mardi 5 février 2019

J'ai peur du déjeuner


 Aujourd’hui, pendant que je marchais, quelqu’un m’a dit : « Anyo-hase-yo ». Franchement on me prend plus souvent pour un Coréen que pour un Chinois. Je ne sais pas à quoi je ressemble. Pour l’instant, personne ne m’a pris pour un Africain, ni un Allemand, ni un Indien, ni un chat. 
 Tous les jours, je ne pense qu’au déjeuner. Le matin, quand je bois du café, je pense déjà à ce que je vais manger à midi. Dans la matinée, pendant le cours, en écoutant distraitement ce que le professeur raconte, ma tête est remplie de l’image d'un pain au chocolat ou d'un bon café chaud. L’heure du déjeuner arrive après un long moment d’attente qui semble éternel. Tantôt le déjeuner est satisfaisant, tantôt il est insatisfaisant, mais peu importe. Ce qui m’importe n’est pas la qualité du déjeuner, mais sa conception. C’est un repas entre le matin et le soir. Le matin, je ne mange pas. Je ne prends qu’un café noir parce que je n’ai pas d’appétit et que je veux prolonger mon sommeil autant que possible. Par conséquent, j'ai faim dans la matinée. Je veux consacrer ma soirée à d’autres activités, comme lire, écouter de la musique ou écrire. Après avoir déjeuné, je me rends compte que je commence déjà à penser au déjeuner du lendemain. Le menu du resto U me préoccupe beaucoup. Serait-ce de la viande ? Si c’était encore un cordon bleu ? S’il y avait des cornichons dedans ? De retour chez moi, quand je me couche et éteins la lumière de ma chambre, je pense au déjeuner d’aujourd’hui et à celui du lendemain.

dimanche 3 février 2019

La chair de poule



 Aujourd’hui, j’ai terminé les « Mémoires d’une jeune fille rangée » de Simone de Beauvoir, l’un des livres que je dois étudier durant ce semestre. Les professeurs ont tendance à m’imposer des livres ennuyeux, poussiéreux et moisis, mais ce livre m’a beaucoup plu. C’était un type d’écriture extrêmement raffinée qui m’était jusqu’alors totalement inconnue.
 Il y a longtemps, j’avais lu un article intitulé « Si vous avez la chair de poule en écoutant de la musique, vous avez un cerveau spécial ». Cet article disait en gros qu’une petite partie de la population ait la chair de poule en écoutant de la musique, et ces gens possèdent des fibres plus développées qui sont reliés à leur cortex auditif et aux zones qui traitent les émotions. J’ai quelques compositeurs préférés, mais je suis loin d’être mélomane. Mes connaissances en musique sont pauvres et je ne peux jouer aucun instrument. Il n’est donc pas surprenant que ce genre d’expérience ne me soit jamais arrivé. Cependant, j’ai la chair de poule lorsque je suis ému en lisant un livre. Il n’y a pas beaucoup de livres qui m’ont touché à ce point. Je me rappelle pendant que je lisais « Dora Bruder » de Modiano et « L’Amour aux temps du choléra » de Marquez, ma peau avait entièrement frissonné et la chair de poule avait traversé tout mon corps comme un blizzard. « Les Mémoires d’une jeune fille rangée » fait partie de ces rares livres qui m’ont fait avoir la chair de poule pendant plusieurs secondes, jusqu’à ce que je tourne la dernière page.
 La lecture, c’est donc quelque chose de physique. L’article que j’ai cité précédemment ne parlait que de musique. Je me demande s’il y a d’autres personnes qui ont la chair de poule quand ils sont émus en lisant des livres. Pour une raison obscure, j'ai la chair de poule quand je mange du fromage aussi, bien que je ne sois pas allergique. 
 …Mais je ne suis quand même pas content que Madame Grenouillet ait gâché la fin du livre pendant le cours vendredi dernier, en révélant que Zaza succombera à une forte fièvre sans pouvoir épouser Pradelle.

samedi 2 février 2019

Mes muscles faciaux


 Comme la semaine dernière, j’ai vu ma partenaire Tandem en sous-sol du Portique. Nous avons échangé des propos en japonais et en français. Il s’est avéré aujourd’hui que nous avions des goûts quasiment opposés. Je lui a dit que j’avais beaucoup aimé « Les Confessions » de Jean-Jacques Rousseau que j’avais étudié au premier semestre.
« Ah, j’aime pas ça. J’aime pas du tout la littérature du XVIIème, XVIIIème siècle, m’a-t-elle dit.
– Moi non plus, mais Rousseau est une exception, ai-je dit.
– Mais j’aime Balzac.
– Je déteste Balzac.
– J’aime Racine !
– Je le déteste ! Trop ennuyeux. Et Céline ? lui ai-je demandé.
– J’ai jamais lu, mais il est écrit d’un ton familier, c’est ça ?
– En effet.
- Je pense pas que je vais l’apprécier. J’aime les livres de jeunesse, les histoires fantastiques.
- Pas moi !
- Tu aimes Camus ? m’a-t-elle demandé.
- Oui, ai-je dit. Tu aimes Garcia Marquez ?
- Oui », m’a-t-elle dit.
 Ainsi, après de nombreux efforts, nous avons enfin trouvé notre point commun de réconciliation que sont Albert Camus et Garcia Marquez. Je la trouve un peu ennuyeuse bien qu’elle soit intelligente et sympathique. Mais à vrai dire, je m’ennuie souvent avec les gens. Pour une raison obscure, je suis souvent plus attiré par les gens qui ont des « défauts » que ceux qui sont sains. Les gens fragiles, étranges ou qui sont en souffrances m’intéressent, sans avoir affaire à leur apparence ou à leur intelligence. La fille a peut-être lu dans mes pensées. Alors que je dissimulais mes sentiments, au moment de dire au revoir, elle m’a dit d’un air humble : « J’espère que ce n’était pas trop ennuyeux ». « Bien sûr que non », ai-je dit, tout en essayant de sourire, mais en vain. En fait, mes muscles faciaux ne sont pas assez développés.
 Après que nous nous sommes séparés (il s’est avéré aussi qu’elle est allergique aux chats), j’ai fait mes courses au supermarché. Pendant que je lisais le cahier des avis des clients comme d’habitude, ma main a touché, dans une poche de mon manteau, quelque chose de solide. C’était un stylo. Pour la première fois, j’ai décidé d’écrire quelque chose dessus, mais je n’avais rien à dire aux employés du supermarché. Finalement j’ai écrit que j’aime les poissons. Comme c’était un peu triste, j’ai orné mon humble prose d’un petit dessin représentant une sole. Peut-être aurais-je dû écrire plus de chose, que j’étais étudiant en lettres mais que la plupart des cours m’ennuyaient fort, que j’aimais bien en ce moment Simone de Beauvoir, ou j’aurais peut-être dû demander si les poissons ferment les paupières quand ils dorment.

jeudi 31 janvier 2019

Le piano en bois


 Je suis entré dans l'amphithéâtre quinze minutes avant le cours. L'amphi était vide. Deux filles étaient en train de gravir l’escalier pour sortir. Je suis descendu pour jouer au professeur. Je voulais me tenir sur l’estrade et dire « Monsieur ? Oui, le monsieur qui est là. Vous avez la parole. Vous pouvez sortir si vous voulez bavarder ». J’avais déjà entendu une professeur dire celà et j’avais toujours eu envie de l’imiter.
 Lorsque je suis arrivé devant l’estrade, je me suis aperçu qu’il y avait un piano droit. J’étais déjà entré dans cet amphi plusieurs fois mais je ne savais pas qu’il y avait un piano. Le piano était en bois et avait l’air vieux. Il semblait que personne ne l’avait touché depuis longtemps. J’ai appuyé sur une touche. Un bruit transparent s’est fait entendre. J’ai touché une autre touche. Un bruit plus grave d’une octave a retenti dans l’amphi vide. Puis j’ai commencé à appuyer sur toutes les touches comme un enfant. À ce moment-là, j’ai réalisé que les deux filles qui étaient en train de monter l’escalier, s'étaient arrêtées et posaient leur regard sur moi. Elles ont commencé à redescendre, et finalement elles sont venues jusqu’à moi. L’une d’elles, qui était brune, s’est assise, et a commencé à jouer du piano. « Je ne savais pas qu’il y avait un piano ici, m’a dit l’autre fille, la blonde. – Moi non plus. Vous êtes dans quelle filière ? ai-je dit. – Sociologie, et toi ? m’a-t-elle dit. – Lettres modernes », ai-je dit, pendant que la brune jouait du piano. Son interprétation était assez maladroite. Ses doigts étaient rigides comme un pianiste aux mains gelées et se trompaient de temps en temps de note, mais on pouvait reconnaître aisément qu’il s’agissait de la Gymnopédie de Satie. Ainsi, nous avons écouté le concert improvisé, maladroit et titubant de la fille brune. Après que la Gymnopédie instable s’est achevée, les deux filles inconnues m’ont souhaité un bon cours, et ont commencé à remonter l’escalier. Après qu’elles ont disparu de ma vue, je me suis remis à taper sur le clavier. Quelques instants plus tard, un groupe de filles de ma filière est entré dans l’amphi. « Il y a quelqu’un qui joue du piano », a dit l’une d’entre elles, et elles sont tout de suite sorties. Un instant plus tard, elles sont revenues l’air mécontentes, et j’ai arrêté de jouer du piano.
 Si je pouvais jouer du piano, j’aimerais interpréter la sixième symphonie « pastoral » transcrite pour piano par Franz List, ou les Variations Goldberg de Bach.

lundi 28 janvier 2019

J’ai rencontré ma partenaire Tandem


 J’ai rencontré ma partenaire Tandem de ce semestre. Au premier semestre, pendant le cours de FLE, on m’avait conseillé de faire le Tandem. Je m’étais inscrit sur le site de l’université. Quelques personnes m’avaient contacté. Mais quand j’essayais de les rencontrer, je perdais tout d’un coup ma motivation, ce qui fait qu'au final je n'ai rencontré personne.
 J’ai vu ma partenaire Tandem à la cafétéria du Portique. On l’appelle « cafétéria », mais en réalité, ce n’est pas vraiment une cafétéria. C’est juste une salle qui se trouve en sous-sol, avec quelques distributeurs de café bourdonnant, plusieurs tables et chaises.
 Quelques instants plus tard, une fille portant un pull sur lequel était imprimé « Crazy Love » est venue me parler. « Crazy Love… c’est quoi Crazy Love », me suis-je dit. Ensuite nous avons parlé en japonais et en français. Contre mon attente, je pouvais parler le français de manière beaucoup plus fluide que je ne l’espérais. Je voulais perdre mes mots. Je voulais bégayer. Mais je parlais couramment comme si c’était ma langue maternelle, et j’étais déçu par moi-même.
 Un certain moment plus tard, une autre fille, amie de ma partenaire Tandem, une étudiante en master de japonais, nous a rejoint. Elle m’a dit qu’elle écrivait une thèse sur Osamu Dazaï. Elle a sorti une lettre de son sac et s’est mise à découper le timbre. J’ai contemplé le timbre, détaché et posé sur la table. Le dessin représentait une montagne. J’ai pu déchiffrer « TANZANIE ». « Je collectionne des timbres, m’a dit ma partenaire Tandem. – C’est plutôt un hobby classique », lui ai-je dit. Je lui ai promis de lui donner des timbres si je recevais des lettres. Mais quand ai-je eu reçu une lettre de quelqu'un la dernière fois ? L'année dernière, j'avais écrit une lettre à quelqu'un, sans recevoir de réponse.

samedi 26 janvier 2019

Le cours d'anglais


 Je suis allé en cours d’anglais. Je connaissais la Britannique qui s’occupe du cours car c’était mon enseignante quand j’étais en première année. C’est une femme un peu excentrique, mais sympathique. Quand j’étais en première année, j’étais souvent stressé. Suite à un test d’anglais, j’avais été placé dans un cours destiné aux étudiants de niveau B2. Comme je n’étais pas habitué à comprendre l’anglais à l’oral (et je ne m’y suis toujours pas habitué), je devais me concentrer pour ne pas être perdu pendant le cours.
 En me souvenant de ma première année, j’écoutais distraitement ce que la prof nous disait. Elle nous demandait de choisir un livre en anglais, écrit par un auteur anglophone (donc, pas une traduction), puis de faire une courte dissertation ainsi qu'un exposé sur les livres que nous avons choisis. J’avais un bon nombre d’auteurs anglophones préférés. Finalement, j’ai décidé de profiter de ce cours pour lire en anglais « Animal Farm ».
 Ensuite la prof nous a fait faire un exercice pour « nous connaître ». Nous avons été obligés de parler avec au moins treize personnes pendant deux minutes. Cet exercice m’a stressé. À un moment donné, la prof est venue me parler, et m’a dit en anglais « Je suis contente de te revoir ». Étonné, je lui ai demandé si elle se souvenait de moi. « Oui, m’a-t-elle dit. Je n’oublie aucun de mes élèves. – J’ai pris votre cours quand j’étais en première année. It’s long long time ago », ai-je dit.
 Ma première année me semblait maintenant lointaine. J’étais étonné qu’elle se souvienne de moi bien qu’elle s’occupe de nombreux étudiants, et que j’étais loin d’être quelqu'un de remarquable.

Il a neigé à Strasbourg