samedi 29 juin 2019

G

 Je suis allé chez le coiffeur. La personne qui s’occupe de ma coupe est toujours la même. C’est une jeune femme souriante qui est dix centimètres de plus grande que moi. À cause de la température, elle portait un vêtement décolleté. C'était une stimulation trop forte pour un puceau. De temps à autres, je sentais son souffle sur mon cou et mon oreille. J'ai failli mourir d'une crise cardiaque.
 Dans le salon, on entendait une émission de radio. Pendant que la coiffeuse me coupait les cheveux avec des ciseaux brillants, ils ont passé un morceau que j’avais déjà entendu quelque part. Les paroles disaient : « You’re just somebody that I used to know ». Cest une chanson très célèbre qui avait reçu un prix célèbre il y a quelques années. Jai essayé de me souvenir du nom du chanteur. Je pensais que cétait juste un pseudonyme, sans nom de famille, un peu comme « Aragon » ou « Eminem ». Et si je ne me trompais pas, son nom commençait par « G », « GA » ou « GO ». Mais je n’arrivais pas à me le rappeler. « Go…go, go, gorilla ? », me suis-je dit. « Gaulois ? … Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains... Toutes? Non! Un petit village d'irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur ! ...Non, c'est pas ça ». « Go, Gollum ? Gollum ! Gollum ! My precioouuuuss….. Non, c’est autre chose ». Finalement, je ne suis pas parvenu à me souvenir du nom du chanteur. Pendant la coupe, j’avais l’impression irritante que des fourmis grouillaient sous ma peau. 
 Ensuite, cela a été un moment de torture. La coiffeuse s’est assise sur une chaise, et a sorti une tondeuse pour parfaire son œuvre. La vibration de la tondeuse me chatouille toujours. Comme d’ordinaire, je me suis mordu les lèvres pour ne pas rire ; j’ai essayé de penser à des choses tristes comme l’exécution de la famille Romanov (Un peloton d’une douzaine d’hommes apparaît et le geôlier déclare : « Nikolaï Alexandrovitch, les vôtres ont essayé de vous sauver, mais ils n’y sont pas parvenus. Et nous sommes obligés de vous fusiller. Votre vie est terminée. »). Mais chaque fois que j’essayais de me représenter le massacre, Gollum intervenait, et j’avais envie de rire.
 J’ai finalement pouffé. « Ça va ? », s’est inquiétée la coiffeuse. « Ça me chatouille », ai-je dit honnêtement. « D’autres clients ne disent pas ça ? », ai-je ajouté pour masquer mon embarras. « Si, les enfants….. », m’a-t-elle dit.
 C’était sur le chemin du retour que je me suis souvenu que le nom du chanteur était Gotye.

vendredi 28 juin 2019

Le Planétarium (5)

 Je me trouvais seul avec la fille dans la chambre. Déconcerté, je me suis assis sur la chaise et j’ai essayé de réfléchir sur ce qui m’arrivait, mais ma tête était confuse et aucune idée ne me venait à l’esprit. Petit à petit, j’ai commencé à me rendre compte de mon erreur. J’ai également compris pourquoi la propriétaire parlait de façon hésitante et pourquoi tant de répétiteurs n’avaient pas tenu plus de deux semaines. J’ai levé la tête. La fille dormait toujours paisiblement. La propriétaire m’avait dit que sa fille était tombée dans le coma. Je pensais sans aucune raison qu’elle était guérie, mais qu’elle avait peut-être des séquelles. J’avais tort. Elle ne s’était pas réveillée. Elle n’est jamais sortie de son rêve infini. Elle était toujours dans le coma, ou ce serait plus simple de dire qu’elle était réduite à l’état végétatif. 
 En regardant son visage endormi, je me suis demandé ce que je pouvais faire maintenant. Les cahiers que j’ai apportés de chez moi ne servaient à rien. C’est comme si on apprenait les mathématiques à un arbre. 
 J’ai tué le temps en lisant un livre que j’avais trouvé dans l’étagère. J’avais perdu la sensation du temps et j’ai regardé mon portable. Quatre heures s’étaient déjà passées depuis que je suis venu ici. Pouvais-je rentrer sans le dire à la propriétaire ? J’ai pris mon sac et je me suis approché de la porte. Il semblait qu’il n’y avait personne à l’extérieur de la chambre. Au moment où j’ai mis ma main sur la poignée, la porte s’est ouverte soudain. Madame Alekhine se tenait là, un plateau dans ses mains. 
« Les leçons vont-elles bien ? », m’a-t-elle demandé en posant deux thés sur la table.
« Euh… oui », ai-je menti. Je ne pouvais pas lui dire que j’ai passé quatre heures en lisant un livre. 
« Qu’avez-vous fait exactement ? Comment trouvez-vous ma fille ?
- Je…je…je me suis juste présenté et je lui ai raconté un peu ce que j’ai fait à l’université. Et, je lui ai appris un peu l’anglais. Votre fille est très…adorable et très bien éduquée », ai-je bredouillé.
 Madame Alekhine s’est tue pendant un moment. L’air rêveuse, elle semblait réfléchir à quelque chose. 
« Que vous a-t-elle dit précisément ?
- Elle ?
- Lune ».
 Cette fois, c’était moi qui suis resté silencieux. Pourquoi me posait-elle cette question ? Quelle intention avait-elle ? Évidemment, la fille ne disait même pas un mot. La fille était végétative. Le seul bruit qu’elle faisait, c’était la respiration paisible. J’ai regardé les yeux de mon interlocutrice. Ils étaient fixés sur moi. Les coins de ses lèvres étaient légèrement levés si bien qu’elle semblait sourire, mais c’était un sourire figé, comme un masque qu’on ne peut pas enlever.
« Lune…m’a dit qu’elle était ravie de me rencontrer, ai-je dit.
- Et ensuite ?
- Qu’elle voulait écouter des histoires…diverses histoires…des histoires tristes, joyeuses, émouvantes, effrayante… 
- En avez-vous raconté une ?
- Oui, l’histoire d’une taxidermiste qui a empaillé son mari et son fils.
- Bien », a-t-elle dit, et elle s’est tue de nouveau. Elle semblait toujours réfléchir ou sinon perdue dans ses pensées. Au bout d’un moment, comme si elle s’était souvenue de quelque chose, elle a dit d’un air joyeux : « Prenez le thé. Il va refroidir ». J’en ai pris un, et elle aussi. Mais Madame Alkehine n’a pas bu son thé. Elle s’est levée et s’est approchée du lit. Elle a porté la tasse à la bouche de Lune. Des lèvres de la fille endormie coulait le liquide doré en trempant sa chemise de nuit blanche. 

lundi 24 juin 2019

À la recherche d'un appartement


 J’ai déménagé. J’avais vécu pendant trois ans dans une résidence universitaire qui me rappelle une prison. Ma chambre était petite. Les parties communes étaient délabrées.
Je n’avais pas choisi cette résidence. C’était le Crous qui l’avait choisie pour moi lorsque j’étais au Japon. Il était compliqué de chercher un logement étant dans un pays éloigné de plus de neuf mille kilomètres. Je n’avais pas d’autre choix que de l’accepter. Je l’ai acceptée. Je suis venu.
 Si je ne l’ai pas quittée au bout d’un an, c’est parce que j’avais la flemme de chercher un autre appartement. Ce n’était pas difficile d’imaginer que la quête d’un logement serait une corvée. De plus, je travaillais comme interprète pendant l’été et je n’étais pas souvent à Strasbourg durant les grandes vacances. La raison qui m’a retenu dans cette résidence ressemblant à un HLM était la présence de deux chats. Ces deux chats me permettaient de tolérer une vie qui semble être au seuil de dignité limite garantie par la Constitution japonaise : « Toute personne a droit au maintien d'un niveau minimum de vie matérielle et culturelle ». Mais à la troisième année, l’un des deux chats, le petit, avec qui je jouais souvent, a fugué. Depuis lors, il n’est jamais revenu.
 Comme je craignais de devenir fou si je restais dans cette résidence, j’ai décidé de me mettre à chercher un appartement après avoir terminé ma licence. Ce printemps, j’ai reçu un mail de Crous disant que je devais le quitter parce que j’y avais vécu trois ans, et que c’était le nombre maximal de renouvellement. C’était une belle occasion.
 Toutefois, comme je l’avais imaginé, chercher un appartement n’était pas simple surtout lorsqu’on est à la fois étudiant et étranger. On m’a dit que les personnes vivant à l’étranger ne peuvent pas se porter comme étant mes garantes. Il y avait plusieurs garanties morales comme celle de Visale, mais j’ai aussitôt découvert que la plupart des agences immobilières ainsi que les propriétaires n’y faisaient pas confiance. Au début, je guettais le Bon Coin. J’ai envoyé des messages à plusieurs annonces. Une fois, une certaine « Jeanne » m’a répondu par mail. Elle me disait qu’elle m’acceptait sans garant mais à condition de payer 400 euros comme garantie. Étrangement, elle demandait de verser cette somme via un site suspect avant même de visiter l’appartement. Elle me disait que je pourrais le visiter vendredi. Je lui ai dit que je n’étais pas disponible vendredi. Elle me disait que je pourrais le visiter vendredi. J’ai pensé qu’elle était folle. Si elle n’était pas folle, c’était un escroc sans aucune jugeote. J’ai cherché sur Google les photos que « Jeanne » avait mises sur son annonce. Il s’est avéré que les images étaient prises d’une agence immobilière quelconque. J’ai enregistré le mail de « Jeanne » sur plusieurs sites de rencontre homosexuelle, et j’ai bloqué son mail.
 La situation en devenait désespérante. Je n’ai aucune famille en France. Mes amis sont étudiants. Personne ne peut se porter comme étant mon garant. À ce moment-là, j’ai eu une idée. Je me suis souvenu que ma correspondante Pauline est professeure. Me disant que c’était normal même si elle refusait ma proposition, je lui ai demandé de se porter comme ma garante. Elle l’a accepté.
 Jusque-là, j’étais un soldat sans armes. Maintenant j’avais l’impression d’avoir une épée et un bouclier. J’ai commencé à visiter des appartements. Mes conditions sine qua non étaient les suivantes : 1. Pas très loin de l’université. 2. L’appartement doit être idéalement doté d’une baignoire. 3. L’appartement doit idéalement avoir deux pièces. Parmi ces conditions, le plus important était la baignoire. J’en avais marre de la douche. Je voulais prendre un bain. Une fois, j’ai trouvé un appartement près de l’université, avec une baignoire, et qui n’était pas cher du tout. Le plafond et le sol étaient un peu abîmés, mais j’ai envoyé mon dossier à l’agence avant que quelqu’un d’autre ne le prenne. L’agence m’a dit que j’aurais la réponse dans la semaine. Une semaine, puis deux semaines se sont écoulées. Je n’avais toujours pas de réponse. J’ai donc appelé l’agence. On m’a alors dit que mon dossier était refusé. Je n’étais pas particulièrement déçu car je n’ai confiance en personne. Et comme dit Woody Allen dans « Annie Hall », « life is divided into the horrible and the miserable».
 Jusqu’à ce moment-là, je pensais que je pourrais avoir un appartement si je donnais à l’agence un dossier complet. Mon dossier était refusé tandis qu’il était complet et le personnel qui s’en est occupé m’avait dit que tout était bon. J’ai alors changé de stratégie. J’ai décidé d’envoyer mon dossier à plusieurs agences immobilières en même temps. Ce n’était peut-être pas très sincère, mais beaucoup d’agences ne tenaient pas leur promesse. On est quitte.
 Deux mois ont passé. Je n’avais toujours pas de logement. Dans un mois, je devais quitter ma résidence. Un jour, sur Facebook, je suis tombé sur l’annonce d’une fille. Elle disait qu’elle cherchait d’urgence quelqu’un qui louerait son appartement. Sur les photos qu’elle avait mises en ligne, on voyait deux pièces, une baignoire et l’appartement n’était pas loin de l’université. Je lui ai envoyé un message. J’ai visité son appartement le jour même. C’était exactement ce que je recherchais. Elle m’a dit qu’elle allait envoyer un mail à son agence. Quelques jours plus tard, elle m’a demandé de revenir à son appartement et m’a dit qu’il y aurait une personne de l’agence immobilière et deux autres candidates.
 Je suis ainsi revenu à l’appartement. Quelques minutes plus tard, une employée de l’agence, qui est une dame très gaie et bavarde est arrivée. Ensuite, une fille nous a rejoints. L’autre fille, qui portait des lunettes, est aussi arrivée avec un peu de retard. L’employée de l’agence nous a dit que la propriétaire préférait quelqu’un de calme qui voudrait rester longtemps, parce qu’une ancienne locataire qui était aussi étudiante, invitait fréquemment ses amis pour faire la fête. Beaucoup de choses m’ont traversé l’esprit. Les deux filles avaient l’air calmes et gentilles. Elles étaient françaises. Le fait que je sois de nationalité japonaise allait peut-être jouer en ma défaveur. Mais je sais que les femmes n’aiment pas souvent les femmes. J’ai présenté mon dossier à la personne de l’agence. Elle nous a dit d’attendre la semaine prochaine pour avoir la réponse. La semaine prochaine, j’ai eu la réponse de sa part qui n’était ni oui ni non. Elle disait que la propriétaire souhaitait que mes parents se portent aussi mes garantes en plus de ma correspondante. C’était facile. J’ai dit oui. Ma recherche d’un appartement, longue et épuisante, s’est ainsi terminée. Je n’ai plus besoin de guetter sur le Bon Coin. Je n’ai plus besoin de visiter un appartement. D’une fenêtre de mon appartement actuel, dans la soirée, on voit une grande roue illuminée.


lundi 3 juin 2019

Le Planétarium (4)

 Vers l’aube, j’ai reçu un appel. Sans que je puisse sortir de ma rêverie, j’ai décroché dans la torpeur. « Allô ? », ai-je dit. J’entendais des parasites. J’entendais la respiration de la personne qui était de l’autre côté du fil, mais elle se taisait. « Allô ? À qui ai-je l’honneur ? », ai-je dit. La respiration de mon interlocuteur ne me permettait pas de savoir si c’était un homme ou une femme. Alors que j’allais lui dire quelque chose, il a raccroché. Le bip sonnait solitairement comme un trapéziste pendu dans l’espace. 
 Je me suis réveillé vers sept heures du matin. À cause de l’appel étrange, mon sommeil était peu profond. J’ai bu un café en regardant l’actualité du matin à la télé. Des affaires semblables les unes aux autres que j’avais déjà entendues quelque part se répétaient tous les jours. Une femme névrosée avait tué son enfant et son mari. Un train était déraillé dans un pays lointain et trois cents passagers étaient morts. Cinquante personnes tuées dans un attentat. Un homme politicien était accusé d’avoir détourné de l’argent. 
 Je me suis mis à me préparer pour sortir. Toutefois, je ne savais pas ce qui était exactement nécessaire pour mon travail. Dans mon sac, j’ai mis quelques stylos, un cahier et quelques livres. Pour mon premier jour, cela semblait suffisant. S’il y avait quelque chose de manquant, je pourrais préparer après être rentré ce soir. 
 Je suis monté dans le métro comme d’habitude. Les voitures étaient plutôt désertes. Les passagers avaient tous l’air fatigués et mélancoliques. Je suis descendu près de la rivière. Ensuite, je devais traverser le bois comme la veille. Je mettais au moins une heure pour me rendre à la grande maison. Cet itinéraire était plutôt long, mais je devais le supporter en tenant compte de la haute somme du salaire. 
 Devant la porte en fer, j’ai sorti de ma poche la clef que j’avais reçue la veille. Au début, je me suis demandé où je devais l’enfoncer car je ne voyais la serrure nulle part. À un moment donné, j’ai réalisé que le bec de la chouette gravée sur le heurtoir en était une. Ma clef s’est glissée dedans, et la porte lourde s’est ouverte. 
 Le couloir était tout à fait silencieux et sombre. J’ai allumé la lumière et je suis entré dans le salon qui était vide. N’y a-il personne dans la maison ? « Bonjour », ai-je crié, mais je n’ai eu aucune réponse. « La propriétaire et la domestique doivent être absentes. C’est pour cela qu’elle m’a donné la clef hier », me suis-je dit. J’essayé de me rappeler comment j’étais arrivé à la chambre secrète. J’ai monté l’escalier au rez-de-chaussée. Au premier étage, on arrivait devant une étagère qui dissimulait un autre univers. Comme Madame Alkehine avait fait, je l’ai tournée.
 « Est-elle réveillée aujourd’hui ? », me suis-je demandé devant la chambre de la demoiselle sans oser y entrer. J’ai frappé quelques fois à la porte et j’ai dit : « Bonjour. Je suis votre nouveau répétiteur ». Aucune réponse. J’ai appuyé mon oreille sur la porte, mais tout était silencieux comme après un massacre. J’ai frappé de nouveau à la porte. Au moment où j’ai mis ma main sur la poignée, la porte s’est ouverte soudain et j’ai failli tomber. 
« On vous attendait », m’a dit la domestique. 
 La domestique s’appelait Madame Koenig. Elle m’a dit qu’elle travaillait pour Madame Alekhine depuis plus de trente ans, et que ses parents servaient également les parents de la propriétaire. Je ne savais pas quel âge avait. Ses cheveux coupés court était tout blancs. Sa peau était entièrement ridée comme la terre asséchée. Elle m’a dit qu’elle vivait toute seule dans le pavillon isolé de la maison. On aurait dit qu’elle faisait partie de la maison. 
 Dans la chambre, il y avait seau rempli d’eau. Un chiffon était mis au bord de la fenêtre. Elle était sans doute en train de faire le ménage. Les rayons du soleil faisaient dessiner les détails de la pièce que je n’avais pas vus la veille. Sur le mur, un échantillon de papillons empaillés était accroché. Quelques cahiers et stylos étaient éparpillés sur le bureau, comme si leur propriétaire les avait utilisés la veille. Du vent a soufflé de la fenêtre ouverte. En bas, la fontaine étincelait sous la lumière. 
 J’ai jeté un coup d’œil au lit. La fille dormait paisiblement comme la veille. Les yeux clos et les mains croisées sur la poitrine, elle était complètement immobile.
« Je suis vieille. Je supporte de plus en plus mal les travaux comme ceux-ci, a dit la vieille dame, le regard dans le vide. À partir d’aujourd’hui, c’est votre travail.
- Quel travail ? Je suis venu en tant que répétiteur… », ai-je dit.
 La dame s’est approchée de l’armoire. Elle a sorti une chemise de nuit et l’a arrochée sur la chaise. Ensuite, elle s’est approchée du lit. Elle a glissé la main derrière le dos de la fille pour la dresser. Ses mains ont commencé à déboutonner l’habit de la fille. 
 J’ai détourné le regard. À ce moment-là, Madame Koenig m’a dit de venir à ses côtés. « Regardez bien. À partir de demain, c’est votre travail », m’a-t-elle dit. Alors que la vieille domestique enlevait les vêtements, la fille semblait toujours dormir profondément. « Pourquoi elle ne se réveille pas ? », lui ai-je demandé. La domestique ne m’a pas répondu. La tête de la fille s’est inclinée brusquement. Elle ressemblait maintenant à une poupée de taille humaine. La vieille dame a également décollé la couette, pour lui enlever la culotte. Je sentais un étrange sentiment de culpabilité. Je ne devais pas regarder le corps nu d’une fille que je ne connaissais pas. Je me sentais comme si j’étais humilié, alors que c’était elle qui était dénudée devant un inconnu. Inconsciemment, j’ai baissé le regard. « Regardez », m’a dit la vieille dame d’un ton ferme. Bien que son regard fût fixé sur le corps nu de la jeune fille, elle semblait savoir tout ce que je pensais dans mon esprit. « Je reviens », a dit la domestique, et elle est partie. 
 Les bras et les jambes écartés, le corps nu, lisse et blanc de Lune comme la neige se couchait aisément sur le lit. Les yeux clos, elle ne sortait toujours pas de son rêve. Ses poils d’or fins, couvrant entièrement sa peau, se dessinaient sous la lumière du soleil. J’ai eu envie de la toucher. Craintivement, en faisant attention à ne pas faire de bruit, j’ai avancé un pas.
 À ce moment-là, la poignée a été tournée. La domestique est revenue avec une serviette de laquelle montait une vapeur, et un bassin rempli d’eau chaude.
 Elle a trempé la serviette dans l’eau et l’a tordue. Et elle s’est mise à frotter le front de la fille. La serviette a effleuré le contour des sourcils, du nez, puis des lèvres de Lune. La domestique a essuyé son cou, sa poitrine. Elle a levé un peu les bras de la fille dormante pour passer la serviette sur ses aisselles. De temps en temps, elle la trompait dans l’eau chaude et la tordait. 
 En mettant beaucoup de temps, elle essuyait entièrement le corps de la fille. Laver le corps d’un être humain complètement endormi semblait un travail beaucoup plus laborieux qu’on ne l’imaginait. Une sueur coulait sur son front et la demoiselle soufflait un peu. La vieille dame a ramassé toutes ses forces et a inversé la jeune fille, pour essuyer ensuite son dos, ses fesses, ses cuisses et ses jambes. 
 Lorsque tout a eu terminé, elle s’est ensuite mise à habiller Lune d’une autre chemise de nuit qu’elle avait accrochée sur la chaise. Finalement, la domestique l’a couchée sur le lit, et a mis une couverture en serviette dessus.
« Madame est quelqu’un qui aime la propreté. Il faut essuyer son corps tous les jours. Tous les deux jours, on la fait prendre le bain, m’a-t-elle dit, cette fois en me regardant droit dans les yeux.
- Je suis venu en tant que répétiteur. 
- Il faut essuyer son corps tous les jours. Tous les deux jours, on la fait prendre le bain », a-t-elle répété d’un air péremptoire. 
 Elle a repris son ustensile. Au moment de me laisser dans la chambre, elle m’a dit : « À partir de demain, vous devez aussi faire le ménage.
- Où est Madame Alekhine ?
- Madame travaille ».
 Mais où…, ai-je envie de lui dire, mais la porte était fermée. 

vendredi 24 mai 2019

L'application de rencontre

 Il y a longtemps, une amie a téléchargé une application de rencontre sur son portable. Ce n’est toutefois pas une application de rencontre amoureuse. Il s’agit d’une application « platonique » qui est faite pour trouver des amis. Du moins, c’est ce qui écrit dans l’explication. À ce moment-là, un très fort sentiment de rivalité est né dans mon esprit. Un sentiment de rivalité pour quoi ? Je ne sais pas. En tous cas, c’est ce qui s’est passé. J’ai téléchargé la même application sur mon portable.
 J’ai ouvert l’application, mais j’ignorais comment l’utiliser. J’ai demandé à cette amie son mode d’emploi. « C’est comme Tinder », m’a-t-elle dit. Mais je ne connaissais pas Tinder. J’ai touché un peu partout sur l’écran. Le visage d’une femme inconnue s’est affiché. J’a eu peur et j’ai pleuré. J’ai glissé le doigt. Le visage d’une autre femme inconnue s’est affiché. J’ai eu peur et j’ai pleuré. J’ai glissé le doigt. Le visage d’un homme inconnu s’est affiché. J’ai eu peur et j’ai pleuré. C’était comme le catalogue d’êtres humains à vendre. 
 Quoi qu’il en soit, je me suis peu à peu habitué à utiliser cette application de rencontre, et j’ai parlé avec quelques personnes. Mais j’avais vraiment la flemme de leur répondre. Alors au bout d’une ou deux semaines, je l’ai oubliée. Le temps qui s’écoulait a fait que de la mousse pousse sur cette application, autour de laquelle se sont élevés des arbres. Sur ces arbres des oiseaux se sont rassemblés pour faire des nids. Après une pluie diluvienne qui a duré sept jours, une rivière s'est formée. Autour de l’eau, des êtres humains se sont réunis et ils ont fondé un village. Leur village a grandi petit à petit. Quelques fois, des épidémies ont ravagé le village, mais il y avait toujours des gens qui ont survécu. Une partie de la communauté a quitté le village pour vivre ailleurs. Malgré d'innombrables guerres et massacre, l'être humain n'a cessé de vivre en rêvant d’un jour où la paix et l’amour inondent leur monde, et lorsqu’un million d’années se sont écoulées depuis que j’ai téléchargé cette application, je l’ai rouverte, en découvrant qu’une femme se plaignait car je ne lui répondais pas.

mercredi 15 mai 2019

Tu peux me prêter ton portable ?


 Je ne sais pas pourquoi, mais en France il m’arrive souvent qu’un inconnu me demande de lui prêter mon portable. Ce qu’il me dit, c’est toujours la même chose : que son portable est cassé, mais qu’il doit appeler quelqu’un en urgence. Pourquoi y a-t-il autant de gens qui ont un portable cassé ? Je ne leur prête jamais mon portable pour la simple raison que je n’ai pas envie de prêter mon smartphone à un inconnu. Il se peut que ce demandeur veuille voler mon Pocophone F1 de Xiaomi (oui, j’ai abandonné l’Iphone depuis quelques temps. Adieu, Apple !). Il se peut que ce demandeur jette un coup d’œil sur l’historique de mon portable et découvre que je voudrais bien m’acheter un kotatsu pour l’hiver. Il se peut qu’il se mette à courir dès qu’il aura mon smartphone dans sa main. Depuis que je me suis fait arnaquer de dix euros par une femme soi-disant « sourde », je n’ai plus confiance en personne.

 Mais ce n’est pas bien de se méfier tout le temps des gens. Il y a des gens bien dans ce monde. Je ne sais pas qui, mais je pense qu’il y a des gens bien. Évidemment, il est possible que leur portable soit vraiment en panne et qu’ils aient un coup de fil urgent à passer. Je pense que je leur prêterai mon portable s’ils tombent par terre, qu’ils crachent du sang et qu'ils tremblent de tous leurs membres. Pour l’instant, je n’ai jamais été abordé dans la rue par quelqu’un qui serait tombé par terre, crachant du sang et tremblant de tous ses membres. Aujourd’hui, pendant que j’attendais le bus, un homme costaud avec des lunettes de soleil m’a demandé de lui prêter mon portable en me montrant son smartphone Samsung à l’écran brisé. Je lui ai dit que je ne pouvais pas prêter mon portable à un inconnu et je me suis excusé. Il est parti. Maintenant, en écrivant ce journal, j’ai l’impression que j’aurais dû me lever, lui dire à la manière d’un personnage d’animé : « Salaud, bats-moi si tu veux mon portable », ce qui aurait été facile pour lui parce qu'il était plus costaud, plus musclé que moi qui suis adorable et faible comme un agneau. Il m’aurait battu, aurait volé mon Pocophone F1 et se serait ensuite enfui. Je serais tombé par terre en crachant du sang et j’aurais demandé à quelqu’un de me prêter son portable.

samedi 11 mai 2019

Le Planétarium (3)

3. La Lune et la pluie
 Le lendemain, j’ai pris le métro pour me rendre à la grande maison. J’ai traversé le même pont que la veille et je suis venu jusqu’à l’entrée du bois. Sous le ciel grisâtre et pluvieux, le bois semblait encore plus ténébreux que la veille. Le sentier était couvert de boue et de feuilles mortes. Des insectes étaient noyés dans des mares. . 
 J’ai marché d’un pas rapide, mais la boue m’en empêchait. J’avais l’impression que plus je marchais, plus la maison s’éloignait. Lorsque je suis sorti du bois, j’étais trempé de pluie de la tête aux pieds. De la boue entrait dans mes chaussures. 
 Passé par le jardin abandonné, j’ai ouvert la porte de la maison. De l’autre côté se tenait la vieille domestique. « Excusez-moi pour le retard. Il y a une averse et… », ai-je dit. Elle m’a donné une serviette et s’est mise à marcher dans le long couloir. Je me suis précipité à la suivre. De mes cheveux tombaient sur le plancher des gouttes d’eau, en créant des taches ressemblant à des pétales de fleur. Au bout du couloir, la domestique a ouvert la porte. De l’autre côté de la porte s’étendait une pièce vaste, un salon propre contrairement à ce que j’imaginais par l’apparence délabrée de la maison. Madame Alekhine était assise sur le canapé. Elle portait aujourd’hui une robe blanche. Elle a posé sur la table le livre qu’elle était en train de lire, et m’a dit : « Bonsoir ». « Je suis désolé…il a commencé à pleuvoir et je n’avais pas de parapluie…. – Vous allez attraper froid...Je reviens », m’a-t-elle dit et elle est partie. Quelques instants plus tard, elle est revenue avec une chemise masculine. « C’était à mon mari. J’espère que ce ne soit pas trop grand pour vous », m’a-t-elle dit. La domestique m’a conduit dans la salle de bain où je me suis changé. La chemise impeccablement blanche et amidonnée dépassait légèrement ma taille. J’ai retroussé les manches et je suis revenu au salon. « Ça vous va bien », m’a dit Madame Alekhine. Je me suis assis sur le canapé. La vieille domestique m’a servi un café. Dans le salon, il y avait une grande fenêtre par laquelle on voyait une fontaine. Derrière, on voyait la salle de bain où j’étais tout à l’heure. J’ai compris que cette maison était carré, et le centre du bâtiment était cette cour où il y avait la fontaine.
 Le salon était plus simple que ce que je ne le pensais. Sur une armoire était mise un tourne-disque qui avait l’air vieux. L’étagère était remplie de disques. Sur le mur était accroché une gravure représentant un coquillage posé sur la plage. Chaque sillon était soigneusement gravé. Sur la surface parasitaient des balanes telles des pores. 
 À un moment donné, Madame Alekhine a ouvert la bouche :
« Vous allez mieux maintenant ?
- Oui. Je vous remercie », ai-je dit en posant mon café. 
 Elle semblait plus douce que la veille. Un silence s’est installé un certain temps. Le bruit de de la pluie remplissait la pièce. 
« Ma fille, Lune…est tombée dans le coma quand elle avait treize ans, m’a-t-elle dit. C’était un accident. »
 J’ai cherché des mots dans ma tête, mais en vain. Mais je comprenais mieux la situation que la veille. Sa fille est tombée dans le coma il y a quelques années. Finalement, elle s’est réveillée. Cependant, il lui a resté des séquelles mentales ou physiques qui l’empêchaient d’aller à l’école. 
« Je suis désolé, ai-je dit. 
- Ne vous en faite pas. Elle va bien. Aimeriez-vous voir votre élève ? Hier, je lui ai parlé de vous……Elle est très contente et elle attend de vous voir avec impatience », m’a-t-elle dit.
 Nous sommes entrés dans une petite pièce qui se trouvait au bout du salon. Au centre la pièce, il y avait une table sur laquelle était mise une vieille machine à écrire, à moitié dissimulée sous l’avalanche de nombreuses feuilles de papier. Il y avait une grande armoire qui couvrait entièrement le mur. La dame l’a ouverte. C’est alors que j’ai découvert que c’était une fausse armoire pour cacher une porte. De l’autre côté de la porte se trouvait un escalier conduisant au premier étage et au sous-sol. Il y avait également un ascenseur exigu qui ne semblait pas être utilisé depuis longtemps.
 Nous avons monté l’escalier. Dans le mur un seul vitrail représentant une femme était incrusté. À cause de gouttes de la pluie, elle semblait pleurer. 
 Au premier étage, nous sommes débouchés sur une pièce sans aucune porte ni fenêtre où il n’y avait rien d’autre qu’une étagère. L’escalier durait encore en haut. J’ai pensé que nous allions monter au deuxième étage, mais la dame s’y est arrêtée. Elle a poussé l’étagère, qui est par la suite tournée. C’était une porte camouflée. J’ai pris une encyclopédie tombée par terre. Toutes les pages étaient blanches. 
 À l’autre côté de la fausse étagère, se trouvait un lavabo et des toilettes. Le miroir était terni, ce qui signifiait qu’un certain temps s’était écoulé depuis qu’une personne a miré son visage dans la glace pour la dernière fois. Madame Alekhine a ouvert la porte à côté des toilettes.
 Une chambre obscure s’étendait. Un faisceau de lumière s’introduisait à travers l’entrebâillement des rideaux fermés. Il y avait un piano droit, une armoire et une table. Au bout de la pièce, un lit était mis. Quelqu’un semblait couché, mais de ma position, je ne pouvais pas voir son visage.
 Madame Alekhine a avancé vers la fenêtre, et tout d’un coup elle a ouvert les rideaux. La lueur de la lune a éclairé la pièce. J’ai regardé par la fenêtre. À l’opposé de l’endroit où je voyais une autre pièce de la maison. En bas, il y avait la fontaine que j’avais vue tout à l’heure. Comme la maison était carré, personne ne voyait l’intérieur de cette pièce à moins que ce ne soit pas un oiseau. 
 La dame caressait tendrement les cheveux d’une fille couchée sur le lit. On voyait la poitrine de sa chemise de nuit. Si je prêtais l’oreille, je pouvais entendre sa respiration imperceptible. Ses cheveux étaient châtains et avaient l’air souples. Les mains croisées sur le cœur, la fille dormait paisiblement. 
« Lune ? Monsieur le nouveau répétiteur est venu te voir », a dit sa mère en caressant sa joue. 
 La fille demeurait silencieuse, mais sa mère l’ignorait. Elle a continué à lui parler toute seule : 
« C’est un jeune homme charmant et intelligent. Il va s’occuper de toi désormais ».
 Immobile, la fille n’a pas émis un mot. 
« Euh, elle semble dormir très profondément. Ce serait mieux que je revienne à tout à l’heure ou un autre jour, ai-je dit humblement. 
- Veuillez-vous lui vous présenter. Elle est ravie de vous rencontrer.
- Mais… ».
 J’ai essayé de lui contredire, puis j’ai avalé mes mots, car je me suis rendu compte qu’elle me transperçait d’un regard résolu comme si elle disait qu’elle ne tolérait aucune objection contre elle.
 Craintivement, je me suis approché du lit. À son chevet, je me suis présenté : « Euh…Bonjour, Lune. Je suis enchanté de te rencontrer. À partir d’aujourd’hui, je travaille comme ton répétiteur…et, voilà, n’hésite pas à me dire s’il y a des choses que tu voudrais particulièrement apprendre, la littérature, les mathématiques, chimie, malheureusement je ne peux pas t’apprendre la musique, mais…euh, voilà ». Et j’ai doucement pris sa main et l’a agitée quelques fois en guise de salutation. 
 J’ai regardé à mes côtés. Madame Alekhine avait l’air contente. Les yeux fixés sur moi, elle m’adressait un plein sourire. Pendant ce temps, la fille n’a jamais ouvert les yeux. Son sommeil semblait si profond qu’elle ne se réveillerait pas même si un éléphant faisait des claquettes à son chevet. 
« Nous allons commencer dès le lendemain, m’a-t-elle dit. Elle est fatiguée aujourd’hui », m’a-t-elle dit. Je me suis demandé comment on pouvait savoir si la jeune fille était fatiguée ou pas, mais je me suis tu. Puis, ma patronne m’a donné une enveloppe. 
 À l’intérieur se trouvaient une clef et les billets de trois milles euros. 
« Vous savez maintenant comment arriver à la chambre de ma fille. Venez à 9 heures du matin et la leçon doit se terminer à 5 heures du soir. De midi à 14 heures vous aurez une pause et un repas », m’a-t-elle dit.
 J’aurais voulu lui demander si sa fille dormait toujours aussi profondément ou si elle se réveillait à certaines heures, mais aucun mot n’est sorti de ma bouche.
 Au rez-de-chaussée, je lui ai proposé de rendre la chemise qu’on m’avait prêtée, mais elle m’a dit que ce n’était pas la peine. La domestique m’a donné des bottes quand je quittais la maison. J’ai ainsi laissé mon vêtement et mes chaussures. Je les ai remerciées et je suis sorti. 
 Lorsque j’en suis sorti, la pluie avait cessé et la nuit était tombée. Le sentier dans le bois était encore plus boueux que tout à l’heure, et il était devenu comme une mare. À travers les feuilles des arbres, la lune projetait une lumière blanche aux alentours. Je me suis retourné pour regarder la maison. De là où j’étais, je ne voyais pas la chambre de Lune. La porte de fer s’est fermée en grinçant. Je songeais à la fille dormante dans la pièce secrète.