vendredi 2 février 2018

''Je ne peux pas enseigner'' Haruki Murakami


 Saviez-vous que Sôseki Natsume était professeur ? Le héros de ‘’Botchan’’ est professeur de mathématiques, mais Sôseki lui-même enseignait l’anglais. Comme il faisait partie des rares qui avaient fait des études à l’étranger à l’époque, on dit que sa prononciation était particulièrement remarquable et que les élèves étaient impressionnés. C’était un professeur enthousiaste et compétent qui avait une manière de penser plus libre que ne le voulait le système d’éducation d’époque. Bien qu’il fût sévère, beaucoup d’élèves l’admiraient. Mais il disait « Je ne suis pas fait pour être prof ». Il a refusé un poste à l’Université de Tokyo et il est devenu écrivain. Je pense aussi que c’est plus facile d’écrire des romans chez soi que de se rendre au bureau et d’enseigner tous les jours.

 Plus tard, Sôseki a eu un grand succès comme écrivain et il a jeté les bases de la littérature japonaise moderne. Dans les dernières années de sa vie, il est tombé malade et il gardait la chambre. Il avait surtout mal au ventre (on peut facilement imaginer qu’il souffrait de l’estomac). Un jour, lorsqu’un de ses disciples, Miekichi Suzuki lui a rendu visite, assis sur la véranda, le maître enseignait l’anglais à des enfants des environs vêtus de kimonos sales. Il semblait toujours avoir mal au ventre et il avait mauvaise mine, mais sa manière d’enseigner était consciencieuse et gentille. Les enfants partis, Miekichi lui a demandé : « Qui sont ces enfants ? ». Sôseki lui a répondu : « Je ne sais pas, ils sont venus me demander de leur apprendre l’anglais. Je leur ai dit, ‘’Je suis très occupé. Je vous donnerai une leçon, mais seulement aujourd’hui. Au fait, dites-moi qui vous a parlé de moi ?’’ Ils m’ont répondu qu’on leur avait dit de venir chez moi, parce que j’étais un homme instruit et que je devais savoir l’anglais. »

 Sôseki qui enseigne l’anglais aux enfants des environs en leur disant « Juste un petit moment. Je suis occupé » en supportant la souffrance, c’est touchant, ne trouvez-vous pas ? Personnellement ça me fait sourire. C’est un épisode raconté dans un livre intitulé « Le professeur d’anglais, Sôseki Natsume ». J’imagine qu’il ne détestait pas à ce point enseigner, même s’il disait « Je ne suis pas fait pour être prof ».

 Je ne me vante pas, mais moi, je ne suis pas doué à enseigner. Je n’ai aucune difficulté à apprendre quelque chose tout seul petit à petit, toutefois j’ai du mal à simplifier pour expliquer des choses. « Après tout, c’est parce que tu as un caractère égoïste », me dit ma femme froidement, mais ce n’est pas vrai. En vérité, je n’y arrive pas. Quand j’enseigne, je m’énerve de plus en plus. Alors que je sais bien que c’est ma faute, je pense « Pourquoi ne comprends-tu pas une chose aussi simple ! » Je suis peut-être sans envergure en tant qu’un homme. Je ne pourrai jamais être un bon prof.

 Il y a longtemps, un grand batteur a expliqué sans rire « En bref, il faut battre de toutes ses forces la balle qui vient » quand on lui a demandé les secrets de sa technique. Je crois le comprendre. Ce qu’il a dit est quand même logique. Cette personne est devenue entraîneur d’une équipe de baseball après sa retraite. Je pense qu’il y a quand même des gens qui ne sont pas faits pour enseigner.

jeudi 1 février 2018

Près des caisses automatiques, Leclerc, Rivetoile

 Peu avant de descendre du bus, j’ai entendu quelqu’un me dire « Anata wa… ». J’ai tourné la tête dans la direction de cette voix. Un homme d’un certain âge avec une barbe de plusieurs jours, portant un bonnet et un blouson qu’on hésiterait à qualifier de propre, était assis à ma gauche. « Nihonjin desuka », a-t-il continué. Ses yeux étaient fixés sur moi. Je lui ai donc répondu « Hai ». Il a souri. Le bus s’est arrêté et je suis descendu. Je me demande comment il a su que j’étais japonais et pourquoi il savait au moins dire cette phrase dans ma langue maternelle. Il n’y avait rien qui indiquait ma nationalité sauf mon porte-bonheur en forme de chrysanthème et un vieux porte-clef sale en forme de Doraemon qui sont attachés à mon sac. Toutefois il était peu probable qu’il les ait vus. Ils sont petits et attachés au côté gauche de mon sac à dos. Vu qu’il savait dire quelques mots en japonais, il savait sans doute à quoi ressemblent les Japonais.

 Personnellement, je crois pouvoir différencier les Japonais des Chinois et des Coréens. Les Chinois ont souvent une tête ronde et un petit nez, tandis que les Japonais, notamment les hommes, ont une tête longue et un nez plus grand. Distinguer les Japonais et les Coréens me semblent plus difficile. Quand j’ai pris le Korean Air, j’ai remarqué qu’ils ressemblaient aux Japonais. Une hôtesse m’a parlé en coréen et c’était marrant. Si je fais une généralité, j’ai l’impression que les Coréens ont les yeux en amande et qu'ils aiment teindre leurs cheveux de plusieurs couleurs excentriques. Mais après tout, ce n'est qu'une vague impression.

 Après les cours, je suis allé à Rivetoile pour me rendre à Leclerc. Ces derniers temps, j’avais une folle envie de manger des croquettes. J’y pensais tout le temps. La friture d’une couleur dorée. Dès qu’elle se brise dans la bouche, la saveur douce de la pomme de terre mélangée au fromage se répand. Puis je me suis souvenu que je n’avais pas mangé de croquette depuis des années. J’ai demandé à Aurore si elle faisait des croquettes. Elle m’a dit que je pouvais en acheter au supermarché. Je n’en ai jamais vu, ai-je protesté. Au rayon de nourriture pour chats et chiens, m’a-t-elle dit. Je l'ai ignorée. Ensuite j’ai posé la même question à Ophélie. Elle m’a dit que je pouvais en acheter au supermarché. Où ?  ai-je dis. Près des caisses automatiques du Leclerc, au Rivetoile, m’a-t-elle dit. Selon ses informations, les croquettes étaient dans des sachets.
 Peut-être que les croquettes du supermarché sont moins bonnes que celles des restaurants. Mais cela m’importait peu. J’avais besoin de croquettes tout de suite, comme un voyageur du désert convoite de l’eau. J'imaginais sans cesse la sensation que l'on ressent en enfonçant les dents dans la pâte croustillante.

 Le Leclerc du centre-commercial était beaucoup plus grand que le supermarché où je vais toujours. Comme c'était la première fois que j'y allais, je me suis un peu perdu. Je suis passé près des caisses automatiques. J’ai vu des sachets roses sur lesquels il était écrit « PROMOTION BEIGNETS ». En passant la boucherie et la poissonnerie, je suis arrivé aux rayons des boissons. Et au final, je suis retourné à l’entrée. Je n’avais vu de croquettes nulle part. J’ai fait deux ou trois fois le tour du supermarché, sans plus de résultat. J’ai renoncé. Il était clair que j’avais manqué l’occasion de manger des croquettes. À ce moment-là, Marie-Antoinette m'a dit dans ma tête : « Si vous n’avez pas de croquette, que vous fassiez vous-même ». J’ai relevé la tête. Heureusement il y avait des pommes de terre chez moi. J’ai acheté un paquet de chapelure et des clémentines. Quand je suis sorti, un gardien m’a demandé de lui montrer mon ticket de caisse et l’intérieur de mon sac.

 Dès que je suis arrivé chez moi, j’ai fait bouillir des pommes de terre dans l’eau. Je les ai ensuite écrasées avec une cuillère et j’en ai fait quatre ou cinq parts. Aussitôt que l’huile dans la casserole a été chaude, je les ai mises dedans. Quelques minutes plus tard, je les ai sorties. Au moment où j’en ai pris une avec les baguettes (je n’ai que des baguettes et une cuillère), elle s’est désagrégée comme le cadavre d’un noyé qu’on retrouve après plusieurs mois. J’ai contemplé le résultat sur l’assiette. Ça ne ressemblait pas à des croquettes. Ça ressemblait à de la pomme de terre écrasée pleine d’huile. Ma chambre exiguë empestait le brûlé. J’ai porté de la pomme de terre écrasée pleine d’huile à ma bouche. J’ai réussi à l’avaler. Je n’ai même pas eu besoin de mâcher pour constater que c’était bel et bien de la pomme de terre écrasée pleine d’huile et rien de plus.

mercredi 31 janvier 2018

Le cauchemar de l'automate

 Le mardi, j’ai cours de neuf heures à quatorze heures. Par rapport au lundi ou au jeudi, je peux rentrer relativement tôt. En revanche, tous les cours se succèdent les uns après autres, si bien que je n’ai pas de pause. Alors que j’avais mis du café au lait dans ma gourde, je n’ai pas eu le temps d'en boire une goutte.
Récemment, je vis comme un automate. Je me lève, je me brosse les dents, je vais en cours, je prends des notes, je rentre et je mange quand c’est nécessaire. Je n’ai donc pas beaucoup de mémoire de ce que je fais à l’université. Comme ça, je suis moins stressé.

 Aujourd’hui la prof de morphologie nous a répété à plusieurs reprises que la forme ‘’fatigable’’ n’existe pas dans le dictionnaire. J’ai tapé ce mot dans mon dictionnaire électrique Casio. "Fatigable" existe bel et bien dans trois dictionnaires, le Petit Robert, le Royale Dictionnaire Français-Japonais, le Robert Grand Dictionnaire Français-Japonais, mais je me suis tu. Vu que ce qu’elle disait n’est pas tout à fait faux. ‘’Fatigable’’ n’est pas un mot qu’on emploie très souvent, de plus, le sens de ce mot semble un peu étrange. ''Fatigant'', c'est compréhensible. Ça qualifie ce qui fatigue. Il y en a beaucoup au monde : le boulot, l'hystérie d'une femme, la maladie, le devoir etc. ''Infatigable'' veut dire ''qui ne peut se fatiguer'', c'est aussi compréhensible. Je ne me fatigue pas à lire un livre intéressant. En revanche, la définition du mot ''fatigable'' est ambiguë. Il n'est écrit que ''Sujet à la fatigue'' dans le Petit Robert. Réfléchir sur le mot ''fatigable'' est fatigant.

 Demain, je n’aurai que deux cours. De plus, je pourrai faire la grâce matinée. Mais la semaine dernière, la professeure m’avait obligé de travailler avec deux filles que je ne connaissais pas. J'avais timidement protesté que je ne suis pas très doué pour travailler en équipe. Elle m’avait dit que c’était alors une bonne occasion pour apprendre. Je n’avais plus rien à dire. J’imagine qu’elles ne veulent pas travailler avec moi mais moi non plus, je ne veux pas travailler avec elles. Les deux filles inconnues avaient toutes les deux l’air sombres. Je pense que l'une est fascinée par une collection de photos parapsychiques, et que l'autre aime disséquer des grenouilles.

''L' étrange histoire d'un magasin d'antiquités" Haruki Murakami



 Je crois avoir déjà écrit quelque part que mon épouse aime les antiquités et qu’à l’occasion d’un voyage, elle visite des magasins de curiosités. Je suis quelqu’un qui essaie de ne pas juger les choses, mais il y a une seule règle que j’ai envie d'établir. C’est que « le fait d’entrer avec sa femme dans un magasin de curiosités et d'y passer une éternité, c'est mortellement ennuyeux pour quelqu’un qui ne s’intéresse pas aux antiquités ». Pendant que ma femme parle avec le patron en utilisant un jargon incompréhensible, je flâne dans le magasin en bâillant. Je suis obligé de regarder des choses qui ne m’intéressent pas, en me disant dans ma tête : « Pourquoi une assiette si sale est vendue à ce prix ? » etc.
 Au moins, je n’ai pas besoin de me soucier de l'endroit où regarder contrairement à un magasin de lingeries (mais je n’y entre pas). Pourtant le fait que ce soit ennuyeux ne change pas.
 Lorsque nous sommes entrés dans un petit magasin de curiosités à Kyoto, sans savoir pourquoi, j’avais un mauvais pressentiment depuis le début. Le regard de la vieille dame qui accueillait les clients avait quelque chose de néfaste. Elle ressemblait à la sorcière de « Hansel et Gretel ». Elle avait une aura magique, j'ai alors imaginé qu’elle habitait dans une maison faite de Yatsuhashi et Senmaizuke※ au fin fond d’une forêt. J’ai pensé : « J’essaie de ne pas m’en approcher. Ça n'ira sans doute pas. »
Mais comme je m’ennuyais et comme j’avais acquis un peu de connaissances sur les antiquités grâce à ma femme, je murmurais tout seul : « C’est peut-être une assiette de fabrication en série datant de l’ère Meiji. Mais ça n’a pas l’air mal quand même » etc. Et alors que je n’aurais pas dû le faire (pourquoi j’ai fait ça !), je l’ai prise pour la regarder. À ce moment-là, j’ai senti un regard piquant dans mon dos comme si une onde électromagnétique puissante s'y enfonçait. Sans même avoir eu le temps de penser : « Ah, zut », j’ai fait glisser l’assiette ; elle est tombée sur le plancher et s'est brisée.
 « Ne vous en faites pas. Cela arrive qu’une assiette se brise », m’a dit la vieille dame en souriant, mais son regard disait tout le contraire. Sa bouche souriait, mais pas ses yeux. Il y a encore des gens qui peuvent adresser ce genre de sourire portant un message particulier à Kyoto. Tant pis, j’ai finalement acheté un lot de dix assiettes puisqu'elle disait qu'elle ne pouvait pas en vendre qu'une seule. Je n’avais d’autre choix que de toutes les acheter.
« Pourquoi tu as fait ça !? , s’est plainte ma femme plus tard.
« Mais c’était la force de la volonté, me suis-je excusé. La vieille dame m’a envoyé une onde électrique pour faire glisser ma main. »
Évidemment, elle ne m’a pas pris au sérieux. J’utilise encore ces neuf assiettes chez moi. Enfin, ce n’est pas si mal que ça.

Yatsuhashi et Senmaizuke sont des plats japonais traditionnels, spécialités de Kyoto.

mardi 30 janvier 2018

La jambe rôtie

 Aujourd’hui, j’avais rendez-vous avec ma psychiatre. Je lui ai parlé de beaucoup de choses, de la mort de Yukio Mishima, de « Un bonbon ou une balle ? » de Kazuki Sakuraba que j’ai traduit et de la petite coïncidence selon laquelle lorsque j’ai terminé de traduire un de ses livres, une maison d’édition française a publié « La légende des Akakuchiba » alors que jusqu’ici c’était une écrivaine totalement inconnue dans l’Hexagone. Je lui ai aussi parlé de la série sur Hannibal Lecter. Comme le frère d’« Un bonbon ou une balle ? » est un hikikomori, je lui ai demandé si elle connaissait ce terme. Elle a acquiescé. Avant j’avais déjà regardé une émission française sur les hikikomori. Une mère française d’un certain âge disait d’un air triste que son fils était un hikikomori. C'était bizarre que ce mot sorte de la bouche d'une Française.
 Je me suis rendu compte que ma psychiatre ressemble un peu à celle du célèbre cannibale. Hannibal est lui-même un psychologue mais il va chez la psychiatre Madame Du Maurier. Évidemment, il ne lui révèle pas que tuer des gens et les manger lui font plaisir, mais Madame Du Maurier se rend compte par elle-même de la singularité du Docteur Lecter. Elle refuse qu’il vienne chez elle. Cependant, dans la troisième saison, ils vivent ensemble comme un vrai couple en Italie pour une raison inconnue. La série Hannibal dont la quatrième saison a été annulée, se termine par la scène où Du Maurier est à la table. La caméra montre d’abord une jambe rôtie qui a l’air vraiment délicieuse sur la table. Sous la table, on remarque que Du Maurier a perdu l’une de ses jambes.
 Je n’ai pas pris de prochain rendez-vous pour le moment parce qu’en ce moment, je déprime moins qu’avant même si la communication avec les autres m'effraie toujours. Je peux communiquer par écrit, mais à l’oral je dois gérer beaucoup plus de choses en même temps (le ton de la voix, l’expression du visage, la manière de parler, le choix des mots) et je panique intérieurement quand je parle avec des gens face à face. On dit que Kafka écrivait énormément de lettres à sa copine, au moins une par jour, mais qu’il était souvent réticent à la voir. Je crois comprendre un peu ses sentiments. Clairement, je ne suis pas fait pour vivre dans ce monde. Je ne trouve ma place nulle part dans la société. Mais je sais bien que je ne pourrai pas vivre tout seul.

dimanche 28 janvier 2018

''Un bonbon ou une balle ?''



 Kazuki Sakuraba est une femme écrivain qui a une carrière particulière. Elle a d’abord débuté comme auteur de ‘’Light Novel’’. Qu’est-ce que ce ‘’Light Novel’’ ? Il s’agit d’un genre de la littérature japonaise. Dans un sens large, ce terme désigne « les romans avec des illustrations en animé, d’un style souvent parlant et facile à lire ».  Comme le mot ‘’light (léger)’’ l’indique, ce genre est souvent sous-estimé. Par exemple, l’écrivain Otsuichi s’exprime ainsi dans la postface de « Goth ».

‘’(…) Lorsque je lisais un magazine de jeux vidéo, il était écrit dans un entrefilet : « Dans le monde d’édition, les light novels ne sont pas reconnus comme ‘’livres’’. Dans l’inconscient collectif, il s’agit de quelque chose de primaire destiné aux enfants ». Moi, je ne sais pas trop, mais les light novels étaient méprisés dans le monde d’édition. J’ai été choqué (…)’’

 Après avoir eu du succès avec des lights novels ‘’Gosick’’ – je ne sais pas si cette façon de dire est correcte – Kazuki Sakuraba a été reconnue en tant qu’écrivain ‘’normale’’. Et en 2008, par « Watashi no otoko (Mon homme) », elle a reçu le prix Naoki, qui est aussi prestigieux que le prix Renaudot en France.

 Je lisais ses livres avec plaisir quand j’étais au collège et au lycée. Mais ensuite, je m’en suis peu à peu éloigné, naturellement. L’été dernier, je me suis tout à coup souvenu de cet écrivain et j’ai eu envie de traduire un de ses livres « Mademoiselle Nanakamado et sept adultes pitoyables (Shôjo Nanakamado to shichinin no kawaisô na otona)».  Je l’ai donc traduit en français pour mon plaisir et pour améliorer mon niveau, puis j’ai demandé à ma correspondante Pauline de corriger le texte. Une fois terminée la traduction, j’en étais content tout seul. Par la suite, j’ai commencé à traduire un autre de ses livres intitulé « Un bonbon ou une balle ? (Satôgashi no dangan wa uchinukenai) » que j’avais adoré. J’ai acheté la version originale sur Amazon Japan, et il a été livré chez moi à Strasbourg. Plus tard, comme j’avais repris les cours, j’avais moins de temps libres que pendant les vacances, mais je l’ai traduit petit à petit et je viens de terminer hier.

 Et aujourd’hui, j’ai découvert que « La légende des Akakuchiba » du même auteur, avait été publié en France en septembre dernier, presqu’au même moment que j’avais terminé la traduction de « Mademoiselle Nanakamado et sept adultes pitoyables » alors que jusque-là, aucun de ses livres n’avait été traduit en français. N’est-ce pas ce que Carl Jung appelle synchronicité ? Je pense que « Mademoiselle Nanakamado et sept adultes pitoyables » et « Un bonbon ou une balle ? » seront aussi traduits et publiés dans l’Hexagone, avec une meilleure traduction que la mienne. Je suis déçu. Cela m'a coupé l'envie de traduire quoi que ce soit pour un bon moment !

 « Un bonbon ou une balle ? » est l’histoire d’une fille de treize ans, Nagisa Yamada. Elle vit avec sa mère et son frère dans un HLM. Son père est décédé dans un naufrage dix ans auparavant. Son frère est un hikikomori (un terme japonais désignant les gens qui ne sortent pas de chez eux pendant des mois, parfois des années), et elle pense à entrer à l’armée d’autodéfense après le collège. Après les vacances d’été, en septembre, une fille excentrique a été transférée de Tokyo à son collège. Elle s’appelle Mokuzu Umino, et elle semble être la fille du célèbre chanteur Masachika Umino. Lorsque le professeur de la classe lui demande de se présenter à ses nouveaux camarades, après avoir bu de l’eau minérale, elle a prétend être une sirène.
 Comme Kazuki Sakuraba écrivait des polars au début de sa carrière, ce livre emprunte des traits à ce genre.  Par exemple, le récit commence, d’une manière assez choquante, par l’extrait d’un article disant que le cadavre démembré de Mokuzu Umino a été découvert dans la montagne. D’autre part, il est difficile de classer ce livre comme roman policier, puisque le lecteur peut facilement deviner qui est le tueur. L’essentiel de ce roman se trouve dans la relation entre Nagisa et Mokuzu.
 La narratrice est Nagisa, si bien que le style est celui d'une fille de treize ans qui parlerait à ses amis, en utilisant beaucoup d'expressions argotiques. On trouve souvent des mots familiers et crus. Il y a même une sorte de transgression des codes littéraires qui donnent un effet comique.

‘’ Il a chancelé deux ou trois fois puis il a dodeliné de la tête. Dès qu’il a baissé les yeux, il a vomi brutalement comme une cascade. 
« Bleuuuurrrrp ! 
- F,f,f,f,f, frérot ?  
- …….Ça va maintenant» 
Tomohiko s’est mis à marcher en titubant.Mais il s’est arrêté. Il a fait à nouveau : 
« Bleuuuuurrrp ! 
- Ouiiinn, frérot ! 
- …….Pardon. Maintenant je vais vraiment mieux. »’’

 La composition est aussi originale que le style. Dans ce roman, deux parties avancent en parallèle, le présent et le passé. Dans la partie au présent, Nagisa et son frère montent la montagne, dans l’autre qui est au passé, Nagisa parle de ses souvenirs de Mokuzu. Et ces deux parties se rejoignent à la fin. La psychologie des personnages est aussi remarquable. Le jour où Nagisa et Mokuzu se rencontrent, cette dernière dit à la première « Meurs » et elle prétend que c’est une façon d’exprimer son affection. Nagisa lui réplique que c’est de la haine. Plus tard, il se révère que Mokuzu subit quotidiennement la violence de son père, et le lecteur comprend que c'est pour cela qu'elle n’arrive pas à distinguer l’affection de la haine. Lorsque Mokuzu a dit à Nagisa « Meurs », elle pensait sérieusement devenir son amie.

 J’ai écrit longuement mais je n’ai pas l’intention de faire un commentaire composé, ni dissertation. J’en fais assez à la fac. De toutes les œuvres de Kazuki Sakuraba, je préfère ce « Un bonbon ou une balle ? ». Ce roman à la fois triste et comique a quelque chose de sincère qui peut toucher le lecteur. Moi-même, je suis resté sidéré un long moment après avoir traduit le dernier chapitre. Pour l’instant, seule ma traduction permet de le lire en français. Mais si vous voulez connaître l'histoire, la version en manga a déjà été traduite en français sous le titre de « A lollypop or a bullet ? ».

vendredi 26 janvier 2018

Une éxcursion à la montagne

 Bien que j’aie imaginé une vieille dame méchante aux dents jaunies avec un fouet à la main, la professeure chargée du cours de ce matin était tout le contraire. Elle est très jeune et pleine de vitalité comme l’héroïne d’une comédie musicale. Elle m’a demandé pourquoi j’étais absent la semaine dernière. « Je dormais », ai-je répondu honnêtement. Ce matin, j’avais réussi à me réveiller à six heures, mais à vrai dire j’étais encore moitié endormi. Je me suis rendu compte que j’avais acheté le premier tome des ‘’Mille et une nuits’’, alors que ce dont on avait besoin dans le cours, c’était le troisième. C’est parce que je n’étais pas là la semaine dernière.
 Je n’ai jamais lu ‘’Les milles et une nuits’’. Si je ne me trompe, c’est l’histoire d’une fille qui s’appelle Shéhérazade. Elle est obligée de raconter une histoire chaque nuit au roi pour survivre. Quand j’étais enfant, j’ai regardé ‘’Doraemon : Nobita’s Dorabian Night’’, mais je pense que c’est différent des ‘’Mille et une nuit’’.
Ce cours a l’air intéressant. S’il commençait un peu plus tard, il serait encore plus intéressant.

 Ensuite, je suis allé au secrétariat pour récupérer ma copie du partiel de la littérature française du XVIII siècle. J’ai demandé à une femme qui ressemblait à une grenouille de la chercher. Elle s’est plainte de ce que le professeur n’avait pas classé les copies par ordre alphabétique. Elle a regardé les copies une par une. À ce moment-là, j’ai su intuitivement que je n’avais pas eu une bonne note, parce que des chiffres tels que ‘’7’’, ‘’2’’, ‘’6’’, ‘’9’’ défilaient devant moi comme un manège. En bref, tout le monde avait de mauvaises notes. Et cette présomption s’est avérée exacte. Néanmoins, j’ai à peine pu valider cette matière. Depuis ma première année, j’ai de mauvaises notes en littérature française et de bonnes notes en littérature générale et comparée. En première année, j’ai étudié un roman français datant du XVI siècle et ça s’est terminé en désastre. Je ne voulais plus qu’il soit dans mon champs de vision et je l’ai jeté. En revanche, j’ai eu un résultat relativement satisfaisant pour des dissertations sur Thomas Mann, Stephan Zweig et Jack London. Ils sont tous étrangers. Je trouve la littérature française merveilleuse et incomparablement féconde. Mais les œuvres imposées dans des cours ne m’ont pas vraiment attiré.

 J’ai déjeuné tard vers 15 heures. J’ai cherché une place mais comme il n’y en avait pas, je me suis installé sur une chaise qui se trouvait au premier étage du Patio. Le sac de papier qui contenait mon sandwich était trempé d’huile. Plus je mâchais, moins je savais si je mangeais du papier ou un sandwich. À un moment donné, deux hommes de service de l’université se sont approchés de moi. J’avais mis un casque anti-bruit et je ne pouvais pas les entendre. Mais comme l’un de ces deux hommes a commencé à ranger une table à côté de moi, j’ai compris qu’ils me demandaient de partir. J’ai perdu à nouveau ma place.
 Je me suis donc déplacé à la cafétéria sale du Patio, mais il n’y avait pas de place. À vrai dire, il avait quelques places, mais je n’avais pas le courage de me mettre entre des gens qui bavardaient joyeusement entre amis. J’ai trouvé une table dans un coin. Une fille qui avait l’air sombre y travaillait toute seule. Peut-être écrivait-elle les noms des gens qu'elle n'aimait pas dans son "death note’’. Un instant, je me suis demandé si c'était ainsi que les autres me voyaient. Mais c'était une question ridicule. De toute façon, personne ne me prêtait attention. Je lui ai demandé si je pouvais m'installer à cette table. Je me suis assis avant qu’elle me réponde. La table était sale. Il y avait des taches de café et des miettes de gâteaux.
 Le vendredi, je ne vais pas à l’université.