Pour la création de son Concerto pour orchestre,
Bartók a ignoré la mise en garde de son médecin et il s’est rendu à Boston pour
assister aux répétitions. Selon un des membres de l’Orchestre symphonique de
Boston de l’époque, Harry Dickson, Bartók ne cessait d’intervenir durant l’interprétation
en disant « C’est trop fort. », « Plus lentement » etc. Finalement, Serge
Koussevitzky qui n’en pouvait plus lui a dit « Pourriez-vous noter toutes vos
remarques, s’il vous plaît ? Nous en parlerons ensemble tout à l’heure ». Et
l’orchestre a continué la répétition. Pendant la pause, compositeur et chef ont
échangé leurs points de vue, puis, Bartók a quitté la salle. On dit que lorsque
Koussevitzky est revenu, il a dit aux membres de l’orchestre : « Tous les
problèmes sont résolus. » La première audition a eu un grand succès. Bartók,
apparemment satisfait, a raconté à ses amis qu’il avait reçu encore et encore
des applaudissements des auditeurs quand il était venu saluer sur scène. Aujourd’hui,
ce concerto est considéré comme étant l’un de ses chefs-d’œuvres.
lundi 20 novembre 2017
dimanche 19 novembre 2017
Grace Kelly
Hier, lorsque je regardais ‘’La marche de l’empereur’’ dans ma chambre, quelqu’un a frappé à la porte. C'était au moment précis où un vautour attaquait les poussins d'un manchot empereur. J’étais bouleversé devant la cruauté du monde animal. Mes yeux étaient rivés à l’écran. Quelques instants plus tard, un des poussins a été capturé, et il n’a pas pu échapper au bec du vautour. « Pour lui, c’est fini. », dit la voix d’un enfant. Le visiteur a frappé de nouveau à la porte. Le visage pâli, je me suis enfin levé et j’ai ouvert la porte. Mon voisin, Axel était debout. Je me suis demandé pourquoi il était là. Je ne regardais pas le film au plein volume. Je n'avais pas crié, même quand le féroce vautour avait emporté le pauvre poussin.
Il m’a demandé si j’avais envie d’aller à une soirée avec lui et sa copine japonaise. Avant quand il m’avait demandé d’aller au club avec ses amis, j’avais décliné cette proposition car je n’aime pas les endroits bruyants et peuplés, j’ai également peur de la syphilis. Dans ‘’Le monde d’hier’’, l’écrivain autrichien, Stefan Zweig décrit l’horreur de cette maladie sexuelle à laquelle il consacre une page.
« Pendant des semaines et des semaines, le corps tout entier du syphilitique était frotté de mercure, ce qui avait pour conséquences la chute des dents et d’autres altérations graves de la santé ; la malheureuse victime d’un fâcheux hasard ne se sentait pas seulement souillé dans son âme, mais aussi dans son corps, et même après une cure aussi affreuse, le contaminé ne pouvait jamais être sûr, sa vie durant, que l’insidieux virus n’allait pas se réveiller de son enkystement, dans la moelle épinière ou derrière le front, paralysant ses membres ou provoquant un ramollissement du cerveau. »
Cependant, cette fois il me proposait d’aller chez un Japonais, pour fêter l’anniversaire de son colocataire français. D’ailleurs, étant donné que j'ai rarement l'occasion de sortir, j'ai accepté avec plaisir.
Je suis donc sorti avec lui vers vingt et une heure ce soir. La nuit était déjà tombée, le froid pénétrait par les moindres interstices de mon écharpe et de mon manteau. Mon voisin s’emmitouflait dans un manteau noir et épais, dans la faible lueur que créaient des réverbères, il ressemblait à un corbeau géant.
Nous sommes arrivés à l’arrêt du tram. Bien qu’il ait appuyé sur le bouton d’ouverture, la porte ne s’est pas ouverte. Il a marché vers la tête du tramway, et il a frappé à la vitre du conducteur. Il semblait que le chauffeur s’était assoupi. La lumière est apparue sur le bouton, cette fois la porte s’est ouverte.
Nous étions tout seuls dans le tram. J’ai regardé à l’arrière, il n’y avait aucun passager. Le tram a lentement démarré et s’est mis à rouler dans la ville nocturne de Strasbourg. Les rues étaient désertes. Des fenêtres des appartements étaient éclairées. Les gens passaient un moment comblé de bonheur avec leurs familles ou leurs amants. Seuls les solitaires flânaient dans la ville comme les somnambules.
Je ne me rappelle plus la conversation que nous avons échangée dans le tram. Je savais qu’il aimait la philosophie, surtout Kierkegaard et qu’il lisait rarement des romans. Quant à moi, je lis rarement des livres philosophiques mais je lis beaucoup de romans et de biographies. Je lui ai parlé de la dureté de la vie des manchots empereurs et qu’avant j’avais lu un roman d’un écrivain ukrainien, Kourkov intitulé ‘’le pingouin’’. Je lui ai expliqué que c’est l’histoire de la cohabitation étrange d’un écrivain de seconde classe et d’un manchot mélancolique. Mais il me semblait que ce sujet ne l’intéressait guère.
« J’aimerais vivre avec un manchot un jour, lui ai-je dit, en pensant au blizzard du pôle Sud.
- Aurélien, il ne faut pas dire ça à une fille, m’a-t-il dit.
- Pourquoi ?
- Parce que si tu dis cela à une fille, même si elle voulait être ta petite amie, elle penserait que tu es bizarre, et ne voudrait plus parler avec toi. »
Je lui ai donc demandé si ce serait étrange si je disais que je voulais vivre avec un chat. Il m’a dit que ce ne serait pas étrange. Je me suis demandé pourquoi le chat est toléré alors que le manchot ne l’est pas. Ensuite, il m’a dit que c’est difficile de vivre avec un manchot, puisque c’est un animal qui vit dans un environnement extrêmement froid. Sur ce point, il avait sans doute raison. Je suis originaire du nord du Japon, et je peux endurer jusqu’à moins vingt degrés, mais je ne pourrai pas vivre dans la même condition que le pôle Sud. Mon rêve s’est brisé.
Pour une raison inconnue, il insistait toujours sur l’importance d’avoir une petite amie. J’ai donc essayé d’imaginer ‘’une petite amie’’, mais les contours de ''ma petite amie'' étaient flous comme une poupée faite de boue. Par la suite, j’ai esquissé un manchot empereur dans ma tête. Cette fois, j’ai pu réaliser concrètement la forme d’un manchot avec exactitude. Il avait une tête si noire qu’elle dissimulait ses prunelles, deux nageoires pointues, un ventre blanc et caréné comme la Fiorano de Ferrari. Hier, j’avais dit à Pauline que les manchots avaient en réalité de longues jambes, mais qu’elles étaient repliées dans le corps. Je lui avais envoyé aussi une photo du squelette du manchot pour qu’elle comprenne mieux. Mais j’avais aussitôt regretté, parce qu’elle m’avait répondu : « Cet animal me semble moins mignon d’un coup… ».
Nous sommes arrivés à la place de la République, cependant sa copine n’était pas encore là. Devant le musée Tomi Ungerer, il lui a téléphoné. Pendant ce temps, je regardais un arbre donc le tronc ressemblait à l’homme se bouchant les oreilles dans le célèbre tableau de Munch. Quelques minutes plus tard, mon voisin est venu vers moi et m’a dit que sa copine serait en retard. Nous avons donc décidé de l’attendre en faisant le tour dans le jardin de la place de la République.
Je ne lui ai plus parlé de manchot. Cette fois, c’est moi qui l’écoutais. Il me parlait de la sexualité refoulée et des pulsions dangereuses qu’elle pouvait potentiellement causer. Ce qu’il me racontait était difficile, mais je comprenais quand même. Toutefois, je n’arrivais pas à en tirer une conclusion. Je suis plutôt quelqu’un qui réfléchit longtemps sur un sujet, peut-être trop longtemps.
La coupole du palais du Rhin émettait une lumière blanche. Y avait-il encore quelqu’un à l’intérieur ? Au loin, j’ai vu la BNU qui m’était familière. Elle ne dormait pas encore non plus. Il y avait sans doute encore des étudiants qui travaillaient. Lorsque nous avons fait le deuxième ou le troisième tour, Axel s’est tout à coup arrêté sous un marronnier. J’ai continué un peu à marcher tout seul. Il s’est retourné vers moi et m’a appelé par mon nom. Dans la faible lumière, deux silhouettes se tenaient debout. La seconde était sa petite amie, avec qui j’avais parlé quelques fois.
J’apercevais des points qui n’apparaissaient pas tout à l’heure sur le chemin. Il faisait du crachin. Après avoir marché quelque cinq minutes sous la pluie, dans une rue déserte, la copine de mon voisin s’est arrêtée devant la porte d’un immeuble. En plissant les yeux, elle a regardé la plaque sur laquelle les noms des habitants étaient énumérés, puis elle a trouvé le nom de son ami japonais et a pressé le bouton de la sonnerie. Avec fracas, la porte s’est ouverte.
Nous avons monté l’escalier en colimaçon couvert d’un tapis rouge à la turque. Nous sommes arrivés à une porte entrouverte. C’était donc l’appartement que nous cherchions. De l’autre côté de la porte nous attendait un homme asiatique souriant.
C’était notre hôte, Monsieur Y. Axel et moi le rencontrions pour la première fois. Dans le couloir, nous avons échangé les présentations. Monsieur Y semblait plus âgé que nous. Il était aimable et il semblait habitué à parler avec des gens.
À côté de lui se tenait une fille avec un bonnet. Elle aussi était souriante et affable. Je lui ai serré la main. Au bout de quelques instants, une autre fille, qui paraissait déjà éméchée, est sortie de la pièce du fond. Elle nous a aperçus et nous avons échangé des salutations. Quand je l’ai vue faire la bise à Axel, j’ai eu peur qu’elle ne veuille faire la même chose avec moi. Elle a ensuite essayé de faire la bise à la copine d’Axel, mais elle lui a dit qu’elle était malade. Ce n’était pas un mensonge. Elle était réellement malade parce qu’elle avait refusé d’embrasser son copain pour la même raison. Lorsque cette fille inconnue est venue vers moi, je lui ai dit aussi que j’étais malade, alors que moi je ne l’étais pas. J’aimerais dire pour son honneur qu’elle n’était pas laide. Si on demandait aux gens si elle était belle en leur montrant sa photo dans les rues, je pense que sept personnes sur dix diraient qu’elle est jolie. Mais Je ne ferais pas même la bise à Kiera Knightley si elle me le demandait.
Nous sommes entrés ensuite dans la pièce d’où elle était sortie. Dans une pièce qui n’est pas très grande beaucoup de monde étaient réunis. La copine d’Axel, l’hôte et moi étions les seuls Japonais. Au début, nous avons parlé en restant debout, mais au bout que plusieurs minutes, étant donné que je ne suis pas habitué à ce genre de situation, je me suis senti fatigué et me suis assis sur un divan.
Moi seul étais assis et observais les invités. Au bout de quelques minutes, la fille au bonnet vert de tout à l’heure a peut-être pensé que je m’ennuyais. Elle s’est assise à côté de moi, alors qu’en réalité, je ne m’ennuyais pas mais paniquais. Dans le brouhaha, mon cerveau était en surchauffe. Elle m’a dit qu’elle était en première année de master en art. Je lui ai posé quelques questions concernant ses études afin de ne pas épuiser la conversation, en évitant de parler de manchots. Quelques minutes plus tard, l’hôte lui a donné une guitare. Elle s’est mise à en jouer et à chanter. Les autres bavardaient joyeusement de leur côté. J’étais son seul auditeur. En écoutant vibrer les cordes de sa guitare, je regardais ses longs cils osciller.
Par la suite, j’ai parlé avec un jeune garçon qui m’a dit qu’il faisait des études d’histoire. Au début, nous avons parlé des Croisades et de la Renaissance, mais à un moment donné, sans raison particulière, je lui ai demandé où il habitait. Il m’a dit qu’il habitait avec un prêtre dans la Cathédrale, plus exactement dans un bâtiment attaché à la Cathédrale. Je ne connaissais pas l’existence d’un tel bâtiment. Et cela m’a semblé merveilleux de vivre dans la magnifique Cathédrale de Strasbourg. Je lui ai demandé s’il avait le droit d’entrer dans les endroits interdits au public. Il m’a dit qu’il n’avait pas vraiment ce genre de droit. Lorsque je lui ai demandé s’il n’y avait pas de fantôme dans la Cathédrale, il a ri.
« Tu as dit quelque chose de drôle, m’a-t-il dit en riant.
- Et alors tu as déjà vu un fantôme ? », ai-je demandé.
Après avoir réfléchi un instant, il s’est mis à parler.
« Un ami m’a dit que son radiateur faisait un bruit étrange, une sorte de claquement, tous les jours à minuit. Et donc, un jour j’ai attendu ce bruit avec lui, et à ce moment-là, on a eu vraiment peur, parce qu’au-dessus de nous, nous avons entendu les pas de quelqu’un alors que personne n’était censée être là. »
C’était banal comme histoire de fantôme, mais justement, cette platitude m’a laissé croire que c’était une histoire vraie. Il y a donc des fantômes dans la Cathédrale de Strasbourg, me suis-je dit. J’étais secrètement content parce que jusque-là, j’avais demandé à beaucoup de monde s’ils avaient vu des fantômes, mais ils avaient tous ri et m’avaient dit que non. C’était donc la première fois que j’entendais une histoire de fantôme vraisemblable.
J’ai discuté également avec un homme d’un certain âge. Il m’a dit aussi des drôles de choses. Il m’a d’abord dit qu’il parlait plus de douze langues. Je savais qu’il y a des gens capables de maîtriser beaucoup de langues, mais je n’en avais jamais rencontré. Je lui ai demandé quelles langues il parlait, alors il s’est mis à compter en énumérant chaque langue qu’il maîtrisait : Le français, l’italien, l’allemand, l’anglais, l’arabe, l’hébreu...
Toutefois je n’avais aucun moyen de savoir si c’était vrai. Je n’étais pas innocent au point de croire une personne que je venais de rencontrer. Le sourire aux lèvres, un autre homme qui écoutait son histoire à côté de moi secouait la tête en murmurant « non, non, non… » Par la suite, Il m’a dit qu’il était franco-italien. Il avait en effet les traits prononcés d’un Méditerranéen. Je lui ai demandé s’il était né à Strasbourg.
« Non, je ne suis pas né à Strasbourg.
- Mais vous êtes né en France ?
- Non.
- En Italie ?
- Non.
- Où alors ?
- À Monaco, m’a-t-il dit.
- Monaco ! »
Et il s'est mis à me raconter sa rencontre avec Grace Kelly. Il m’a dit que lorsqu’il avait six ans, à Monaco, à l’occasion d’un spectacle quelconque, cette princesse de Monaco lui avait fait un câlin. J’ai arrêté de boire mon rosé et j’ai levé la tête. Ses yeux étaient tout à fait sérieux. Cet homme aujourd'hui d’âge mûr, dont chaque ride devait connaître toute l’amertume de la vie, avait sans doute été un enfant candide et mignon, me suis-je dit. Toutefois, je ne pouvais pas croire d’emblée à cette histoire.
En regardant la silhouette de femmes et d'hommes fumer dans le balcon, j’ai commencé à penser que la véracité de son récit importait peu. Si Grace Kelly l’a embrassé, c’est une expérience formidable. Même si c'était une histoire qu'il a improvisée pour m'égayer, je voyais sur son visage ridé l'image d’un enfant qu’elle tenait dans ses bras.
samedi 18 novembre 2017
Le bus
Le bus était
bondé aujourd’hui. Je me suis demandé pourquoi il y avait tant de gens qui
prenaient le bus. Y avait-il quelque chose de spécial que l’on me le cachait ?
Je me tenais debout
à gauche, près de la vitre, mais je ne pouvais pas regarder défiler le paysage,
parce qu’un homme de grande taille guettait d’autres passagers à côté de moi. Emmitouflé
dans un manteau noir, il s’élevait comme une tour. Il sentait le tabac. Son
odeur de cigarette se mêlait au parfum sec de l’hiver. Devant moi, une jeune
fille aux cheveux blonds dévorait un livre. Chaque fois que je vois des gens
avec un livre, j’ai envie de savoir ce qu’ils lisent. J’ai essayé de regarder
le titre de son livre, mais elle le tenait à plat, si bien que je voyais à
peine sa couverture et quelques caractères bleus. C'était peut-être un auteur que je ne connais
pas.
Devant elle
était assis un autre homme. Il avait l’air préoccupé d’un Polonais qui vient
d’apprendre que sa patrie a été envahie par l'Allemagne. Le siège paraissait trop
étroit pour son corps. Il courbait légèrement le dos et pliait les jambes d’un
air inconfortable. Il portait un bonnet des New York Yankees. Pourquoi
portait-il un tel couvre-chef ? Était-il français ? Personnellement, je n’ai
jamais vu un Français fan des New York Yankees. Ses yeux de couleur olive
étaient toujours fixés sur l’extérieur. Ils enregistraient tout ce qu’ils apercevaient
: les voitures de toutes les marques, l’ambassade de Roumanie, les bistrots
etc. Au bout de quelques minutes, le bus a tremblé et ma chaussure a rencontré
la sienne. Il a tourné ses grands yeux olive vers moi. J’ai vu des motifs
ressemblant à une carpe nager dans ses pupilles. « Pardon », me suis-je excusé.
En même temps,
quelque chose de mou et froid a effleuré ma main qui agrippait une rampe. J’ai
regardé. C’était la main d’une autre fille qui bavardait avec ses amies.
Jusqu’à ce que je descende à mon arrêt, cet objet mou et froid a fait des allers-retours
sur ma main, et m’a chatouillé.
En cours
d’anglais, trois filles qui gazouillent toujours comme des oiseaux ont présenté
leur exposé sur le recyclage. Elles ont parlé pendant une heure et comme ce sujet
ne m’intéressait guère, je m’ennuyais ferme. J’ai essayé de me concentrer en
contemplant la fille qui avait la tête la plus mignonne, mais elle a vite cessé
de m’intéresser.
Dessiner Willy
assis à côté de ma voisine était un jeu plus divertissant. En l’épiant du coin de
l’œil, j’ai capté petit à petit ses traits. Les yeux toujours entrouverts, il
se concentrait sur les trois moineaux, et ne m’a pas aperçu une seule fois.
Ainsi, j’ai croqué son profil sur le revers d’une
feuille. Ce dessin m’a rappelé un peu le portrait de Marie-Antoinette dans la
voiture qui la conduisait à l’échafaud. Était-ce l'œuvre de Jacque-Louis David
?
Juste avant quinze heures, ma voisine a rangé ses
affaires et a mis son manteau avec de la fourrure. Lorsqu’elle est passée
derrière moi, elle a chuchoté à mon oreille que je dessinais bien.
vendredi 17 novembre 2017
Le pingouin
Lorsque je
marchais vers l’amphithéâtre deux qui se trouve au premier étage du Patio, j’ai
remarqué quelque chose d’inhabituel. À gauche, une grande carte du monde
dessinée à la main était accrochée au mur. Je me suis arrêté et je l’ai
observée distraitement. Des morceaux de papiers sur lesquels les gens avaient
écrit des phrases en leurs langues maternelles étaient collés sur les pays.
Devant la carte se trouvait une table avec des stylos et des crayons. Plusieurs
morceaux de papiers étaient accumulés sur l’Europe, notamment sur la France et
l’Allemagne. Les autres continents étaient relativement plus déserts. Sur la
Chine était collé un papier sur lequel étaient écrits trois caractères. Je ne
parle pas le chinois, mais je savais que ce mot voulait dire ‘’Je t’aime’’. Sur
le Japon étaient collées deux notes. L’Archipel semblait plus renflé qu’il ne
l’est en réalité. Quelques instants plus tard, une fille voilée s’est approchée
de moi par derrière. Elle m’a expliqué que c’était le projet de son groupe et
qu’elle voulait que j’écrive quelque chose dans ma langue maternelle.
« Vous pouvez écrire n’importe quoi. Une expression,
une salutation, un mot d’amour… », m’a-t-elle dit.
J’ai regardé
des papiers et la tasse dans laquelle étaient mis des stylos, puis je me suis
demandé ce que je pouvais écrire : ‘’Bonjour’’ en japonais ? Non, cela me
paraît trop banal, ce mot n’a aucune originalité. ‘’Je t’aime’’ en japonais à
l’instar de la personne qui l’avait écrit en chinois ? Non, je n’aime personne,
alors cela m’a semblé hypocrite. D’ailleurs, les Japonais disent rarement ce
mot. On l’entend uniquement dans les films et dans la tête des filles rêveuses.
Après plusieurs hésitations, j’ai finalement écrit
cela :
« Chez le manchot empereur, c’est le mâle qui couve l’œuf
pendant des mois. »
Je voulais en
écrire davantage, mais la place sur le papier était limitée. Tout satisfait, je
l’ai collé sur l’Archipel difforme et gros.
La fille voilée
qui se tenait derrière moi m’a demandé si c’était du coréen. Non, c’est du
japonais, lui ai-je dit. Elle m’a ensuite demandé ce que cela signifiait. J’ai
donc traduit ce que j’ai écrit : « Chez le manchot empereur, c’est le mâle qui
couve l'œuf pendant des mois. »
« Les manchots empereurs males doivent endurer la rude
hiver de l’Antarctique, sans rien manger pendant des mois, jusqu’à ce que les
femelles rentrent avec la nourriture. Tu peux l’imaginer ? C’est un monde où la
température atteint même moins soixante degrés, ai-je dit.
- Est-ce un proverbe de votre pays ?
m’a-t-elle demandé d’un air intrigué.
- Pas du tout ! m'écriai-je avec étonnement. J’aime juste les pingouins. »
jeudi 16 novembre 2017
La guerre nommée lettres modernes
La vie universitaire est comme la guerre. Je me lève
tôt chaque matin, je vais en cours, je vais à la bibliothèque sans déjeuner, je
vais à un autre cours, je me repose un peu, puis je rentre chez moi. Alors que
je suis venu en France sous prétexte d’approfondir ma connaissance du français,
je commence à en avoir assez de cette langue à laquelle je suis tant attaché.
C’est notamment à cause du cours de lexicologie et de linguistique
diachronique.
La professeure du cours de lexicologie est une femme
d’âge mûr robuste qui me rappelle une générale de l’armée. Elle est souriante
et assez sympathique mais trop sévère. J’ai fait les exercices qu’elle nous a
donnés, toutefois le résultat n’était pas correct. Elle m’a dit que je devais
analyser et démontrer plus précisément. Maintenant je suis perdu. Je ne sais
plus ce que je dois faire de plus. Le jour du partiel, je me perdrai encore
plus. Ma note sera comme la ville de Dresden bombardée par les Alliés.
Le cours de linguistique diachronique est compliqué.
Nous devons étudier l’évolution du français qui commence depuis le latin
classique. Le grand problème de ce cours est la phonétique. Je n’arrive déjà
pas à distinguer certaines phonèmes (o ouvert, o fermé, e ouvert, e fermé etc.)
et c’est à ce moment-là que je me souviens que le français n’est pas ma langue
maternelle.
L’année dernière, je souffrais beaucoup. Je prenais à
peine des notes. Mon exposé était aussi misérable que mon accent. Je devais
lire beaucoup de livres sur une courte période. Les seuls cours dans lesquels
je me sentais à l’aise étaient le latin, l’anglais et l’allemand.
Lorsque j’ai reçu une note tellement mauvaise en
dissertation qu’on a envie de détourner les yeux, je me suis dit pour la
première fois que mon niveau de français n’était pas suffisant pour suivre
cette formation. J’ai pensé à abandonner les lettres
modernes et me réorienter vers le LEA japonais-anglais. J’ai eu donc un
entretien avec le directeur de LEA, qui était un homme italien, ensuite avec le
responsable du département de japonais, Monsieur Kuroda. Ils étaient tous les
deux d’accord pour que je me réoriente vers cette filière. Dans le bureau du
département de japonais qui se trouve au cinquième étage du Patio, Monsieur
Kuroda m’avait dit en japonais :
« Quand j’étais dans une autre université, il
y avait un étudiant grec en LEA grec-anglais. Donc, je n’y trouve aucun
problème. Mais ne penses-tu pas que c’est dommage (mottainai) de faire du
japonais alors que tu es venu en France ?
- Je le pense. », ai-je répondu sans aucune
hésitation.
En réalité, je ne voulais pas étudier le japonais avec
des étudiants français car simplement je ne suis pas fan de cette langue, ni de
mon pays natal. Je n’ai jamais lu Naruto, j’ai abandonné One Piece, je n’ai
jamais joué à Pokémon. J'aime les romans de Patrick Modiano, les films de François
Truffaut et ''Les estampes'' de Claude Debussy. De plus, durant l'entretien
avec une employée du Campus France que j'ai eu à l’ambassade de France au
Japon, qui se trouve dans l'un des quartiers les plus luxueux de Tokyo, je lui
avais dit que mon objectif était de perfectionner mon français.
Au bout d'une demi-heure, j’ai remercié Monsieur
Kuroda d’avoir eu un entretien avec moi. Je me suis incliné à la manière
japonaise, et je suis sorti de la salle. Ce fut la dernière fois que je l'ai
vu.
Au final, j’ai réussi mon année avec une bonne note.
Toutefois, j’éprouve plus de difficulté cette année. J’angoisse, je déprime, je
me sens seul, triste et fatigué. Hier, on m’a demandé s’il n’y avait pas de
belles filles à l’université. Je n’en sais rien, je regarde toujours le sol.
Sur le sol, il y a des mégots, des feuilles jaunes mortes, du caca et parfois
une monnaie d'un centime.
La nuit, je rêve que certains professeurs (Monsieur X,
Madame Y et Monsieur Z) m’étranglent en riant. J’espère que je survivrai à
cette guerre nommée lettres modernes.
mercredi 15 novembre 2017
Dans le royaume de l'irréel
Si j’étais un
professeur de littérature, j’aimerais choisir comme le sujet de mon cours ‘’
The Story of the Vivian Girls, in What is known as the Realms of the Unreal, of
the Glandeco-Angelinnian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion’’ de
l’auteur américain, Henry Darger.
J’ai entendu dire que ce livre qui compte 15 143 pages et le
roman le plus long au monde, mais je ne sais pas si c’est vrai. J’ai
l’impression qu’il y a d’autres livres plus longs que celui-ci, car le monde
est vaste.
Ce livre est illustré de multiples dessins de
Darger lui-même. Il était donc aussi peintre. Toutefois, tout au long de sa
vie, il n’a jamais été reconnu comme un artiste. Les gens le reconnaissaient
comme un pauvre homme de ménage un peu arriéré. Personne ne savait qu’il
écrivait et dessinait cette histoire, et lui non plus, il n’avait aucune
intention de la montrer à personne. Même s’il avait eu envie de la montrer,
cela aurait été difficile, parce qu’il n’avait aucun ami.
Celui qui a découvert ses œuvres était le
propriétaire de son appartement. Juste avant le décès de son locataire, il est
entré dans sa chambre, puis a découvert une immense quantité d’illustrations et
un énorme manuscrit. Si ce propriétaire avait été quelqu’un qui n’avait aucune
compréhension artistique, toutes ses œuvres auraient été perdues. On peut dire
la même chose pour Kafka. Franz Kafka qui savait qu’il mourrait bientôt, avait
confié à un de ses amis Max Brod, la tâche de brûler tous ses manuscrits. Max
Brod n’a pas tenu sa promesse, ce n’est pas parce qu’il ne l’aimait pas, mais
que Kafka était son ami. Si cet écrivain tchèque avait demandé de brûler ses
manuscrits à quelqu’un d’autre, on n’aurait peut-être pas pu lire tous ses
autres romans à part ‘’La métamorphose’’, qui est le seul livre à avoir été
publié de son vivant.
Les
protagonistes de ‘’Dans le royaume de l’irréel’’ sont des filles appelées
‘’vivian girls’’. Étrangement, elles ont toutes un pénis. On ne sait pas la
véritable raison pour laquelle elles en ont. Certains disent que Darger a été
puceau toute sa vie et qu’il ne savait pas que les filles n’en avaient pas.
D’autres disent que l’androgynie était son penchant sexuel.
Darger a passé son enfance dans une institution
pour enfants handicapés. Il n’a donc jamais reçu d’éducation artistique. Alors
comment réalisait-il ses œuvres ? Plus tard, des chercheurs ont mis en lumière
qu’il utilisait des magazines, des catalogues de vêtements pour enfants et
copiait des photos pour faire ses illustrations. Ses œuvres sont donc une sorte de collage, mais son monde est trop grandiose pour le mettre dans une catégorie. Une certaine maladresse que
n’aurait pas un peintre professionnel crée une harmonie inquiétante dans ses
œuvres.
Je ne suis pas un artiste, mais lorsque je lis
sa biographie, je ne peux m'empêcher d'éprouver une certaine sympathie pour
lui. Je n'ai pour amis que des chats, je ne fais que des allers-retours entre
chez moi et l'université, je parle souvent à l'ourson Talleyrand (il connaît
beaucoup de choses que je ne connais pas). La seule différence, c'est que je
sais que les femmes n'ont pas de pénis.
En 1973, Henri Darger est mort d’un
cancer de l’estomac. Juste avant sa mort, un habitant du même appartement lui a
rendu visite à l’hôpital. Il lui a dit qu’on avait trouvé ses créations dans sa
chambre. À ce moment-là, Darger s’est temporairement réveillé de son sommeil
profond, et lui a faiblement dit « Too late now. (C’est trop tard maintenant) ».
''Autrefois, dans un parc, au coucher du soleil'' Otsuichi
Lorsque
j’étais écolier, il y avait un petit parc près de chez moi. Il était entouré de
hauts immeubles. Le brouhaha et le bruit de voitures disparaissaient dans la
soirée. On pouvait voir une petite chaussure d’enfant oubliée dans un espace
vide. C’était ce genre de parc.
Même si l’heure
du dîner était arrivée et si mes amis étaient partis, je devais tuer le temps
tout seul dans ce parc jusqu’à ce que mes parents rentrent.
Après m'être
lassé de la balançoire, je suis allé au bac à sable comme si j'avais été appelé
par quelqu'un. Dans un coin de ce parc, il y avait un bac à sable. Mais
d’ordinaire, les enfants préféraient la balançoire et le toboggan, et ce coin
était oublié.
Ce soir-là,
tandis que les rayons du soleil s’introduisant par les interstices des
immeubles teintaient le monde entièrement en rouge, je jouais dans le bac à
sable sans ne parler à personne. Il y avait un seau jaune en plastique que
quelqu’un avait laissé là. J’ai enlevé les chaussures, et j’ai posé les pieds sur
le sable. Il était frais, la sensation que des grains de sable entrant entre
les doigts de pieds était agréable.
Je mis aussi
ma main dedans. Je voulais savoir jusqu’où s’étendait le sable sous la terre. Quand
j'y ai mis mon bras, il s’est enfoncé sans toucher le fond, et finalement, le
sable a atteint mon épaule. J'ai raconté cela à mon père qui m'a dit : «
Le bac à sable a un fond. Ce que tu dis est impossible. » et il ne m’a pas cru.
Je me suis
dit qu’il avait tort. En réalité, je pouvais enfoncer le bras sans toucher le
fond du bac. Je l’ai vérifié plusieurs fois en mettant mon bras dans le sable.
Je ne me
rappelle plus au bout de combien d’essais c’était arrivé. Ce jour-là aussi,
alors que l’arbre qui était dans un coin du parc semblait complètement noir
comme une silhouette à cause du soleil couchant, je m’enfonçais droit mon bras
jusqu’à l’épaule dans le bac à sable. J’ai senti que mon doigt touchait quelque
chose.
Il semblait
que quelque chose était enterré là. C’était mou et froid. J’essaie de mettre
mon bras plus profondément pour savoir ce que c’était. À une profondeur que mon
majeur atteignait à peine, il y avait quelque chose d’élastique et de mou. Je
voulais l’agripper et tirer cet objet à la surface, mais je ne pouvais que l’effleurer.
Cependant, j’ai senti quelque chose entourer mon doigt dans le sable.
J’ai sorti
mon bras et j’ai regardé. C’étaient de longs cheveux. Plusieurs cheveux étaient
emmêlés autour de mon doigt. Ils étaient souillés de sable et abîmés, mais il
me semblait que c’était des cheveux de fille.
J’ai enfoncé
de nouveau mon bras dans le sable. J’ai essayé de toucher cet objet enterré. Mais
cette fois, alors que j'enfonçais mon bras aussi profondément que possible, mes
doigts ne rencontraient rien. Je me suis senti triste.
Dans le
monde coloré en rouge, les fenêtres des grands immeubles entournant le parc
étaient toutes fermées. Ces immeubles isolaient le bac à sable et moi comme des
murs gigantesques.
Tout à coup,
ma main droite a touché quelque chose dans le sable. C’était une légère sensation
comme si ma main avait rencontré la bouche d’un poisson.
À ce moment-là,
quelqu’un agrippa mon poignet sous la terre. Il avait beaucoup de force. Il
serrait mon poignet de plus en plus fort. J’ai essayé de libérer mon bras, il n’a
pas bougé d’un pouce comme s’il était figé. J’ai appelé au secours, mais il n’y
avait personne. Ma voix a retenti dans le parc entouré d’immeubles.
Cette force
ouvrit mon poing. J’ai senti le doigt de quelqu’un sur ma paume. Il y
esquissait un mouvement régulier. J’ai tout de suite compris que cette personne
traçait des caractères.
« Sors-moi
d’ici. »
Quelqu’un
dans le sable écrivait cela sur ma paume. J’ai enfoncé profondément dans le
sable mon bras gauche qui était jusque-là sur le sol, j’ai tracé à mon tour des
caractères sur le dos de la main qui serrait toujours mon poignet droit.
« Non. »
L'air
triste, on a lâché ma main. J'ai sorti mes bras du bac à sable et je suis
rentré chez moi. Depuis lors, j’ai toujours évité ce bac à sable. Lorsque l’on a
détruit le parc pour bâtir un appartement, je suis allé le voir, mais il n’était
pas assez profond pour que l’on puisse y enterrer quelque chose.
Inscription à :
Articles (Atom)

