce sens, je pense que Koré-eda s’inscrit dans la lignée du cinéaste Yasujirô Ozu, sur lequel Aki Kaurisumaki dit les propos intéressants : « Il n’a pas utilisé ni violence ni meurtre ni pistolet pour dire tout ce qui est essentiel de la vie humaine ». Cette esthétique ne correspond-t-il pas aussi à Koré-eda ?

jeudi 14 février 2019

Le vacarme


 Pendant les dernières quinze minutes du cours de pragmatique, tandis que Madame T. parlait, tout à coup, un grand bruit s’est fait entendre. Il semblait qu’on faisait des travaux dans la salle voisine. C’était le bruit d’une perceuse si bruyant qu’on n’entendait rien d’autre. Évidemment, Madame T. a arrêté de parler jusqu’à ce que ce bruit s’arrête. Quelques instants plus tard, le vacarme a cessé. Elle a recommencé à parler. « Maxime de qualité…théorie de Grice… », quelque chose de ce genre. Aussitôt l’énorme bruit est revenu ; elle a de nouveau dû arrêter son discours. Puis, le vacarme a cessé. La professeur a repris la suite de son explication, mais en vain, puisque la perceuse revenait chaque fois qu’elle essayait de parler. Je trouvais ce spectacle beau. Je regarde souvent des contes humoristiques sur Youtube. Ce qui se passait ce matin dans cette salle de l’Atrium était si parfait que ça me semblait sorti droit d’un sketch. En bref, j’ai éclaté de rire en étouffant ma voix. Mais les autres ne riaient pas. Il n'y avait que moi qui riais. Mais c'était drôle.

L'éléphant en argile


 Chaque nuit, je dors en écoutant la vidéo dans laquelle un homme crée un petit éléphant en argile. La vidéo commence par la scène où il ouvre un plastique d’argile, toutefois je ne connais pas la suite puisqu'à ce moment-là mes paupières sont closes, et je n’entends que le son. Alors comment sais-je qu’il crée ensuite un petit éléphant ? Parce que c’est ce que montre l’aperçu de la vidéo. En me concentrant uniquement sur le son, j’imagine un petit éléphant se former de la masse d’argile rectangulaire, par les mains de l’homme dont on ne voit pas le visage. Dans mon esprit, il crée d’abord un corps, et par la suite de grosses oreilles auxquels rejoignent finalement une longue trompe. Lorsqu’il perce deux minuscules trous dans la tête de l’éléphant en guise d’yeux, je m’endors, si bien que je n’ai jamais réellement pu assister à la création de l’éléphant en argile. Le petit éléphant n’existera que dans mon esprit tant que j'utilise cette vidéo comme berceuse.

Ce soir, j'ai regardé "Le Locataire" de Roman Polanski


 Aujourd’hui, assis dans un coin de la bibliothèque, j’ai composé un poème pour tuer le temps. Je l’ai écrit sur une feuille de papier. Depuis longtemps je n’avais pas écrit un texte intime sur une feuille, je me suis souvenu qu’avant je n’arrivais pas à écrire à l’ordinateur. Sans la sensation contre ma main, je n’avais pas l’impression d’écrire. Cependant, quand on écrit sur l’ordinateur, on n’écrit pas, mais on tape. Mon poème débutait ainsi :
 Lorsque je suis rentré du travail (je travaille dans un laboratoire. Mon travail est d’examiner le vomi de vaches au microscope), j’ai réalisé qu’un bras était poussé sur l’un des murs de mon appartement. « C’est un bras », me suis-je dit. Après m’être gargarisé et lavé les mains (il y a une épidémie de grippe en ce moment), j’ai mangé une pizza (marguerita) que j’avais achetée à la pizzeria du coin. Le bras était blanc. Ses doigts étaient fins comme ceux d’un pianiste, et ses ongles vermis en écarlate. C'était donc le bras d'une femme. Ça m'a réjoui parce que j'étais célibataire. Le bras était immobile pendant que je mangeais ma pizza. J’ai examiné sa naissance ; il semblait poussé directement du mur comme une plante. « Est-ce le harcèlement de ma voisine ? », me suis-je demandé. Ma voisine était une femme d’environ soixante-dix ans qui vivait toute seule depuis qu’elle avait perdu son mari. Son fils était aussi mort d’un accident de voiture. Selon le gardien de l’appartement, ma voisine, toujours en pyjama (elle sort en cette tenue) et avec des bigoudis (elle sort avec), avant la mort de son mari, était une dame souriante qui aimait le jardinage, mais elle était déjà folle quand je me suis installé dans cet appartement. J'ai paniqué. Mon propriétaire se mettrait en colère si elle voyait qu’un bras était poussé dans mon studio. J’ai pris une fourchette, pour donner quelques stimulations au bras.
 Je n’ai pas achevé mon poème parce que j’avais faim, j’ai donc quitté la bibliothèque pour déjeuner. Le burger et les frites que j'ai mangés aux dépens de la culpabilité ― parce que je suis au régime en ce moment ― était délicieux.

mercredi 13 février 2019

Piles

 Ma montre s’est arrêtée. C’est une montre de pacotille, en plastique que j’avais un jour achetée au centre commercial. L’aiguille qui marque le tic-tac était maintenant tout à fait silencieuse comme si on assistait à la fin du monde. Je ne sais ni quand ni comment elle s’est arrêtée. J’ignore si elle a souffert lorsqu’elle a épuisé ses dernières forces. Ce qui est évident, c’est que pendant que je ne la regardais pas, sans que personne ne s’en rende compte, elle a arrêté de marquer le temps, dans un recoin de ce vaste monde, rythmé par d’innombrables tic-tacs incessants.
 Je suis donc allé chercher des piles au supermarché. D’habitude, je choisis la pile la moins chère qui coûte environ 4 euros. Tandis que je tendais mon bras vers un paquet des piles les plus bon marché, un autre paquet a attiré mon attention. Dessus il était imprimé en gros caractères : « Energizer Max + Powerseal », et en bas : « HOLDS POWER FOR UP TO 10 YEARS ». Ces piles coûtaient plus de deux fois plus que les moins chères. Mais le paquet disait que ces piles tenaient plus de dix ans. Dans ce cas, ça me semblait normal qu’elles coûtent cher, et qu’elles semblent même peu chères si elles tiennent aussi longtemps.
 J’ai ainsi acheté un paquet de piles chères. A l’université, je l’ai montré à plusieurs personnes et leur ai demandé si ce qui était écrit était vrai. « C’est faux », a dit une fille. « Tu t’es fait avoir », a dit un garçon. Personne n’a cru que ces piles tiennent pendant dix ans. Était-ce un mensonge ?
 Je ne les ai pas encore mises dans ma montre parce qu’enfin, j’ai découvert qu’un monde sans tic-tac n’est pas si mal. J’attends que mon dictionnaire électronique de Casio (EX-word XD-N7200 comprenant cinq dictionnaires français-japonais, quatre dictionnaires anglais-japonais, une encyclopédie des animaux, une des oiseaux et des animaux aquatiques) épuise ses piles. Ensuite, je devrai attendre dix ans pour voir si les piles tiennent aussi longtemps.