jeudi 16 août 2018

''Félicitations, au revoir'' Sachiko Kishimoto


A croyait que « Hashibuto garasu (corbeaux à gros bec) » et « Hashiboso garasu (corneille noire) » étaient des « Ashibuto (corbeaux à grosses pattes) » et « Ashiboso (corbeaux à fines pattes) ». Chaque fois qu’il voyait des corbeaux, il les classait en disant « C’est un ashibuto, celui-là est un ashiboso ».
B s’est endormie dans la baignoire en lisant un magazine. Quand elle s’est réveillée, les pages mouillées étaient collées à son corps et elle ressemblait à « Hoichi sans oreilles ».
C m’a raconté que son souvenir le plus ancien, c’est que le lait maternel jaillissait trop fort et qu’il avait très peur d’étouffer.
D a commandé une omelette et il a laissé l’extérieur. Quand il a commandé des gyozas, il a laissé la farce.
E m’a dit qu’il en veut encore à sa mère d’avoir jeté sa collection de cérumen quand il était à l’école maternelle.
On prenait toujours F pour un Indien alors qu’il était purement japonais. Il s’est vexé et s’est marié avec une Bolivienne.
G avait toujours des bananes sur lui parce qu’il avait très peur d’avoir faim.
Une nuit, H a voulu savoir soudain si une louche entrait dans sa bouche, et il s’est coupé le bout des lèvres.
Pendant un certain temps, I ne mangeait que des yôkan (pâte de haricots sucrés) au déjeuner.
J détestait ‘’les raisins de mer (une espèce d’algue)’’, mais aimait les ‘’tonburi (graines de Bassia scoparia)’’, détestait les œufs de saumons, mais aimait les œufs de morue, détestait le riz blanc, mais adorait les ohagi (gâteau de riz cuit pilé).
K avait peur des Télétubbies. Il frissonnait chaque fois qu,Il imaginait les Télétubbies venaient de l’autre côté d’une pente.
En Italie, L a reçu un bouquet de tournesols plus grand qu'elle d'un garçon d’hôtel qui ressemblait à Cha Katô et elle a été gênée.
M a tricoté elle-même une ceinture de flanelle et l’a offerte au garçon dont elle était amoureuse au lycée. Il l’a refusée, mais vingt ans plus tard, elle a enfin compris que c’était normal.
N confondait toujours « Beaucoup de sauce » et « Tremper dans la sauce », « mascara » et « maracas » et « Chan Rin Shan » et « Rin Shan Ten ».
O a fait tomber son dentier et l’a écrasé lui-même avec sa voiture.
Quand F était avec sa petite sœur, on la prenait pour sa mère. Quand elle était avec son père, on le prenait pour son frère.
Q prétendait que ses pantoufles de cuir quand il était étudiant et qu'il avait un job dans un pub appelé « Héraclès », se trouvaient encore chez ses parents.
R est allé en France pour devenir pâtissier mais il est aujourd’hui cuisinier dans un restaurant de nouilles udon.
Dans son enfance, quand il était fiévreux, S voyait toujours une ballerine et un kappa dans ses cauchemars.
Quand il était écolier, T écrivait toujours à la fin de son journal « …je laisse mon lecteur imaginer la suite ».
U ne peut pas jeter la note dans laquelle elle a écrit « Hana nonre » alors que c’était « Hana noren (rideau de fleurs) » il y a dix ans, parce qu’elle trouve ça trop drôle.
Dans son enfance, quand on lui a demandé ce qu’il rêvait de devenir plus tard, Y a répondu « une antilope ».
W s’est frotté la joue contre une pêche et son visage a enflé.  
X a été écrasé deux fois par la même voiture en trois ans.  
Y a parlé un anglais parfait et le japonais avec l’accent de Fukushima.
Z avait un agenda sur lequel il était écrit : « La liste des magasins que je vais incendier un jour ».
F et J, K et Z sont en fait les mêmes personnes.
Je ne sais pas si C, I et Y sont encore vivants.
Je n’ai jamais vu ni P ni R.
Je ne reverrai jamais G.
Je ne pourrai jamais revoir X.

mercredi 15 août 2018

''Whiplash''


 Je pense souvent à des choses qui ne veulent rien dire. J’étais dans le tram. À un arrêt, une famille, la mère, le père et un bébé est montée. Ils sont probablement espagnols parce qu’ils parlaient cette langue, sauf le bébé qui disait « Euh…Ah…Eww… ». C’est un spectacle ordinaire et paisible qu’on voit souvent, même très souvent. À un moment donné, le bébé s’est mis à crier. Le père a essayé de l’apaiser en le berçant doucement dans ses bras, mais la petite créature n’a pas cessé de hurler. On ne savait pas pourquoi le bébé pleurait. Un bébé a sa propre logique. Il avait peut-être faim. Il avait peut-être peur du tram. Les rayons du soleil était éblouissant. « Star Wars : le dernier Jedi » était merdique. Il s’est perdu en comptant les nombres premiers. Mais ce qui importe, c’est que le bébé s’est mis à crier tout à coup, sans raison. Je n’aime effectivement pas le vacarme, mais dans un cas semblable, ce n’est pas un problème, parce que c’est la nature. Le bébé pleure, l’oiseau chante, les chars tirent, les politiciens détournent de l’argent, les voitures s’écrasent, les mouches font l’amour et les géantes rouges se dilatent. Tout cela, c’est la nature. Ensuite, je me suis demandé pourquoi l’homo sapiens mâle de haute taille, la tête chauve, à la barbe fournie, et assis devant moi, ne se mettait pas à pleurer alors que le bébé criait. J’ai imaginé que cet homme se roulait par terre et criait de toutes ses forces en battant des pieds et des mains. Personne ne pouvait arrêter ce gros bébé et je l’imaginais de plus en plus dans ma tête, alors qu’en réalité il lisait tranquillement des messages sur son portable. Près de lui se tenait une femme en tailleur et hauts talons qui regardait le Parlement européen. J’ai pensé que si cette femme se roulait sur le sol et criait en jetant ses talons en l’air, ça ferait vraiment peur. Je voulais qu'elle se comporte comme un bébé en dispersant le contenu de son sac à main, mais elle est demeurée immobile comme une statue, jusqu’à ce qu’elle descende à l’arrêt Droits de l’homme. La conclusion de cette histoire ? Il n’y en a pas. C'est pour ça que j'ai écrit au début : « je pense souvent à des choses qui ne veulent rien dire ». Si une idée débouche sur une conclusion, elle n'est pas totalement dénuée de sens. J’ai juste imaginé que, dans un tram, les adultes se comportaient comme des bébés. Quant à moi, je crie de temps en temps dans ma chambre.
 Au fait, ce soir, j’ai regardé « Whiplash » du réalisateur de « La La Land », Damien Chazelle. C’était l’histoire d’un professeur de musique presque psychopathe ressemblant beaucoup au sergent Hartman de « Full Metal Jacket ». Il y avait aussi un garçon qui faisait penser un peu à Grosse Baleine, mais il a disparu tout de suite. De plus, il n’a pas mangé de donut. C’était un film si bouleversant que je suis resté sidéré un long moment après le générique. J'aimerais regarder les films de ce réalisateur chaque fois qu’il en sort un.

mardi 14 août 2018

La dispute


 La voix de mon voisin m’a réveillé tôt ce matin, vers cinq heures. Il semblait qu’il parlait avec quelqu'un, une fille. Si un homme et une femme se disputent à cinq heures du matin, c’est une querelle amoureuse dans quatre-vingt dix pour cent des cas. À travers le mur, je ne pouvais pas distinguer leur dialogue, mais j’ai compris que l’homme essayait de consoler sa petite amie, tandis que la voix de la fille tremblait de tristesse.
 Je les ai doublés.
Homme : J’ai pas mangé la sauterelle, mais c'est la sauterelle qui est entrée dans ma bouche. C’était un suicide.
Femme : C’est pareil ! Tu as mangé mon précieux Grégoire !
Homme : J’sais pas moi. C’était pas exprès. Je regardais « Big Ban Theory » chez toi et quand j’ai ri, la putain de sauterelle est entrée soudain dans ma bouche. C’était mauvais, vraiment, horrible. Je voudrais te le faire goûter franchement.
Femme : Mon Grégoire…mon Grégoire…
Homme : Mais arrête ! Qu’est-ce qui est plus précieux pour toi, l’insecte ou moi ? On va chercher une autre sauterelle ce week-end, hein ?
 À ce moment-là, une autre voix féminine s’est jointe à celle du couple. L’air irrité, elle criait. Je l’ai doublée.
« Espèce de connards ! Qu’est-ce que vous foutez à cette heure ! Allez vous disputer dehors, crétins ! ».
 Mais je pense qu’elle disait vraiment ça, car après ce rugissement, le couple s’est calmé.

''Fuveau et le voleur de fontaines'' Yoko Ogawa


 Ça s’écrit ‘’Fuveau’’ mais je ne sais toujours pas comment ça se prononce. En septembre 2003, invitée à participer à un festival de littérature, je suis allée à Fuveau, un village de France.
 Si je reçois une invitation comme celle-là, j’accepte souvent sans bien réfléchir ni au thème ni au programme ni aux autres invités parce que ça a l’air intéressant et que j’ai du temps libre. De toute façon, même si j’ai envie d’examiner le contenu, je n’arrive pas à lire la lettre d’invitation à cause de mon ignorance de la langue.
 Avec ma traductrice Rose-Marie, j’ai pris le TGV à Paris. À la gare d’Aix-en-Provence, un homme affable qui allait parfaitement bien avec le soleil du Sud de la France, était venu nous chercher. Il a mis nos valises dans le coffre de sa voiture, et nous a conduit jusqu’à l’hôtel, en nous racontant l’histoire du village remontant jusqu’à la période glaciaire, en indiquant du doigt des fleurs sur le chemin et en s’inquiétant pour la météo du lendemain. Je pensais que c’était un employé de l’office du tourisme, mais il s’est avéré que c’était en fait le maire du village, l’organisateur en personne de ce festival, ce qui m’a étonnée. En même temps, j’étais rassurée en me disant que c’était sans doute un festival détendu et peu cérémonieux si le maire lui-même prenait le volant pour nous.
 Fuveau se trouve à vingt ou trente minutes en voiture d’Aix-en-Provence et de Marseille. C’est un petit village sur une colline, comme le laisse deviner l’expression ‘’petit village’’. La rue principale n’a que quelques dizaines de mètres. Il y a de charmantes maisons en pierre dans un bois d’oliviers. Au loin, s’étend l’arête de la Sainte-Victoire que Cézanne aimait.
 Le festival a eu lieu dans une sorte de salle de réunions au centre du village. Comme le thème principal était le « Japon », elle était décorée de dessins de sumo, de kimonos et de bambous. Ils n’étaient pas très raffinés et un peu étranges, mais j’y ai vu l’intention des organisateurs d’accueillir chaleureusement les écrivains venus d’un pays lointain. L’animatrice, dont les cheveux roux coupés court étaient adorables, était l’épouse du maire.
 Pendant les trois jours du festival, nous, les écrivains japonais avons participé à des symposiums et avons fait une séance d’autographes. Nous avons aussi visité l’école du village. Mais ce qui reste gravé dans mon esprit, ce n’est pas ce que j’ai fait, mais ce que les villageois ont fait pour nous.
 Par exemple, pendant la séance d’autographes qui a eu lieu dans le boulevard sous des tentes, des volontaires qui s’occupaient de la vente des livres, de l’argent et même de la distribution des boissons, sont restés près de chaque écrivain. La personne qui s’est occupée de moi était une petite femme d’un certain âge, élégante et calme. Elle semblait participer à ce festival tous les ans. L’air timide, elle m’a dit : « Je suis fière d’aider les écrivains ». De plus, elle a pris mes romans traduits en français sur la table et m’a dit « J’ai lu ceci, cela aussi ».
 Non, je ne suis pas une romancière que vous deviez être fière d’aider, aurais-je voulu dire, mais comme je ne connaissais pas la langue, j’en étais réduite à répéter « Merci, merci ». Le plaisir d’avoir une personne qui ne parle pas la même langue que moi comme ma lectrice est immesurable. Cette volontaire m’a donné confiance en moi.
 C’est une entreprise qui nous a prêté des voitures pour faire les aller-retours entre l’hôtel et l’endroit où se tenait le festival. Ce sont des jeunes gens qui apportaient les livres dans le hall. Les interprètes étaient des étudiants qui avaient fait des études au Japon, ou des étudiants japonais des universités proches du village. La bonne volonté d’innombrables personnes réunies par amour de la littérature était ce qui soutenait le festival de ce petit village.
 Le déjeuner était encore plus intéressant. À l’heure venue, les volontaires, les employés du maire, les écrivains, le maire et son épouse prenaient des bus qui roulaient sur un sentier si étroit que des branches d’olivier frottaient contre les vitrines, pour aller au bout du village. Là-bas, il y avait une grande maison qui semblait appartenir à un grand propriétaire terrien. Nous allions déjeuner dans son jardin.
 Dès qu’on entrait dans le jardin, on apercevait une fontaine. À la surface de l’eau vert foncé se reflétait l’ombre du sommet de platanes. L’eau qui jaillissait du fond faisait des ronds. Des feuilles mortes et des branches coulaient lentement. Si on regardait bien, on voyait que de petits poissons nageaient dans la lumière tamisée.
 La fontaine ressemblait à une créature. C’était la première fois que je voyais une véritable fontaine. Un long moment, je suis restée clouée là où elle baignait dans un rayon de lumière.  
 La propriétaire de la grande maison avait des cheveux magnifiques, tout blancs. Je pense qu’elle prêtait sa villa pour le festival chaque année.
 Elle portait une veste classique en tweed. Les cheveux blancs courbés vers l’intérieur, elle nous a accueillis une canne à la main. J’étais désolée parce que j’étais habillée pour le voyage, un T-shirt et un pantalon.
« Cette fontaine est magnifique », n’ai-je pu m’empêcher de lui dire.
 La dame a serré sa canne plus fort et hoché la tête deux ou trois fois. Elle semblait habituée à ce que l'on lui fasse des compliments sur la fontaine. Elle avait hoché la tête plusieurs fois sans déranger un cheveu de sa coiffure.
« Récemment, un voleur de fontaines a failli la dérober », a marmonné la dame.
« Eh, un voleur de fontaines ?
- Oui. Nous l’avons attrapé de justesse ».
 En fait, je comprenais que l'on ait envie de voler une fontaine aussi belle, mais qu’est-ce qu'un voleur de fontaines…….
 À ce moment-là, on nous a dit que le déjeuner était servi, et j’ai perdu l’occasion de demander la signification de cette expression.
 « Venez ».
 En agitant des feuilles de platanes sur la terre avec sa canne, la dame a marché devant nous.
 Une lumière tamisée jouait sur la nappe. Une abeille s’était posée sur le bord d’un verre et de ci, de là, on entendait des rires. De ma place, je pouvais voir le dos courbé de la propriétaire. Je pense qu’elle riait aussi.
 À la fin du déjeuner, le cuisiner d’un restaurant et son fils sont venus saluer les invités. Le garçon n’avait encore qu’environ douze ans, mais comme il avait bien travaillé pour aider son père, tout le monde a applaudi pour le remercier.Tous les participants ont signé leur nom sur sa toque.
 Plus tard se souviendra-t-il parfois de ce déjeuner formidable de septembre, en regardant ces signatures en kanji ? N’oubliera-t-il pas ces romanciers venus du Japon, un pays lointain, dans ce petit village ?
 À partir du paysage de Fuveau et des mots de la dame ‘’voleur de fontaines’’, j’ai écrit « L’Enterrement de Brahman ». Je l’ai écrit avec l’intention de remercier les habitants du village. Je suis heureuse d’être écrivain et de transformer en romans mes précieux souvenirs.

lundi 13 août 2018

''Unbeaten Tracks in Japan'' Isabella Bird


 « Au printemps en 1878, une Anglaise un peu potelée au regard brillant d’intelligence a débarqué à Yokohama. Son nom est Isabella Bird. Elle a pris le bateau à San-Francisco et a traversé l’océan pacifique pour venir au Japon. Elle avait quarante-sept ans »

 Isabella Bird est arrivée au Japon en 1878. À cette époque-là, la situation politique du Japon était instable. L’année précédente avait eu lieu la guerre civile, la rébellion de Satsuma. Sous l’ordre de Takamori Saigô, les samouraïs du clan Satsuma s’étaient révoltés contre le gouvernement japonais qui cherchait à moderniser le pays aux dépens de la féodalité. En même temps, l’instabilité politique causait une famine qui dévastait tout le Japon. Jusqu’à 1877,  quarante révoltes paysannes contre le gouvernement avaient lieu chaque année. Le Japon était en train de se moderniser. Les élites commençaient à porter des costumes occidentaux que, selon Isabella Bird, n’allaient pas du tout au physique pauvre des Japonais. On commençait à ériger des bâtiments occidentaux, et à construire des voies ferrées. Cependant, il faut attendre encore vingt-sept ans et la guerre russo-japonaise, pour que le Japon soit vainqueur de la flotte de la Baltique à la guerre-russo japonaise, avec le cuirassé Mikasa acheté à l’Angleterre.
 C’est à cette époque qu’Isabella Bird a voyagé au Japon, un pays extrêmement pauvre à l’époque. L’économie reposait sur la riziculture et l’industrie textile. Le savoir-faire manquait et les canons et les cuirassés devaient être importés d’Europe.
 Comme le titre l’indique, Isabella Bird a choisi exprès les chemins qui n’étaient pas battus qu’aucun Occidental n’a jamais foulés. D’abord, elle a dû trouver un interprète. Plusieurs Japonais, une lettre de recommandation à la main, ont postulé à ce travail. Ils connaissaient en effet quelques mots anglais, mais étaient loin de maîtriser la langue. Finalement, un garçon qui n’avait même pas de lettre de recommandation est venue. Isabella Bird l’a trouvé laid et quelque peu insolent. Elle a aussi eu l’impression qu’il avait un côté rusé, mais c’était lui, Itô qu’elle a embauché. Comme l’avait deviné Isabella, Itô avait en effet un côté arrogant (il dit que les étrangers sont impolis et que les Aïnous sont des chiens) et rusé (il détourne de l’argent), mais c’était un interprète compétent qui s’occupait aussi des contacts avec l’habitant et du ménage. Itô, qui se plaint souvent de ce rude voyage, est le clown qui allège sa sévérité.
 Ainsi, Isabella et Itô montent vers le nord pour atteindre Hokkaidô. Son plus grand objectif était de vivre avec les autochtones, les Aïnous qu’elle qualifie souvent d’incultes’’. Comme il n’y a ni voiture ni train à l’époque, ils sont obligés de voyager à cheval. Selon Isabella, les chevaux sont gâtés au Japon de sorte qu’ils se comportent de manière vraiment capricieuse. En montant vers le nord, ils passent des nuits dans des auberges. La situation hygiénique du Japon est terrible. La plupart des villageois souffrent de maladie de peau parce qu’ils lavent rarement leurs kimonos. Dans les auberges, les puces sautent des tatamis et la nourriture est décevante dans la plupart des cas. D’ailleurs, à chaque village, les villageois se rassemblent pour regarder l’étrangère. En même temps, Isabella trouve les Japonais travailleurs et gentils. Elle dit qu’elle n’a jamais eu d’expérience dangereuse pendant son voyage.
 À Hokkaidô, elle vit quelques mois avec des Aïnous. Selon elle, les Aïnous ont une chevelure abondante, de grands yeux, un nez droit et ils sont souvent plus musclés que les Japonais qui sont jaunes et maigres. Leur vie et religion sont plutôt primitive, mais ils sont honnêtes et ne cherchent pas à tromper les gens. Ils vénèrent les ours, mais les tuent et décorent la maison du chef avec la tête d’un ours mort. Les deux choses qu’ils craignent  sont les Dieux et le gouvernement japonais. Des Aïnous lui disent souvent : « S’il vous plaît, ne dites pas aux Japonais qu’on vous a parlé de notre vie ». La seule chose qu’Isabella trouve lamentable chez les Aïnous, c’est qu’ils boivent beaucoup d’alcool (mais ils tiennent l’alcool beaucoup mieux que les Japonais).
 Le voyage hors des sentiers battus se termine à Hakodate, le 12 septembre de la même année. Elle a pris le bateau et arrive à Yokohama cinq jours plus tard. Trois mois c’étaient écoulés depuis qu’elle est partie de Tokyo. Elle ne rentre pas toute de suite en Angleterre. Cette fois, elle fait le ‘’voyage sur les sentiers battus’’. En octobre, elle va à Kôbe en bateau et visite Kyoto et le sanctuaire d’Ise. Elle revient à Tokyo le 17 décembre pour quitter l’Archipel.
 La voyageuse a revisité le Japon environ cinq fois entre 1894 et 1896. À part les villages ruraux, elle a vu Tokyo, Kyoto, Osaka, Kumamoto et Nagasaki. Pendant ce temps, les sentiers sauvages qui avaient retardé sa marche ont été revêtus. Des chemins de fer ont été construits. L’économie s’est développée. La position diplomatique du pays s’est améliorée, et l’extraterritorialité a été abolie. Vingt ans après son premier voyage, elle est devenue le témoin de la modernisation du Japon.

dimanche 12 août 2018

Scyliorhinus canicula


 Avant d’aller au supermarché, je pensais diverses choses. « Il faut acheter des sac-poubelle. Je vais faire du curry avec des roux que j’ai apportés du Japon. Pour ça, j’ai besoin de pommes de terre, de carottes et d’oignons. La boîte à savon sera bientôt vide. Ah, je me rappelle qu'il n’y a plus de film-plastique ». Lorsque j’ai franchi la porte automatique du supermarché, j’ai tout oublié. Ma tête était vide comme celle d’un vieillard de cent ans souffrant d’Alzheimer. J’ai fouillé dans ma mémoire pour retrouver les objets auxquels je pensais, mais il n’y avait plus ni sac-poubelle, ni curry, ni savon ni film-plastique. À la poissonnerie, j’ai trouvé des poissons que je n’avais jamais vus. Ils étaient roses et longs, et ressemblait un peu aux anguilles, mais plus épais. Cette créature étrange m’a rappelé les bébés d’Alien. J’ai fait des recherches sur Internet plus tard et j’ai appris que ce poisson s’appelle « Scyliorhinus canicula ». Il m’intéressait mais je n’en ai pas acheté parce que j’avais peur qu’il me brise le ventre pendant mon sommeil. Finalement, j’ai acheté un verre et une bouteille de Garola pétillante. J’avais envie de regarder des bulles éclater.
 Après avoir payé à la caisse, j’ai lu les avis des clients. En gros, il était griffonné deux fois, « INADMISSIBLE » au-dessus et au-dessous du corps du texte comme le chapeau d’un journal, mais comme j’ai besoin de quelques jours voire quelques années pour déchiffrer l’écriture des Français, je ne sais finalement pas ce qui était inadmissible. Des fruits étaient-ils pourris ? La date limite de consommation du lait était-elle déjà passée, ou votre madeleine préférée avait-elle disparu des rayons ? Quant à moi, ça m’énerve un peu quand les caissières sont maussades. En l’occurrence, je les torture de diverses manières dans ma tête.
 Le soir, je me suis lassé d’« Eugénie Grandet » de Balzac. J’ai sauté des pages et j’ai lu seulement la fin. La fille était larguée.

vendredi 10 août 2018

La résidence des punaises


 Il semble que ma résidence effectue le traitement contre les punaises dans toutes les chambres. On m’a aussi demandé de mettre mes affaires personnelles dans de grands sacs poubelle pour que l’on puisse désinfecter ma chambre. « Mais je ne pense pas qu’il y ait des punaises dans ma chambre. Je n’ai jamais été piqué », ai-je dit à la femme de la réception. « C’est surtout à titre préventif. Ce sera affreux quand il y aura réellement des insectes », m’a-t-elle dit. Dans « Unbeaten Tracks in Japan (littéralement ‘’Au Japon, hors des sentiers battus’’) », l’auteur Isabella Bird souffre des punaises qui grouillent sous les tatamis dans les villages pauvres du Japon. Donc, s’il y a réellement des punaises, ça veut dire que l’état hygiène de cette résidence est le même que celui du Japon du dix-neuvième siècle. Je pense qu'il vaudrait mieux qu’elle change de nom et devienne la « Cité universitaire des punaises ». Les insectes sont les propriétaires. Les habitants sont les parasites.
 Le gardien ventru qui me rappelle le tonnelier avare d’un roman de Balzac m’avait dit qu’une équipe de désinfection viendrait à onze heures. Je l’ai attendue longtemps, mais en fin de compte, personne n’est venu. Je suis allé à la BNU parce que les instructions voulaient que je sois absent pendant quatre heures. Comme je n'aime pas que l'on me voie lire ou écrire, j'ai passé le temps à dessiner la carte d'une ville imaginaire.
 Quatre heures plus tard, quand je suis rentré dans ma chambre, j’ai eu l’impression que personne n’y était venu. Sur la table, j’ai trouvé un morceau de papier disant que ma chambre n’avait pas été traitée parce que je n’avais pas mis ma couverture dans un sac poubelle. Je ne savais pas qu’une punaise savait écrire.