lundi 8 juin 2020

Le vice de l'homme

Ces derniers temps, je me suis complètement désintéressé du français. J’abandonnais la lecture et l’écriture ; la poussière accumulée sur des livres d’André Gide que je n’ai pas encore lus représente ma perte de passion pour l’apprentissage des langues. Mais lorsque j’y repense, j’étais apathique depuis le début ; je ne voulais rien faire. Cependant, j’essaie de continuer à faire des exercices de français, comme je le fais actuellement, pour ne pas être réduit à une bête qui ne parle pas de langage humain.
Depuis sa naissance, l’humanité n’a jamais cessé d’accumuler les péchés. D’innombrables fois, l’être humain s’est entretué, a détruit la nature pour la remplacer par de laids bâtiments en béton, a causé la disparition d’un bon nombre d’espèces animales, a mis du cornichon dans un hamburger, et a inventé Facebook. Malgré ces actes impardonnables, l’être humain continue de nourrir la fleur du mal. Mais par exemple, quel est le symbole qui représente le mieux le vice de l’humanité ? La bombe nucléaire qui permet d’anéantir une ville entière en quelques secondes ? Un policier blanc qui étrangle un Noir avec sa jambe ? Les documents officiels qu’un homme politique a détruits pour dissimuler un détournement du fond ? Non, c’est la lettre de motivation. Par nature, la lettre de motivation est un tissu d’hypocrisie et de mensonge ayant pour but de tromper l’homme. D’ailleurs, personne n’a la motivation de rédiger une lettre de motivation. Si on doit en écrire une, c’est parce qu’on est obligé de le faire. Je dirais donc que la lettre de motivation, faite pour sélectionner les candidats est complètement inutile. S’il y a un employeur qui pense qu’elle permet de savoir si un candidat a vraiment une motivation, il a un cœur innocent et pur comme un agneau qui vient de naître. Je veux l’embrasser et le chérir.
Il faut réfléchir à un moyen de sélection de candidats plus efficace et surtout, plus sincère. Je propose le moyen suivant ; aligner des candidats, et ils devront se battre contre des recruteurs. Si les premiers gagnent, ils sont embauchés. Les recruteurs vaincus devront quitter l’entreprise. Sinon, pourquoi ne pas aligner les candidats, et un recruteur jette une balle sur celui qu’il veut prendre/recruter en criant : « Pikachuu ! Je t’ai choisi ! » ? Je pense que ce sont de belles personnes qui recevront une balle sur la tête, mais je trouve que c’est plus franc.
Par ailleurs, alors que le travail que je voudrais faire consisterait à allonger le cou d’une girafe, le corps d’un chat, ou à rester couché sur mon lit toute la journée à grignoter du gâteau, je ne trouve que des offres d’emploi inintéressantes qui affichent souvent des mots incompréhensibles comme « digital » ou « marketing ».

samedi 11 avril 2020

Les 12 coups de midi

Lorsque je suis chez moi à midi, je regarde les 12 coups de midi. Il s’agit d’une émission de quiz animée par un homme jovial qui a une tache rose sur le visage. Tous les jours, il y a de nouveaux participants qui sont tous des amateurs parmi lesquels meilleur participant appelé « maître » reste sur le plateau jusqu’à ce qu’il perde. En ce moment, le maître est un homme d’un certain âge aux cheveux blancs. Il s’appelle Éric. Éric est très fort et il ne se trompe presque jamais. Tous les jours, il y a de nouveaux participants qui sont tous des amateurs et dont le meilleur, appelé « maître », reste sur le plateau jusqu’à ce qu’il perde. Comme je ne suis pas très cultivé et que je manque de références culturelles, je ne connais souvent pas les réponses.
Chaque fois qu’Éric donne une bonne réponse, je me dis « Ce salaud ». Je l’appelle donc salaud secrètement. Il y a quelques semaines, un Alsacien d’un certain âge au gros ventre un peu comme Obélix participait à l’émission. Il parlait avec un fort accent alsacien. Une jeune femme lui a dit qu’elle ne comprenait pas trop ce qu’il disait. Moi non plus. Le Monsieur a défié le maître, Éric. Comme moi aussi j’habite en Alsace, j’espérais qu’il gagnerait. Mais Éric a donné une bonne réponse. L’Alsacien a perdu. « Ce salaud », me suis-je dit.
Toutefois je ne déteste pas Éric. Au contraire, je l’admire. En plus, il a l’air gentil. Du moins, il n’a pas l’air d’un pédophile. Cependant, comme il est si cultivé qu’on dirait une encyclopédie humaine, je me demande si ce n'est pas robot, en réalité. Il faut faire attention. Peut-être qu’il se recharge quelque part

Le confinement


J’étais un enfant introverti qui aimait lire des livres, dessiner des mangas plagiat de Tezuka, créer des voitures en carton et monter des maquettes plastiques de Gundam. Je n’aimais pas jouer dehors avec d’autres enfants. D’ailleurs, j’étais nul en sport. Si je jouais au tennis de table, je ne touchais pas la balle. (Il est donc tout à fait faux de croire que tous les Asiatiques sont forts au ping-pong).Inutile de préciser que je ne sais pas faire du kung-fu, Le sport que je détestais le plus est celui que tous les Japonais adorent ; le base-ball. Je détestais le base-ball parce que premièrement, un match de base-ball dure longtemps, et que deuxièmement, la balle du base-ball est si dure qu'il est dangereux de la recevoir au visage. D’ailleurs, pourquoi les gens pensent qu’il est possible de frapper une si petite balle avec une batte si fine ? Je détestais aussi le kendo, une sorte d’escrime japonaise, qui est obligatoire au collège. En somme, le kendo n’était pas si dangereux car on mettait une armure, mais je le détestais car le professeur nous obligeait de crier « Meeeeeeen ! » quand on frappait sur la tête de l’adversaire. 



Mais les adultes voulaient que je sorte dehors et que je chasse au ballon avec d’autres enfants. Dans le monde de l’adulte, il existe une loi non écrite selon laquelle l’enfant idéal et sain joue dehors dans la nature et que l’enfant casanier deviendra hikikomori dans l’avenir, ou dans le pire des cas, meurtrier en série ou pédophile ou schizophrène (vous choisissez ce que vous voulez).


Des années se sont écoulés depuis mon enfance, et je suis devenu adulte. Cependant, mon caractère n’a guère changé. Je ne dessine plus de manga plagiat de Tezuka, mais je dessine de temps à autres soit sur le papier soit sur l’ordinateur. J’aime sculpter et monter des maquettes plastiques de Gundam. J’aime toujours lire surtout en français. Regarder un match de base-ball ne me dérange pas, mais je déteste y jouer.
En ce moment, le coronavirus dévaste le monde entier, et les Français et les ressortissants résidant dans la France métropolitaine sont interdits de sortir. Enfin, le moment est venu. Le moment que j’ai attendu plus de vingt ans. Ce n’est évidemment pas l’épidémie qui s’empare cruellement de la vie des personnes innocentes, mais le moment où je peux dire avec fierté : « Je ne sors pas » et que je puisse critiquer ouvertement ceux qui sortent dehors sous prétexte que c’est mauvais pour la santé.

dimanche 16 février 2020

"La Glace aux myrtilles" Haruki Murakami

« Je veux manger de la glace aux myrtilles », a déclaré cette fille à deux heures du matin. 
Pourquoi les filles ont-elles des idées ridicules à des heures ridicules ? Sans raison particulière, en songeant au destin qu’ont suivi Tchang Kaï-chek et le gouvernement nationaliste, j’ai enfilé une chemise ; je suis sorti dans la rue et j’ai attrapé un taxi.
« À n’importe quel magasin qui vend de la glace aux myrtilles », ai-je dit au chauffeur. Puis, j’ai fermé les yeux et bâillé.
Environ quinze minutes plus tard, le taxi s’est arrêté devant un immeuble inconnu d’une ville inconnue. L’entrée était disproportionnée. Sur le toit flottaient sept drapeaux que je n’avais jamais vus. 
« On peut vraiment acheter de la glace ici ? ai-je demandé au chauffeur.
- C’est pour ça qu’on est venus » 
C’était une réponse impeccable qui respectait la tradition de la dramaturgie. J’ai payé et je suis descendu du taxi. Puis, je suis entré dans l’immeuble.
À la réception, une jeune femme d’environ vingt ans était assise. Alors qu’elle ne bougeait pas d’un pouce, son visage semblait vouloir dire : « Je suis trop occupée et je n’en peux plus ».
« Une glace aux myrtilles, s’il vous plaît », ai-je dit.
Elle a affiché expression dégoûtée comme pour dire que le moment était inopportun. Ensuite, elle m’a tendu un bout de papier d’une belle couleur pastel.
« Écrivez ici vos noms et adresse, et rendez-vous à la porte numéro 3 ».
Je lui ai emprunté un crayon pour écrire mon nom et mon adresse. Puis, j’ai monté l’escalier qui me faisait penser à un cercueil, et j’ai poussé la porte numéro 3. Au milieu de la pièce, il y avait une table de la taille d'une table de de ping-pong sur laquelle était assis un jeune homme. Il tenait des documents qu’il regardait tour à tour.
« Une glace aux myrtilles », ai-je dit en lui tendant le bout de papier. Sans me regarder, il l’a tamponné.
« Porte numéro 6 », a-t-il dit.
Je devais franchir une rivière profonde pour atteindre la porte numéro 6. Des projecteurs illuminaient la rivière d’une lumière blanche. De temps à autre, des coups de feu retentissaient.
Entre la porte numéro 6 et la porte numéro 8, il y avait un hôpital de campagne installé dans une vieille église. De nombreux soldats amputés des jambes ou des bras étaient couchés sur le gazon de la cour. Dans la cantine de l’hôpital, de la glace rhum-raisin remplissait trois bidons, mais il n’y avait pas de glace aux myrtilles.
« Myrtilles, c’est à la porte numéro 14 », m’a dit un cuisinier.
La porte numéro 14 avait été complètement détruite par des bombardements nocturnes. Il n’en restait que le chambranle. Une note était épinglée : « Si vous voulez quelque chose, allez à la porte numéro 17. »
Devant la porte numéro 17, une grande armée de chameaux se révoltait. L’obscurité de la nuit était remplie des cris aigus des bêtes et de l’odeur de leur pisse. En fin de compte, j’ai réussi à trouver un chameau sympathique qui m’a ouvert la porte numéro 17.
La porte numéro 17 était la dernière.
Lorsque je l’ai ouverte, deux hommes d'un certain âge, luxueusement vêtus se colletaient avec un fourmilier géant. Ils saignaient de partout. Ils étaient tous venus ici pour de la glace aux myrtilles.
Maudite glace aux myrtilles.
Mais je ne suis pas un type sentimental. Je les ai tués les uns après les autres avec une mandoline comme dans la « Tragédie de Y ». J’ai ouvert le réfrigérateur et j’ai pris une glace aux myrtilles.
« Je vous mets combien de neige carbonique ? m’a demandé la vendeuse.
- Pour trente minutes », ai-je dit avec sang-froid.
Il était cinq heures du matin quand je suis rentré chez moi. La fille était déjà profondément endormie. 

mercredi 29 janvier 2020

"La mort de Shigeru Mizuki" Tsuge Yoshiharu


 La mort de Monsieur Shigeru Mizuki est un événement choquant. De plus, c'était si soudain et je n’arrive pas à exprimer mes sentiments.
 Fin des années 1960, j’ai été son assistant pendant quatre ou cinq ans, la période où Monsieur Mizuki était le plus occupé. À l’époque, le magazine qui prépubliait ses œuvres m’a demandé de l’aider. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler pour lui quatre ou cinq fois par mois. Je gagnais ma vie de ma plume et de ce travail d’assistant. Monsieur Mizuki était taciturne et je ne me souviens pas d’avoir discuté de choses personnelles. Mais lorsque j’ai vu qu’il y avait de nombreux livres philosophiques dans ses étagères, j’ai été fort étonné. À la télé, il se comportait comme un homme étrange. Ce n’est pas ce qu’il l’était en réalité, et je me suis demandé s’il avait des conflits intérieurs et des soucis profonds. J’imagine qu’il cherchait les réponses de ses questions dans ces livres philosophiques.
 Sa maison se trouvait dans la même ville que moi, à Chôfu. Séparés par un rail, Monsieur Mizuki vivait dans le sud, et moi, dans le nord. Son chez soi était à 15 minutes à pied, mais j’avais du mal à franchir cette distance. C’était comme si le rail nous séparait.
 Je l’ai vu pour la dernière fois il y a quatre ou cinq ans. Je l’ai rencontré dans un marché au puce qui se tenait dans un sanctuaire près de chez lui. « J’imagines que tu t’ennuies », m’a-t-il dit à ce moment-là. « En effet, je m’ennuie », lui ai-je dit. « Je le savais », m’a dit Monsieur Mizuki. Notre dialogue s’est terminé, mais j’ai compris vaguement qu’il voulait dire. Il est devenu un grand maître de manga très populaire, mais sans doute il pensait que sa vie était inintéressante. Je suppose qu’il se posait toujours des questions philosophiques sans être convaincue de sa vie longue.

le journal Yomiuri du premier décembre 2015

jeudi 23 janvier 2020

éplucheur

Je n’écoute pas de rap. Mais de temps en temps, j’imaginerais un rap pour exprimer ma reconnaissance envers l’inventeur de l’éplucheur. 
Je connaissais l’existence de l’éplucheur depuis longtemps. Toutefois, je persistais à utiliser un couteau. Lorsque j’épluchais une pomme, une carotte, une pomme de terre, j’utilisais toujours un couteau. Je pensais que ceux qui utilisent un éplucheur sont des tricheurs. Un jour, lorsque j’ai fait mes courses au supermarché, un éplucheur à un euro a attiré mon attention. Je l’ai mis dans mon panier sans réfléchir. Ce soir-là, j’ai utilisé pour la première fois un éplucheur. J’ai épluché une pomme de terre. J’ai caressé légèrement sa surface. Une pellicule de la peau de la pomme de terre, si fine qu’on aurait dit une plume d’ange est tombée. J’étais ému. Avec un éplucheur, il est plus facile d’éplucher qu’avec un couteau. Je me suis demandé ce qu’avait été ma vie jusqu’ici. C’était nul. Maintenant j’ai rencontré un éplucheur et ma vie a totalement changé.
Je ne connais pas l’inventeur de l’éplucheur. J’ignore sa nationalité. J’ignore s’il est encore vivant ou pas. J’ignore si c’est un homme ou une femme, mais je suis plein de reconnaissance envers cette personne.
C’est pourquoi j’aimerais exprimer ce sentiment sous forme de rap.

L’inventeur de l’éplucheur
Tu es un sacré tricheur
Yo Yo
J’aime ce truc magnifique
Car l’éplucheur, c’est pratique

mardi 21 janvier 2020

One Piece

 Parfois, je me demande comment je me sentirais si j’avais les mêmes pouvoirs qu’un personnage de fiction. Par exemple, dans le manga « One Piece », ie héros est un garçon qui a mangé « le fruit du caoutchouc ». À cause de ce fruit mystérieux, son corps a les mêmes propriétés que le caoutchouc. C’est-à-dire qu’il peut allonger son corps. Dans le manga, il profite de cette particularité pour battre des méchants.
 En réalité, cette capacité d’être comme du caoutchouc a l’air assez utile. Par exemple, lorsque je me couche le soir. Sur le lit, je lis un livre. Quelques instants plus tard, j’ai sommeil et j’aimerais éteindre la lumière. Mais la lumière et loin. En même temps, je ne veux pas me lever. Coincé dans cette situation, seul le temps passe. Mais si j’avais les pouvoirs du héros de « One Piece », je n’aurais pas ce problème. J’allongerais mon bras pour éteindre la lumière.
On peut utiliser ces pouvoirs lorsqu’on regarde la télé. On suppose que le soir je me détend et regarde vaguement « Quotidien ». À un moment, j’ai envie de regarder Arte, mais la télécommande est loin. En même temps, je n’ai pas envie de me lever, donc je continue de regarder « Quotidien » alors que je n’en ai pas envie. Dans cette situation, si j’avais les pouvoirs du héros de « One Piece », je pourrais prendre la télécommande sans me lever pour regarder tranquillement Arte.
 Comme je l’ai déjà évoqué ci-dessus, dans le manga, le héros de « One Piece » profite de ces pouvoirs pour battre les ennemis. Cela me semble utile quand j’ai envie de battre quelqu’un que je n'aime pas. Par exemple, supposons qu'il y ait un professeur sévère qui ne donne jamais plus que 10. Je dis « Je ne pardonnerai pas celui qui fait pleurer mes "compagnons"!!!»(le héros de One Piece dit souvent ce genre de propos). Toutefois, il est en réalité quasiment impossible d’employer ces pouvoirs pour ce but puisque la loi interdit et pénalise les agressions physiques. Donc « One Piece » est un manga où le héros résout des problèmes par la violence.
 Toutefois, ces pouvoirs ont aussi des inconvénients. Le caoutchouc s’étire en effet, mais à force de l’utiliser, sa qualité se dégrade et finalement il se coupe. Peut-être que dans « One Piece », un jour, les bras du héros se couperont soudainement au moment où il essaiera de battre un ennemi.

vendredi 17 janvier 2020

L'enfer de l'animé de Tezuka Osamu

 L’anecdote sur Osamu Tezuka que racontait Toshio Okada alias « Otaking »(critique de dessins animés, le fondateur de GAINAX) était intéressante. J’aimerais bien la résumer et la présenter.
 Dans les années 1970, une chaîne de télévision a demandé à Osamu Tezuka de créer une animation de deux heures pour une émission spéciale qu’elle diffusait chaque année. Le studio d’animation de Osamu Tezuka « Mushi Production » avait déjà fait faillite. Tezuka, qui avait appris par cet échec, avait juré qu’il ne toucherait plus jamais à l’animé et qu’il se concentrerait uniquement sur le manga. Mais Tezuka était vraiment passionné par l’animation et il ne lui a pas fallu une seconde pour oublier son serment. Tout content, il a accepté cette proposition. C’est ainsi que Tezuka a dû fabriquer un film d’animation de deux heures chaque année de 1978 à 1984 pour cette émission spéciale.
 Le premier long-métrage qu’il a créé s’intitulait « Le Prince du soleil ». Toutefois, la fabrication de cette œuvre était infernale. À la création du « Prince du soleil », Tezuka s’est chargé tout seul du scénario, du storyboard, du dessin et de l’animation. Comme ses employés le pressaient en disant que la fabrication était largement en retard, alors que Tezuka n’avait pas fini le scénario, il a commencé à écrire le storyboard et par la suite, il dessinait lui-même et animait lui-même ses dessins. Malgré cela, la fabrication était loin d’être achevée. D’ailleurs, à l’époque, le Dieu du manga dessinait simultanément plusieurs séries de manga. Ne pouvant plus supporter cet enfer, deux mois avant la diffusion, l’assistant producteur s’est évaporé et il n’est jamais revenu.
 La situation devenait désespérée. La cause principale de ce gros problème, c’est que Tezuka s’occupait de tout alors que l’animation est un travail collectif. Avec les autres animateurs, Tezuka a fait une réunion. Le Dieu du manga a demandé à ses employés de faire état de la situation de leurs travaux pour savoir quelle partie était en retard. Après avoir écouté tout le monde, Tezuka a dit avec un grand sourire : « Je vais m’occuper de ça, de ça aussi, de ça aussi, de ça aussi ! ».
 Depuis que l’assistant producteur a disparu, Tezuka travaillait tous les jours presque sans dormir. Ses collègues ne pouvaient rien lui reprocher parce que c’était lui qui travaillait le plus. Mais même le Dieu du manga ne supportait pas toujours la pression. De temps à autres, il fuyait dans une autre pièce pour dessiner les séries de manga pour différents magazines. S’il était las des mangas, il revenait pour travailler sur l’animation.
 Finalement, l’équipe a terminé l’animation. Avec Tezuka, ils l’ont projetée en avant-première. Tezuka a dit « Retake ! Cette scène aussi ! Retake ! Cette scène aussi Retake ! Retake ! ». Tezuka a ordonné de refaire presque toutes les scènes.
 Grâce aux efforts surhumains de Tezuka, enfin, « Le Prince du soleil » a été achevé littéralement au tout dernier moment. À l’époque, l’animation était enregistrée sur une « pellicule ». Comme c’était un animé de deux heures, cela faisait environ 10 rouleaux de pellicule trente-cinq poses. On dit que pendant qu’on diffusait le premier rouleau, le dernier n’était pas encore livré à l’émission.
 « Le Prince du soleil » de Tezuka a fait l’audimat le plus haut de l’émission, qui était de 28 %. Cependant, il y avait là une seule personne qui n’était pas contente. C’était Tezuka. « Retake ! », a-t-il dit. Alors que le film a déjà été diffusé (donc c'était complètement inutile), Tezuka a continué de travailler dessus afin d’améliorer la qualité. Cette version complète a été diffusée seulement dans quelques régions plus tard. Toshio Okada conclut que le succès du « Prince du soleil » n’était pas forcément une bonne chose car à cause de ce succès, Tezuka a dû créer un film d’animation de deux heures chaque année pendant six ans, et que s’il n’avait pas fait autant de travaux, il aurait peut-être pu vivre plus longtemps.
 Toshio Okada dit qu’il a entendu cette anecdote de Hiroaki Inoue, qui était membre de l’équipe du studio d’animation de Tezuka. À l’époque, Inoue était nouveau, mais comme ses collègues tombaient l'un après l'autre, il a été nommé « assistant producteur ». Inoue a raconté cette histoire à Okada comme une « histoire effrayante ». Il lui a dit : « Okada, ne gâte pas Anno (le réalisateur d’Évangelion) ! Il faut toujours lui faire finir le storyboard et le scénario en avance ! ». Okada a trouvé cette anecdote drôle. Il a rassemblé tous les membres de l’équipe d’animation de GAINAX pour la raconter. Ils ont tous éclaté de rire.
 Le lendemain, l’air mécontent, Inoue est venu vers Okada. Ce premier lui a dit : « Okada, ce n’est pas une histoire drôle ! ». Okada dit que tout cela était très drôle et qu’il ne pouvait s’empêcher de rire.

mercredi 15 janvier 2020

La chambre de torture

 Comme mes lunettes se sont cassées, j’ai dû me rendre dans une chambre de torture. La chambre de torture était située dans un village où je n’étais jamais allé. Je n’avais jamais entendu le nom de ce petit village. Je n’avais pas d’autre choix que d’y aller car aucune chambre de torture n’était disponible sur Strasbourg. 
 Dès que ma colocataire et moi sommes arrivés à la chambre de torture, j’ai donné ma carte vitale à la réceptionniste qui avait un accent en français. Ensuite, nous avons attendu notre tour dans la salle d’attente remplie de personnes âgées. Lorsque l’heure de notre rendez-vous a été dépassé de quinze minutes, une médecine a appelé mon nom : « Madame XXX » bien que je ne sois pas une dame et que je ne l’ai jamais été. Dans son cabinet, il y avait plusieurs instruments de torture. Elle m’a dit de mettre ma tête sur une appareil doté de deux petites fenêtres rondes par lesquelles je voyais une minuscule lumière verte. La lumière alternait entre floue et nette. À un moment, de l’air est sorti de l’une des fenêtres et a percuté mon œil. C’était la première torture. J’ai eu peur et pleuré. Par la suite, j’ai dû subir la même chose avec mon autre œil. Comme j’avais peur de l’air qui sort soudain, je voulais fermer les yeux, mais j’étais obligé de les garder écarquillés. La deuxième torture était plutôt divertissante. J’ai mis ma tête sur un appareil semblable, et cette fois, je voyais une image de montgolfière qui alternait entre floue et distincte. C’était exactement la même image dans les chambres de torture du Japon. Pourquoi cela doit être une image de montgolfière et pas autre chose ? Pourquoi, par exemple, cela ne peut pas être une image de Donald Trump qui répète à flou et distincte ou qui s’approche et s’éloigne ?
 Après cette torture, la torture de lire des lettres minuscules m’attendait. Si je disais que je ne voyais pas trop, on m’a dit d’essayer quand même. C’était la dernière torture. Dans la chambre de torture au Japon, j’avais subi d’autres types de torture. Une fois, on a mis une goutte d’eau dans mes yeux. Après ce traitement, tout était ébloui et je suis devenu aveugle. Je ne voyais plus rien pendant des heures.
Cette fois, c’était la chambre de torture des yeux. Je voudrais éviter coûte que coûte d’aller dans la chambre de torture des dents.

mardi 14 janvier 2020

Steve Jobs


Le professeur de cours de méthodologie de traduction ressemble si fortement à Steve Job que tout le monde l’appelle Steve Jobs et que personne ne connaît son vrai nom. Que Steve Jobs soit conscient de sa ressemblance avec Steve Jobs ou non, Steve Jobs porte souvent un pull noir comme Steve Jobs. Lorsqu’il présente son powerpoint avec un pointeur, j’ai l’impression d’assister à la présentation du nouveau modèle de l’iphone.
La semaine dernière, j’avais le contrôle final de ce cours. Les questions étaient plutôt simples. Comme j’ai terminé vite de composer, il me restait beaucoup de temps. Je m’ennuyais. Si je levais la tête, je voyais Steve Jobs parler à voix basse avec un autre professeur. J’ai dessiné son portrait dans la marge de la feuille du sujet. En le dessinant, je m’amusais de plus en plus. J’ai ajouté une bulle dans laquelle j’ai écrit : « Aujourd’hui, je vous présente le nouveau modèle de l’iphone… ».
Quelques instants plus tard, le moment était venu de rendre ma copie. Je me suis levé avec ma copie et j’ai rejoint mes camarades qui faisaient la queue. À ce moment-là, j’ai entendu une fille dire : « Faut-il rendre le sujet ? ». J’ai eu peur. Sur mon sujet, était dessiné le portrait de Steve Jobs. Devant moi, Steve Jobs demandait aux étudiants d’émarger avant de partir. J’ai essayé de voir s’ils rendaient le sujet mais en vain. J’ai fait travailler mon cerveau davantage que pendant que je composais. Que faire ? Le moyen le plus réaliste, c’est de feindre de ne pas avoir le sujet. S’il me demandait de rendre le sujet, j’aurais l’air de n’avoir jamais eu le sujet en faisant une tête qui voudrait dire : « Un sujet ?  Qu’est-ce que c’est ? je n’ai jamais entendu ce mot. Est-ce un mot français ? ». Ainsi, je parviendrais à embrouiller l’esprit de Steve Jobs. Il se dirait que c’était peut-être lui qui se trompait et que le mot « sujet » n’existait pas en français. Ou le moyen le plus simple, c’était sans doute de faire semblant de l’avoir perdu. Je ferais semblant de fouiller dans mes poches et mon sac à dos et monologuerais pour qu’il l’entende : « Ah, c’est étrange…alors qu’il était là à l’instant… ». Le dernier moyen, c’était d’exploser afin de protéger le document confidentiel des mains de l’ennemi.
Mon tour d’émarger est venu. J’ai rendu ma copie tout en froissant le sujet dans une poche de mon manteau. Finalement, Steve Jobs ne m’a pas demandé de le rendre.


dimanche 5 janvier 2020

Les pires nouvel an et la Saint-Sylvestre

Nous sommes en 2020. La sonorité et la graphie du mot « 2020 » a l’air très moderne. L’année 2019 était pour moi riche en changements. J’ai dû trouver un appartement et déménager. J’ai commencé la sculpture, ce qui m’intéressait depuis longtemps. De plus, j'ai commencé mon master. Ce qui est dommage, c’est que je n’ai pas eu suffisamment le temps de lire. J’espère que j’en aurai davantage en 2020. Mais le commencement de cette année n’est pas de bon augure. J’étais malade le jour de la Saint-Sylvestre. J’avais une fièvre assez élevée. Je suis resté cloué au lit, souffrant d’une série de cauchemars et en entendant les pétards. J’avais mis tout le chauffage de chez moi, mais j’avais froid. Ce dont je souffrais le plus, c’étaient les douleurs intestinales. Au final, je souffrais trop et ça m’a littéralement fait rire sans savoir pourquoi. J’ai même dansé. La fièvre a duré pendant quelques jours. Au moment où j’envisageais d’aller à l’hôpital, elle a baissé. Mais même après cela, j’avais toujours si mal au ventre que j'ai cru qu’un fœtus de Alien allait en sortir et je ne pouvais guère manger. Maintenant je suis presque guéri. C'est ma colocataire qui souffre du maux au ventre, clouée au lit.
À propos, lorsque j’étais chez mes parents au Japon, le repas de la Saint-Sylvestre se composait toujours de sushis et de crabes. Mais récemment, j’ai appris que c’est uniquement dans Hokkaidô qu’on mange traditionnellement des sushis le jour de la Saint-Sylvestre.

samedi 9 novembre 2019

Photoshop

Aujourd’hui, j’avais un examen sur Photoshop. Je pense que tout le monde connait Photoshop. C’est un logiciel qu’utilisent les filles qui prennent des photos d’elles-mêmes pour les publier sur Instagram. Il permet d’effacer les rides, de lisser et éclaircir la peau, ou bien d’agrandir les yeux, de rapetisser le nez etc. En bref, c’est un logiciel qui permet de retoucher des images.
Le sujet de l’examen demandait de confectionner la couverture d’un livre imaginaire en utilisant l’une des images fournies par le professeur. J’ai choisi celle dans laquelle plusieurs enfants, riants et joyeux, levaient les bras pour exprimer pleinement leur joie d’être nés dans ce monde. Lorsque j’ai vu le sujet, j’ai un peu paniqué de sorte que j’ai commencé à créer mon image sans savoir ce que je voulais faire. Finalement, j’ai créé l’image de bras d’enfants qui poussaient dans l’herbe. Comme titre de mon livre imaginaire, j’ai mis « Le champ de mains ». Au bout d’un moment, j’ai jeté un rapide coup d’œil aux réalisations de mes camarades. Elles étaient multicolores, empreintes d’une atmosphère joyeuse avec des enfants qui riaient. Le titre de ma voisine était « Pique-nique avec Martin », quelque chose de ce genre. À ce moment-là, j’ai compris que j’avais échoué, que ce que le professeur attendait n’était pas une image de bras qui poussent dans l’herbe, mais plutôt celle d’enfants qui s’amusent. Comme c’était trop tard, je n’y pouvais rien. 

vendredi 8 novembre 2019

La fin des vacances

Les vacances de Toussaint sont terminées. J'ai profité pleinement de ces journées merveilleuses. D’abord, je ne suis jamais sorti. J’ai sculpté trois chats et un bébé de manchot empereur. J’ai regardé « Erased » et « Nichijou ». De surcroît, comme ma colocataire est rentrée chez ses parents pendant les vacances, j’ai pu monologuer à voix haute autant que je voulais. J’ai pu m’entraîner à imiter la façon de parler du colonel Muska (« Où allez-vous ? », « Mon vrai nom est Romuska Palo Ur Laputa », « Regardez, les gens sont comme des ordures ! »). J’ai fait aussi une émission de radio tout seul (« Bonjour à tous ! Bienvenue à mon émission. Je vous présente la lettre d’un auditeur qui signe "Grosse créature blanche et visqueuse'' : ‘’Depuis une semaine, ma propriétaire qui habite à côté de chez moi fouille dans mes ordures. Dès que je lui adresse la parole, elle fuit. c'est de l'amour ?’’ »).

jeudi 31 octobre 2019

''Le Condor'' Haruki Murakami

« Ne sortez à aucun moment de chez vous le 26 juillet, dit la devineresse.
- Qu’en est-il de la main ? ai-je demandé craintivement.
- La main ?
- Je ne peux pas prendre le journal sans sortir ma main par la porte.
- Cela importe peu tant que vous ne sortiez pas votre jambe.
- Qu’est-ce qui se passe si je sors ma jambe ?
- Une chose extraordinaire que vous n’arriverez pas à imaginer aura lieu.
- Une chose extraordinaire que je n’arriverai pas à imaginer ?
- Oui.
- Me faire mordre par un grand fourmilier, par exemple ?
- Ça, c'est improbable.
- Pourquoi ?
- Parce que vous l’imaginez déjà ».
En effet.
Je n’ai pas forcément cru la divination, mais le 26 juillet, j’ai verrouillé la porte pour m’enfermer chez moi. J’ai bu bière après bière et écouté tous les albums des Doors. Par la suite, j’ai imaginé autant de malheurs que le permettait mon imagination. Plus j’imaginais, plus le nombre de malheurs potentiels diminuait.
Mais en vérité, tout cela était inutile. Même si je diminuais le nombre d'éventuelles catastrophes, il restait toujours « une chose extraordinaire que je n’arrivais pas à imaginer ».
N’importe.
Le 26 juillet était une belle journée ensoleillée. Le soleil tapait dur sur la terre et brûlait jusqu’aux parties métaphysiques des selles des gens. Les voix joyeuses des enfants se faisaient entendre depuis la piscine du voisinage.
Une piscine de 25 mètres, fraîche…
Mais non, un anaconda me guettait sans doute là-bas.
« Anaconda », ai-je écrit dans mon cahier.
Ainsi, la possibilité de l’anaconda a disparu. Je trouvais cela un peu dommage quand même, mais je n’avais pas le choix.

Midi a passé. Les ombres se sont allongées. Ainsi est arrivé le soir. Sur la table, 17 canettes de bière étaient alignées et 21 albums étaient entassés. Et moi, j’étais las de tout cela.
À sept heures, le téléphone a sonné.
« Viens boire avec nous, a dit quelqu’un.
- Je ne peux pas, ai-je dit.
- Mais c’est spécial aujourd’hui !
- Ici aussi ».
« Intoxication alcoolique aiguë », ai-je noté. Puis j'ai raccroché.
À 11h15, le téléphone a de nouveau sonné. Cette fois, c’était une voix de femme.
« Depuis qu’on s’est vus la dernière fois, je n’ai fait que penser à toi.
- Uh-huh.
-Et maintenant je crois comprendre ce que tu voulais me dire à ce moment-là.
- Je vois.
- On peut se voir ce soir ? »
« Maladie sexuelle transmissible ou conception », ai-je noté. Puis, j'ai raccroché.
À 11h55, la devineresse m’a appelé.
« N’êtes-vous pas sorti de chez vous ?
- Bien sûr que non, ai-je dit. Mais il y a une seule chose que j'aimerais savoir. Par exemple, qu’est-ce qui peut être ‘’une chose extraordinaire que je n’arriverai pas à imaginer’’ ?
- Qu’en est-il du condor ?
- Le condor ?
- Avez-vous pensé quelque chose à propos d’un condor ?
- Non, ai-je dit.
- Un condor serait survenu, il vous aurait pris par le dos, se serait envolé dans le ciel, puis il vous aurait jeté au beau milieu de l'océan Pacifique».
Ah, le condor.
Et l’horloge a sonné minuit.

mercredi 31 juillet 2019

Le Planétarium (7)

 J’ai entrouvert la fenêtre et je me suis assis sur la chaise. Le vent frais qui avait une odeur de mer a soufflé dans la chambre et a effleuré les cheveux de la jeune fille dormante. Pour la première fois, j’ai observé son visage tranquillement et je me suis rendu compte que de sa beauté. Son nez était droit et petit. Son front esquissait une courbe élégante, et avec sa respiration régulière, ses cils s’agitaient doucement de haut en bas, puis de bas en haut. Quelques-uns de ses cheveux fins et souples s’emmêlaient autour de sa bouche. Je les ai débarrassés en faisant attention à ne pas la réveiller, bien que je savais qu’elle ne se réveillerait pas.  
 Madame Alekhine m’avait dit qu’il s’agissait d’un travail de répétiteur. Toutefois, j’ai supposé que c’était un prétexte pour que je parle constamment à sa fille dans le coma. J’avais aussi entendu dire que parler à une personne réduite à l’état végétatif était efficace pour qu’elle reprenne conscience. Étant donné qu’elle m’avait dit que sa fille dormait depuis longtemps, elle avait déjà fait tout ce qu’elle pouvait. Au bout de plusieurs années, elle se sentait probablement lasse et sa seule domestique était vieille, de sorte qu’elle a cherché quelqu’un pour s’occuper de sa fille. Mais comme le contenu du travail n’était pas ordinaire, elle a utilisé un agent d’emploi qui se charge des offres atypiques. Lune était cachée dans une pièce dissimulée probablement pour éviter que des rumeurs se répandent.. 
 « Tu m’entends ? », ai-je demandé à Lune sans espérer de réponse de sa part. « L’endroit où tu es est-il confortable ? ». J’ai pris sa main. Elle était chaude. C’était la seule preuve qui montrait elle était vivante. 
 Je me suis approché de l’étagère dont un rayon était rempli de disque. « Cette chambre était peut-être un débarras avant d’être rénovée », me suis-je dit. Les disques étaient poussiéreux, mais conservés en bon état. J’ai choisi « Pet Sounds » des Beach Boys ; je l’ai mis sur le tourne-disque et fait tomber l’aiguille. Après quelques crépitements, « Would’nt it be nice » s’est mis à couler. Je me suis retourné à la chaise et j’ai contemplé de nouveau la fille. La lumière chaleureuse et douce d’après-midi créait une ombre ambrée sur son visage. La musique était agréable, et je me suis mis à somnoler. 
 Lorsque je me suis réveillé, le disque avait déjà fini. Le ciel était teinté d’un bleu-rose mélancolique. J’ai regardé la montre et j’ai réalisé que je m’étais endormi pendant cinq heures. Je me suis précipité à remettre le disque dans l’étagère. J’ai pris ma veste. Après avoir dit au revoir à Lune, je suis sorti de la chambre secrète et j’ai descendu l’escalier. 
 La maison était tout obscure. La propriétaire et la domestique étaient-elles sorties quelque part ? Des rideaux laissés ouverts s’introduisait une lumière de lampadaire et éclairait la fontaine. J’ai marché à tâtons dans le couloir, et j’ai quitté la maison, silencieuse comme une ruine, en songeant à la fille dormant toujours dans la chambre secrète. 

vendredi 19 juillet 2019

Le Planétarium (6)


 Chez moi, je songeais à ce que j’ai vu aujourd’hui. L’image de la tache rougeâtre répandue sur la poitrine de la jeune fille ne me quittait pas l’esprit. Ce qui s’était passé dans la grande maison était anormale. La fille dénuée de conscience était traitée comme une poupée de taille humaine. La domestique et la propriétaire de la maison ne semblaient pas s’en soucier. Combien de temps vivent-elles ainsi ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire. Dire à la propriétaire que je ne pourrais pas continuer ce travail ? Téléphoner à la Chauve-souris ? D’ailleurs, c’était à cause de cet agent d’emploi que tout cela avait commencé. Mais j’avais l’impression que ça ne servirait pas à grand-chose. Je pouvais l’imaginer me dire : « Écoutez bien, Monsieur. Je ne suis qu’un entremetteur. C’est vous qui avez accepté cette offre d’emploi ». En même temps, j’avais une préoccupation financière. Ce travail de répétiteur me payait très bien. De plus, je pouvais faire ce que je voulais pendant mon temps libre. Même si je cherchais un autre travail, la condition ne serait pas aussi bonne que cet étrange travail. 

 J’ai éteint la lampe et je me suis endormi. J’ai rêvé que je dessinais une carte. La carte d’une ville qui n’existe nulle part. 
 Dès le lendemain, mon travail a commencé pour de bon. L’ustensile se trouvait dans le débarras au deuxième étage. Dans la chambre secrète du premier étage, j’ai balayé, puis nettoyé le sol avec un chiffon. Après avoir prix une courte pause, j’ai rempli un bassin d’eau chaude dans le lavabo et j’ai trempé une serviette propre dans l’eau. Ensuite, je devais déshabiller la fille, mais je ne savais pas comment je pouvais le faire. D’abord, j’ai passé ma main dans son dos pour la dresser. Puis, j’ai pris le bord de sa chemise de nuit que ’ai essayé de la faire passer par sa tête. Mais le pyjama s’est coincé à la mâchoire. J’avais oublié de déboutonner. Dès que son encolure a été relâché, ses deux seins de taille moyenne qui avait l’air souples sont apparus. Ensuite, j’ai décidé de lui enlever le vêtement par les manches. J’ai enfoncé les mains frêles de la fille dans les manches pour faire passer ses bras par l’encolure. Ses épaules nues sont apparues. Maintenant je pouvais enlever sa chemise de nuit par la tête. Alors que j’essayais de la lever, la fille a perdu l’équilibre et a failli tomber du lit. J’ai précipitamment soutenu son corps. Sa frange a touché mes lèvres. Ses cheveux étaient un peu gras, mais j’ai senti l’odeur de son shampoing emmêlé de sa sueur. 
 Comme j’ai pris du temps à la déshabiller, l’eau dans le bassin était devenue un peu tiède. J’ai tordu la serviette et je me suis mis à essuyer le corps de la fille. J’ai essuyé son visage, son cou, sa poitrine, son abdomen jusqu’à la plante du pied. Sa peau était mouillée et avait l’air fraîche. Un fils de salive coulait de ses lèvres entrouvertes. 
 De l’armoire, j’ai sorti une nouvelle chemise de nuit. Après en l’avoir habillée, je l’ai couchée et mis une couette dessus. 
 Je me suis assis sur la chaise et j’ai regardé par la fenêtre. Dans une pièce en face, j’ai vu qu’à travers le rideau fin que Madame Alekhine écrivait quelque chose assise à son bureau. Au-dessus, des nuages coulaient lentement dans le ciel d’automne. Le sifflet d’un bateau parvenait du port. 
 Quelques instants plus tard, on a frappé à la porte. Je l’ai ouverte. Madame Koenig est entrée avec un plateau. « Tout va bien ? », m’a-t-elle demandé. « Oui, j’ai essuyé le corps de la fille et j’ai changé son habit », ai-je dit. 
« Aujourd’hui, c’est le jour de bain, m’a-t-elle dit d’un air légèrement déconcerté.
– Je suis désolé. Je ne le savais pas.
- Ce n’est pas grave. On va la baigner demain ». 
 Sur le plateau était mis du pain, de la tête de veau et du café. La cuisine émettait un parfum appétissant. Sur une autre assiette était mise une sorte de souple blanchâtre et visqueuse, ressemblant à de la vomissure. « C’est pour la princesse », a dit la domestique en montrant du doigt la vomissure. J’ai été soulagé. « Après avoir fini, mettez les assiettes devant la porte », m’a-t-elle dit. Après avoir réfléchi un instant, je lui ai posé une question. « Quel est le métier de Madame Alekhine ? ». « Romancière », a-t-elle dit et elle a quitté la pièce.
 Le repas était incomparablement copieux par rapport à ce que je mangeais habituellement. Après avoir terminé mon déjeuner, je me suis installé au chevet de la fille. Avec une cuillère, petit à petit, je lui ai fait avaler la soupe ressemblant à de la vomissure d’un cholérique. Lorsque l’assiette s’est vidée, j’ai essuyé ses lèvres. J’ai posé la vaisselle sur le plateau et l’a mis en dehors de la chambre.

samedi 29 juin 2019

G

 Je suis allé chez le coiffeur. La personne qui s’occupe de ma coupe est toujours la même. C’est une jeune femme souriante qui est dix centimètres de plus grande que moi. À cause de la température, elle portait un vêtement décolleté. C'était une stimulation trop forte pour un puceau. De temps à autres, je sentais son souffle sur mon cou et mon oreille. J'ai failli mourir d'une crise cardiaque.
 Dans le salon, on entendait une émission de radio. Pendant que la coiffeuse me coupait les cheveux avec des ciseaux brillants, ils ont passé un morceau que j’avais déjà entendu quelque part. Les paroles disaient : « You’re just somebody that I used to know ». Cest une chanson très célèbre qui avait reçu un prix célèbre il y a quelques années. Jai essayé de me souvenir du nom du chanteur. Je pensais que cétait juste un pseudonyme, sans nom de famille, un peu comme « Aragon » ou « Eminem ». Et si je ne me trompais pas, son nom commençait par « G », « GA » ou « GO ». Mais je n’arrivais pas à me le rappeler. « Go…go, go, gorilla ? », me suis-je dit. « Gaulois ? … Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains... Toutes? Non! Un petit village d'irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur ! ...Non, c'est pas ça ». « Go, Gollum ? Gollum ! Gollum ! My precioouuuuss….. Non, c’est autre chose ». Finalement, je ne suis pas parvenu à me souvenir du nom du chanteur. Pendant la coupe, j’avais l’impression irritante que des fourmis grouillaient sous ma peau. 
 Ensuite, cela a été un moment de torture. La coiffeuse s’est assise sur une chaise, et a sorti une tondeuse pour parfaire son œuvre. La vibration de la tondeuse me chatouille toujours. Comme d’ordinaire, je me suis mordu les lèvres pour ne pas rire ; j’ai essayé de penser à des choses tristes comme l’exécution de la famille Romanov (Un peloton d’une douzaine d’hommes apparaît et le geôlier déclare : « Nikolaï Alexandrovitch, les vôtres ont essayé de vous sauver, mais ils n’y sont pas parvenus. Et nous sommes obligés de vous fusiller. Votre vie est terminée. »). Mais chaque fois que j’essayais de me représenter le massacre, Gollum intervenait, et j’avais envie de rire.
 J’ai finalement pouffé. « Ça va ? », s’est inquiétée la coiffeuse. « Ça me chatouille », ai-je dit honnêtement. « D’autres clients ne disent pas ça ? », ai-je ajouté pour masquer mon embarras. « Si, les enfants….. », m’a-t-elle dit.
 C’était sur le chemin du retour que je me suis souvenu que le nom du chanteur était Gotye.

vendredi 28 juin 2019

Le Planétarium (5)

 Je me trouvais seul avec la fille dans la chambre. Déconcerté, je me suis assis sur la chaise et j’ai essayé de réfléchir sur ce qui m’arrivait, mais ma tête était confuse et aucune idée ne me venait à l’esprit. Petit à petit, j’ai commencé à me rendre compte de mon erreur. J’ai également compris pourquoi la propriétaire parlait de façon hésitante et pourquoi tant de répétiteurs n’avaient pas tenu plus de deux semaines. J’ai levé la tête. La fille dormait toujours paisiblement. La propriétaire m’avait dit que sa fille était tombée dans le coma. Je pensais sans aucune raison qu’elle était guérie, mais qu’elle avait peut-être des séquelles. J’avais tort. Elle ne s’était pas réveillée. Elle n’est jamais sortie de son rêve infini. Elle était toujours dans le coma, ou ce serait plus simple de dire qu’elle était réduite à l’état végétatif. 
 En regardant son visage endormi, je me suis demandé ce que je pouvais faire maintenant. Les cahiers que j’ai apportés de chez moi ne servaient à rien. C’est comme si on apprenait les mathématiques à un arbre. 
 J’ai tué le temps en lisant un livre que j’avais trouvé dans l’étagère. J’avais perdu la sensation du temps et j’ai regardé mon portable. Quatre heures s’étaient déjà passées depuis que je suis venu ici. Pouvais-je rentrer sans le dire à la propriétaire ? J’ai pris mon sac et je me suis approché de la porte. Il semblait qu’il n’y avait personne à l’extérieur de la chambre. Au moment où j’ai mis ma main sur la poignée, la porte s’est ouverte soudain. Madame Alekhine se tenait là, un plateau dans ses mains. 
« Les leçons vont-elles bien ? », m’a-t-elle demandé en posant deux thés sur la table.
« Euh… oui », ai-je menti. Je ne pouvais pas lui dire que j’ai passé quatre heures en lisant un livre. 
« Qu’avez-vous fait exactement ? Comment trouvez-vous ma fille ?
- Je…je…je me suis juste présenté et je lui ai raconté un peu ce que j’ai fait à l’université. Et, je lui ai appris un peu l’anglais. Votre fille est très…adorable et très bien éduquée », ai-je bredouillé.
 Madame Alekhine s’est tue pendant un moment. L’air rêveuse, elle semblait réfléchir à quelque chose. 
« Que vous a-t-elle dit précisément ?
- Elle ?
- Lune ».
 Cette fois, c’était moi qui suis resté silencieux. Pourquoi me posait-elle cette question ? Quelle intention avait-elle ? Évidemment, la fille ne disait même pas un mot. La fille était végétative. Le seul bruit qu’elle faisait, c’était la respiration paisible. J’ai regardé les yeux de mon interlocutrice. Ils étaient fixés sur moi. Les coins de ses lèvres étaient légèrement levés si bien qu’elle semblait sourire, mais c’était un sourire figé, comme un masque qu’on ne peut pas enlever.
« Lune…m’a dit qu’elle était ravie de me rencontrer, ai-je dit.
- Et ensuite ?
- Qu’elle voulait écouter des histoires…diverses histoires…des histoires tristes, joyeuses, émouvantes, effrayante… 
- En avez-vous raconté une ?
- Oui, l’histoire d’une taxidermiste qui a empaillé son mari et son fils.
- Bien », a-t-elle dit, et elle s’est tue de nouveau. Elle semblait toujours réfléchir ou sinon perdue dans ses pensées. Au bout d’un moment, comme si elle s’était souvenue de quelque chose, elle a dit d’un air joyeux : « Prenez le thé. Il va refroidir ». J’en ai pris un, et elle aussi. Mais Madame Alkehine n’a pas bu son thé. Elle s’est levée et s’est approchée du lit. Elle a porté la tasse à la bouche de Lune. Des lèvres de la fille endormie coulait le liquide doré en trempant sa chemise de nuit blanche. 

lundi 24 juin 2019

À la recherche d'un appartement


 J’ai déménagé. J’avais vécu pendant trois ans dans une résidence universitaire qui me rappelle une prison. Ma chambre était petite. Les parties communes étaient délabrées.
Je n’avais pas choisi cette résidence. C’était le Crous qui l’avait choisie pour moi lorsque j’étais au Japon. Il était compliqué de chercher un logement étant dans un pays éloigné de plus de neuf mille kilomètres. Je n’avais pas d’autre choix que de l’accepter. Je l’ai acceptée. Je suis venu.
 Si je ne l’ai pas quittée au bout d’un an, c’est parce que j’avais la flemme de chercher un autre appartement. Ce n’était pas difficile d’imaginer que la quête d’un logement serait une corvée. De plus, je travaillais comme interprète pendant l’été et je n’étais pas souvent à Strasbourg durant les grandes vacances. La raison qui m’a retenu dans cette résidence ressemblant à un HLM était la présence de deux chats. Ces deux chats me permettaient de tolérer une vie qui semble être au seuil de dignité limite garantie par la Constitution japonaise : « Toute personne a droit au maintien d'un niveau minimum de vie matérielle et culturelle ». Mais à la troisième année, l’un des deux chats, le petit, avec qui je jouais souvent, a fugué. Depuis lors, il n’est jamais revenu.
 Comme je craignais de devenir fou si je restais dans cette résidence, j’ai décidé de me mettre à chercher un appartement après avoir terminé ma licence. Ce printemps, j’ai reçu un mail de Crous disant que je devais le quitter parce que j’y avais vécu trois ans, et que c’était le nombre maximal de renouvellement. C’était une belle occasion.
 Toutefois, comme je l’avais imaginé, chercher un appartement n’était pas simple surtout lorsqu’on est à la fois étudiant et étranger. On m’a dit que les personnes vivant à l’étranger ne peuvent pas se porter comme étant mes garantes. Il y avait plusieurs garanties morales comme celle de Visale, mais j’ai aussitôt découvert que la plupart des agences immobilières ainsi que les propriétaires n’y faisaient pas confiance. Au début, je guettais le Bon Coin. J’ai envoyé des messages à plusieurs annonces. Une fois, une certaine « Jeanne » m’a répondu par mail. Elle me disait qu’elle m’acceptait sans garant mais à condition de payer 400 euros comme garantie. Étrangement, elle demandait de verser cette somme via un site suspect avant même de visiter l’appartement. Elle me disait que je pourrais le visiter vendredi. Je lui ai dit que je n’étais pas disponible vendredi. Elle me disait que je pourrais le visiter vendredi. J’ai pensé qu’elle était folle. Si elle n’était pas folle, c’était un escroc sans aucune jugeote. J’ai cherché sur Google les photos que « Jeanne » avait mises sur son annonce. Il s’est avéré que les images étaient prises d’une agence immobilière quelconque. J’ai enregistré le mail de « Jeanne » sur plusieurs sites de rencontre homosexuelle, et j’ai bloqué son mail.
 La situation en devenait désespérante. Je n’ai aucune famille en France. Mes amis sont étudiants. Personne ne peut se porter comme étant mon garant. À ce moment-là, j’ai eu une idée. Je me suis souvenu que ma correspondante Pauline est professeure. Me disant que c’était normal même si elle refusait ma proposition, je lui ai demandé de se porter comme ma garante. Elle l’a accepté.
 Jusque-là, j’étais un soldat sans armes. Maintenant j’avais l’impression d’avoir une épée et un bouclier. J’ai commencé à visiter des appartements. Mes conditions sine qua non étaient les suivantes : 1. Pas très loin de l’université. 2. L’appartement doit être idéalement doté d’une baignoire. 3. L’appartement doit idéalement avoir deux pièces. Parmi ces conditions, le plus important était la baignoire. J’en avais marre de la douche. Je voulais prendre un bain. Une fois, j’ai trouvé un appartement près de l’université, avec une baignoire, et qui n’était pas cher du tout. Le plafond et le sol étaient un peu abîmés, mais j’ai envoyé mon dossier à l’agence avant que quelqu’un d’autre ne le prenne. L’agence m’a dit que j’aurais la réponse dans la semaine. Une semaine, puis deux semaines se sont écoulées. Je n’avais toujours pas de réponse. J’ai donc appelé l’agence. On m’a alors dit que mon dossier était refusé. Je n’étais pas particulièrement déçu car je n’ai confiance en personne. Et comme dit Woody Allen dans « Annie Hall », « life is divided into the horrible and the miserable».
 Jusqu’à ce moment-là, je pensais que je pourrais avoir un appartement si je donnais à l’agence un dossier complet. Mon dossier était refusé tandis qu’il était complet et le personnel qui s’en est occupé m’avait dit que tout était bon. J’ai alors changé de stratégie. J’ai décidé d’envoyer mon dossier à plusieurs agences immobilières en même temps. Ce n’était peut-être pas très sincère, mais beaucoup d’agences ne tenaient pas leur promesse. On est quitte.
 Deux mois ont passé. Je n’avais toujours pas de logement. Dans un mois, je devais quitter ma résidence. Un jour, sur Facebook, je suis tombé sur l’annonce d’une fille. Elle disait qu’elle cherchait d’urgence quelqu’un qui louerait son appartement. Sur les photos qu’elle avait mises en ligne, on voyait deux pièces, une baignoire et l’appartement n’était pas loin de l’université. Je lui ai envoyé un message. J’ai visité son appartement le jour même. C’était exactement ce que je recherchais. Elle m’a dit qu’elle allait envoyer un mail à son agence. Quelques jours plus tard, elle m’a demandé de revenir à son appartement et m’a dit qu’il y aurait une personne de l’agence immobilière et deux autres candidates.
 Je suis ainsi revenu à l’appartement. Quelques minutes plus tard, une employée de l’agence, qui est une dame très gaie et bavarde est arrivée. Ensuite, une fille nous a rejoints. L’autre fille, qui portait des lunettes, est aussi arrivée avec un peu de retard. L’employée de l’agence nous a dit que la propriétaire préférait quelqu’un de calme qui voudrait rester longtemps, parce qu’une ancienne locataire qui était aussi étudiante, invitait fréquemment ses amis pour faire la fête. Beaucoup de choses m’ont traversé l’esprit. Les deux filles avaient l’air calmes et gentilles. Elles étaient françaises. Le fait que je sois de nationalité japonaise allait peut-être jouer en ma défaveur. Mais je sais que les femmes n’aiment pas souvent les femmes. J’ai présenté mon dossier à la personne de l’agence. Elle nous a dit d’attendre la semaine prochaine pour avoir la réponse. La semaine prochaine, j’ai eu la réponse de sa part qui n’était ni oui ni non. Elle disait que la propriétaire souhaitait que mes parents se portent aussi mes garantes en plus de ma correspondante. C’était facile. J’ai dit oui. Ma recherche d’un appartement, longue et épuisante, s’est ainsi terminée. Je n’ai plus besoin de guetter sur le Bon Coin. Je n’ai plus besoin de visiter un appartement. D’une fenêtre de mon appartement actuel, dans la soirée, on voit une grande roue illuminée.


lundi 3 juin 2019

Le Planétarium (4)

 Vers l’aube, j’ai reçu un appel. Sans que je puisse sortir de ma rêverie, j’ai décroché dans la torpeur. « Allô ? », ai-je dit. J’entendais des parasites. J’entendais la respiration de la personne qui était de l’autre côté du fil, mais elle se taisait. « Allô ? À qui ai-je l’honneur ? », ai-je dit. La respiration de mon interlocuteur ne me permettait pas de savoir si c’était un homme ou une femme. Alors que j’allais lui dire quelque chose, il a raccroché. Le bip sonnait solitairement comme un trapéziste pendu dans l’espace. 
 Je me suis réveillé vers sept heures du matin. À cause de l’appel étrange, mon sommeil était peu profond. J’ai bu un café en regardant l’actualité du matin à la télé. Des affaires semblables les unes aux autres que j’avais déjà entendues quelque part se répétaient tous les jours. Une femme névrosée avait tué son enfant et son mari. Un train était déraillé dans un pays lointain et trois cents passagers étaient morts. Cinquante personnes tuées dans un attentat. Un homme politicien était accusé d’avoir détourné de l’argent. 
 Je me suis mis à me préparer pour sortir. Toutefois, je ne savais pas ce qui était exactement nécessaire pour mon travail. Dans mon sac, j’ai mis quelques stylos, un cahier et quelques livres. Pour mon premier jour, cela semblait suffisant. S’il y avait quelque chose de manquant, je pourrais préparer après être rentré ce soir. 
 Je suis monté dans le métro comme d’habitude. Les voitures étaient plutôt désertes. Les passagers avaient tous l’air fatigués et mélancoliques. Je suis descendu près de la rivière. Ensuite, je devais traverser le bois comme la veille. Je mettais au moins une heure pour me rendre à la grande maison. Cet itinéraire était plutôt long, mais je devais le supporter en tenant compte de la haute somme du salaire. 
 Devant la porte en fer, j’ai sorti de ma poche la clef que j’avais reçue la veille. Au début, je me suis demandé où je devais l’enfoncer car je ne voyais la serrure nulle part. À un moment donné, j’ai réalisé que le bec de la chouette gravée sur le heurtoir en était une. Ma clef s’est glissée dedans, et la porte lourde s’est ouverte. 
 Le couloir était tout à fait silencieux et sombre. J’ai allumé la lumière et je suis entré dans le salon qui était vide. N’y a-il personne dans la maison ? « Bonjour », ai-je crié, mais je n’ai eu aucune réponse. « La propriétaire et la domestique doivent être absentes. C’est pour cela qu’elle m’a donné la clef hier », me suis-je dit. J’essayé de me rappeler comment j’étais arrivé à la chambre secrète. J’ai monté l’escalier au rez-de-chaussée. Au premier étage, on arrivait devant une étagère qui dissimulait un autre univers. Comme Madame Alkehine avait fait, je l’ai tournée.
 « Est-elle réveillée aujourd’hui ? », me suis-je demandé devant la chambre de la demoiselle sans oser y entrer. J’ai frappé quelques fois à la porte et j’ai dit : « Bonjour. Je suis votre nouveau répétiteur ». Aucune réponse. J’ai appuyé mon oreille sur la porte, mais tout était silencieux comme après un massacre. J’ai frappé de nouveau à la porte. Au moment où j’ai mis ma main sur la poignée, la porte s’est ouverte soudain et j’ai failli tomber. 
« On vous attendait », m’a dit la domestique. 
 La domestique s’appelait Madame Koenig. Elle m’a dit qu’elle travaillait pour Madame Alekhine depuis plus de trente ans, et que ses parents servaient également les parents de la propriétaire. Je ne savais pas quel âge avait. Ses cheveux coupés court était tout blancs. Sa peau était entièrement ridée comme la terre asséchée. Elle m’a dit qu’elle vivait toute seule dans le pavillon isolé de la maison. On aurait dit qu’elle faisait partie de la maison. 
 Dans la chambre, il y avait seau rempli d’eau. Un chiffon était mis au bord de la fenêtre. Elle était sans doute en train de faire le ménage. Les rayons du soleil faisaient dessiner les détails de la pièce que je n’avais pas vus la veille. Sur le mur, un échantillon de papillons empaillés était accroché. Quelques cahiers et stylos étaient éparpillés sur le bureau, comme si leur propriétaire les avait utilisés la veille. Du vent a soufflé de la fenêtre ouverte. En bas, la fontaine étincelait sous la lumière. 
 J’ai jeté un coup d’œil au lit. La fille dormait paisiblement comme la veille. Les yeux clos et les mains croisées sur la poitrine, elle était complètement immobile.
« Je suis vieille. Je supporte de plus en plus mal les travaux comme ceux-ci, a dit la vieille dame, le regard dans le vide. À partir d’aujourd’hui, c’est votre travail.
- Quel travail ? Je suis venu en tant que répétiteur… », ai-je dit.
 La dame s’est approchée de l’armoire. Elle a sorti une chemise de nuit et l’a arrochée sur la chaise. Ensuite, elle s’est approchée du lit. Elle a glissé la main derrière le dos de la fille pour la dresser. Ses mains ont commencé à déboutonner l’habit de la fille. 
 J’ai détourné le regard. À ce moment-là, Madame Koenig m’a dit de venir à ses côtés. « Regardez bien. À partir de demain, c’est votre travail », m’a-t-elle dit. Alors que la vieille domestique enlevait les vêtements, la fille semblait toujours dormir profondément. « Pourquoi elle ne se réveille pas ? », lui ai-je demandé. La domestique ne m’a pas répondu. La tête de la fille s’est inclinée brusquement. Elle ressemblait maintenant à une poupée de taille humaine. La vieille dame a également décollé la couette, pour lui enlever la culotte. Je sentais un étrange sentiment de culpabilité. Je ne devais pas regarder le corps nu d’une fille que je ne connaissais pas. Je me sentais comme si j’étais humilié, alors que c’était elle qui était dénudée devant un inconnu. Inconsciemment, j’ai baissé le regard. « Regardez », m’a dit la vieille dame d’un ton ferme. Bien que son regard fût fixé sur le corps nu de la jeune fille, elle semblait savoir tout ce que je pensais dans mon esprit. « Je reviens », a dit la domestique, et elle est partie. 
 Les bras et les jambes écartés, le corps nu, lisse et blanc de Lune comme la neige se couchait aisément sur le lit. Les yeux clos, elle ne sortait toujours pas de son rêve. Ses poils d’or fins, couvrant entièrement sa peau, se dessinaient sous la lumière du soleil. J’ai eu envie de la toucher. Craintivement, en faisant attention à ne pas faire de bruit, j’ai avancé un pas.
 À ce moment-là, la poignée a été tournée. La domestique est revenue avec une serviette de laquelle montait une vapeur, et un bassin rempli d’eau chaude.
 Elle a trempé la serviette dans l’eau et l’a tordue. Et elle s’est mise à frotter le front de la fille. La serviette a effleuré le contour des sourcils, du nez, puis des lèvres de Lune. La domestique a essuyé son cou, sa poitrine. Elle a levé un peu les bras de la fille dormante pour passer la serviette sur ses aisselles. De temps en temps, elle la trompait dans l’eau chaude et la tordait. 
 En mettant beaucoup de temps, elle essuyait entièrement le corps de la fille. Laver le corps d’un être humain complètement endormi semblait un travail beaucoup plus laborieux qu’on ne l’imaginait. Une sueur coulait sur son front et la demoiselle soufflait un peu. La vieille dame a ramassé toutes ses forces et a inversé la jeune fille, pour essuyer ensuite son dos, ses fesses, ses cuisses et ses jambes. 
 Lorsque tout a eu terminé, elle s’est ensuite mise à habiller Lune d’une autre chemise de nuit qu’elle avait accrochée sur la chaise. Finalement, la domestique l’a couchée sur le lit, et a mis une couverture en serviette dessus.
« Madame est quelqu’un qui aime la propreté. Il faut essuyer son corps tous les jours. Tous les deux jours, on la fait prendre le bain, m’a-t-elle dit, cette fois en me regardant droit dans les yeux.
- Je suis venu en tant que répétiteur. 
- Il faut essuyer son corps tous les jours. Tous les deux jours, on la fait prendre le bain », a-t-elle répété d’un air péremptoire. 
 Elle a repris son ustensile. Au moment de me laisser dans la chambre, elle m’a dit : « À partir de demain, vous devez aussi faire le ménage.
- Où est Madame Alekhine ?
- Madame travaille ».
 Mais où…, ai-je envie de lui dire, mais la porte était fermée.