mercredi 8 août 2018

''Le Salinger écrit à la main'' Yoko Ogawa


 Il y a longtemps, à l’époque où je travaillais en tant que secrétaire dans un hôpital universitaire, dans le bâtiment des expériences animales, il y avait une assistante de recherches qui aimait de tout son cœur « L’Attrape-cœurs ». Son obsession n’était rien d’autre que ce que l’on pourrait qualifier d’amour.
 Je l’ai rencontrée pour la première fois dans le bureau d’un professeur qui enseignait la littérature pour le cours de culture générale. Je ne me rappelle plus pourquoi j’y suis allée, mais lorsque je suis arrivée, l’assistante était déjà assise sur le canapé. L’expérience animale et le cours de littérature n'avaient sans doute aucun rapport. Visiblement, il leur arrivait souvent de causer d’un air décontracté.
 Les professeurs qui ne portaient pas de blouse blanche étaient rare à la faculté de médecine. Dans ce sens, il faisait déjà partie des rares professeurs qui attiraient mon attention. Mais il m’a surtout fait une forte impression parce qu’il avait mis un vieux piano allemand dans son bureau. L’air pensif, il marchait en baissant un peu la tête ; il avait glissé ses mèches trop longues derrière les oreilles ; il parlait d’une voix de baryton ensorcelante et limpide.
 Quant à elle, maigre comme un oisillon, elle était de taille si modeste que même la blouse blanche la plus petite était trop grande pour elle. Sa blouse blanche était toujours tachée, sans doute par les liquides organiques des animaux de laboratoire.
 Un jour, je déjeunais avec elle à la cantine. Elle m’a demandé ce que je pensais de « L’Attrape-cœurs ». « Ah, c’est l’histoire un garçon qui se révolte contre les adultes », ai-je répondu. Je n’ai jamais oublié son expression quand elle m’a répliqué avec passion.
« Non, ce n’est que l’étiquette que les adultes ont collée à Holden. C’est le type d’adultes qu’il déteste le plus », a-t-elle dit.
 J’ai été étonnée lorsqu’elle a sorti « L’Attrape-cœurs » de la poche de sa blouse. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander si elle la portait toujours sur elle.
« Eh, oui », a-t-elle répondu comme si de rien n’était. Avec le programme des expériences, des photos de tumeurs et les clefs des cages, ce livre se trouvait toujours dans sa poche.
 Selon elle, Holden n’est pas du tout le symbole du garçon innocent qui se révolte contre la société et qui est blessé, mais c’est une personne qui a atteint déjà la maturité malgré ses seize ans, de sorte qu’il est plus mûr que les adultes. Ce qu’il affronte ne se trouve pas à l’extérieur, mais en lui. Comme preuve, l’auteur Salinger refusait de sortir des murs qu’il avait construits lui-même.
 Le plus important, c’était la mort d’Allie. Puisque Holden a appris la mort de son petit frère, il peut trouver un sens à la vieille couverture Navajo de son professeur d’histoire, et il se sent triste quand il voit une personne avec une valise bon marché, qu’il suspend la robe de la prostituée à un cintre et qu’il pense à la nonne qui n’entrera jamais dans un restaurant chic.
 Nous passions souvent la pause du midi sur le toit de l’hôpital. De temps en temps, elle lisait à haute voix quelques passages d’une voix frêle comme son corps. Son épisode préféré, c’était celui du poème écrit sur le gant de base-ball gaucher d’Allie à l’encre verte.
« Qui pourrait avoir l’idée d’écrire un poème sur un gant de base-ball ? a-t-elle dit. Quand il n’y a personne dans le champ de batteurs et qu’aucune balle ne vient, Allie lit ce poème. Mais il meurt de leucémie. Et ce gant est la seule chose qui reste à Holden ».
 C’était aussi sur le toit pendant la pause de midi qu’elle m’a dit un jour quelque chose d’inattendu.
« Je pense offrir un cadeau au professeur pour son anniversaire. Qu’en penses-tu ? ».
 Je savais qu’elle avait rencontré le professeur quand elle lui avait demandé de traduire en anglais sa lettre d’admiratrice à Salinger, et qu’elle ne cessait de fréquenter son bureau depuis lors. « Ça lui plaira, je pense », ai-je répondu sans réfléchir. Mais lorsqu’elle a parlé de son cadeau, j’ai honnêtement été gênée.
« Je vais transcrire toutes les pages de ‘’L’Attrape-cœurs’’ à la main. Je vais les relier et offrir au professeur ».
 Cela prendrait beaucoup de temps. D’ailleurs, on pouvait acheter le livre en librairie. Je n’étais pas vraiment sûre que ce cadeau plairait au professeur. Mais finalement, j'ai préféré me taire. J'ai essayé de me convaincre que ce genre de coutume existait sans doute en Occident.
 Une fois, elle m’a montré son travail dans sa pièce de la résidence des employés. Il n’y avait rien sur son bureau en face de la fenêtre, sauf les objets nécessaires à la fabrication de son cadeau. Il y avait l’édition de Hakusuisha de « L’Attrape-cœurs » et un presse-papier en verre à gauche. À droite, il y avait une liasse de feuilles de la couleur olive, un stylo et des buvards. De la qualité des papiers qu’elle a commandés spécialement à Maruzen, de la couleur de l’encre, la taille de la plume du stylo au nombre de caractères dans une page, tout était soigneusement calculé. C’était la forme qu’elle considérait idéale pour « L’Attrape-cœurs ». Son écriture était plus forte que ce à quoi faisait penser son corps, mais les pleins et déliés avaient de la douceur. Tous les caractères étaient parfaitement alignés, ce qui m’a fait imaginer à quel point sa concentration était profonde. À ce moment-là, elle en était à la moitié du chapitre vingt, à la scène où Holden fait tomber et brise le disque qu’il a acheté pour sa petite sœur.
 Elle a préparé des pancakes pour moi. Je les ai mangés dans un coin du lit, loin de la fenêtre, pour ne pas salir « L’Attrape-cœurs ».
 Je ne sais pas si elle a pu achever son cadeau. Un jour, elle a tout à coup quitté son travail sans me dire au revoir. Selon les rumeurs qui couraient au secrétariat, elle avait eu des ennuis.
 La dernière fois que je l'ai vue, c'était devant les placards à chausseurs dans l'entrée des employés. Elle ne portait pas de blouse blanche, mais ses vêtements de deuil.
« Je vais à la cérémonie qui a lieu au temple pour les animaux morts », s’est-elle dépêchée de me dire, et elle a couru jusqu’à l’arrêt de bus. Je n’ai pas eu le temps de lui poser des questions sur son « Attrape-cœurs ».
 Depuis lors, chaque fois que j’entends dire qu’un fan qui a tenté de franchir les murs de la maison de Salinger a été arrêté, je me souviens de l’assistante en deuil.

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