lundi 11 décembre 2017

L'oiseau dans la cage



 Je suis un peu fier de connaître le groupe japonais, Shinsei Kamattechan depuis longtemps, bien avant qu’ils débutent. À ce moment-là, j’étais au lycée. Je crois que le chanteur avait vingt-cinq ou vingt-six ans. Il était ce qu’on appelle ‘’neet’’ au Japon. ‘’Neet’’ est un mot qui vient d’anglais et c’est l’abréviation de ‘’Not in Education, Employment or Training’’. En bref, ce mot désigne les jeunes qui ne sont pas scolarisés et ne travaillent pas. Noko était donc un Neet et il faisait de temps à autre de petits boulots. Il vivait avec son père dans un petit studio d’HLM. Sa mère était morte pour une raison incertaine.

 Noko n’est évidemment pas son vrai nom. Il s’appelle en vrai Ryôsuke Oshima. Il s’est donné ce surnom parce qu’il considère qu’il n’est ni un garçon (otokonoko) ni une fille (onnnanoko). À l’époque, il postait ses morceaux sur Niconico vidéo et Youtube. Il tournait des clips musicaux seul avec son père. Lorsque j’ai écouté « Rock’n Roll wa nariyamanai », j’ai été littéralement bouleversé parce que la qualité était terrible. Le son était rauque, il chantait très mal et les paroles étaient comme son journal (Hier soir, je suis allé au Tsutaya et j’ai emprunté un CD des Beatles…). Je me rappelle également qu’il était très critiqué, presque harcelé dans les commentaires. On disait qu’il n’avait pas de talent, que cette chanson était une ordure etc. Mais la mélodie était belle et avait quelque chose de touchant. Je me suis intéressé au chanteur, puis j’ai découvert que c’était quelqu’un de terrible. J’ai pensé que ce soit normal qu’il était chômeur voire neet. Je me suis demandé si je deviendrais aussi comme ça un jour. Il avait été harcelé à l’école et avait quitté le lycée. Il souffrait également de trouble bipolaire. Il a même composé un morceau dans lequel il répétait jusqu’à la fin « Je veux mourir ». De temps en temps, il se mutilait pendant un concert, ou se déguisait en femme. À cette époque-là, c’était déjà une sorte de youtubeur. Un ordinateur portable à la main, il diffusait ses vidéos en streaming en marchant dans la rue. Une fois, il s’est disputé avec un policier et il a failli être arrêté.

 Il mettait ses morceaux sur son site et on pouvait les télécharger gratuitement. Je les ai transférés sur mon i-pod et je les écoutais lorsque j’allais au lycée le matin. À cette époque-là, le Vocaloid, HATSUNE Miku était à l’apogée de sa célébrité. Le chanteur de Shinsei Kamattechan utilisait le changeur de voix dans certaines chansons (‘’Shiniai Kisetsu’’, ‘’Yûgure Memoriza’’). Sa voix altérée sonnait à la fois comme celle d’un garçon et d’une fille et c’était quelque chose de nouveau pour moi.

 Je croyais que Noko était un génie, mais j'ai été étonné lorsque j’ai appris par Warner que le groupe allait débuter. Leurs trois premiers albums étaient le réenregistrement de démos qu’avait mis Noko en ligne. La qualité du son était beaucoup améliorée ainsi que l’interprétation. Mais une sorte d’énergie qu’avaient les anciennes versions avait disparu. Par la suite, Noko a composé deux chansons pour l'animé « Denpa Onna to Seishun Otoko (Ground Control to Psychoelectric Girl) ». À un moment donné, je suis allé à leur concert lorsqu’ils sont venus à Sapporo. C’était au beau milieu d’hiver et une tempête de neige faisait rage dehors. J’ai touché le chanteur quand il a sauté au milieu du public. Il était trempé de sueur et désagréable. Plus tard, j’ai perdu petit à petit mon intérêt pour ce groupe et j’ai arrêté de le suivre.

 Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus connus que lorsque j’étais au lycée. Ils ont même chanté pour « L’attaque des titans ». Le dessinateur de ce manga en est aussi fan et il dit qu’il l'a dessiné en écoutant Shinsei Kamattechan.

 Cet automne, quand je me sentais seul, j’ai écouté encore et encore « Yûgure no Tori (L’oiseau du crépuscule) ». Si le morceau terminait, je le repassais. Je n’utilise plus d’i-pod. J’utilise un iphone. Je ne vais plus au lycée. Je vais à la fac. Noko se sert de nouveau du changeur de voix dans cette chanson. J’aime notamment quand il chante « I can sing again like a bird in the sky »



dimanche 10 décembre 2017

Ophélie

Il y a plusieurs mois, j’ai reçu un message d’une fille sur Lang-8. Elle me disait qu’elle avait envie de discuter avec moi et d’échanger nos Line. Je l’ai donc ajoutée sur Line, mais ensuite, je n’ai pas répondu à ses messages et je l’ai oubliée. Il semble qu’elle soit partie en Chine plus tard. J’ai vu quelques-uns de ses postes en chinois, et la photo d’une fille souriante devant un temple chinois.

 Il y a quelques semaines, j’ai reçu un message de la même fille. Elle me demandait de nouveau de discuter avec elle en me disant qu’elle était revenue à Strasbourg. Elle m'a proposé de nous rencontrer mais j’ai refusé cette proposition presque automatiquement. J’ai effectivement rencontré plusieurs fois des Français d’Internet, souvent des hommes à l’époque où j’avais envie de pratiquer à l'oral. Je pense que ces rencontres étaient globalement bien. La plupart des hommes français étaient cultivés et intéressants. Mais d’habitude, je n’aime pas rencontrer des inconnus. Ça me stresse beaucoup et je ne me sens pas à l’aise, si bien que je n'ai que très peu d'amis même dans la vie réelle. J’aimerais bien rencontrer des garçons qui ont les mêmes intérêts que moi, mais dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, je refuse les filles de mon âge car ce sont des créatures incompréhensibles. Qui aimerait parler spontanément avec des Martiens ? Il se peut que je sois capturé par leurs tentacules et dissout dans leur liquide organique.

 Cette fois, je me suis dit que je pouvais en profiter. Je lui ai dit : « Si tu corriges mon texte, je vais te rencontrer en vrai » et j’ai ajouté qu’elle était mon esclave. Elle a corrigé mon français maladroit impatiemment, en me répliquant qu’elle n’était pas mon esclave.
 Quelques jours plus tard, j’ai refusé de nouveau de la voir en vrai pour la même raison. D’ailleurs, j’avais l’impression que sa première langue étrangère était le chinois car elle postait dans cette langue la plupart du temps et rarement en japonais.

 Elle n'a cependant pas renoncé. Elle a fait une proposition difficile à ignorer. Elle m’a dit « Si on se rencontre, je vais t’offrir une peluche en forme de pingouin et un livre. » Si elle m’avait proposé de me donner une montre et une cravate, même si elles étaient de marques connues comme Saint-Laurent ou Bulgari, je n'aurais éprouvé aucune difficulté à refuser. Mais un pingouin en peluche et un livre, c’est autre chose. C'étaient exactement les deux choses qui pouvaient me toucher. Je me suis demandé comment elle savait que j’étais un grand amateur de manchots et de livres. À ce moment-là, je venais de lire un article que le nouvel "art book" auquel Haruki Murakami et Kat Menshik ont collaboré, ‘’Birthday Girl’’, venait de publier. Je voulais aussi acheter ‘’L’Amérique’’ de Kafka et ‘’les Possédés’’ de Dostoïevski.
« Mais les livres sont chers. Je vais toujours à la bibliothèque, lui ai-je dit.
- Ils ne sont pas chers. J'en achète souvent. Ce sera un cadeau de Noël », m’a-t-elle dit.

 D’autre part, elle m’a dit qu’il y a un chat chez elle. Elle m’a envoyé une photo de ce chat. Elle m’a expliqué qu'il ne lui appartenait pas, mais qu’il entrait toujours dans son appartement. La rencontre avec ce chat m’a tourmenté davantage.
Je lui ai finalement donné l’accord pour que nous nous rencontrions, mais nous ne nous sommes pas encore vus.

 Si elle me faisait un cadeau de Noël, je devrais à mon tour lui offrir quelque chose. Je me demande ce qui plairait à une fille. Une brosse à dents que j’ai déjà utilisée… ? Des rognures de mes ongles… ? Un livre de Paul Auster que j’ai déjà lu… ? Des paquets de thé japonais… ?

''Yûgure Memoriza'' Shinsei-Kamattechan



Je pensais que ce serait triste si je perdais.
Et j’ai perdu.
Je suis sorti parce que le crépuscule me rendait un peu triste.
Je suis juste allé au konbini.

Attends, tout le monde est parti. Je ne trouve pas ma ligne de départ.
Je n’ai pas le temps de déprimer en cette nouvelle saison d’avril.

« Abandonne. » 
Mais j’aimerais essayer ici car je me sens un peu seul.
Je ne peux pas bouger alors que tout le monde est déjà parti et qu’ils songent au crépuscule en cette saison,
Un chat au bord d’une rivière. 
J’ai envie d’être comme lui car je me sens un peu triste.
Yûgure Memoriza. Fuck you !

Je donne un coup de pied dans le globe avec mon sentiment au lieu d’un ballon de foot.
C’est à cause de moi que le crépuscule est un peu gentil. Je compte toujours sur les autres.

Je réfléchis au bord de la rivière en buvant un café chaud.
Je ne regarde rien de particulier, en cette nouvelle saison d’avril.
« Il vaut mieux abandonner » Ta gueule. J’aimerais essayer ici car je me sens un peu seul.
Je ne peux pas bouger. Je regarde juste un porn sur la ligne de départ que j’ai trouvée.
Un chat au bord d’une rivière. J’ai envie d’être comme lui car je me sens un peu triste.
Yûgure Memoriza.

J’ai crié quand j’étais surexcité.
J’ai regardé dans le miroir. Mon visage était mort.
Yûgure Memoriza.
Le ciel qu’un garçon télécharge est un autre monde que le mien.

« Je n'abandonne pas » C’est un mot désagréable. J’aimerais essayer ici car je me sens un peu seul.
Alors que j’ai bougé, je n’arrive toujours pas à trouver ma ligne de départ.
Vivre, c’est dur, laisse-moi regarder un porn, s’il te plaît.

Le ciel crépusculaire est beau. Je n’abandonnerai pas.
Quoi que je fasse, je me sentirai peut-être seul.
Le chat au bord de la rivière a miaulé et s’est couché.
« Tu peux abandonner »
Cette heure est un peu gentille pour moi.
Yûgure Memoriza

Le vent printanier souffle.
J’achète un café et un kitsuné-udon instantané au konbini.
Yûgure Memoriza, Fuck you !

samedi 9 décembre 2017

Douleur

 Chaque fois que je vais à l’université, j’ai envie de mourir. J’imagine que personne ne comprendrait cette douleur. Le seul moyen d’oublier une douleur est d’y superposer une autre blessure. Je suis couvert de blessures, mais elles sont invisibles aux yeux. Je ne sais pas pourquoi l’université me déprime autant. Le collège et le lycée me détruisaient aussi. Mais je n’ai plus quatorze ans. Je n’ai pas le droit de faire semblant d'avoir de la fièvre parce que je ne suis pas motivé. D’ailleurs, il faut que je me souvienne que j’ai consacré énormément d’efforts à apprendre le français.

 Aujourd’hui, je suis allé en cours d’anglais. Une fille aux cheveux blond foncé et un garçon de haute taille et à la voix grave ont présenté leur exposé sur les réseaux sociaux. Pendant qu'ils parlaient, mon envie de mourir enflait de plus en plus comme une montgolfière. J'ai essayé de penser à autre chose, à l'antilope de l'été, par exemple, en transperçant une feuille blanche du regard. Je n'arrivais pas dessiner non plus. Dans ma tête, il n'y avait que la neige, comme sur l'écran d'une télé qui ne capte rien.

 Le professeur nous a demandé nos avis sur les réseaux sociaux. La tête baissée, je n’ai rien dit. Ma voisine qui aime les hiragana a dit quelque chose. Une autre fille a dit quelque chose, mais leurs voix étaient si lointaines que je ne comprenais plus rien. Je me suis demandé ce que je pensais des réseaux sociaux. Étant donné que je suis extrêmement introverti, les réseaux sociaux sont presque les seuls endroits où je parle avec des gens. S’il n’y avait pas de réseaux sociaux, je pense que je serais complètement isolé et me pendrais tout seul dans ma chambre. D’autre part, j’aime les réseaux sociaux parce que je peux bloquer les gens que je n’aime pas. Je clique sur le bouton ‘’bloquer’’ et cette personne disparaît d’un coup. Le sourire se répand sur mon visage. Je cherche le bouton de ‘’bloquer’’ dans la vie réelle, mais il n’existe pas.

 Ensuite, une autre fille a fait son exposé. C’est une fille à la peau basanée, je pense qu’elle n’est pas française parce qu’une fois je l’ai entendue dire qu’elle ne parle pas trop français, mais je ne sais pas de quel pays elle vient. Elle a parlé sur l’univers parallèle et pour la première fois c’était un sujet intéressant. Cependant, la tête toujours baisée, je me taisais. Elle nous a demandé en anglais ce qu’était un trou noir. C’est un corps céleste qui a une gravité extrêmement forte, ai-je dit dans ma tête. C’est un corps céleste d’une incroyable densité qui a une gravité extrêmement forte, a-t-elle dit. Ensuite, elle nous a demandé ce qui se passerait si un être humain entrait dans un trou noir. De l’extérieur, son corps semblerait s’allonger à l’infini parce que la gravité est si forte que même la lumière ne peut pas en sortir mais en réalité, on ne sait pas car personne n'y est jamais entré, me suis-je dit en silence. Son corps sera allongé à l’extrême, a-t-elle dit en montrant l'image d'un astronaute tendu comme un élastique.

 Chez moi, je me suis connecté sur Skype pour la première fois depuis longtemps. J’avais arrêté de l’utiliser parce que Line est plus pratique. J’ai l’impression que le design de Skype n’a pas évolué depuis 2005, il fonctionne moins bien que d’autres applications. J’ai reçu un message d’une personne avec qui j’ai parlé il y a très longtemps, à l’époque où je maîtrisais mal le français et cherchais des correspondants. Elle m’a dit qu’elle avait déménagé à Strasbourg et qu’elle étudiait à la même université que moi. Elle me proposait de nous rencontrer.
« Je serai gênée parce que tu en sais déjà un peu sur moi, m’a-t-elle dit.
- Ne t’inquiète pas. Je ne vais jamais te rencontrer », lui ai-je dit.

 Ces derniers temps, je me demande si je ne serais pas autiste Asperger. Il semble que j'en aie tous les symptômes, sauf l'imagination. Je n'ai pas de difficulté à imaginer les choses, je pense que je suis même plutôt mégalomane. Toutefois, l'hypersensibilité, l’asociabilité, les intérêts restreints me décrivent parfaitement.
Dans la société moderne, quand on n'est pas communicatif, on ne peut rien faire. Je n'ai aucun avenir. Je n'ai pas ma place dans le monde. Plus tard, j'aimerais faire du pain avec des personnes handicapées.
 Il semble que le Japon va construire un casino pour les jeux olympiques de 2024. Je préférerais un centre d'euthanasie.

vendredi 8 décembre 2017

Pauline

 Pauline est ma correspondante. On s’est rencontré sur Hellotalk, toutefois je ne me souviens pas depuis quand nous nous parlons. Je ne me rappelle pas non plus si c’était elle ou moi qui avait adressé la parole en premier. Je pense que c’est elle qui m’a parlé d’abord parce que j’adresse rarement la parole aux gens.

 En fait, j’ignorais très souvent les messages que je recevais parce que je n’étais pas d’humeur. Je ne me rappelle donc pas pourquoi je lui ai répondu. Elle m’avait peut-être dit quelque chose qui avait attiré mon attention. À ce moment-là, je traduisais un livre japonais en français juste pour mon plaisir mais je n’arrivais pas à trouver un correcteur. C’est normal, c’était un livre de deux cent cinquante pages, de plus cela ne me rapportait pas d’argent. Aussi, je me disais que ce livre n’intéresserait pas les Français vu qu’il parlait de la vie quotidienne au Japon la plupart du temps. En même temps, je n’aimais pas laisser des fautes dans mon texte, c’est comme marcher avec des chaussures dans lesquelles il y a des cailloux. Un jour, je lui ai parlé de ce roman. Elle m’a dit que je pouvais lui montrer ma traduction. Je l’ai pris pour un langage diplomatique, alors je ne la lui ai pas envoyée tout de suite.

 Quelques jours plus tard, j’ai envoyé ma traduction sur sa boîte mail par curiosité. Elle l’a corrigé en une journée malgré la longueur du texte, en ajoutant « C’est intéressant, n’est-ce pas ? » en japonais.

 Je me demande si nous avons un intérêt littéraire plus ou moins similaire. Aujourd’hui, je lui ai demandé si elle aimait Kafka. Elle m’a répondu qu’elle l’adorait, qu’elle avait lu ses nouvelles, ‘’Le procès’’ et ‘’Le château’’ mais pas ‘’L’Amérique’’. J’avais lu aussi ‘’Le procès’’ et ‘’Le château’’ mais pas ‘’L’Amérique’’. Je lui ai demandé qui était son écrivain préféré. Je ne sais pas pourquoi mais je sentais qu’elle allait répondre Sôseki et c’était ce qu’elle m’avait réellement répondu. Je lui ai ensuite demandé de deviner l'écrivain que j'admire le plus. Elle m’a suggéré Haruki Murakami. Bravo ! ou était-ce trop facile ?

 Je ne l’ai jamais vue. Tout ce que je sais sur Pauline, c'est que ses yeux sont bleus. J'espère que c’est une belle fille aux cheveux longs. Mais je pense aussi qu’elle pourrait être une fille laide et grosse. Je n’oublie pas non plus la possibilité selon laquelle c’est en réalité son père qui m’écrit tous les jours.

Le bateau mouche, le père et la fille, Dickens

 J’ai pris le tram pour rentrer à la maison. Vers quatre heures et demie, le tram était bondé. Je me tenais debout et je regardais le paysage entre les épaules des gens. Le tram s’est arrêté à la place de la République. Une annonce en allemand a été diffusée. Le tram s’est remis à rouler. Au bout de quelques instants, je me suis rendu compte que le paysage était différent par rapport a d’habitude et c’est à ce moment-là que j’ai compris que j’avais pris le tram dans le mauvais sens. Il s’est arrêté à Broglie mais la porte ne s’est pas ouverte. J’ai réuni l'essentiel de l’annonce en allemand de tout à l’heure dans ma tête. Elle avait sans doute dit que Broglie était en travaux et que le tram ne s’y arrêterait pas. Entre les bâtiments, j’ai pu voir un grand sapin de noël. Le sourire aux lèvres, les gens sortaient des boutiques. Une fille qui se tenait à côté de moi avait un sac en papier d’une marque quelconque. Une vieille dame devant moi souriait. L’année allait bientôt se terminer. La ville était empreinte d’une atmosphère heureuse, mais tout cela me semblait loin.

 Le tram avancait dans la ville et il s’est finalement arrêté à l’arrêt Faubourg de Saverne. Lorsque je suis arrivé à Strasbourg, j’avais passé une nuit dans un hôtel tout près de cet arrêt. Plus d’un an s’est écoulé depuis ce jour-là mais je peux encore me souvenir de ma voisine dans le TGV. C’était une femme qui avait la trentaine, elle disait à quelqu’un au telephone, peut-être son copain, qu’elle arrivait bientôt à Strasbourg. Je me souviens de l’angoisse mêlée d’exaltation que j’avais éprouvées. Comment pourrais-je oublier ? À propos, j’avais aussi passé une nuit à Paris. J’avais été déçu que ces deux hôtels n’aient pas de baignoire, juste une douche. Après un long voyage, j’avais envie de me plonger dans l’eau chaude, longuement.

 Je suis descendu du tram. Étant donné que je ne voulais pas rebrousser chemin, j’ai pris le bus. Je regardais un bateau mouche passer sous un pont en provoquant de l'ecume. Le reflet de la lumière des réverbères m’a rappelé un tableau de Van Gogh. À un moment donné, deux policiers sont montés dans le bus. Ils ont demandé à tous les passagers d’ouvrir leurs  sacs. Je leur ai montré mon sac à dos. L’un des policiers l’a éclairé avec une lampe de poche, il m'a dit "C'est bon'' et il est allé vers quelqu'un d'autre. J’ai regardé derrière moi. Une femme âgée aux cheveux blancs lui disait d’une voix rauque : « Monsieur le policier, vous êtes costaud. »

 Avant de rentrer chez moi, je suis allé à la poste. Un homme et sa petite fille faisaient la queue devant moi. À un moment donné, la petite fille avec un manteau rose a fait une grimace terrible, puis elle a éclaté en sanglots alors qu’il ne s’était rien passé. Son père l'a prise gentiment dans ses bras et ils sont partis. Ils ne sont jamais revenus.

 J'ai reçu un paquet d'une employée, une femme d'âge mûr avec un air maussade. Faire rire un ours serait encore plus facile que l'égayer. Sorti de la poste, devant le cimetière, j'ai ouvert mon paquet. Dedans se trouvait ''David Copperfield'' de Dickens que j'avais commandé il y a quelques jours.

jeudi 7 décembre 2017

L'avortement

 J'ai le cœur aussi lourd que du plomb lorsque je pense à aller à l’université. Même si je suis de bonne humeur comme Heidi dans l’Alpe dès que je commence à penser à cette journée semblable aux autres (les cours ennuyeux, tuer le temps à la cafétéria ou à la bibliothèque etc.), mes sourcils se froncent inconsciemment comme un chirurgien qui a oublié un bistouri dans le ventre de son patient.

 Je vais à l’université juste pour avoir un papier. Sans ce papier, je ne pourrai rien faire dans la société, notamment dans la société japonaise, sans ce papier, je n’aurai que deux choix : me pendre ou me jeter sur le quai. Je suis donc obligé de souffrir pour ce papier. Au Japon, il y a de temps en temps des étudiants qui se suicident parce qu’ils n’ont pas pu avoir ce papier. On comprend donc que le papier est plus important que la vie dans la société japonaise, contrairement à ce qu’on enseigne à l’école primaire.


 J’aimerais dire pour ne pas être mal compris, que mon université n’est pas mauvaise. Je la trouve plutôt bien, ou même très bien. Le niveau académique est élevé, les professeurs sont intéressants (sauf quelques-uns), il y a également beaucoup d’événements et d’activités même si je n’y participe guère. J'aimerais donc insister : c’est mon problème personnel et que je dirais la même chose même si j’allais à une autre école. Je n’allais guère au collège, j’ai quitté le lycée. Le lycée était une montagne de singes. J’avais quelques amis au collège, mais au lycée, je n’en avais aucun. Ils étaient en rut, idiots et laids. C’est à ce moment-là qu’est né le désir suicidaire qui perdure aujourd’hui. Je n’avais donc pas du tout envie d’entrer dans une université japonaise. Plus tard, j’ai passé l’examen d’entrée dans une université japonaise, et je l'ai réussi sans problème, ils m’ont même demandé d’être boursier, mais je n’y suis pas allé.

 En France, j’essaie de ne pas me faire remarquer. Je ne parle que peu, je fais attention à mes mots. Si on me demandait mon film préféré, je répondrais « Toy Story 2 ». Si on me demandait mon roman préféré, je répondrais « Harry Potter ». Par conséquent, je ne connais personne à l’université, mais je n’ai pas de problème de relations humaines non plus. Mon intention était de finir mes études tranquillement. Il me semble que ce projet a déjà échoué parce que mon cœur est dévasté comme une ville après l'orage.

 Après le cours, je suis allé à la BNU. J’ai rencontré un homme grand et barbu qui est toujours à l’entrée. Il est vraiment grand ; je pense qu’il atteint même deux mètres. C’est un gardien de la bibliothèque. Il surveille pour que le voleur de livres ne s’y introduise pas. Le voleur de livres est capable de changer le contenu d’un livre, et l’histoire qu’il a changée ne redevient jamais comme avant.
Ce gardien ne m’a rien demandé, mais je savais que je devais lui montrer l’intérieur de mon sac à dos. Il a regardé mes cahiers et ma gourde d'un air ennuyé. Puis Il m’a dit :
« Il y a des places au cinquième étage pour travailler. »
Mais je ne comprenais pas.
« Travailler ? Travailler sur quoi ? ai-je demandé.
- Il y a des places au cinquième étage pour travailler, a-t-il répété comme un disque.
- Mais je suis venu chercher un livre de Richard Brautigan…
- Ah, vous êtes venu juste visiter. Vous pouvez passer. »

 En montant l’escalier, j’ai sérieusement réfléchi à ce dialogue. Au bout de quelques instants, j’ai finalement compris qu’il avait dit cela parce qu’en ce moment il y a beaucoup d’étudiants qui révisent à la bibliothèque. C’est un exemple qui montre que j’ai du mal à comprendre ce que les gens me disent, quelle que soit la langue.
Je suis allé directement à l’étagère de littérature américaine. ‘’L’avortement’’ de Brautigan se trouvait dans le coin. J’ai aussi emprunté un livre de Kenzaburo Oe, ‘’ Une existence tranquille’’. Récemment, je collectionne les tickets d’emprunt de la BNU.