jeudi 14 février 2019

Le vacarme


 Pendant les dernières quinze minutes du cours de pragmatique, tandis que Madame T. parlait, tout à coup, un grand bruit s’est fait entendre. Il semblait qu’on faisait des travaux dans la salle voisine. C’était le bruit d’une perceuse si bruyant qu’on n’entendait rien d’autre. Évidemment, Madame T. a arrêté de parler jusqu’à ce que ce bruit s’arrête. Quelques instants plus tard, le vacarme a cessé. Elle a recommencé à parler. « Maxime de qualité…théorie de Grice… », quelque chose de ce genre. Aussitôt l’énorme bruit est revenu ; elle a de nouveau dû arrêter son discours. Puis, le vacarme a cessé. La professeur a repris la suite de son explication, mais en vain, puisque la perceuse revenait chaque fois qu’elle essayait de parler. Je trouvais ce spectacle beau. Je regarde souvent des contes humoristiques sur Youtube. Ce qui se passait ce matin dans cette salle de l’Atrium était si parfait que ça me semblait sorti droit d’un sketch. En bref, j’ai éclaté de rire en étouffant ma voix. Mais les autres ne riaient pas. Il n'y avait que moi qui riais. Mais c'était drôle.

L'éléphant en argile


 Chaque nuit, je dors en écoutant la vidéo dans laquelle un homme crée un petit éléphant en argile. La vidéo commence par la scène où il ouvre un plastique d’argile, toutefois je ne connais pas la suite puisqu'à ce moment-là mes paupières sont closes, et je n’entends que le son. Alors comment sais-je qu’il crée ensuite un petit éléphant ? Parce que c’est ce que montre l’aperçu de la vidéo. En me concentrant uniquement sur le son, j’imagine un petit éléphant se former de la masse d’argile rectangulaire, par les mains de l’homme dont on ne voit pas le visage. Dans mon esprit, il crée d’abord un corps, et par la suite de grosses oreilles auxquels rejoignent finalement une longue trompe. Lorsqu’il perce deux minuscules trous dans la tête de l’éléphant en guise d’yeux, je m’endors, si bien que je n’ai jamais réellement pu assister à la création de l’éléphant en argile. Le petit éléphant n’existera que dans mon esprit tant que j'utilise cette vidéo comme berceuse.

Ce soir, j'ai regardé "Le Locataire" de Roman Polanski


 Aujourd’hui, assis dans un coin de la bibliothèque, j’ai composé un poème pour tuer le temps. Je l’ai écrit sur une feuille de papier. Depuis longtemps je n’avais pas écrit un texte intime sur une feuille, je me suis souvenu qu’avant je n’arrivais pas à écrire à l’ordinateur. Sans la sensation contre ma main, je n’avais pas l’impression d’écrire. Cependant, quand on écrit sur l’ordinateur, on n’écrit pas, mais on tape. Mon poème débutait ainsi :
 Lorsque je suis rentré du travail (je travaille dans un laboratoire. Mon travail est d’examiner le vomi de vaches au microscope), j’ai réalisé qu’un bras était poussé sur l’un des murs de mon appartement. « C’est un bras », me suis-je dit. Après m’être gargarisé et lavé les mains (il y a une épidémie de grippe en ce moment), j’ai mangé une pizza (marguerita) que j’avais achetée à la pizzeria du coin. Le bras était blanc. Ses doigts étaient fins comme ceux d’un pianiste, et ses ongles vermis en écarlate. C'était donc le bras d'une femme. Ça m'a réjoui parce que j'étais célibataire. Le bras était immobile pendant que je mangeais ma pizza. J’ai examiné sa naissance ; il semblait poussé directement du mur comme une plante. « Est-ce le harcèlement de ma voisine ? », me suis-je demandé. Ma voisine était une femme d’environ soixante-dix ans qui vivait toute seule depuis qu’elle avait perdu son mari. Son fils était aussi mort d’un accident de voiture. Selon le gardien de l’appartement, ma voisine, toujours en pyjama (elle sort en cette tenue) et avec des bigoudis (elle sort avec), avant la mort de son mari, était une dame souriante qui aimait le jardinage, mais elle était déjà folle quand je me suis installé dans cet appartement. J'ai paniqué. Mon propriétaire se mettrait en colère si elle voyait qu’un bras était poussé dans mon studio. J’ai pris une fourchette, pour donner quelques stimulations au bras.
 Je n’ai pas achevé mon poème parce que j’avais faim, j’ai donc quitté la bibliothèque pour déjeuner. Le burger et les frites que j'ai mangés aux dépens de la culpabilité ― parce que je suis au régime en ce moment ― était délicieux.

mercredi 13 février 2019

Piles

 Ma montre s’est arrêtée. C’est une montre de pacotille, en plastique que j’avais un jour achetée au centre commercial. L’aiguille qui marque le tic-tac était maintenant tout à fait silencieuse comme si on assistait à la fin du monde. Je ne sais ni quand ni comment elle s’est arrêtée. J’ignore si elle a souffert lorsqu’elle a épuisé ses dernières forces. Ce qui est évident, c’est que pendant que je ne la regardais pas, sans que personne ne s’en rende compte, elle a arrêté de marquer le temps, dans un recoin de ce vaste monde, rythmé par d’innombrables tic-tacs incessants.
 Je suis donc allé chercher des piles au supermarché. D’habitude, je choisis la pile la moins chère qui coûte environ 4 euros. Tandis que je tendais mon bras vers un paquet des piles les plus bon marché, un autre paquet a attiré mon attention. Dessus il était imprimé en gros caractères : « Energizer Max + Powerseal », et en bas : « HOLDS POWER FOR UP TO 10 YEARS ». Ces piles coûtaient plus de deux fois plus que les moins chères. Mais le paquet disait que ces piles tenaient plus de dix ans. Dans ce cas, ça me semblait normal qu’elles coûtent cher, et qu’elles semblent même peu chères si elles tiennent aussi longtemps.
 J’ai ainsi acheté un paquet de piles chères. A l’université, je l’ai montré à plusieurs personnes et leur ai demandé si ce qui était écrit était vrai. « C’est faux », a dit une fille. « Tu t’es fait avoir », a dit un garçon. Personne n’a cru que ces piles tiennent pendant dix ans. Était-ce un mensonge ?
 Je ne les ai pas encore mises dans ma montre parce qu’enfin, j’ai découvert qu’un monde sans tic-tac n’est pas si mal. J’attends que mon dictionnaire électronique de Casio (EX-word XD-N7200 comprenant cinq dictionnaires français-japonais, quatre dictionnaires anglais-japonais, une encyclopédie des animaux, une des oiseaux et des animaux aquatiques) épuise ses piles. Ensuite, je devrai attendre dix ans pour voir si les piles tiennent aussi longtemps.

dimanche 10 février 2019

Les Trois brigands


 La France n'était encore pour moi qu'un pays lointain dont je connaissais uniquement le nom comme un royaume dans un conte de fée, que déjà je lisais encore et encore des albums de Tomi Ungerer. Dans la bibliothèque de mon école primaire qui a été fermée il y a plusieurs années à cause du manque d’enfants, il y avait les « Trois brigands », et je contemplais ces dessins sans me lasser. Dans ma famille, on avait l’habitude d’aller à la bibliothèque au lieu d'acheter des livres. Les « Trois Brigands » a été l’un des rares livres que j’ai demandé à mes parents d’acheter pour que je puisse le lire quand je le voulais. Ce livre à dessin qu’ils m’ont ainsi offert il y a plus de quinze ans maintenant, lorsque j’étais en primaire, demeure toujours sur l’étagère de ma chambre chez mes parents, avec la date de l’achat : « le XX YY, la quinzième année de l’ère Heisei ».
 Cependant, j'ai toujours cru que l’artiste était américain, parce que sur le dos de la couverture du livre, accompagnant une photo avec un enfant, peut-être son fils, il était écrit qu’il vivait aux États-Unis. C’est beaucoup plus tard que j’ai appris qu’il était originaire de Strasbourg, et qu’il s’était expatrié aux États-Unis dans sa jeunesse pour tenter sa chance en tant que dessinateur. 
 Pendant ma première année à Strasbourg, j’empruntais souvent des albums de reproduction de Tomi Ungerer à la BNU. Admirer ses dessins caricaturaux, humoristiques, et un peu effrayants était mon divertissement du dimanche après-midi. J’ai évidemment visité le musée Tomi Ungerer qui expose des œuvres d’enfance de l’artiste que sa mère avait conservées avec soin. Les œuvres créées par Tomi Ungerer dans son enfance permettent déjà de comprendre que c’était un enfant doté d’un talent incomparable et unique. Son style n’est pas encore complètement abouti, mais les visiteurs s’étonneront que ces dessins, prophétisant ce que ce prodige deviendra dans l’avenir, manifestent déjà une grande originalité et un côté obscur.
 Je passe tous les jours devant le musée Tomi Ungerer pour aller à l’université. Dans le jardin, les trois brigands, aux chapeaux et manteaux de la couleur de la nuit, tournent leur regard vers la Place de la République. Ce n'est pas une rencontre mais des retrouvailles. Lorsque je leur jette un coup d’œil, ils me regardent.

vendredi 8 février 2019

Youtubeur


 Assis dans un coin désert de la bibliothèque, lorsqu’une fille grande et mince, aux cheveux longs et lisse s’est assise à côté de moi, je composais un poème pour tuer le temps. Sans y prêter attention, j’ai continué à écrire mon poème. Mon poème débutait ainsi :
« Dans ma pièce,
Je parle tout seul
D’une voix forte,
Parce que je suis youtubeur.
Dans la rue déserte,
Je parle tout seul,
Parce que je suis youtubeur »
 La fille qui s’est assise à côté de moi était enrhumée. Elle toussait de temps en temps. Cette fille est un nid à bactéries, ai-je pensé. Les virus y faisaient la fête. Chaque fois qu’elle dispersait ses microbes dans un rayon de 5 kilomètres autour d’elle, je retenais ma respiration. J’avais l’impression d’étouffer. Mon cerveau manquait d’oxygène et je devais m’efforcer de me concentrer sur mon poème. J’ai écrit la suite :
« Mon voisin tape contre le mur.
‘’Tu n’es pas youtubeur !
Tu n’as aucune audience !
Personne ne t’écoute !
Tu n’as même pas de micro !
Ton ordi est éteint !’’
Je suis youtubeur.
Je découpe des poissons.
L’orange que j’ai achetée au supermarché
Était moisie ».

jeudi 7 février 2019

Pierre


 Pendant le cours d’anglais, j’ai un peu discuté avec un autre étudiant. Il s’appelle Pierre et étudie le théâtre. Avec ses yeux clairs, il ressemble un peu à David Hemmings dans « Blowup » d’Antonioni. La semaine dernière, Pierre m’avait demandé de lui prêter un stylo. « Prends-tu cours avec l’ordinateur ? », lui ai-je dit. « Je ne prends pas de cours », m’a-t-il répondu. En effet, ce jour, il n’avait rien sur lui. Il n’avait même pas de sac, et j'ai cru ce qu’il m’a raconté. Aujourd’hui, Pierre avait un sac noir. « Tu as commencé à prendre des cours », lui ai-je dit. « J’ai commencé à faire semblant de prendre des cours », m’a-t-il dit. Nous avons discuté un peu sur les livres que nous avions choisis pour le cours. Il avait choisi une pièce de théâtre. J’avais choisi « Animal Farm » de George Orwell. J’avais choisi ce livre pour deux raisons. 1 : il est court. 2 : J’aime George Orwell. Mais Pierre n’aimait pas George Orwell. Il avait lu « 1984 ». Ce récit lui a paru trop pessimiste, et déprimant. « C’est à peu près la même chose, non ? », m’a-t-il dit en indiquant du doigt « Animal Farm ». « En effet », ai-je dit. « 1984 » parle d’un futur proche, d’une nation qui est régné par une partie politique totalitaire qui impose leur idéologie à son peuple, en déformant l’histoire et la vérité. « Animal Farm » parle d’une ferme d’animaux, comme l’indique le titre. Dans une ferme, des animaux sont maltraités par un être humain, Monsieur Jones. Un jour, un vieux cochon, appelé Major, avant de mourir, fait un discours devant tous les animaux et les convainc qu’ils ne doivent pas se laisser assujettir par l’homme. Major meurt quelques jours plus tard, et un jour, guidés par les deux cochons les plus intelligents, Snowball et Napoleon, tous les animaux se révoltent contre Monsieur Jones, et parviennent à chasser leur maître. Par la suite, ils décident de créer une « Ferme d’animaux » où tous les animaux peuvent mener une vie heureuse. Au début, ce projet marche bien, mais petit à petit, le cochon Napoleon commence à se comporter comme un dictateur, et les autres animaux sont de nouveau maltraités. C’est un « heart warming story ».
 Pendant que nous parlions de George Orwell, notre professeure est entrée dans la salle, et elle nous a distribué les photocopies d’une critique littéraire, rédigée par une certaine Michiko Kakutani, parue sur New Yorker. Pierre et moi avons tout de suite réalisé qu’il s’agissait d’une critique sur « 1984 » de George Orwell.