vendredi 5 octobre 2018

FLE (3)

 Lorsque je suis arrivé au cours de FLE, les gens s’étaient déjà installés aux tables et ils écrivaient. Je me suis approché de mon enseignante. Elle était en train de discuter avec un autre étudiant asiatique qui, j’ai aussitôt deviné, n’était pas japonais. « Tu penses que tu as quel niveau ? lui a-t-elle demandé.
– C1 ? a-t-il répondu d’un air hésitant.
– As-tu passé le DELF ?
– Oui, j’ai B2.
– Ok…, a-t-elle dit d’un air pensif, je te mets quand même C1 ».
 Elle lui a attribué le niveau C1 alors qu’il n'a pas officiellement ce niveau ! Et elle m’avait mis dans le groupe de B2 tandis que je suis titulaire du niveau C1 depuis longtemps !
 Ensuite, elle m’a demandé de discuter avec ce garçon et de rédiger une dissertation sur le sujet qu’elle me donnait. « Tu es japonais et il est coréen. Vous ne parlez pas la même langue ? », nous a-t-elle dit. « Si, je connais quelques mots coréens. ‘’Bonjour’’, ‘’Je t’aime’’ et ‘’Comment allez-vous ?’’ ».
 Le sujet que l’enseignante nous a donné, c’était « Travailler le dimanche ». Je devais jouer le rôle d’une personne qui soutient cette idée, et mon interlocuteur, devait être contre. Le Coréen parlait en fait un excellent français bien qu’il n’apprenne pas cette langue depuis longtemps. J’étais à la fois impressionné et honteux. Au début, nous argumentions sérieusement, mais sans nous rendre compte, nous nous sommes mis à bavarder librement. Nous avons regardé sur Youtube des extraits de films coréens ou un discours d’Emmanuel Macron. Le son était mauvais et qu’on ne comprenait rien. Nous avons parlé d’André Gide et de musique classique. Nous étions contraints d’avoir des opinions différentes sur ‘’le travail le dimanche’’, mais nous étions d’accord sur le fait que le K-pop et le J-pop sont merdiques. À un moment donné, en parlant de nourriture, il m’a dit qu’il n’aime pas le kimchi. Un Coréen qui n’aime pas le kimchi ! C’est un Allemand qui n’aime pas les saucisses, un Français qui n’aime pas les fromages (il y en a pas mal quand même) ou un Japonais qui n’aime pas les sushis (mon frère) ! Même moi qui n’aime pas trop la nourriture épicée, j’aime le kimchi.
 Le Coréen était très sérieux et il réfléchissait beaucoup sur l’introduction de notre dissertation tandis que je soufflais à son oreille de la bâcler parce que ce ne serait pas noté. Au bout d’une heure, nous avons réussi à produire quelque chose qui ressemblait à une dissertation. Je craignais que l’enseignante ne relève nos dissertations avortées, mais elle est partie sans les ramasser.


Le coiffeur


 Aujourd’hui, je suis allé chez le coiffeur. Avant d’y aller, j’ai pris rendez-vous par téléphone.
« Allô. Est-ce que je peux prendre rendez-vous aujourd’hui pour dix-sept heures ?
– Oui. Avez-vous une préférence quant au coiffeur ?
– XXX.
- Ah, il ne travaille plus après dix-sept heures.
– Je n’ai pas de préférence ».
 Je suis entré dans le salon de coiffure. Mohamed est apparu et m’a dit bonjour. Je ne sais pas s’il s’appelle vraiment Mohamed. C’est un pseudonyme que je lui ai donné parce qu’il a un air de Mohamed. Du moins, il n’a pas l’air d’un Jean-François ou d’un Charles-Henri. Il y a quelques mois, il m’avait déjà coupé les cheveux. Il avait principalement utilisé une tondeuse et réussi à réaliser la coiffure exacte de Kim Jong-Un pour que je puisse voyager en Corée du Nord sans aucun problème.
 Lorsque j’ai aperçu Mohamed aujourd’hui à dix-sept heures devant le comptoir du salon de coiffure, j’ai perdu tout espoir. Je ne fais cependant pas trop attention à mon apparence. Si je me fais couper les cheveux, c’est parce que j’en ai assez de relever sans cesse ma mèche quand je lis un livre.
 Après qu’on m’a servi un café, le coiffeur a allumé le bouton de sa compagne, la tondeuse. Pendant qu’il la maniait plutôt brutalement, il m’a posé beaucoup de questions sur le Japon et l’abondance de mes cheveux blancs. Je me suis senti plein d’empathie pour les gazons qui se font tondre. En entendant le bourdonnement de la tondeuse, je me suis également dit que c’était finalement bénéfique qu’il n’utilise pas de ciseaux si je ne voulais pas perdre mon oreille. 
 Un certain temps plus tard, j’ai payé vingt-cinq euros au comptoir. Un café qui coûte vingt euros, je trouve ça plutôt cher.

jeudi 4 octobre 2018

Madame B.


 J’ai l’impression que Madame B est amoureuse de moi. Pendant son cours, dans l’amphithéâtre, j’ai l’impression qu’elle fixe particulièrement son regard sur moi. Aujourd’hui, nos regards se sont croisés au moins dix fois. À un moment, je m’ennuyais et j’ai regardé mon portable. Lorsque j’ai levé la tête, elle me jetait des regards affectueux. Je me suis demandé si je lui faisais un clin d’œil, mais je suis resté sage. Ou il se peut aussi que ce soit une illusion. J’ai entendu dire qu’il arrive qu’un acteur de théâtre, sur scène, regarde uniquement un spectateur comme point de repère. Yoko Ogawa écrit dans un essai que lorsqu’elle fait une conférence, elle est souvent attirée, sans raison, par un ou deux auditeurs. Il est donc possible que Madame B m’utilise comme point de repère lorsqu’elle parle en public. Comme je suis plutôt devant (je ne vois pas trop si je me mets derrière) et que je suis asiatique, elle me remarque peut-être plus facilement. Me donnera-t-elle des leçons de dissertations et d’éloquence ? Je me demande où je vais me mettre dès la semaine prochaine.

mercredi 3 octobre 2018

Le chat inconnu


 Avant d’aller me coucher, au moment où j’ai ouvert la porte, un chat s’est introduit dans ma chambre. Tout d’abord, j’ai pensé que j’hallucinais parce que j’habite au troisième étage et un code est nécessaire pour entrer dans mon bâtiment. J’ai fermé la porte et je me suis retourné. Un chat s’était installé sur mon lit, comme le maître de l’appartement. Ses poils étaient propres et lisses. Il était très câlin et habitué aux êtres humains, ou peut-être croyait-il que j’étais aussi un chat. Je l’ai caressé à plusieurs reprises et j’ai pu me convaincre que c’était un vrai chat.
 Ce chat qui ne cessait de fouler sur ma couverture, avait un collier rose, ce qui signifiait qu’il avait un véritable propriétaire. Je suis ailurophile. Toutefois, j’hésitais quand même à dormir avec un chat inconnu. J’ai essayé de le poser dans un carton, mais il a résisté. Finalement, je l’ai soulevé avec ma couverture qu’il semblait tant affectionner et j’ai réussi à le mettre dans le carton. Cependant, cette fois, il a abandonné la couverture et sauté sur le lit. Je devais me lever à huit heures le lendemain parce que j’avais un cours d’anglais. J’ai serré le chat dans mes bras, mis la couverture dessus et j’ai éteint la lumière.
 Ses poils étaient souples. Son corps était chaud et sentait bon. Si j’entrouvrais les yeux, je pouvais regarder deux adorables oreilles triangulaires dans la pénombre. De temps en temps, sa queue me chatouillait le bras.
 Vers six heures du matin, le chat m’a réveillé. Je me suis levé et dès que j’ai eu ouvert la porte, il est sorti. Le soir du même jour, lorsque je suis rentré de l’université, le chat ne m'attendait plus devant la porte et mon lit était vide. J’ai eu de nouveau l’impression d’avoir rêvé, mais je sais que j’ai dormi avec ce chat, car il reste des photos.

dimanche 30 septembre 2018

La laitue


 Ce soir, j’ai essayé de manger de la laitue. Je l’ai bien lavée avec de l’eau froide et mise dans un bol. La laitue était d’un joli vert. Sa surface mouillée était si fraîche et lisse qu’aucun escargot n’aurait pu résister au désir de ramper dessus. J’ai songé un instant à l’itinéraire qu’elle avait suivi. La laitue a sans doute été élevée par un agriculteur quelque part en France. Il se peut que cet agriculteur lui eût donné un nom, Catherine, par exemple, et qu’il l’affectionnât particulièrement tel son enfant. Un jour, le moment de la séparation est arrivé. Catherine a été cueillie et chargée dans un camion. Après un long voyage, Catherine est arrivée dans ma ville et on l’a exposée dans un rayon de supermarché. Par hasard, je suis passé devant. J’ai eu envie de manger une salade. Le destin a voulu que je la prenne parmi les autres laitues. C’est ainsi qu’elle est venue chez moi et qu’elle s'est trouvé à cet instant dans un bol, en attendant d’être avalée.
 J’ai pris une bouteille de vinaigrette dans le placard. La fourchette était déjà prête. J’avais même mis de la tomate pour que la laitue ne se sente pas seule. Dans quelques instants, j’allais manger de la laitue et en savourer la fraîche saveur dans ma bouche. Heureux, j’ai secoué la bouteille de vinaigrette pour bien la mélanger. Il se peut même que je fredonnasse un morceau en la secouant comme une maraca. À ce moment-là, le couvercle de la bouteille s’est ouvert tout seul et de la vinaigrette a jailli dans l’air comme une fontaine. Le liquide qui a volé dans l’espace, est ensuite tombé sur le plancher selon la loi de la gravité de la terre, en créant des tâches brunâtres sur les carreaux. La laitue était intacte, silencieuse dans son bol sur la table. Ce désastre est arrivé parce que la dernière fois que j’avais utilisé de la vinaigrette, je n’avais pas bien fermé la bouteille. Mon esprit s’est effondré. Je me suis couvert le visage et j’ai versé des larmes métaphoriquement parlant. J'ai pris une serpillère et essuyé le carrelage. Il ne ressemblait pas à de la vinaigrette. Il en émanait une odeur acide et me rappelait plutôt de la vomissure. C’était étrange. La vinaigrette, qui a l’air appétissante lorsqu’elle se trouve sur une salade, semblait tout à coup nauséabonde sur le sol. En tous cas, j’ai essuyé le plancher. Après m’être lavé les mains, cette fois, j’ai mis de l’huile d’olive et un peu de sel sur la salade. Je l’ai enfoncée profondément avec la fourchette.

samedi 29 septembre 2018

L'atelier


 Aujourd’hui, je suis allé à un atelier de français fortement recommandé par le cours de FLE. Comme j’ai écrit hier, on m’a inscrit dans le groupe du niveau B2, bien que je possède déjà le C1, parce que je ne m’exprime pas bien en français. Je craignais que l’atelier ne soit trop facile et ennuyeux pour moi et c'était malheureusement le cas.
 J’étais avec deux Allemandes, un Russe bavard et une Colombienne (pourquoi toutes les Colombiennes s’appellent-elles Adriana ?). La prof nous a demandé si nous connaissions des chansons françaises. Les autres n’en connaissaient pas. J’en connaissais un peu. J’ai cité les noms des chanteurs français célèbres tels que Georges Brassens, Serge Gainsbourg, Claude François, Mylène Farmer, Bertrand Cantat, Boris Vian etc. La prof, douce et gentille, a eu l’air impressionnée comme si elle voyait un arbre parlant. Ensuite, elle nous a fait écouter une chanson française. Nous devions lui dire les verbes que nous avons trouvés dans le morceau, comme aimer, vivre, tomber, tourner etc. Nous avons vérifié l’infinitif des verbes ‘’croire’’ et ‘’soigner’’. Elle nous a demandé si le mot ‘’douleur’’ était un nom ou un verbe. J’ai eu l’impression d’être un bébé. J’ai eu envie de crier « Areu, areu » et de pisser dans mon pantalon comme un vieillard dément. Tout à coup, je me suis senti vide en me demandant pourquoi j’étais là et pourquoi je devais vérifier l’infinitif des verbes ‘’croire’’ et ‘’soigner’’ au bout de mes six ans d’apprentissage du français. C’est parce que j’ai bégayé en français lorsqu’une autre prof m’a adressé la parole. J’ai eu envie de mourir. Et puis, elle nous a demandé de chanter la chanson qu’elle nous avait fait écouter. C’était un morceau joyeux avec des paroles humanistes. J’ai ouvert et fermé la bouche en faisant semblant de chanter. Mon traumatisme d’avoir été obligé de chanter tout seul devant une institutrice de l’école primaire, obèse comme une cantatrice, m’a traversé l’esprit et m’a tourmenté. À la fin du cours, la prof nous a fait prononcer le mot ‘’Bonsoir’’. « Bonsoir », a dit l’Allemande. « Bonsoooiiiirr », a dit la prof. « Bonsoooiiiirrr », a dit l’Allemande. « Bonsoir », a dit la prof. « Bonsoir », a dit l’autre Allemande. « C’est bon, a dit la prof. Bonsoir ». « Bonsoir », a dit le Russe. « Bonsoir », m’a-t-elle dit. « Bonsoir », ai-je dit. « Bonsoiiiiirrrrr », a dit la prof. « Bonsooiiiirrrr », ai-je dit. Elle a eu l’air conteeeennnte.
 L'école maternelle était très joyeuse, mais je ne pense pas y revenir.

vendredi 28 septembre 2018

L'écharpe


 C’était une journée douloureuse. D’abord, je me suis trompé de la date d’un cours et je me suis rendu compte que j’avais manqué le dernier cours de cette prof sans l’avoir fait exprès. À midi, j’ai acheté un sandwich à la boulangerie. J’ai cherché une place où m’asseoir, mais tous les bancs et toutes les places de la cantine étaient déjà occupés par des étudiants joyeux et brillants. J’ai été aveuglé par leur aura positive et je me suis enfui. Finalement, je me suis installé sur un chauffage éteint et j’ai mangé mon sandwich en regardant le plancher.
 Pendant un autre cours, j’ai eu l’honneur de présenter mon exposé sur un extrait des « Confessions » de Rousseau en octobre. La littérature française est la matière pour laquelle je suis le moins fort. Il est facile de m’imaginer bégayant et prononçant mal certains mots. Si je faisais une mauvaise analyse, devrais-je recevoir des fessées devant tout le monde ?
 Pendant le cours de FLE, tandis que j’écrivais une prose niaise pour gagner des points, l’enseignante m’a tout à coup adressé la parole par derrière. Elle m’a demandé mon niveau. J’étais tendu. Après avoir dit « Euh…. », « Ah…. », j’ai finalement réussi à lui faire comprendre que j’avais obtenu le DALF C1 il y a quelques années. « B2 », m’a-t-elle dit. « Ah……, euh……..», ai-je dit. Je pouvais travailler tout seul mes production et compréhension écrites. Mais j’avais besoin d’interlocuteur pour pratiquer mon oral, ce qui explique pourquoi je ne m’exprime pas bien en français. Toutefois, je pense que l’atelier de B2 m’ennuierait beaucoup…….
 Je me demande parfois si apprendre le français était vraiment un bon choix. J’affectionne cette langue, certes. Quelques fois, on m’a fait des compliments en me disant mon français était excellent. Mais je n’ai pu me faire que très peu d’amis francophones alors que les Japonais qui ne parlent qu’un anglais approximatif ont beaucoup d’amis français. J’ai également échoué à faire le Tandem. Je ne dis pas que mon apprentissage du français était complètement inutile, car c’est surtout dû à ma personnalité. Cependant, ce qui me reste après avoir mémorisé 20 000 ou 30 000 mots est un sentiment de vide. L'apprentissage de cette langue m'a appris que ma vie est un néant infini qui durera jusqu'à ma mort.
 En quittant le bâtiment, j’ai réalisé que je n’avais plus mon écharpe rouge. J’ai encore perdu quelque chose.