mardi 27 novembre 2018

Balaenoptera musculus


 Il ne s’est rien passé aujourd’hui non plus. Pendant le cours d’anglais qui traitait de l’abolition d’esclavage, la professeur nous a montré un extrait d’un film dans lequel des esclaves africains étaient battus et noyés dans la mer. Qu’est-ce qu’elle me fait regarder ce matin ! J’ai perdu l’appétit et je n’ai pas mangé à midi.
 Pendant le cours de dimensions énonciatives, la professeur m’a demandé si quelqu’un pouvait se mettre à côté de moi pour que je lui montre la feuille d’exercice. « Cela ne me dérange pas », ai-je dit. Un garçon s’est déplacé et s’est mis à côté de moi. J’ai attendu qu’il me dise merci. Il demeurait silencieux. La prof nous a dit de faire l’exercice deux. Je n’ai rien compris à l’exercice deux. Je suis resté un long moment à regarder le blanc du papier. J’ai demandé à mon voisin s’il comprenait ce que voulait dire « instance énonciative ». « Ah…euh… », m’a-t-il dit. « Instance énonciative », c’est donc « Ah…euh… ». La prof a commencé à faire un tour de la salle de cours. Lorsqu’elle est venue auprès de moi, elle m’a demandé si tout allait bien. « Non, je ne comprends pas ‘’instance énonciative’’ », ai-je dit.
« C’est qui c’est qui parle, m’a-t-elle dit.
– C’est tout ?
C’est tout ».
 Après ce cours, j’ai tué le temps à la bibliothèque U2-U3. Ma place était occupée par des garçons et des filles que je ne connaissais pas. Je me suis installé sur le canapé et j’ai fait semblant de lire « La Blanche neige qui sifflote bien », le passage où un garçon observe et décrit minutieusement le squelette de la balaenoptera musculus.

Cymothoidae


 Par exemple, en français, la prononciation qui correspond à « eu » de « heure » et « heureusement » est différente. Mais je n’arrive pas à distinguer cette différence. D’après les informations que j’ai trouvées sur Internet, le français est composé de 36 phonèmes, tandis que le japonais, seulement de 24. Aujourd’hui, j’ai demandé à plusieurs Français de prononcer ces mots. Contre toute attente, lorsque j’écoutais attentivement la prononciation des natifs, je pouvais distinguer ces sons. Cependant, je ne parviens pas toujours pas à les prononcer correctement moi-même alors que la structure de ma cavité buccale doit être à peu près la même que la leur. Après une petite réflexion, j’en suis finalement arrivé à la conclusion suivante : les Français ont secrètement une petite créature au fond de leur gorge, et c’est cette créature mystérieuse qui prononcent les sons correspondant à « eu », « ou » ou « u » à leur place. La prochaine fois, je vais leur demander d’ouvrir la bouche.

lundi 26 novembre 2018

L'art de ne rien faire


 J’ai passé ce week-end aussi sans sortir. Je n’ai rien fait. J’ai un peu lu un recueil de nouvelles de Steven Milhauser en anglais (c’est très bizarre). J’ai commandé une corde à sauter sur Amazon (pour maigrir). J’ai écouté la version théâtrale de « La Métamorphose » de Kafka sur BBC (c’était terrifiant et je ne l’ai pas écoutée jusqu’au bout).
 Chaque weekend, je pense à sortir et à avoir une vie. Si je sors, il y a peut-être des choses intéressantes à voir, un homme qui glisse et qui tombe, ou un chien qui promène une dame, par exemple. Tout d’abord, un conflit se crée dans mon esprit. Le sujet est si je dois sortir ou pas. Après une longue argumentation véhémente, l’idée de sortir est finalement approuvée (il faut souligner qu’une heure s’est écoulée jusqu’à ce moment). Ensuite, je dois me changer. Je dois mettre un pantalon, un pull et un manteau. Il fait très froid dehors. J’ai peut-être besoin de gants. Je cherche des gants dans le placard. Je n’en trouve qu’un. L’autre paire a disparu. Je fouille dans le placard, mais en vain. Je perds souvent une chaussette, une baguette aussi. Je suis complètement démotivé. J’abandonne l’idée de sortir. D’ailleurs, je n’ai pas grand-chose à faire dehors. Je peux restituer ce que je vais faire dans ma tête. Je m’habille ; j’ouvre la porte ; je prends le tram ; je vais à la gare ; j’incendie le sapin de Noël ; je fuis. Je décide de rester chez moi et de lire des livres ou de réviser un peu. Je regarde par la fenêtre. Il y a des gens qui se promènent. Ils sont dehors dans ce climat glacial. Pauvres gens. Je suis chez moi et je me tourne les pouces.

samedi 24 novembre 2018

''Mesdames et messieurs Cinglé" Sachiko Kishimoto


 Depuis que j’étais petite jusqu’à récemment, j’utilisais le chemin de fer privé, O. Cette ligne O était inhumainement bondée. Je me rappelle que lorsque j’étais au lycée, à une occasion, j’avais lu les conditions dans lesquelles les Juifs étaient transportés en train jusqu’à Auschwitz, et que j’avais pensé à ce moment-là que c’était pire que la ligne O. En bref, cette ligne était si bondée que cette comparaison se formait naturellement. Les lunettes se brisaient ; les vêtements se déchiraient ; les bretelles des sacs étaient arrachées ; les bols de riz étaient si comprimés qu'ils se transformaient en mochis. Ainsi, soit qu’on qualifie cette ligne de « Guernica » ou de l’enfer, la boîte blanche à jolies rayures bleues qui circulait comprenant ce paysage infernal, c’était la ligne O.
 D'ailleurs la ligne O était longue. Si on allait de la gare de départ au terminus, on mettait au moins trois heures. Si on subissait cette épreuve deux fois tous les jours, matin et soir, et si une telle vie se répétait plusieurs décennies, il était en fait normal qu’on se détraque. Ainsi, dans le train de la ligne O, il y avait des gens que j’avais secrètement nommés « mesdames et messieurs Cinglé ».
 Mon souvenir le plus ancien de « mesdames et messieurs Cinglé » remonte à l’époque où j’étais encore écolière. Cette personne qui est montée à Noto, avait des jambes et des bras entièrement bronzés rappelant un arbre mort. Avec sa casquette rose et son pantalon court, elle ressemblait à la fois à une dame de cinquante ans et à un garçon de dix ans. D’une voix forte et retentissante, elle disait : « Quand j’ai commencé à servir mon maître, j’avais seize ans ! » ou « Madame était une personne trèees trèees gentiiiille ! ». Lorsque de nombreux passagers sont descendus à un arrêt, il s’est avéré qu’elle n’avait pas de compagnon de route. La main sur sa poitrine, elle semblait parler à quelque chose qu’elle tenait sous sa paume. À un moment, j’ai vu ce qu’elle cachait dans sa main. C’était une grosse libellule agonisante.
 Mesdames et messieurs cinglés étaient aussi présents en dehors des trains. En été, un homme qui avait l’air d’un salarié, s’approchait des gens qui attendaient le bus devant la gare, en s’inclinant à 90 degrés à pile, au visage écarlate et une sueur sur le front, criait : « Je vous en prie ! Rangez-vous proprement en ligne ! Je vous en prie ! C’est une question de vie et de mort ! Voyez-vous ! Je vous prie pour l’amour de Dieu ! ». De temps en temps, il se prosternait devant eux. Je le regardais d’un endroit un peu lointain, depuis la station de taxis. Pendant les 20 minutes où j’y ai été, ses cris n’ont pas cessé une seule seconde. Je me demande toujours en quoi c’était une question de vie et de mort.
 Par ailleurs, il y avait aussi un homme qui avait l’air d’une élite et qui n’a cessé de chanter « Mon oiseau bleu » sans changer d’expression jusqu’au terminus, un homme invisible qui murmurait « À vos souhaits » à chaque fois que quelqu’un éternuait, et un « Homme des neiges » qui mettait un journal sur sa tête en l’attachant avec un trombone devant son visage. Ainsi, je pourrais en énumérer infiniment. Parmi eux, le champion était un homme d’environ 37 ou 38 ans que je voyais tous les jours, qui, un jour, soudain, est apparu les lèvres écarlates, aux yeux fardés d’un bleu, portant comme d’habitude un costume gris et une cravate.
 Mystérieusement, ces « mesdames et messieurs Cinglé » n’ont jamais paru une deuxième fois.
 Ils sont peut-être une sorte d’esprit et ne sont visibles qu’à une partie des gens......ou uniquement à moi.

jeudi 22 novembre 2018

''Le tout est la vanité'' (1) Sachiko Kishimoto


 Le moyen le plus simple de classer les gens en deux catégories, je pense que c’est « ceux qui ont le sens mathématique et ceux qui ne l’ont pas ». Évidemment, j’appartiens au second. Ceux qui n’ont pas le sens mathématique, ce sont les gens qui ne sont pas intimement persuadés que 1+1=2. Logiquement, 1+1=2 paraît correct. Mais j’ai l’impression que selon la nature de l’objet ajouté ou les sentiments de la personne qui l’ajoute, cela peut être 2,0013, ou 1,99875. En bref, c’est ce que j’entends par « ceux qui n’ont pas le sens mathématique ».
 Bien sûr, je comprends que l’addition énorme de 1+1=2 permet de construire un train à moteur linéaire ou une navette spatiale. Cependant, quelque part dans mon esprit, je pense qu’ils sont en réalité mus par la force de volonté ou par la persévérance. Je ne sais pas pour les autres. Moi, du moins, je suis ainsi.
 Toutefois, au début, je n’étais pas aussi nulle en mathématiques. Jusqu’à l’étape qu’on appelait « arithmétique », je parvenais à me maintenir au niveau. Aux examens, je trouvais même amusant de résoudre des questions de calcul simple. Mais si c’était une question un peu plus complexe, je n’en pouvais plus. Supposons qu’il y ait la question suivante : « Une personne a acheté 7 pommes de 20 yens dans un magasin de fruits, mais il lui manquait 10 yens pour les payer. Combien d’argent avait cette personne ? ». Je commence à m’inquiéter terriblement pour « cette personne ». Est-elle pauvre ? Est-ce tout l’argent qu’elle avait chez elle ? À quel point a-t-elle été chagrinée voire bouleversée au moment où elle a compris qu’elle ne pouvait pas acheter sept pommes ? Il arrivait que ce sentiment se transforme en léger amour. Pendant que je me disais : « ‘’Cette personne’’, je l’aime, ah… », la voix du professeur retentissait : « C’est fini. Posez vos stylos ».

Feuilles vierges


 Aujourd’hui, j’ai oublié de mettre dans mon sac les feuilles vierges que j’avais achetées hier. J’ai donc mendié des feuilles à plusieurs personnes qui avaient l'air particulièrement gentilles. Certains m’ont donné quelques feuilles de papier. D’autres n’en avaient pas. Je les ai tous remerciés.
 Il y a des gens qui peuvent aborder des inconnus ou des personnes qu’ils connaissent à peine sans se stresser. Ce n’est pas mon cas. Quelques fois, il m’est arrivé de voir des amis demander du papier à cigarette à des inconnus. J’admire leur courage. Je ne fume pas, mais pour demander des feuilles de cigarette à un inconnu, je devrais rassembler autant de courage que pour attaquer un terroriste muni d’un fusil.
 Je pensais écrire longuement, mais je suis trop fatigué pour me concentrer. Je vais me brosser les dents.

mercredi 21 novembre 2018

Le Père Noël


 Je suis allé au supermarché pour acheter du papier toilette. Aussitôt, je me suis rendu compte qu’il y avait une grande statue qui n’était pas là il y a une semaine. Cette statue soudainement apparue, dotée d’une longue et abondante barbe rousse, représentait un homme blanc de deux mètres portant un costume rouge et un énorme sac sur l’épaule. C’était ce qu’on appelle un Père Noël. Un bonhomme qui distribue des cadeaux aux enfants sages du monde entier la veille de Noël. Il m’avait offert des Lego et des maquettes de Gundam lorsque j’étais enfant. Mais cette statue me faisait peur. Je pense que les enfants japonais pleureraient et crieraient en le voyant. Les yeux clairs écarquillés et le sourire suspect, il me faisait plutôt penser à un ravisseur. Son sac blanc devait être rempli d’enfants pas sages, me suis-je dit. La semaine prochaine, je vais écrire sur le cahier des avis des clients : « La statue du Père Noël me fait très peur ».
 Dans la soirée, je suis allé à la poste pour récupérer le colis que ma mère m’avait envoyé. J’ai montré ma pièce d’identité et l’avis de passage à une employée. « Je vais le chercher », m’a-t-elle dit et elle a disparu dans la resserre. Quelques minutes plus tard, elle est revenue avec un carton qui avait l’air lourd. Miracle ! D’habitude, on ne trouve pas mon colis et me demande de revenir quelques jours plus tard. Pour la première fois, mon colis était là !
 Chez moi, j’ai ouvert le colis et j’ai fait infuser du thé vert. Je me suis délecté du goût de thé vert qui me manquait tant.