dimanche 14 mai 2017

L'anniversaire

Depuis quand la date de mon anniversaire est-elle secrète ?
Un beau jour, j'ai décidé de cacher la date de mon anniversaire, j'ai commencé à donner aux gens un faux anniversaire, le 17 novembre.
(De toute façon, ils ne la retiennent pas).
Cette date n'a aucun sens.
Je l'ai choisie au hasard.
Mais le 17 Novembre me rappelle la première neige, quand j'aimais remplir mes poumons de l'air du début de l'hiver.
Quelques flocons se mettaient à tomber, et lorsque je me réveillais le lendemain, la ville entière s'était transformée en argent.
Depuis lors, je fête mon vrai anniversaire à la dérobée.
Pas de "bon anniversaire" ni de cadeau, cependant le fait que ce jour secret n'appartient qu'à moi me rassure d'une manière étrange.

Chaque année, le jour de mon anniversaire, je tire la lettre d'une amie d'enfance d'une armoire.
Maintenant cette lettre est jaunie.
Elle est également tachée, mais chaque phrase est encore lisible.
D'une écriture enfantine mais nette, elle dit :

"Bonjour,
Aurélien,
Comment vas-tu ?
Demain, je déménage vers une ville lointaine.
C'est tellement dommage parce que chaque année, j'attendais avec impatience la première neige avec toi.
Comme tu le sais, je n'aime pas le froid.
Mais j'aime l'hiver, c'est parce qu'en hiver, je pouvais faire des batailles de boules de neiges avec toi.
Te souviens-tu qu'on faisait des bonhommes de neige ensemble ?
Tu m'avais dit que le petit, c'était moi et que le grand, c'était toi, alors que je suis plus grande que toi.
Je me souviendrai chaque année du bleu du ciel qu'on regardait ensemble, allongés dans la neige, et de son moelleux et de sa chaleur, comme une couette de plumes.
J'espère qu'on se reverra un jour.
Au revoir."

Ainsi se termine le rituel de mon anniversaire.
Une fois lue, je remets la lettre dans l'armoire.

vendredi 12 mai 2017

''Dans le plafond'' Haruki Murakami



Au nouvel an, ma femme m'a tout à coup dit qu'un nain habitait dans le plafond.

''- Dites, ne pouvez-vous pas examiner le dessus du plafond ?

À ce moment-là, j'étais en train de boire une bière de bonne humeur.
Cette question soudaine m'a rendu perplexe.

- Un nain ? Quel type de nain est-il ?, ai-je dit à ma femme d'un ton maussade, d'ailleurs comment s'appelle-t-il ?

- Il s'appelle Naomi-chan, m'a-t-elle dit.

- Est-ce un mâle ou une femelle ? lui ai-je demandé.

- Je n'ai aucune idée, m'a-t-elle dit et elle a secoué la tête. Je ne connais que son nom.''

Je lui ai finalement cédé et j'ai décidé de regarder dans le plafond avec une lampe de poche.
On pouvait y monter par l'étagère supérieure du placard.
J'ai enlevé une planche et j'ai éclairé le dessus du plafond.
Il n'y avait aucun nain.

'' - Il n'y a pas de nain ! ai-je crié à ma femme.

- Si, Naomi-chan est là.
C'est parce que tout simplement, vous ne pouvez pas la voir.
Je sais bien ça.

-Tu dois être fatiguée.
Prends quelques capsules d'hormone et dors bien.
Alors tu ne te souviendras plus de cette histoire ridicule du nain.

Mais ma femme ne l'a pas oubliée.
Elle a continué de me parler de ce Naomi-chan dans le plafond.

-Naomi chan est toujours dans le plafond, il nous observe tous les deux tout le temps.
Il connait tout ce qui nous concerne, m'a-t-elle dit.''

Cette histoire m'angoissait de plus en plus.
Une lampe de poche à la main, je suis monté dans le plafond encore une fois.
Cette fois, j'ai pu bien apercevoir la forme de Naomi-chan.
Il était d'environ douze centimètres, son visage ressemblait à ma femme, son corps était tel celui d'un chiot.
Naomi-chan était assis et il fixait son regard sur moi.
Son apparence m'a plus ou moins effrayé mais je ne pouvais pas reculer.

''Hé, toi ! Qu'est-ce que tu fais là ?
C'est dans ma maison !
Tu n'as pas le droit de vivre ici !
Va-t'en !
Disparais !
Connard !''

Naomi-chan fixait toujours son regard sur mon mais il se taisait.
Ses yeux étaient gelés comme de petits blocs de glace.

J'ai remis la planche et je suis sorti du placard.
J'avais terriblement soif.
Je voulais boire une bière.
Mais ce n'était plus ma maison.
Il n'y avait plus de télé, ni réfrigérateur, ni ma femme, ni le nouvel an.

''Sur le sifflet d'un train de nuit, ou sur l'efficacité de l'histoire'' Haruki Murakami



Une fille pose une question à un garçon.

''- Combien m'aimes-tu ?

Après avoir réfléchi pendant un certain temps, il répond d'une voix sereine,

- Autant que le sifflet d'un train de nuit.

La fille attend qu'il continue. Il doit y avoir une histoire.

- Je me réveille vers minuit.
je ne connais pas l'heure exacte.
Deux ou trois heures du matin, peut-être.
Mais l'heure n'est pas importante.
En tous cas, c'est au beau milieu de la nuit, je suis complètement isolé et personne n'est autour de moi.
Tu comprends ?
Imagine, il fait totalement obscur, je ne vois rien, je n'entends rien.
Je n'entends même pas le tic-tac de l'horloge.
Peut-être que l'horloge est déjà arrêtée.
Tout à coup, je me sens comme si j'étais incroyablement éloigné et séparé de toutes mes connaissances et de tous les endroits qui m'étaient familiers.
Et je comprends que je suis maintenant un être oublié que personne n'aime, que personne ne fait attention dans ce vaste monde.
Personne ne se rendrait compte même si je disparaissais.
C'est comme si j'étais enfermé dans une épaisse boîte de fer, comme si quelqu'un m’immergeait dans le fond de la mer profonde.
Mon cœur élance, la pression atmosphère est sur le point de le déchirer en deux.
Comprends-tu un tel sentiment ?

La fille hoche la tête.
Je pense que je comprends.
Le garçon continue.

-C'est sans doute l'une des expériences les plus douloureuses que l'homme peut vivre.
Ce sentiment est aussi triste et accablant que je souhaite même mourir dans cet état.
Non, c'est pas ça...
Ce n'est pas pas l'envie de mourir, si on me laissait comme ça, l'air dans cette boîte diminuerait et je serais réellement mort.
C'est ce que cela veut dire quand on se réveille tout seul à minuit, le comprends-tu ?

La fille hoche encore la tête. Le garçon se tait un instant.

-Mais à ce moment-là, j'entends le sifflet d'un train au loin.
Ce sifflet est très éloigné.
Il est aussi loin que je ne sais même pas où se trouve une voie ferrée.
C'est un bruit aussi imperceptible que j'entends à peine.
Mais je comprends qu'il s'agit du sifflet d'un train.
Ça ne fait aucun doute.
Dans l'obscurité, je me concentre sur mes oreilles.
Et j'entends ce sifflet pour la deuxième fois.
Mon cœur n'élance plus.
L'horloge se met à marquer le temps.
La boîte de fer remonte petit à petit vers la surface de la mer.
Tout ça est grâce au sifflet d'un train imperceptible que j'entends à peine.
Et moi, je t'aime autant que ce sifflet.''

Le garçon termine son histoire.
Ensuite, la fille se met à raconter.

jeudi 11 mai 2017

Le goût de l'amour

Une fille qui s’est assise à côté de moi m’a demandé si je connaissais le goût de l’amour.
Au début j’ai cru qu’elle s'adressait à quelqu’un d’autre, mais elle fixait son regard sur moi.
Nous nous sommes contemplés pendant un certain temps.

‘’-Je parle à toi, m’a-t-elle dit d’un ton irrité.
Je n’ai pas répondu parce que j’étais sidéré.
Je ne la connaissais pas.
Je ne l’avais jamais vue.
Mais elle n’était pas moche, plutôt belle.
Ses yeux ronds étincelaient de curiosité.
Lorsqu’elle a rapproché sa tête de moi, j’ai senti l'odeur de son shampoing.

-Je te demande si tu connais le goût de l’amour.

-Le goût de l’amour ?

-Oui, le goût de l’amour.

-Qu’est-ce que c’est que ça ?

-Ah, tu ne connais pas ! Elle a ri tout bas.
Tu n’es jamais tombé amoureux de quelqu’un ?

-Si, ai-je menti. En réalité, je n’étais jamais tombé amoureux de qui que ce soit.

-Menteur, m’a-t-elle dit.
Le goût de l’amour, ça ressemble à un bonbon au citron.
C’est un peu acide mais en même temps sucré.
Je le roule dans ma bouche et il fond petit à petit.
J’essaie de ne pas le sucer parce que je ne veux pas qu’il disparaisse.
Mais tous mes efforts sont vains.
Au final, ma bouche redevient vide.
Tu comprends ?

Je ne comprenais pas vraiment mais je me taisais.

-Ouvre ta bouche, lui ai-je dit.

-Comme ça ? m’a-t-elle dit et elle a tiré la langue.

Sa bouche était vide.

L'archipel



Ils vont au sanctuaire au mois de Janvier,
Car une nouvelle année commence,
Mais depuis des éternités
L'a pas tellement changé le Japon.
Passent les jours et les semaines,
Y'a que le décor qui évolue,
La mentalité est la même
Tous des tocards, tous des faux culs.

Être né sous le signe de l'Archipel.
C'est pas ce qu'on fait de mieux en ce moment,
Et l'Empereur des cons, sur son trône,
Il est japonais, ça j'en suis sûr.

Ils commémorent au mois d'août,
le bombardement de Hiroshima,
Ils pensent au brave soldat ricain
Qu'est venu se faire tuer loin de chez lui,
Ils oublient qu'à l'abri des bombes,
Les Japonais criaient "Vive l'Empéreur",
Qu'ils devaient tous faire le kamikaze.
Que y'avait pas beaucoup de Hirohito.

Être né sous le signe de l'Archipel.
C'est pas la gloire, en vérité,
Et l'Empereur des cons, sur son trône,
Me dites pas qu'il est coréen.

En Novembre, au salon de l'auto,
Ils vont admirer par milliers
Le dernier modèle de chez Toyota,
Qu'ils pourront jamais se payer,
La bagnole, la télé, le hentai,
C'est l'opium du peuple du Japon,
Lui supprimer c'est le tuer,
C'est une drogue à accoutumance.

En décembre c'est l'apothéose,
La grande bouffe et les petits cadeaux,
Ils sont toujours aussi moroses,
Mais y'a de la joie dans les ghettos,
La Terre peut s'arrêter de tourner,
Ils rateront pas leur réveillon
Moi je voudrais tous les voir crever,
Étouffés de poulets frits de KFC

Être né sous le signe de l'Archipel
On peut pas dire que ça soit bandant
Si l'Empereur des cons perdait son trône,
Y'aurait cent millions de prétendants.

mercredi 10 mai 2017

Aujourd'hui le deuxième semestre s'est définitivement terminé avec l'examen oral de la littérature française.
J'étais très tendu, parce que j’ai dû improviser une explication de texte en une heure.
Mais je pense que ça s'est plutôt bien passé parce que la professeur m'a dit que j'avais bien joué.
Elle m'a demandé si je retournerai au Japon pendant l'été.
Je lui ai dit que non, parce que j'avais envie de voyager en Europe.
J'ai menti.
Je ne voyagerai pas.
Dans ma chambre je continuerai indéfiniment à déprimer et à lire comme un métronome.
Je me branlerai aussi éventuellement devant l’écran.
Aujourd'hui j'ai emprunté "plateforme" de Houellebecq et "le cœur est un chasseur solitaire" de McCullers.
D'ailleurs, pourquoi dois-je retourner au Japon ?
Il n'y a rien dans ce pays, la seule architecture du Japon qui vaille la peine d’être regardée est la centrale nucléaire de Fukushima, qui est la condensation de la misère et du ridicule humains.
De plus, ce sera la même qu’en France, les livres et la dépression, les produits surgelés et le smartphone(iphone 5c)
Cosmopolite est un terme positif qui désigne une personne sans frontière.
Bien entendu je n'ai pas de frontière, sauf que je me ressens plutôt comme un apatride.

Je me suis rendu compte que pendant une année, je n'ai parlé à personne.
Je pense que la dernière fois que j'ai eu un ami, cela remonte à mes 15 ans.
En fin de compte, tout le monde m'a quitté ou j'ai choisi d'être seul.
Maintenant j'ai oublié la manière de sourire et de m'exprimer.
Je ne cache même pas le fait que je déprime.
La deuxième année et ma vie seront la même chose.
Ce sera la lutte infinie contre la dépression et l'apathie, comme Michel Houellebecq a écrit dans "L'extension du domaine de la lutte"
« Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place.
Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit.
En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère.
En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et la solitude.
Le libéralisme économique, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société.
De même, le libéralisme sexuel, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société.
Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus.
Certains gagnent sur les deux tableaux ; d'autres perdent sur les deux. »

mardi 9 mai 2017

Avait-il plu hier ?

Avait-il plu hier ?
L'herbe était légèrement mouillée, j'ai senti le parfum de la pluie.
Au lieu de prendre le tram, j'ai préféré marcher.
Depuis longtemps je ne répétais que faire des allers-retours entre ma résidence et la fac.
C'était agréable de sentir l'air et de découvrir un nouveau paysage en sentant la gravité de la terre.
En longeant le rail, j'ai croisé un couple asiatique (coréen, je dirais), puis un autre couple qui faisait du jogging.
Je suis étonné parce que le couple coréen était très petit mais que le couple français était très grand comme dans un tableau dont la perspective serait ratée.

J'ai marché jusqu'au lycée Kléber et je me suis assis sur un banc en attendant le tram.
Une petite fille tenant une peluche en forme de panda, a soudainement pris un mégot qui était tombé par terre et elle l'a mis contre la bouche du panda.
La mère faisait la grimace en regardant la scène.
Je ne sais pas si elle lui a dit quelque chose à ce moment-là car j'écoutais six petits préludes de Bach.
Au moins, le panda et moi, nous nous taisions.
J'ai secrètement compati avec ce pauvre panda.

Dans le tram, deux vieilles femmes chinoises se sont assises devant moi, et j'ai commencé à regretter d'être sorti parce qu'elles bavardaient trop fort et elles sentaient une odeur étrange qui ressemblait à de l'essence.
L'une tenait à la main un pantalon noir et l'autre a fait une remarque à ce propos, et elles ont éclaté de rire.
Je ne comprenais pas ce que ce pantalon avait de drôle.
Glenn Gould continuait son interprétation de Bach mais ma concentration était dérangée.
Le pire, c'est que l'une a touché ma jambe, j'ai donc enlevé mes écouteurs.
Elle m'a demandé quelque chose en français mais je ne comprenais pas vraiment.
L'autre a dit "conseil de l'Europe" et j'ai compris qu'elles voulaient aller au conseil de l'Europe.
Je leur ai dit qu'c'était à l'opposé et qu'il fallait changer du tram mais apparemment elles n'ont pas compris car elles ne sont pas descendues.

Je suis descendu à République et je me suis mis à marcher.
En marchant, j'ai écouté l'intégralité de Rubber Soul, de "Drive my car" jusqu'à "if I needed someone".
Un garçon m'a arrêté et il m'a demandé si je pouvais lui prêter mon portable.
Honnêtement il avait l'air gentil, ses yeux étaient innocents, son sourire était symétrique.
Mais j'ai refusé parce que je n'ai confiance en personne.
Au moment où je l'ai vu me dire en gardant son sourire impeccable "c'est pas grave" et partir, j'ai compris que mon cœur était vicié d'une manière inéluctable.
John Lennon chantait de moi "he's a real nowhere man. Sitting in his nowhere land. Making all his nowhere plans for nobody".
J'ai éclaté en sanglots.