Il
m’est arrivé une fois de montrer Talleyrand à une inconnue. C’était une
après-midi ensoleille du début de l’été. J’étais dans le TER à destination de
Strasbourg dans lequel j’étais monté à Mulhouse. J’étais assis tout seul. Il y
avait beaucoup de places vides. Une dame assise avec son mari de l’autre côté
du couloir se levait pour la cinq ou la sixième fois pour aller aux toilettes.
Je lisais un roman. Au bout d’un moment, je m’en suis fatigué et je me suis mis
à regarder le paysage par la fenêtre : les champs dorés et l’horizon qui
s’étendaient à l’infini. À ce moment-là, sans aucune raison particulière, j’ai
sorti Talleyrand de mon sac à dos et je l’ai mis sur la place voisine qui était
inoccupée. Quelques minutes plus tard, le train s’est arrêté à Colmar, où
beaucoup de passagers sont montés. Les places vides ont été occupées les unes
après les autres, sauf la place à côté de moi, où était assis Talleyrand. Une
femme sans doute dans sa trentaine, en cherchant désespérément une place vide,
est passée près de moi. Quelques instants plus tard, elle est revenue et m’a
demandé si elle pouvait s’y asseoir. J’ai déplacé Talleyrand sur la table. La
femme est assise. « Il est mignon », a-t-elle dit. « Il s’appelle
Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Il a un an », ai-je dit. La
conversation épuisée, elle s’est mise à regarder son portable. Je me suis remis
à lire mon roman. Immobile, Talleyrand demeurait silencieux, jusqu’à ce que le
TER arrive à la gare de Strasbourg.
lundi 12 novembre 2018
dimanche 11 novembre 2018
Lettre de démotivation
Cher Monsieur,
Ta gueule. Je n’ai aucune motivation
à répondre à ton offre d’emploi. Si tu veux que quelqu’un travaille pour toi,
bouge ton cul toi-même. Je suis occupé. Je dois rester couché sur le lit à
regarder « Breaking Bad » toute la journée. Est-ce le travail que tu proposes
est-aussi intéressant et palpitant que « Breaking Bad » ?
Probablement pas. Ça doit être aussi ennuyeux que de lire les ingrédients d’un
carton de lait. Je n’ai donc pas
le temps de travailler pour toi. Mais ne m’en veux pas pour ça. As-tu déjà
regardé « Breaking Bad » ? C’est une série américaine super intéressante. Je te
conseille de la regarder. Mais n’essaie de pas de fabriquer de drogue. La
drogue, c’est mal, comme dit Vito Corleone dans « Le Parrain ».
Je ne t’ai jamais vu. Mais je n’ai
pas particulièrement envie de te voir. Donc, tout va bien. Je n’ai donc plus
rien à te dire.
Je vous prie de ficher le camp,
Madame et Monsieur, et de jeter mes meilleures salutations distinguées dans la
poubelle.
samedi 10 novembre 2018
''Le coffret à bijoux dans la fontaine'' Yoko Ogawa
Lorsque je lis une nouvelle
magnifique, j’ai envie de l’accaparer comme mon trésor. Je vais la mettre dans
mon petit coffret à bijoux, mais bien construit, et le cacher dans un endroit
que personne ne connaît.
Il n'en va pas de même
avec les longs romans.
Ils s’étalent sur le monde comme la mer ou le fleuve, de sorte qu’il est
impossible de les cacher quelque part. Les gens peuvent les contempler ou nager
librement dedans quand ils souhaitent.
J’ai l’impression que la relation que
j’ai avec les nouvelles est plus subtile. Au cours d’une lecture, lorsque je
suis impressionnée, je dis : « Qu’est-ce que c’est que ça….. ». Quand il s’agit
d’une nouvelle, le ton de ma voix s’affaiblit. Je ne crie pas en tapant sur la
table, mais je murmure pour moi-même en cachette. Lorsque je termine ma
lecture, je cache la nouvelle dans mon coffret à bijoux ; je la verrouille, et
l’immerge dans le fond de la fontaine qui jaillit secrètement dans un coin de
mon jardin.
Lorsque je suis si épuisée que je ne
peux pas me lever et que je n’arrive pas à atteindre le bord de la mer ou du
fleuve, je prends mes bijoux que j’ai caché dans mon jardin. Je plonge la main
dans la fontaine et sors le coffret. Je confirme que même un monde si minuscule
qu’il tient dans ma main est rempli de vies humaines et je suis rassurée.
Ainsi, je peux ressentir que je ne suis pas abandonnée toute seule sur la
lande, et que je suis protégée par la chaleur de quelqu’un.
L’œuvre que j’ai choisie cette fois,
« The Many Things That Denny Brown Did Not Know (Age Fifteen) (Beaucoup de
choses que Denny Brown ignorait (quinze ans)) » d’Elisabeth Gilbert est très
importante pour moi. À vrai dire, j’aurais voulu la laisser dans la fontaine.
Ce n’est pas par le désir de possession, mais face à une œuvre si
extraordinaire, j’avais peur d’être déconcertée au point de ne plus savoir quoi
écrire.
En même temps, ce n’est pas une
histoire tapageuse. Elle ne traite pas de nouveau thème surprenant ; elle n’a
pas de truquage méticuleux non plus. Il s’agit simplement de l’histoire
relatant les expériences qu’un lycéen de quinze ans ordinaire fait pendant les
vacances d’été, dans sa petite ville des États-Unis.
Comme le titre l’indique, le garçon,
Denny Brown ne connait rien du monde. Il ne connait pas l’origine du nom de sa
ville, ne sait rien de la mitose des cellules, ignore que Beethoven était
sourd. Il ne comprend pas trop en quoi consiste le travail de ses parents,
infirmiers, ni pourquoi la grande sœur d’un ami prend sa main dans la sienne.
Les deux tiers du roman sont consacrés aux choses qu’il ignore.
Un jour, un petit hasard a lieu. La
sœur d’un ami, la jeune femme attrayante à la forte poitrine qui prend sa main
silencieusement, contracte la petite vérole.
Depuis cet événement, l’histoire se
développe de manière tout à fait inattendue. Je le répète : comme ce n’est ni
remarquable, ni méticuleux, ni étonnant, même si j’explique avec détail ce qui
va se passer, beaucoup de lecteurs seront déçus. Je préfère donc ne rien
expliquer pour l'instant. La seule chose claire, c’est que Denny Brown, qui
mène, main dans la main, la jeune fille, victime de vérole, dans la salle de
bain, touche la partie la plus profonde de l’esprit humain. À cet instant, le
garçon qui ne savait même pas que Beethoven était sourd, apprend une chose
inexplicable qui n’est mentionnée dans aucun manuel scolaire.
Elisabeth Gilbert a sauvé un petit
miracle de la vie quotidienne qui aurait disparu sans que personne ne le
découvre. Elle a accompli cet acte seulement en quelques pages. En relisant et
relisant cette nouvelle, à la fois émue et déconcertée, je murmure : «
Qu’est-ce que c’est que ça……. ».
Je pense que le travail des écrivains
n’est pas de créer un miracle, mais de le découvrir. C’est aussi l’un des
critères qui, pour moi, définissent un bon roman.
On me demande souvent si je suis plus
forte pour le roman ou pour la nouvelle. Je ne suis forte ni pour l’un ni pour l’autre.
Que ce soit un roman ou une nouvelle, écrire une histoire est toujours
difficile. Je ne peux vraiment pas répondre que je suis forte pour l’un ou
l’autre. Cependant, s’il y a des gens qui pensent qu’une certaine technique est
nécessaire pour écrire une nouvelle, je pense que c’est faux. Écrire une
histoire que l’on a découverte, c’est la chose unique et la plus importante.
Lorsque j’ai du mal à écrire et que
je souffre, je vais à la fontaine de mon jardin, et j’ouvre la serrure de mon
coffret à bijoux. J'immerge mon secret dans le fond de la fontaine et je me
remets à écrire la suite de mon histoire. C’est ainsi que je continue à écrire.
vendredi 9 novembre 2018
Mimi
Une semaine est
passée depuis que Mimi a disparu. Hier, lorsque je jouais avec Patience, la
gardienne de la résidence est venue me demander si je n’avais pas vu Mimi. Elle
savait que j’étais proche avec la disparue. Malheureusement, je n’ai pas vu
Mimi depuis qu’elle a disparu. Son coussin est toujours à côté de celui de
Patience. Il y a quelques jours, la nuit, j’ai eu l’impression d’avoir entendu
les miaulements d’un chat, mais était-ce un rêve ?
Je pouvais éprouver du bonheur
lorsque je portais un chat dans mes bras, tout doux et tout chaud. Mimi ne
reviendra-elle plus sur mes genoux ?
lundi 5 novembre 2018
L’apprentissage du français
Lorsque j’ai commencé à apprendre le
français, j’habitais à Tokyo pour une certaine raison. J’ai d’abord choisi une
école de français qui se trouvait dans un immeuble d’un quartier résidentiel.
C’était un immeuble ordinaire dont un appartement entier, assez spacieux, était
occupé par une école de français. Je me rappelle aussi le nom de mon premier
professeur. Il s’appelait « Robin » et parlait parfaitement le japonais. Il y
avait aussi une autre professeur petite aux cheveux rouges, dont j’ai oublié le
nom. Toutefois, je ne suis pas resté longtemps dans cette école parce que les
cours consistaient majoritairement en dialogues et étaient destinés aux gens
qui souhaitaient apprendre le français joyeusement. Je ne nie pas que cette
méthode être efficace, puisque je ne suis pas spécialiste dans l’apprentissage
des langues étrangères. Toutefois, je pense toujours que la grammaire est
importante. Au bout d’un mois, je me suis mis à chercher une autre école.
À Tokyo, il y a deux écoles de
français réputées. L’un est l’Institut français, qui est reconnu par le
gouvernement français, doté d’une une riche médiathèque et qui organise
fréquemment des événements culturels. L’autre est l’Athénée français, qui n’est
pas reconnu par le gouvernement français, mais qui existe depuis avant la
première guerre mondiale et qui a engendré bon nombre d’écrivains et de
spécialistes en littérature française. J’ai finalement choisi cette dernière,
parce qu’elle était beaucoup moins chère.
Chaque semaine, je prenais la ligne
Chûo pour aller à Ochanomizu. J’avais appris les bases de la grammaire
française en autodidacte. Je me suis donc inscrit au niveau intermédiaire. Mon
professeur de français, un Blanc grand et maigre, habillé toujours de manière
chic, contrairement à Robin, ne parlait pas trop le japonais, bien qu'il était
marié à une Japonaise et vivait au Japon depuis longtemps. Le cours était centré
sur la grammaire et ça m’a plu. Après les cours, j'aimais me promener à
Ochanomizu où il y a beaucoup de librairies d’occasion. Parfois je marchais
jusqu'à Kudanshita. J’achetais souvent des castella (gâteau japonais) en forme
de clochette à la boulangerie.
La plupart de mes camarades étaient
des femmes d’un certain âge qui apprenaient le français en dilettantes. Il y
avait aussi quelques jeunes. Nous étions que deux hommes. Cela m’a étonné que
même des dames âgées apprenaient passionnément le français, parce que je ne
sais pas si j’aurais envie d’apprendre une langue étrangère quand j’aurai leur
âge. Je parlais de temps en temps avec une Coréenne d’un certain âge qui avait
du caractère. Elle avait sa vie au Japon, et elle parlait le japonais si
parfaitement que j’ai appris qu’elle était coréenne beaucoup plus tard. L’autre
garçon venait de l’ouest du Japon. C’était un homme très extraverti qui parlait
le dialecte du Kansai. Une fois, on est allés voir ensemble un film de François
Ozon dans un petit cinéma. Il y avait aussi une dame qui m’a un jour dit
qu’elle ne s’intéressait pas du tout à la France. Je lui ai demandé pourquoi
elle apprenait le français. « J’ai envie d’émigrer au Sénégal, m'a-t-elle dit.
– Je vois », ai-je dit. C'était aussi dans cette école que j'ai rencontré une
dame, interprète professionnelle d'allemand et de japonais. Elle avait vécu
longtemps en Allemagne de sorte qu'elle parlait un excellent allemand. Elle m'a
dit qu'elle continuerait le français jusqu'à ce qu'elle obtienne le diplôme
d'interprète de cette langue. Il y avait aussi une jeune fille qui étudiait la
technologie astronomique, quelque chose de ce genre. Elle apprenait le français
pour entrer dans une université française prestigieuse dont je n'ai pas retenu
le nom. Il s’est révélé que nous avions des goûts très proches en musique et en
cinéma, et elle m’a dit qu’elle n’avait jamais rencontré quelqu’un qui avait
des goûts aussi similaires. Nous avons échangé nos adresses e-mail. Elle était
jolie, mais je ne lui ai rien envoyé. J’avais la flemme.
Tout le monde était passionné pour le
français, et avait un rêve ou une ambition. Je n’avais rien de tout cela. Entre
les deux choix de me suicider et d'aller à l'université française, j’avais
choisi le second. Tout ce que je faisais, c’était de regarder de temps en temps
de vieux films de Jean-Luc Godard et de lire Boris Vian. Mon premier objectif
était d'obtenir le DALF C1, et je l’ai atteint il y a quelques années. Je
continue encore le français, quoique je sois toujours apathique et dénué de
grande ambition. Je me demande ce que ces gens que j'avais rencontrés sont
devenus aujourd'hui.
dimanche 4 novembre 2018
La disparition de Mimi
Mimi a disparu. Mimi est une chatte qui habite
dans ma résidence, avec un autre chat, Patience. Les femmes de ménage la
cherchent, mais en vain. Elle est petite, craintive et elle boîte, de sorte que
je ne pense pas qu’elle soit allée très loin. Où est-elle partie ? Moi aussi, je
l’ai cherchée aujourd’hui. Tout ce que j’ai trouvé, c’était sa gamelle en
aluminium vide et son coussin sans un poil.
La disparition d’un chat me rappelle
« Kafka sur le rivage » dans lequel, il y a un homme âgé, légèrement handicapé
mental, Monsieur Nakata, qui a la capacité de parler avec les chats. Un jour,
sa voisine lui demande de chercher son chat perdu. Au cours de sa recherche, il
rencontre un homme qui s’appelle Johnny Walker et qui dit qu’il doit massacrer
des chats pour en fabriquer une flûte spéciale. Monsieur Nakata est obligé de
tuer cet homme suspect pour sauver le chat recherché et les autres animaux. Un
chat s’est évaporé aussi dans « La Chronique de l’oiseau à ressort ». Son nom
était, si je ne me trompe, Iwashi (sardine).
''Monsieur Love'' Sachiko Kishimoto
Beaucoup de professeurs de mon
université portaient des noms singuliers.
Par exemple, un jour, sur le tableau
d’annonces était affiché « Le cours de théologie de mercredi prochain de
Monsieur Robot est annulé ».
Monsieur Robot ! Nous étions étonnés.
Est-ce un professeur mécanique ?
Un autre jour, il était affiché « La
salle du cours d’éthique de Monsieur Quoi a été changée ».
Monsieur Quoi ! C’est quoi, Monsieur
Quoi !
Tout cela, c’est parce que mon
université était jésuite. Certains enseignants étaient des prêtres jésuites de
divers pays. Je n’ai jamais réussi à savoir la nationalité de Monsieur Robot.
Le plus impressionnant était Monsieur
Love.
Love ! Peu avant le premier cours,
nous, étudiants en littérature anglaise, étions agités. Est-ce vraiment son nom
?
La porte s’est ouverte, et le
professeur est entré.
Jésus ! a pensé tout le monde.
C’était un blond aux yeux bleus. Un Blanc grand et maigre. Il était barbu et
ses cheveux descendaient jusqu’aux épaules. Ça me semblait étrange qu’il ne
portait pas de couronne d’épines.
Il est monté d’un grand pas sur
l’estrade, et a dit : « My name is….. ». Tout à coup, il s’est retourné ; il a
pris non pas une claie, mais une éponge, avec laquelle il a écrit sur le
tableau entier :
LOVE.
Chacun a retenu son souffle. Les
filles ouvraient légèrement leur bouche. Les garçons baissaient la tête. Le
cœur des filles a été touché. Celui des garçons a été brisé. Mais Monsieur Love
était jésuite. Les Jésuites sont des gens qui ont juré à Dieu de ne jamais
avoir de femme de toute leur vie. On n’avait donc pas le droit d’en être
amoureux. Ça nous a passionnés davantage.
Les cours de Monsieur Love étaient
intéressants. Un jour, on a analysé un poème.
Dans ce poème, il y avait les mots «
les vaisseaux sanguins de la mer ». Personne ne comprenait de quoi il s’agissait.
En y consacrant un cours entier, Monsieur Love nous a fait réfléchir sur ces
mots comme une devinette. Encore aujourd’hui, lorsque je vois des lignes
ressemblant à des sentiers sur la surface de la mer, je me dis : « Ah, ce sont
des vaisseaux sanguins de la mer ».
À chaque cours, il donnait un devoir
de production écrite en anglais. Le sujet était libre, mais il disait toujours
: « Soyez concrets ». Si on écrivait une histoire qui avait une chute ou qui
était un peu ‘’attendrissante’’, il prenait un air triste comme Jésus, et secouait
la tête en disant : « Ce n’est pas du tout concret ».
Au contraire, cela a été un spectacle
le jour où quelqu’un avait écrit ses souvenirs d’une forte fièvre. « Ma
température est montée jusqu’à quarante degrés. J’ai distraitement regardé le
ciel nocturne. Toutes les étoiles sont tombées sur moi. Cela m’a rafraîchi le
front et c’était agréable », avait-il écrit. Monsieur Love, en sautillant sur
l’estrade, avait crié : « Formidable ! C’est très concret ! ».
Mes compositions n’ont jamais été
très estimées, sauf une seule fois. J’ai écrit qu’au lycée, pour le stage
d'entraînement de mon club de sport, j’étais montée au sommet d’une montagne,
la nuit, que de nombreux nuages en forme de choux à la crème flottaient sur
l’horizon et des éclairs brillaient silencieusement.
Dix ans après avoir obtenu mon
diplôme, j’ai trouvé l’avis de décès de Monsieur Love dans un journal. Il était
encore dans sa soixantaine. Le statut de prêtre avait disparu. À côté de son
nom, on donnait, en tant que parent du défunt, celui de son épouse.
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