Pour accéder au master de FLE
didactique, il faut justifier une expérience solide d’enseignement de langues.
La mort dans l’âme, je me suis inscrit sur le site d’échange linguistique de
l’université. Pour que personne ne m’envoie de message, j’ai mis une annonce
très brève en disant que je ne sais pas enseigner le japonais. Contre toute
attente, j’ai reçu trois messages de deux filles et d’un garçon en quelques
heures. Je n’ai pas le temps de faire le tandem avec trois personnes, mais je
leur ai quand même répondu avec le même message. Cette fois, seule une fille
m’a répondu. « Quel âge as-tu ? m’a-t-elle demandé. – 56 ans », ai-je dit.
Ensuite, comme je ne sais pas trop comment je peux apprendre le japonais à
quelqu’un, je lui ai d’abord appris trois phrases : « Hayaku shinitai (Je veux
mourir tôt) », « Kuroitsu-feruto yakobu byô (Maladie de Creutzfeldt-Jacob) » et
en citant « La Déchéance d’un homme » d’Osamu Dazaï « Haji no ôi shôgai o
okuttekimashita (J’ai mené une vie honteuse) ». Elle n'était sans doute pas fan
de Dazaï parce qu'elle ne m’a plus répondu. Mon tandem est fini en dix minutes.
lundi 17 septembre 2018
dimanche 16 septembre 2018
Les piments
Il s’est passé une chose étonnante.
Tandis que je lisais les avis de clients à Simply comme d’habitude, je me suis
rendu compte qu'il y avait un petit texte de la même écriture au-dessous de
chaque commentaire. Il était écrit au stylo à bille noire. Par exemple, pour la
plainte « La machine à jus d’orange est sale après 16h. En plus, il y a des
mouches qui posent dessus », cette personne avait écrit « Merci de nous
renseigner. Nous devons réfléchir une mesure d’amélioration ». Pour le
commentaire « Les caissières sont désagréables ! », elle avait écrit « J'ai
informé mon équipe à ce sujet ». Chaque réponse était signée par le « directeur
général du magasin ».
Je lis les avis de clients depuis
plus d’un an, mais la plupart des réponses étaient ignorées. De temps en temps,
des caissières avaient griffonné « Merci » ou « On s’en fout » de façon un peu
plus soutenue. C’est la première fois que le directeur du magasin est apparu
comme deus ex machina descendant du ciel, afin d'apaiser l'éternel conflit
entre les caissières et les clients outrés. J’étais excité. S’il répondait,
j’avais aussi envie d’écrire quelque chose. « Quel âge avez-vous ? », «
Êtes-vous marié ? », « Avez-vous des enfants ? », « Où êtes-vous né ? », «
Est-ce dur d’être directeur de supermarché ? », « Quelle caissière est votre
préférée ? », « Quelle caissière détestez-vous ? », « Portez-vous des lunettes
? », « Quel est votre plat préféré ? », « Vous dormez combien d’heures par jour
? » etc. Hélas, je n’avais pas de stylo à ce moment-là. J’ai fermé le cahier et
je suis sorti du supermarché.
Au fait, j’avais cru acheter des
poivrons fins au supermarché, mais c’était en fait des piments verts, bien que
je ne mange pas de choses épicées. Ma langue a brûlé et j’ai arpenté ma chambre
pendant une demi-heure, les larmes aux yeux, la langue pendante comme un chien
idiot. Voilà, j’ai de quoi écrire la prochaine fois.
samedi 15 septembre 2018
''Les mathématiciens et la beauté" Yoko Ogawa
« La gloire et l’échec des génies : la vie des
mathématiciens historiques » est un livre sur les mathématiciens en tous temps
et en tous lieux que Monsieur Masahiko Fujiwara a écrit du point de vue
chaleureux d’un homme de la même profession. Si on lisait ce livre, même ceux
qui n’aiment pas les mathématiques seraient attirés par les mathématiciens, en
comprenant combien les fardeaux qu’ils portent malgré leur talent sont
immenses.
Par exemple, on peut dire que Mozart
est un génie aimé par le dieu de la musique. De même, les mathématiciens
prodigieux sont des gens qui vouent un amour éternel envers Dieu. Même s’ils
sont cruellement repoussés, ils ne cessent de chercher de beaux théorèmes et
s’agenouillent devant leur Dieu. L’être humain qui mène une existence instable
et changeante, peut trouver la vérité éternelle dans le monde des
mathématiques.
La découverte est née quand le
dévouement des mathématiciens a atteint son apogée. Toutefois, lorsque leur
passion a pour objet un être humain, se produit de temps à autre une tragédie.
Au XIXème siècle, Hamilton, surnommé le « nouveau Newton », a aimé durant plus
de trente ans une seule femme, son premier amour, sans que cet amour soit
jamais récompensé. Au comble du désespoir, il a embrassé le plancher sur lequel
elle se tenait lorsqu’il l’avait rencontrée.
Par ailleurs, Turing qui a décrypté les codes
de l’Allemagne nazie et qui a inventé la base de l’ordinateur, est tombé
amoureux d’un camarade. Il a même aimé la terre que ce garçon foulait. Mais ce
dernier est mort de tuberculose.
Lorsque je pense au fait que la
raison de l’être humain a remporté la victoire dans les souffrances d’embrasser
le plancher et d’aimer la terre, je ne peux m’empêcher de chérir les
mathématiciens.
Châtiment
Pauline m’a dit que pour la première
fois elle a fait pleurer un élève. La victime, le pseudonyme Victor, onze ans,
ne cessait de parler alors qu’elle avait dit qu’elle punirait la première
personne en train de bavarder pendant son cours. Victor, adorable et sage
d’habitude selon la professeur, n’a pas arrêté de jaser ce jour-là. Accablé par
deux exercices supplémentaires qui lui ont été imposés en public, le pauvre
garçon s’est mis à pleurer jusqu’à ce que sa professeur lève la punition à la
fin du cours.
Victor a de la chance. Moi aussi, je
voudrais être puni par une jeune professeur belle et mouiller mon cahier de
gouttes de mes larmes. Les fessés de Mlle Lambercier ont éveillé le masochisme
de Jean-Jacques Rousseau. Peut-être que la punition de Pauline transformera le
petit Victor en grand pervers.
vendredi 14 septembre 2018
Comme d'habitude
Ce
matin, j’ai été réveillé par la sonnerie de mon portable. Je pensais à aller au
cours de traduction de japonais pour améliorer ma capacité linguistique. Dans
la torpeur, le diable qui habite mon esprit a soufflé à mon oreille droite : «
Ce n’est pas obligatoire ! Tu n’es pas étudiant en japonais, mais en lettres !
Ça n’a rien à voir ! Tu peux te rendormir ! ». Puis, l’ange qui habite en moi a
chuchoté à mon oreille gauche : « C’est la première semaine de ta rentrée. Tu
es fatigué. Tu devrais te reposer ». Deux contre zéro. Aucune objection. Projet
de loi adopté. J’ai arrêté la sonnerie la plus désagréable du monde et je me
suis rendormi. Rien n’est plus doux et paradisiaque que le sommeil coupable.
L’après-midi, j’ai quitté le cours de
littérature française quinze minutes avant la fin pour ne pas arriver en retard
au cours de français. Ce cours avait lieu dans la faculté de sciences et
d’économie, éloigné du campus principal et où je n’étais jamais allé. J’ai
marché environ dix minutes sous la pluie. C’était un grand bâtiment en brique
facilement reconnaissable. Dehors, quelques étudiants bavardaient, une
cigarette à la main. L’intérieur était désert, ce qui m’a fait une étrange
impression parce que sur le campus principal, il y a toujours du monde. Un coin
était en travaux et barricadé. Quelques étudiants faisaient peut-être la fête.
De la musique plutôt agressive se faisait entendre de quelque part. Je suis
monté au premier étage, mais il y avait plusieurs entrées et il ne m’a pas
fallu longtemps pour me rendre compte que j’étais perdu. Au bout d’un moment,
je suis arrivé devant l’accueil de je ne sais quoi. Deux femmes étaient en
train de bavarder derrière le comptoir. Pendant que je cherchais le moment de
leur adresser la parole, l’une, la plus jeune, blonde, s’est aperçue de ma
présence. Je lui ai demandé où se trouvait la salle 216. « Tournez à droite, et
allez jusqu’au bout », m’a-t-elle dit en souriant. Avais-je rencontré une
déesse ?
Je me suis encore perdu un peu, mais
finalement, j’ai trouvé la salle de mon cours avec dix minutes de retard.
Quelques Chinois entouraient une table ronde et une enseignante leur expliquait
quelque chose. « Je suis venu pour le cours de français… », lui ai-je dit. «
C’est la semaine prochaine, m’a-t-elle dit. Attendez un peu. Je vais voir avec
vous ».
Quelques minutes plus tard, elle est venue
vers moi et m’a demandé de la suivre. C’était une dame souriante qui dépassait
largement ma taille verticalement et horizontalement. Je ne sais pas pourquoi,
mais les professeurs de français sont souvent très sympathiques et gentils
contrairement à ceux de littérature française. Parce qu’enlever des points aux
étudiants n'est pas leur travail ? « Oui, c’est la semaine prochaine »,
m’a-t-elle dit en regardant son ordinateur. « Vous serez mon enseignante ?
ai-je dit. – Non, c’est ma collègue, Claude. Claude, ça peut-être un prénom
masculin, mais c’est une femme », m’a-t-elle dit. Je croyais que Claude était
un prénom masculin à cause de Claude François.
Mes cheveux sentaient la pluie. Je me suis
perdu inutilement……comme d’habitude.
jeudi 13 septembre 2018
Le Red Bull
Je suis morose et mélancolique à l’université, mais
croyez-moi, je suis très gai et joyeux chez moi. Je ne cesse de dire des
plaisanteries spirituelles au mur. Le mur rit. Mon voisin y frappe.
Aujourd’hui, pendant un cours, une prof a dit en
citant Platon et Blake « La poésie nous donne des ailes pour découvrir la
vérité » ou quelque chose de ce genre. On dirait le Red Bull. La poésie, c’est
le Red Bull.
La prof était jeune et elle ne semblait pas encore
très habituée à parler en public. Elle parlait un excellent français, mais le
français n’est peut-être pas sa langue maternelle. Parler devant quatre-vingts
personnes, ce doit être quand même stressant. Je n’arrive même pas à parler à
une seule personne. Je dis souvent « Ah… », « Euh… » comme Sans-visage du «
Voyage de Chihiro ». L’idée de parler devant beaucoup de monde m’effraie. Si
j’étais professeur d’université, je marmonnerais quelque chose
d’incompréhensible, réagirais aux rires étouffés des étudiants et finalement je
m’enfuirais en pleurant.
mercredi 12 septembre 2018
FLE
C'était un matin particulièrement
beau. Le ciel était bleu. Des oisillons piaillaient. J'attendais paisiblement le cours
de FLE. Quelques minutes plus tard, une inconnue est entrée dans la salle et
nous a dit que ceux qui n'étaient pas là vendredi dernier n’avaient pas le
droit de prendre ce cours, et qu’on devait en discuter avec la directrice. La
vieille bique a expulsé sans merci quelques étudiants, moi y compris. On s'est
sentis misérables comme les Juifs durant la seconde guerre mondiale ou les
Noirs des États-Unis pendant l’esclavage. Tout à coup, je suis devenu
humaniste. Je me suis juré d'anéantir le racisme de la terre.
Je n’avais plus rien à faire.
Pourquoi m’étais-je levé tôt ce matin ? Pour admirer les rides magnifiques de
la vieille ? Ce doit être ça. J’ai frappé à la porte du bureau de la
directrice. Sur la porte, il était indiqué qu’elle recevait les étudiants l’après-midi,
mais je m’en foutais un peu. Quelques instants plus tard, une meuf ratatinée
comme un vieux radis qu’on a oublié dans le frigo depuis six mois a ouvert la
porte. En sachant qu’il n’y avait plus d’espoir, puisque je n’ignore pas à quel
point l’administration française est têtue, je lui ai dit que je voulais
prendre le cours de FLE. La vieille bique numéro 2 m’a donné la réponse que
j’avais exactement prévue et j’ai eu l’impression d’être un personnage de film.
« Non, il y a déjà trop d’étudiants et ce n’est pas possible ». Si j’avais été
comme d’habitude, j’aurais dit simplement « D’accord. Au revoir. Bonne journée
(j’espère que tu tomberas sur un caca dans la rue !) » et je serais parti, mais
ça m’a quand même énervé et je lui ai répondu. « Mais sur le site, il n’était
écrit nulle part qu’on devait s’inscrire !
- C’était affiché partout dans le
département, m’a dit le radis.
- Je trouve ça injuste ».
Je suis en lettres et je viens
rarement à la faculté de langues. Avant de poignarder les deux lesbiennes, j’ai
tourné les talons.
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