dimanche 6 mai 2018

''Donner un nom à son chat'' Haruki Murakami


 Connaissez-vous le poème célèbre de T.S. Eliot qui commence par « C'est un art délicat de donner un nom à son Chat » ?
 Il continue ainsi : « Le baptiser n'est pas un simple passe-temps ». Dans ce poème, Monsieur Eliot affirme que les chats doivent avoir trois noms. D’abord, un nom simple de tous les jours, ‘’Tama’’, par exemple. L’autre est un nom raffiné que l’on n’utilise pas quotidiennement, mais dont les chats doivent avoir au moins un exemplaire, comme ‘’Perle noire’’ ou ‘’Ne m’oubliez pas’’. Et le dernier est un nom secret que seul ce chat connait. Ce nom ne sera jamais communiqué à personne.
 Je suis sincèrement impressionné que les poètes soient des gens qui pensent diverses choses compliquées. Mais effectivement, si on poussait la réflexion jusque-là, baptiser un chat serait toute une affaire.
 J’ai eu bon nombre de chats dans ma vie, mais il ne m’a jamais fallu beaucoup de temps pour nommer un chat. Je leur donnais simplement des noms qui me traversaient l’esprit. Quand je buvais une bière, j’ai nommé un chat ‘’girafe’’*; et un mince chat blanc est devenu ‘’goéland’’ parce qu’il ressemblait à cet animal. Je ne complique pas les choses. Je n’aime ni les noms chics ni les noms affectés. Ça ne prend donc pas beaucoup de temps. Mais ainsi, ce n’est qu’un ‘’simple passe-temps’’.

 Je vivais à Mitaka lorsque j’étais étudiant. Une nuit, en rentrant de mon job, j’ai trouvé un chaton. Je l’ai appelé, et il m’a suivi. Il ne m’a pas quitté et finalement il est arrivé à l’entrée de mon appartement. Je l’ai amené dans ma chambre et je lui ai donné à manger. Ainsi, ce chat s’est installé chez moi.
 Pendant longtemps, je ne lui ai pas donné de nom. Un jour, alors que j’écoutais la radio, une personne disait que son chat avait disparu il y avait longtemps, et que son nom était Peter. Dans le monde, il y a des chats qui disparaissent et d’autres qui apparaissent. « Alors, mon chat s’appellera Peter », me suis-je dit. C’est un moyen très simple de donner un nom à un chat.
 Par la suite, ce Peter a continué à vivre dans mon appartement, mais comme je ne m’en occupais pas trop, il est devenu à moitié sauvage et c’était un mâle assez féroce. Un matin, il a eu faim et m’a frappé quand je dormais. Mon visage était ensanglanté. Mais on s’entendait bien quand même et on a vécu ensemble pendant quelques années.
J’avais environ vingt ans à l’époque. Je ne m’entendais pas bien avec la fille avec qui je sortais ; la fac n’était pas intéressante. Ainsi, j’avais pas mal de problèmes, mais un après-midi, si j’étais assis avec mon chat dans un endroit ensoleillé et si je fermais les yeux, le temps s’écoulait d’une manière douce et intime.

 Peter est mort il y a longtemps et les filles ont disparu (Où sont-elles allées ?)
 C’est un art délicat de donner un nom à son chat, en effet. Or, même si le seul fait de baptiser un chat est simple, ce que sous-entend son nom a parfois un poids mystérieux.

Les mots de Murakami de la semaine : ‘’Pochi’’ est un nom populaire pour les chiens, mais qu’est-ce que ça veut dire ?

*’’Kirin (girafe)’’ est une marque de bière japonaise.

samedi 5 mai 2018

Un couteau et une lampe




 Je n’avais pas de chance aujourd’hui. Comme j’ai reçu un avis de passage, je suis allé à la poste. Il était écrit que je pouvais retirer mon colis le 4 mai, soit aujourd’hui, mais j’avais déjà un mauvais pressentiment en tenant compte des nombreuses bêtises qu’avait déjà faites le bureau de poste de mon quartier.
 Je me suis présenté à une employée de la poste, une jeune femme asiatique, puis je lui ai montré l’avis de passage et une pièce d’identité. Elle a scanné le code-barre avec un lecteur, et à ce moment-là, son visage s’est imperceptiblement assombri. J’ai intuitivement compris que mon colis n’était pas là. Un instant plus tard, elle m’a dit que mon colis n’était pas là et m’a demandé de revenir le lendemain. Une réponse que j’avais déjà entendue de nombreuses fois. Si c’est comme d’ordinaire, mon colis ne sera pas là demain non plus.

 Ensuite, je suis allé au campus pour rendre « La ballade de l’impossible » et « 1Q84 tome 2 » que j’avais empruntés à la bibliothéque de japonais. Il y a quelques jours, la bibliothécaire m’avait envoyé un mail disant qu’elle serait là le vendredi.
 J’ai montré à un vigile ma carte d’étudiant et je suis entré dans le Patio. Je n’y étais pas entré depuis quelques semaines, alors qu’avant les événements j’avais des cours dans ce bâtiment presque tous les jours. L’intérieur était étrangement calme et sombre parce que quelques lumières étaient éteintes.
 J’ai avancé dans le couloir et j’ai monté l’escalier pour aller au département de japonais. Chaque étage était obscur et on aurait dit qu’il n’y avait personne. Pour la première fois, l’université qui est toujours animée ressemblait à une ruine.

 Au quatrième étage, je suis entré dans la bibliothèque de japonais. Mais je ne voyais pas la bibliothécaire à sa place habituelle. J’ai avancé silencieusement, et j’ai découvert qu’une dame asiatique inconnue était assise à la table. J’ai deviné qu’elle était japonaise, mais je lui ai parlé en français. Elle n’avait pas l’air de comprendre cette langue et s’est mise à me parler en anglais. Je lui ai demandé en japonais si elle n’avait pas vu la bibliothécaire. La dame ne la connaissait pas et nous avons échangé quelques mots. C’était une professeure d’une université japonaise qui était venue au département de japonais pour faire des recherches.
 En japonais, la manière de parler varie de façon subtile selon l’interlocuteur (et c’est une des raisons pour lesquelles je me sens plus libre en français). J’ai fait travailler mon cerveau pour ne pas manquer de courtoisie. Finalement, nous avons échangé nos numéros et nous nous sommes dit au revoir.
 Lorsque je suis sorti de la bibliothèque et que je fermais la porte, à gauche, un professeur de la chaire de japonais était aussi en train de fermer la porte de la salle des enseignants. (Je pense que c’est Monsieur Muramatsu). Il m’a vu et m’a dit « Konnichiwa ». Je lui ai aussi dit « Konnnichiwa ».

 En descendant l’escalier, je me suis rendu compte que je n’avais pas parlé en japonais depuis longtemps. Lorsque je le parlais, c’était toujours avec des étudiants français en LLCE ou LEA japonais. Je me sentais fatigué après une conversation dans cette langue. Le japonais de bébé de mes amis français m’a terriblement manqué.

 Parfois, je me demande qui je suis, car lorsque je parle en japonais, je me sens comme affublé d’un kimono étrange d'une taille trop petite. Le seul moment où je me rappelle ma nationalité, c’est quand je me lève le matin et que je me regarde dans le miroir pour me raser.

vendredi 4 mai 2018

''Où vont messieurs les chats ?'' Haruki Murakami


 J’ai écrit avant comme une métaphore de quelque chose de difficile « C’est aussi difficile que d’apprendre à un chat à donner la patte », et j’ai reçu plusieurs mails qui disaient « Mais mon chat donne la patte ». En fait, j’étais très étonné. Selon une personne, si on leur apprenait patiemment avec de la pâtée, la plupart des chats sauraient donner la patte. J’ai eu beaucoup de chats dans ma vie, mais aucun d’entre eux ne semblait enclin à me laisser le dresser ainsi, de plus, je n’avais jamais eu l’idée d’apprendre aux chats à donner la patte.

 Pour moi, les chats sont de bons amis, en quelque sorte, ils sont mes alter ego. J’ai l’impression que dresser un chat ne correspond pas à l’idée que je me fais de ces animaux. Je préfère donc que messieurs les chats (je me permets de les personnifier) vivent pleins de dignité. Évidemment, je ne dis pas que les chats qui donnent la patte sont mauvais (je pense que c’est quand même quelque chose), justement, je pense que messieurs les chats sont des êtres cools et libres pour moi.

 De surcroît, une expression métaphorique veut que l'on soit tranquille « Comme un chat emprunté ». Une fois un jeune m’a demandé : « Je ne comprends pas trop. Pourquoi devrait-on emprunter un chat ? ». En effet. Pourquoi doit-on emprunter un chat à quelqu’un ? Est-ce dans un but thérapeutique, ou quelque chose de ce genre ? Non, c’est en fait pour chasser les souris. S’il y avait un chat doué pour attraper les souris, des voisins venaient demander : « Bonjour. Pourriez-vous me prêter votre chat ? ». Autrefois, il y avait souvent des souris dans les maisons au Japon, et les gens avaient des chats en guise de ‘’forces de réaction immédiate’’. Quand j’étais enfant, un chat que nous avions en tuait de temps en temps. Il venait me les monter l’air fier, la souris dans sa gueule. Les chats avaient ainsi un statut indépendant d’expert dans la maison. En bref, messieurs les chats étaient à la fois des individualistes qui possédaient une technique spéciale et des commerçants libéraux de sang-froid. C’était impensable de leur apprendre à donner la patte à l’époque, car ça n’avait aucun sens.

 Mais aujourd’hui, les souris ont disparu de la plupart des maisons des grandes villes. C’est pourquoi la raison d’être de messieurs les chats a aussi changé. Maintenant ce sont généralement des animaux domestiques. C’est peut-être la raison pour laquelle des chats qui donnent la patte en dépit de leurs principes ont fait leur apparition. Il se peut qu’une réunion nationale de chats soit organisée une fois par un et qu’ils votent une décision telle que « Nous, les chats, devons revoir la structure de notre société, et pour survivre dans cette époque dure, nous avons besoin d’une réforme drastique de notre conscience ». Dans un coin d’un sanctuaire, les pattes croisées, messieurs les chats de tout le pays hochent la tête en marmonnant : « Hum, peut-être que c’est vrai ».

 Mais moi, personnellement, j’aime messieurs les chats vaillants qui disent : « Espèce d’abruti ! Qu’est-ce que ça veut dire, donner la patte ! Hum ! Je suis pas un chien, moi. Va te faire cuire un œuf ! ». Je souhaite bon courage à messieurs les chats de tout le pays.


L'Institut de Psychologie


 Aujourd’hui, j’avais une épreuve de quatre heures en littérature générale et comparée à quatorze heures. Je n’avais donc pas besoin de me lever tôt ce matin, mais j’étais sans doute inconsciemment tendu. Bien que je sois un grand dormeur d’habitude, j’ai mal dormi. J’oscillais entre éveil et sommeil comme une barque flottant sur les vagues. 
 Je suis sorti un peu plus tôt que d'ordinaire car l’épreuve allait avoir lieu à l’Institut de Psychologie où je n’étais jamais allé.

 L’Institut de Psychologie se trouvait près de l’Institut de Botanique et du musée zoologique. Le bâtiment était d’une belle architecture traditionnelle et avait l’air ancien. L’amphithéâtre Gaston Viaud dans lequel notre épreuve a eu lieu était relativement petit ; la lumière du soleil avait au fil des ans fané le jaune du papier peint des murs. Il y avait de grandes fissures sur le mur de derrière et le plancher en bois grinçait chaque fois que l’on marchait dessus.

 Quand j’entre dans ce genre de bâtiments historiques, je ne peux m’empêcher d’espérer la présence de pièces secrètes qui n’apparaissent pas sur les plans. L’année dernière, quand je m’ennuyais, j’explorais souvent l’université. Une fois, j’ai trouvé un long tunnel dans le sous-sol du Patio. Il y avait aussi un long couloir tout obscur où aucune pièce n’était utilisée. J’ai essayé d’ouvrir la porte qui était pourtant verrouillée.

 Comme l’épreuve de littérature française d’hier, nous avions le choix entre deux sujets, la dissertation et le commentaire composé. Cette fois, j’ai fait les deux plans, plans pour la dissertation et le commentaire, et finalement j’ai choisi le dernier. Quand on a des idées, la dissertation paraît mieux, car elle semble offrir plus de liberté que le commentaire, mais l’avantage du commentaire composé, c’est que l’on a moins de risque de digresser, puisque l’on est obligé de suivre le texte.

 J’étais plus à l’aise qu’à l’épreuve de littérature française, mais je ne sais pas si j’ai réussi. Tout ce dont je me souviens, c’est que j’ai soupiré au moins dix fois pendant l’épreuve et que j’avais mal au poignet. Du moins, j’aimais « Le Ravissement de Lol V. Stein » de Marguerite Duras que j’ai dû analyser. À première lecture, ce livre laisse une impression insaisissable, mais quand on le lit attentivement, on comprend qu'il est basé sur la haute technique de l'auteur et que le récit repose sur un équilibre subtil.

 Quatre heures passées, j’avais déposé tous mes fardeaux. Je me sentais complètement épuisé comme un vieux chiffon. J'étais trop fatigué pour cuisiner ; je suis allé au Macdonald et j’ai acheté un double cheese burger et des nuggets pour le dîner.

 De retour chez moi, je n'avais plus de batterie. Je me suis endormi pour la première fois depuis trois jours. C’était un sommeil profond comme si j'étais tombé dans une crevasse sans fond, où il n’y avait ni méduse, ni Marguerite Duras, ni double cheese burger.

jeudi 3 mai 2018

''Oups !'' Haruki Murakami


 Il arrive que quelques petits bonheurs s’enchaînent. Parfois, il y a des journées comme ça.

 Par exemple, quand j’ai loué une voiture à Stockholm. On l’a livrée à mon hôtel et c’était une Saab 9-3 toute neuve. Ce n’était pas un ancien modèle d’Opel Astra. C’était en mai, le ciel était clair d’un bleu scandinave. Nous pensions prendre l’autoroute et descendre vers le sud, trouver un joli hôtel campagnard à mi-chemin, et y séjourner quelques jours. Ensuite, nous avions l’intention de prendre un ferry et d’aller au Danemark en voiture. (il y a un pont aujourd’hui, mais à l’époque, des ferrys faisaient encore des allers-retours élégamment). Ça a l’air bien, n’est-ce pas ? Nous avions fini notre travail dans ce pays, et nous allions entamer notre longue randonnée en flânant, le cœur léger, au volant de notre voiture.

 Nous avons quitté notre chambre tôt le matin ; nous avons fait démarrer le moteur, traversé la ville et nous avons pris l’autoroute. Je changeais les vitesses facilement, comme si je coupais du beurre mou. Si on me demandait de choisir une douzaine de matins les plus heureux de ma vie, le matin de ce jour en serait un.

 À mi-chemin, nous avons pris un repas de poisson et une salade dans un restaurant près d’un lac. Puis, nous avons continué à descendre vers le sud. Les arbres bordant la route étaient d’un vert vif et le moteur de la Saab ronronnait agréablement avec « Cor de postillon » qui s’écoutait de la radio. C’était une belle journée. Mais à ce moment-là, mon épouse, assise à côté de moi, m’a posé une question de mauvaise augure, comme si elle sortait des chaussettes de tennis qu’on avait oublié de laver depuis deux semaines d’un sac nommé la réalité qu’on ne pouvait éviter.
« Au fait, as-tu apporté nos passeports et chèques de voyages et billets d’avion de retour ?
- ……. »
Passeports, chèques de voyage et billets de retour ?

 En effet, j’avais mis nos objets précieux dans un sac et les avais confiés au coffre-fort de l’hôtel, et lorsque nous avions quitté notre chambre, j’avais complètement oublié de les récupérer. J’ai jeté un coup d’œil au kilométrage ; nous étions déjà à 250 kilomètres au sud de Stockholm. 250 kilomètres, c' est presque la distance de Tokyo au lac de Hamana ; de plus, il était déjà presque trois heures de l’après-midi.
 Quand j’ai poussé un soupir profond et arrêté la voiture au bord de la route, il a commencé à pleuvoir comme si la pluie attendait ce moment.

 Oui, j’ai dû rebrousser chemin. On n’avait pas le choix. Lorsque nous sommes revenus à l’hôtel de Stockholm, le soleil était déjà couché (nous nous sommes perdus après être rentrés dans la ville), nous étions muets de fatigue et nous sentions vides. Quand on a une succession de joies, on doit s'attendre à une réaction. C’est la vie, vraiment.

 Encore aujourd’hui, si je regarde la carte de la Suède, je me souviens toujours de cet événement. Et je pense au proverbe « Les nuages suivent toujours le soleil ». J’imagine que la Suède non plus ne veut pas que je garde toujours ce souvenir.

L'épreuve de quatre heures


 Hier je me suis couché assez tôt, vers vingt-deux heures, mais je n’ai pas dormi du tout. Plus je pensais à l’épreuve de quatre heures de littérature française, plus je restais éveillé. Alors que je n’étais pas amoureux des partiels, je ne pouvais m'empêcher d'y penser. J'ai pensé me relever et lire un livre, mais alors je risquais de veiller toute la nuit. J’ai choisi de rester au lit et d’essayer d’avoir l’esprit zen.

 Il y longtemps, j’ai lu un article qui expliquait les moyens efficaces pour s’endormir. Selon cet article, le meilleur moyen pour dormir vite, c’est d’imaginer que l’on est une méduse flottant sur une mer tranquille. J'ai fermé les yeux et j'ai imaginé que j'étais une méduse. Sur une vaste mer calme, je flottais tout seul agréablement. Mes paupières se sont alourdies. J’ai eu petit à petit sommeil. J'avais l'impression que je pouvais dormir. « Je suis une méduse, je suis une méduse », ai-je répété dans ma tête. À ce moment-là le sujet du partiel du lendemain est venu rapidement en agitant de toutes ses forces ses nageoires, et m’a avalé d’un seul coup.

 J’ai regardé régulièrement l’heure. La pendule indiquait d’abord minuit, puis deux heures, et finalement il est devenu six heures.

 Donc je n’avais pratiquement pas dormi, en revanche je n’avais pas vraiment sommeil, car j’étais à la fois nerveux et exalté.

 Pour l’épreuve de quatre heures de littérature française, nous avions le choix entre deux sujets, une dissertation et un commentaire composé. J’ai choisi la dissertation comme d’habitude. Cependant, après l’épreuve, mes camarades m’ont dit qu’ils avaient tous choisi le commentaire composé, et que j’étais le seul à avoir choisi la dissertation. J’ai regretté un peu mon choix, mais c’était trop tard. Honnêtement, je ne pense pas avoir réussi. Même si je l’ai réussie, je n’aurais pas plus de dix. De plus, je me sentais un peu perdu en rédigeant ma copie, et mon attention était attirée davantage par le pain au chocolat que le garçon devant moi mangeait que par le sujet. Après avoir mangé, il a commencé à tousser comme un vieux morse pneumonique. Il ne fallait quand même pas manger de pain au chocolat sans eau.

 En tenant mon journal, je me suis plus ou moins amélioré en français. De surcroît, j'enchaîne souvent de courtes phrases parce que je préfère le style simple. Mais j'ai l'impression que les professeurs apprécient plutôt un style alambiqué. Je pense qu’il est le temps de m'entraîner à écrire de manière compliquée. Par exemple, jusqu’ici, j’écrivais « je me suis levé ce matin et j'ai bu un café », je dirai désormais « Ce matin, je me suis levé...ou pas. Afin de savoir si je me suis levé, dans un premier temps nous définirons le terme ‘’se lever’’, et de là, nous jugerons si une personne s’est levée ou est restée couchée. Il y a des gens qui ne peuvent pas quitter leur lit, et si une telle personne se réveillait à un moment donné, et soulevait uniquement son buste à l’aide d’une machine ou grâce à une aide-soignante, est-ce qu’on pourrait dire qu’elle s’est levée, même si ses pieds étaient toujours sur le lit ? Par ailleurs, les pieds d’une personne debout sur un lit ne toucheraient toujours pas le sol. Je ne me suis donc pas levé, si bien qu’il n’y avait pas non plus de café. Il n’y avait rien du tout. »

mardi 1 mai 2018

Supermarket Fantasy






 Aujourd’hui, j’avais le dernier cours sur l’animation japonaise. Normalement je prenais l’allemand comme option, mais j’ai eu envie d’assister au cours de ce professeur. Pendant le cours, il a parlé du dessinateur Osamu Tezuka et d’autres réalisateurs que je connaissais bien (Hayao Miyazaki, Yoshiyuki Tomino etc.), et c’était la séance la plus intéressante. Il a aussi parlé longuement de Hideaki Anno (réalisateur de Neon Genesis Evangelion). Il dissimulait ses émotions, mais franchement il avait l'air très heureux quand il parlait d’Evangelion. Il nous a montré une courte animation qu’Anno et ses compagnons avaient réalisée lorsqu’il était étudiant. Alors que le professeur intervenait très souvent pour faire un commentaire quand il passait les autres dessins animés (par exemple, il a arrêté cinq ou six fois la vidéo d’Astro Boy), cette fois, il nous a laissé la regarder entièrement. Le futur réalisateur était encore amateur à cette époque-là, mais il m'a semblé que la qualité de ce court-métrage n'avait rien d'inférieur à celle des animateurs professionnels.
 Quand le professeur a émis le mot ''Gundam'', tout mon sang a bouilli et j'ai failli crier ''Sieg Zeon !''...

 Le partiel de ce cours était prévu la semaine prochaine dans le même amphithéâtre, mais le professeur nous a expliqué que nous devrions composer chez nous et lui envoyer la copie par mail, parce que plus de 400 étudiants étaient inscrits à ce cours (même si la plupart d’entre eux n’y venaient pas), et que le Patio où il y a de grands amphis était toujours bloqué. Honnêtement, ce changement m’a soulagé parce que c’est sûr que composer chez soi est moins stressant qu’être enfermé dans un grand amphithéâtre pendant deux heures, en fouillant désespérément dans sa mémoire.

 Après ce cours, je suis allé au centre commercial Rivetoile pour acheter une petite pendule pour les partiels. À l'université, il n’y a pas d'horloge dans certaines salles. Même s’il y en a, elles sont souvent arrêtées ou elles ne sont pas à l’heure. Pendant les partiels précédents, je n’avais aucun moyen d’avoir l’heure. Je ne savais pas s’il restait encore une heure ou dix minutes. J'étais angoissé comme un condamné à mort enfermé dans une cellule obscure

 J’ai erré longuement dans le Rivetoile en cherchant une petite montre bon marché. Il y avait beaucoup de magasins de vêtements, de chaussures et plusieurs restaurants mais pas une seule horlogerie. Je suis descendu au sous-sol et entré chez un marchand de couleurs, mais il n’y avait pas de montre. Je suis monté au rez-de-chaussée. Après une longue errance, j'ai enfin trouvé une horlogerie, mais je n’y suis pas entré. Pourquoi ? Parce que ses articles avaient l’air très chers. Ce que je cherchais était une simple pendule bon marché. Tout ce que j'en attendais était de m'indiquer correctement l'heure. Ensuite je suis entré chez un autre marchand de couleur. Une vendeuse, une femme noire aux yeux limpides, m’a demandé si je cherchais quelque chose. Je lui ai dit que je cherchais une montre. Elle m’a demandé de la suivre et m’a montré un minuteur pour la cuisine. Un minuteur est-il une montre ? C’est une question difficile. Mais cette vendeuse était sympathique car elle m’a dit qu’il y avait des produits électriques à Leclerc. Si jamais vous cherchez un minuteur, je vous conseille ce magasin qui se trouve au rez-de-chaussée du Rivetoile.

 Je suis donc descendu de nouveau en sous-sol. J’ai pu facilement trouver diverses montres, parmi lesquelles j’ai choisi la petite pendule la meilleur marché à 8 euros. Mais un problème a surgi au moment où je sortais peu après le paiement à la caisse automatique. Je me tenais devant le portique, cependant ses portes ne se sont pas ouvertes. J'en ai conclu que ce n'était pas un portique automatique. Je l’ai poussé, mais le résultat était le même ; il n’a pas bougé d’un iota comme un vieillard têtu qui refuse un déménagement forcé. Alors que j’avais atteint mon objectif d’acheter une montre, j’étais toujours enfermé dans ce centre commercial labyrinthique. Désespéré, j'ai baissé la tête ; j’ai trouvé une machine semblable à un changeur de monnaie, sur laquelle il était écrit : « Insérez votre ticket de caisse pour sortir ». J’y ai inséré mon ticket de caisse ; le portique s’est ouvert.