jeudi 17 mai 2018

La prospérité et la décadence de l'Empire austro-hongrois













 Hier, j’ai passé l’épreuve de linguistique diachronique et j’ai terminé tous mes partiels. Mon semestre est fini. À un moment, je me suis un peu inquiété de savoir si je pourrais terminer mon année, mais toutes ces préoccupations appartiennent au passé maintenant. Je ne m’intéressais pas beaucoup à la manifestation contre la réforme universitaire, cependant elle m’a permis de visiter quelques bâtiments où je ne serais peut-être jamais allé (l’Institut de Botanique, de Psychologique, la faculté de pharmacie), si le campus principal n’avait pas été bloqué.
 Je me sens toujours un peu triste à la fin de l’année, particulièrement quand je me promène dans le campus désert, bien que je me plaigne toujours de l’université ou de quelques cours ennuyeux.

 Aujourd’hui, je suis allé chercher des ruelles. Alors que je me suis longuement promené dans le quartier de la cathédrale et en Petite France, je n’ai pas trouvé assez de ruelles qui m’aient plu. Il y avait en fait bon nombre de ruelles, mais seules deux ou trois ont attiré mon attention. Je cherchais particulièrement une ruelle dont le bout est invisible, pas très claire et je n’avais rien à dire si elle était en pente. J’ai pris quelques photos, et j’ai compris la difficulté de trouver la ruelle idéale. C’est comme les filles. Je veux dire, il y en a beaucoup, mais…non, je préfère me taire.

 Après une longue errance, je suis sorti tout à coup sur la place Kléber qui m’était familière. Au loin, quelqu’un tenait un discours, et une foule poussait des acclamations de temps à autre. Alors que je n’avais pas l’intention d’acheter quelque chose jusque-là, mes pas se sont naturellement portés vers la librairie Kléber.
 J’avais lu ce matin un article qui disait que quelques pages cachées du journal d’Anne Frank dans lesquelles l’adolescente évoquait le sujet de la sexualité avaient été découvertes. À moins que je ne me trompe, Anne en avait déjà parlé dans la version complète de son journal, c’est-à-dire, la version qui n'est pas censurée par son père Otto. Quoi qu’il en soit, c’est une bonne nouvelle que l’on ait découvert un document inédit. Le Journal d'Anne Frank est un des livres que j'ai toujours envie d'avoir à mes côtés. J'ai pensé l'acheter à cette occasion.

 J’ai pensé qu’il se trouvait au rayon consacré à l’histoire et à la seconde guerre mondiale en particulier. Je suis donc allé au premier étage, mais je ne l’ai finalement pas trouvé. Pendant que j’attendais dans une courte queue devant un comptoir, mon regard a croisé celui d’une femme d’un certain âge qui se tenait à côté de moi. La plaque sur sa poitrine montrait qu’elle était libraire. Au bout d’un instant, elle m’a dit bonjour. À mon tour, je lui ai dit bonjour.
« Je cherche le Journal d’Anne Frank, ai-je dit.
- C’est au rez-de-chaussée, m’a-t-elle dit.
- À quel rayon ?
- Littérature nordique, scandinave ».
 Littérature nordique, scandinave, ai-je répété dans ma tête. Son ton était péremptoire et ferme comme les adeptes du géocentrisme qui accusent Galileo. Je me suis ensuite demandé si Anne Frank était ‘’nordique’’ ou ‘’scandinave’’. Autant que je sache, c’était une jeune Allemande qui s’est réfugiée à Amsterdam avec sa famille et qui est morte dans le camp de Bergen-Belsen. De plus, les Pays-Bas ne font pas partie des pays nordiques ou scandinaves ; c’est un pays de l’Europe de l’Ouest. Alors pourquoi m’a-t-elle dit que ce livre se trouvait au rayon de littérature nordique et scandinave ? Si le Journal d’Anne Frank est rangé sur l’étagère de littérature nordique, cette librairie a un vrai problème, ai-je pensé, mais je n’ai rien dit. Cela me semblait quand même grave qu’une libraire censée être spécialiste de livres pense qu’Anne Frank était scandinave. C’est comme si on croyait que Salinger était africain et que Dostoïevski était brésilien. Ou il se peut aussi que cette librairie ait une règle particulière qui l’oblige à ranger le Journal d’Anne Frank au rayon de littérature nordique. Peut-être que cette dame d’un certain âge qui me regardait fixement de ses yeux bleu clair ne m’aimait pas et m’a donné exprès une fausse information pour me tromper. Alors, pourquoi m’a-t-elle dit bonjour ? En l'occurrence, elle aurait pu m'ignorer. Ou c’était peut-être Anne Frank qu’elle n’aimait pas et elle voulait que plus personne ne lise son livre. Je me suis demandé si j'allais exprimer mon avis selon lequel le Journal d’Anne Frank se trouvait très probablement au rayon de littérature néerlandaise ou allemande, mais ce genre de discussion risquait d' engendrer des arguties inutiles. Si cette dame avait été une belle fille aux cheveux longs, j’aurais peut-être eu envie de parler plus longtemps avec elle. Mais elle ne m’intéressait pas et j'espère que je ne l'intéressais pas non plus. Nous étions condamnés à nous rencontrer et nous séparer dans un instant, traversant la distance géographique de 9,844 kilomètres qui sépare l'Hexagone de l'Archipel. D’ailleurs, si je croyais que le Journal d’Anne Frank était rangé au rayon de littérature néerlandaise, logiquement parlant, je n’avais pas besoin de poser la question à cette personne. J'aurais facilement pu l'imaginer froncer les sourcils à vingt degrés l'air mécontente. Ces multiples réflexions me sont venues à l'esprit en l'espace de deux ou trois secondes. Finalement, le mot qui a franchi mes lèvres était : « Merci ».

 J'ai ignoré son conseil. Je suis descendu directement au rayon de littérature néerlandaise et allemande pour vérifier. J'ai vu le mot « Journal » sur le dos d'un livre rangé au plus haut de l'étagère. Je me suis haussé sur la pointe des pieds et je l'ai pris. Sur la couverture, on pouvait lire : « Le Journal d'Anne Frank ».
J’ai vu aussi le rayon de littérature nordique plus tard, mais ce livre ne s'y trouvait pas.

 Mais je n’ai aucune intention de critiquer l'étourderie de cette librairie, car moi aussi, j’ignore beaucoup de choses et je me trompe souvent. Par exemple, aujourd’hui, ma correspondante Pauline m’a dit que Kafka était autrichien. Je lui ai répliqué que Kafka était tchèque. Après avoir dit cela, je me suis rendu compte de mon erreur : la République Tchèque n’existait pas à son époque et c'était une partie de l'Empire austro-hongrois ! De la même manière, j’ignore la date du début des guerres puniques et les déclinaisons verbales du russe.

 Au fait, il semble que le colis que j’avais envoyé à Pauline la semaine dernière soit arrivé chez elle. Mais elle m’a dit que c’est son père qui l’a reçu. J'étais soulagé. Ce n'est pas parce que la poste n'a pas perdu mon colis, mais c'est parce que j'avais écrit ma lettre en japonais.

''Natsume Sôseki ébahi par les paroles d'une amie de sa fille'' (Le calendrier Sôseki)


 Il y aura cent cinq ans aujourd’hui, le 19 mai 1911, la troisième fille de Sôseki, Eiko a invité une de ses camarades à venir chez elle. À l’époque, Eiko était une écolière de sept ans et demi.
 Son amie, voyant Sôseki, s’est inclinée.
 Sôseki, quarante-quatre ans, a souri et lui a dit : « Hé, bonjour » en imitant la façon de parler de poissonnier ou de marchand de légumes.
 Un peu plus tard, Sôseki s’est approché des deux petites filles qui jouaient. Il a demandé à la camarade de sa fille :
« Que fait ton père dans la vie ? »
 Il avait parlé sans réfléchir. Son interlocutrice a répondu brièvement.
« Mon père est mort à la guerre ».
 Sôseki est resté sans voix. La douleur lui avait ôté la parole. Au bout du moment, il a enfin ouvert la bouche :
« Tu seras toujours la bienvenue ici ».
 Cela dit, Sôseki a quitté les deux fillettes.

 La Guerre russo-japonaise avait commencé sept ans auparavant, le 8 février 1904. Elle a fini le 5 septembre 1905 avec la signature du traité de Portsmouth. Cette amie de la troisième fille de Sôseki avait donc perdu son père lorsqu’elle était encore bébé.
 L’armée japonaise a perdu quatre-vingt-huit mille soldats au cours des dix-neuf mois de guerre.
 Dans le salon, Sôseki a parlé de cette fillette avec son épouse Kyôko. Les paroles de l’enfant lui avaient rappelé l’horreur de la guerre et le fait que son père avait déplacé le livret de famille de son fils au Hokkaidô pour éviter la conscription.

 Il semble que l’aînée, Fudeko, écoutait à la dérobée la conversation entre Sôseki et Kyôko. Quelques jours plus tard, un incident inattendu a eu lieu.

 À l'école primaire, l’institutrice de Fudeko déclara devant ses élèves.
« L’insoumission est la honte du peuple. Un citoyen japonais doit remplir ses obligations. »
Fudeko s’est levée et a dit :
« Mon père est allé au Hokkaidô pour éviter la conscription. Cela signifie-t-il qu’il n’est pas un citoyen japonais ? »
 Comme c’était encore une enfant, elle a posé cette question sans beaucoup réfléchir. L’institutrice ne savait pas quoi répondre. Après un long silence, elle lui a répondu doucement :
« Non, parce que ton père remplit autrement son devoir de citoyen et c’est bien aussi. Mais si quelqu’un d’autre se conduisait comme ton père, tu devrais lui faire reconnaître son erreur ».
 Ce n’est que plus tard que Sôseki a appris cet incident. Sa réaction fut mitigée.

 Le mois suivant, lorsque Sôseki s’est rendu à Takada dans la préfecture de Nîgata, il a parlé de cet événement à un journaliste du ‘’Journal de Takada’’. Par ailleurs, durant la conférence qu’il a donnée dans l’amphithéâtre du collège de Takada, un jour où une pluie diluvienne frappait le toit, il a dit : 
« Vous devrez voir plus loin que Takada, devenir citoyens du Japon, puis du monde. Vous devez, dépassant le cadre de votre ville natale, devenir dignes, par votre conduite, d'être japonais, puis citoyens du monde. »
 Si les générations suivantes avaient dépassé provincialisme et nationalisme, et avaient acquis une mentalité plus cosmopolite, il n'y aurait plus jamais eu de guerre. Du fond du cœur, c’est sans doute ce que Sôseki souhaitait.

mercredi 16 mai 2018

''La machine à remonter le temps (ou Noboru Wataya comme un bonheur 2)'' Haruki Murakami


 Quelqu’un a frappé à la porte.
 J’ai posé la peau de la mandarine que j’étais en train de manger sur le kotatsu* et je suis allé dans l'entrée où se tenait Noboru Wataya (plombier et collecteur de taille-crayons).
 Comme il était déjà six heures et demie du soir, Noboru Wataya a dit : « Bonsoir ».
« Bonsoir, ai-je répondu, ne sachant trop ce qu'il faisait là. Euh, je ne t’ai pas commandé de travaux. 
- Je le sais très bien. Je vous ai rendu visite aujourd’hui parce que j’ai quelque chose à vous demander. En fait, j’ai entendu dire que vous aviez une machine à remonter le temps d’un ancien modèle. Si vous voulez, je vous propose de vous l’échanger contre une nouvelle…voilà, c’est pourquoi je suis venu. »
 Une machine à remonter le temps, ai-je répété dans ma tête, tout étonné, mais sans le laisser voir. « J’en ai une, ai-je dit l'air de rien. Tu veux la voir ?
- Bien sûr, si possible »
J’ai conduit Noboru Wataya dans ma chambre à quatre tatamis et demi, et je lui ai montré le kotatsu électrique sur lequel se trouvait toujours la peau de la mandarine. Et j’ai dit : « Voilà, c'est ma machine à remonter le temps ». J’ai quand même un peu le sens de l'humour. 
 Mais Noboru Wataya n’a pas ri. L'air sérieux, il a relevé la couverture du kotatsu, a tourné le bouton, vérifié la graduation et a retiré les quatre pieds l'un après l'autre. « Monsieur, c’est magnifique, a-t-il dit et il a poussé un soupir. Génial. C’est un ‘’Hokahoka’’ de chez National du modèle 1971. Vous en avez bien profité, n’est-ce pas ?
- En effet », ai-je dit sans réfléchir. L’un des pieds était instable, mais ça chauffait quand même.
 Noboru Wataya m’a demandé de le lui échanger contre une machine à remonter le temps toute neuve. Je lui ai dit oui. Dehors, il a sorti de l'arrière d’une Liteace garée devant chez moi un kotatsu électrique neuf, tout emballé (ou une machine à remonter le temps). Il l’a apporté dans ma chambre, puis il a emporté le ‘’Hokahoka’’ de chez National (ou une machine à remonter le temps).
 « Merci beaucoup », a dit Noboru Wataya au volant de sa voiture, en agitant le bras. Je lui ai répondu en agitant le bras. Ensuite, je suis rentré et j’ai mangé le reste de la mandarine.

*Un kotatsu est un support de bois de faible hauteur recouvert d’un futon ou d'une couverture épaisse, sur lequel repose un dessus de table.

mardi 15 mai 2018

La pluie et Van Gogh


 Il y a quelques jours, lorsque je suis allé rendre mes livres à la bibliothèque de japonais, j’ai avoué à la bibliothécaire mon projet de la chasser et de la remplacer. Une fois accédé au poste de bibliothécaire, je déplacerais tous les livres quelque part sauf mes auteurs préférés. Le campus est immense ; il doit y avoir un sous-sol ou un entrepôt pour stocker les livres dans un bâtiment quelconque. Ensuite, j’installerais un projecteur pour faire de la bibliothèque un petit cinéma et j’achèterais beaucoup de DVDs avec les frais de la bibliothèque. Je voudrais aussi avoir de la place pour monter des maquettes. J’aurais besoin d’un compresseur, d’un aérographe et de couleurs pour faire des maquettes d’avion. D'ailleurs, ce serait mieux s’il y avait un lit, comme ça je pourrais passer une nuit à l’université et je n’aurais plus besoin de prendre le bus très tôt le matin. Je n’ai pas dit tout cela à la bibliothécaire. C’était un secret. Je lui ai seulement dit que j’avais l’intention de la remplacer quand elle quitterait la fac. Elle a ri et m’a dit qu’elle resterait encore quelques années à l’université. Mon projet s’est dissipé comme un rêve d’été éphémère.

 J’avais l’habitude d’emprunter quelques livres à cette bibliothèque, mais cette fois je ne savais plus quoi lire. J’ai demandé à la bibliothécaire de choisir des livres pour moi. Après avoir dit cela, je me suis un peu inquiété. Je n’avais pas pensé à la possibilité selon laquelle elle choisirait des livres tels que « Le recueil de poèmes japonais classiques de l'ère Heian » ou « La Politique et l’économie japonaises après la guerre ». Au bout de quelques minutes, elle m’a apporté trois livres que j’avais déjà lus il y a longtemps.
 C’était « La Course au mouton sauvage » et l’édition originale de « La Chronique de l’oiseau à ressort » de Haruki Murakami, et le dernier était « Le Faste des morts » de Kenzaburô Oe. Je lui ai demandé si elle avait choisi des livres de Murakami pour moi. Elle m’a dit que c’était ses romans préférés. J’ai parlé du passage sanglant de « La Chronique de l’oiseau à ressort » dans lequel un soldat japonais se fait écorcher vif par un officier mongol ou russe durant la bataille de Khalkhin Gol, mais elle ne semblait pas trop s’en souvenir.
 En indiquant du doigt le livre d'Oe, je lui ai demandé si ce n'était pas l'histoire sur le travail consistant à laver des cadavres. Si, m'a-t-elle dit.

 Mon souvenir est aussi flou. J’ai relu « Le Faste des morts » chez moi. C’était plutôt l’histoire sur le transport des cadavres et pas sur leur nettoyage. Le livre m'a rappelé ma classe du collège car j’avais quatorze ou quinze ans lorsque je l'avais lu. Mais cette fois, je n’étais plus dans mon pays natal enneigé et je me trouvais dans un endroit beaucoup plus lointain, un lieu où je n’avais jamais imaginé venir.

 Kenzaburô Oe était encore très jeune quand il a écrit cette nouvelle. J’ai déjà dépassé cet âge. Une célèbre anecdote dit que César a pleuré devant la statue d’Alexandre le grand parce qu'il n’avait rien achevé alors qu’il avait atteint son âge de décès. Devant la statue de qui devrai je pleurer ?

lundi 14 mai 2018

''Histoires extraordinaires'' (1967)



 J’ai un partiel de linguistique diachronique dans deux jours. Je dois donc réviser cette matière. Cependant, c’est mon dernier examen et j’ai l’impression que mon semestre est déjà terminé. En bref, je n’arrive pas à me concentrer. Je me dis que je dois travailler, mais mon cœur est attiré par d’autres choses, par mon job d’interprète, l’avion que je prendrai cet été, ou les livres que j’ai envie de lire pendant les grandes vacances.

 Aujourd’hui, j’ai regardé un film franco-italien « Histoires extraordinaires ». Il s’agit d’un film à sketchs. Le premier est « Metzengerstein » de Roger Vadim, le deuxième « William Wilson » de Louis Malle, et le dernier, « Toby Dammit ou Il ne faut jamais parier sa tête avec le diable » de Federico Fellini.

 Les deux premiers étaient aussi excellents, mais c’est celui de Fellini qui m’a laissé la plus forte impression. C’est l’histoire d’un acteur britannique qui s’est jadis rendu célèbre dans des rôles de Shakespeare, mais se trouve presque ruiné aujourd’hui. Séduit par une belle Ferrari qu’on a promis de lui offrir, l’acteur vient à Rome pour jouer dans un film western, mais sa perception du monde est fort perturbée par l’alcool et il prétend qu’une fillette avec une balle le suit partout, bien que personne ne l'aperçoive.

 La meilleure partie de ce film est sans doute la scène où l’acteur Toby Dammit erre dans la ville de Rome au volant de la belle Ferrari. Dans la ville nocturne, les humains ressemblent à des mannequins et les mannequins ressemblent à des humains. Rome devient tout à coup un dédale d’où il ne peut plus s’échapper.

 J’ai vu beaucoup de films de Fellini jusqu’ici et je les ai tous admirés. Chaque fois que je regarde ses films, je suis frappé par son extraordinaire capacité de visualisation, et son univers romanesque où la réalité et l’illusion, le passé et le présent se confondent de façon subtile.

 En écrivant cet article, je me suis souvenu de « La Mort à Venise » de Thomas Mann, car dans cette nouvelle, séduit par un beau garçon polonais, un écrivain allemand célèbre se trouve en quelque sorte enfermé dans la ville de Venise tandis que la mort s'approche pas à pas, mais inéluctablement.

dimanche 13 mai 2018

''Natsume Sôseki avertit le Japon au sujet de la victoire à la Guerre russo-japonaise'' (Le calendrier Sôseki)


 Il y aura cent cinq ans aujourd’hui, le 11 mai 1911, Sôseki s’est habillé à l’occidentale et s’est coiffé d’un chapeau d’été. Il est allé voir l’Exposition industrielle de Tokyo au parc d'Ueno.
 Pour le gouvernement de l’époque, cette exposition devait être aussi grandiose que celles de Londres et de Paris, et tout le voisinage d’Aoyama à Yoyogi y serait consacré. Toutefois, les moyens financiers manquaient. L’exposition a finalement eu lieu au parc d’Ueno, mais en beaucoup plus petit.

 En effet, le gouvernement japonais manquait d’argent. En 1905, victorieux de la Russie, le Japon semblait avoir pris place au rang des grandes puissances. En réalité, la Russie avait été vaincue de justesse. On dit également que 78 pourcent des frais de guerre, soit environ deux milliards de yens venaient d’un emprunt étranger. Huit cent vingt millions de cette somme étaient le fruit des efforts de Korekiyo Takahashi qui avait fait appel à l’emprunt étranger en Europe. Cependant, le Japon n’a pas pu obtenir de réparations de guerre de la Russie. Korekiyo a été contraint de faire de nouveau appel de l’emprunt étranger pour un montant de quatre cent cinquante millions de yens afin de relever l’économie japonaise après la guerre.

 Ignorant de cette situation, le peuple japonais délirait de joie. Inquiet pour l’avenir du Japon, Sôseki a lancé un avertissement.
« On entend partout des propres orgueilleux selon lesquels le pays fait désormais partie des puissances. Je suis sans voix devant leur optimisme » (‘’L’Ouverture du Japon moderne’’)
« Le Japon est un pays qui ne peut pas se relever sans emprunter à l’Occident. Malgré cela, il croit faire partie des pays développés. (…) seule une analyse superficielle peut conduire à cette conclusion. Et c’est d’autant plus regrettable que le pays peut continuer à prétendre l’être » (‘’Et puis’’)

 Au début du roman « Sanshirô », Sanshirô au cours de voyage à Tokyo en train de la ligne Tôkaidô dit à un gentleman d’un ton défensif : « Désormais le Japon se développera progressivement », et ce dernier lui répond sèchement : « Il s’effondrera ». Sôseki est sévère dans sa critique de la société, mais il s'agit aussi d'un avertissement.
 Par la suite, ‘’Le Japon impérial’’, dans son immense orgueil, devait se jeter dans une guerre à laquelle il ne survivrait pas. Trente ans ne s’étaient pas écoulés depuis la mort de Sôseki.

 Or, il y avait un lien profond entre Sôseki et l’exposition.
Sôseki avait utilisé l’exposition industrielle de Tokyo de 1907 dans son roman « Le Coquelicot ». Même avant cela, Sôseki avait visité l’Exposition universelle de Paris en 1900 pendant ses études en Angleterre. L’envergure de cette exposition lui en avait imposé (« Dans un décor de cette envergure, je ne sais même plus quelle direction prendre »), mais il était monté à la Tour Eiffel. Il en parle dans une lettre à son épouse Kyôko.
« Je suis monté à la célèbre ‘’Tour Eiffel’’ d’où je dominais tout . »
 On peut facilement imaginer Sôseki qui bombe la poitrine, l’air fier, en écrivant à sa femme.

 À l’Exposition industrielle de 1911, la publicité du phonographe que le magasin d’importation Sankôdô diffusait incessamment a fait une forte impression à Sôseki. Que cette exposition est sans envergure par rapport à celle de Paris !

 On vendait des plantes derrière le champ d’exposition. Sôseki les a vues aussi. Il y avait un pot d’orchidées rouge-pourpre. Il coûtait trois yen cinquante sen. Sôseki a tendu le bras pour le prendre, mais il s’est retenu car il a pensé que ce serait encombrant. Lorsqu’il est revenu à l’arrêt ‘’Edogawa’’ en tram, il se sentait un peu fatigué. Il a appelé un pousse-pousse dans la rue et il est rentré chez lui.

 C'était aussi le jour de la ‘’Réunion du jeudi’’ où ses acolytes se réunissaient chez lui.
 Dans la soirée, le spécialiste de littérature japonaise, Secchô Sakamoto est arrivé le premier. Comme il a dit qu’il avait faim, Sôseki a fait venir un bol d’anguilles pour lui. Ses acolytes étaient souvent exigeants ou sans gêne, mais Sôseki les écoutait comme si c’était normal. Le grand appétit des jeunes était même un agréable spectacle pour Sôseki qui souffrait de l'estomac.
 Plus tard, Toyotaka Komiya, Toyoichirô Nogami et Miekichi Suzuki sont arrivés. Ils ont discuté agréablement jusqu’à onze heures. Ce soir-là, Sôseki a-t-il eu l’occasion de leur parler de l’Exposition de Paris ?

Mon anniversaire


 C’était mon anniversaire aujourd’hui.
 Google et Facebook m'ont souhaité un joyeux anniversaire. Je les ai remerciés.

 Lorsque je me suis réveillé vers onze heure quarante, j’ai reçu un message qui disait qu’un colis était arrivé pour moi au relais de poste, chez un photographe. Le magasin n’est pas très loin de chez moi, mais il allait fermer à midi. Je risquais de ne pas arriver à l’heure et de ne pas pouvoir retirer mon colis. Malgré cela, j’ai décidé d’y aller. La livraison de ce colis était prévue le 14 mai, mais il est arrivé le jour de mon anniversaire.
 J’ai dû traverser plusieurs rues, mais les signaux étaient tous au vert car c’était mon anniversaire. Je suis arrivé chez le photographe peu avant midi et j’ai reçu mon colis.

 Il contenait un iphone. Jusque-là, j’utilisais obstinément un iphone 5, mais comme il n’y a plus beaucoup de monde qui l’utilise, je me suis offert un nouveau smartphone qui n’était pas très cher.

 Un incident curieux s'est produit l'après-midi. Alors que je réglais à la caisse au supermarché, une caissière, une jeune femme blonde et grosse a crié tout à coup à une autre caissière d’un certain âge maigre comme un âne surmené : « Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mon petit copain, mais je n’ai rien acheté pour lui ! ». Tandis que la caissière d’un certain âge réagissait avec un commentaire banal, je me suis dit in petto : « La date de l’anniversaire de son copain est la même que la mienne ! ». J’imagine que la caissière sort avec son copain depuis longtemps, puisque, s’ils étaient en couple depuis peu, elle aurait en principe pris le temps de chercher avec soin un cadeau. Mais après tout, quelle leçon pouvait-on tirer de cette coïncidence ? J’ai appris qu’il y a réellement des gens qui sont nés le même jour que moi. Certains fêtent leur anniversaire avec leur amant, d’autres le fêtent en solitaire ou ne font rien. 

 J'appartenais plutôt à la catégorie des gens qui ne font rien de spécial, mais après avoir entendu ce que disait la caissière, j’ai eu envie de fêter mon anniversaire. Une fois sorti du supermarché, je suis allé à la boulangerie. J’ai commandé une tarte à la poire, une tarte à la fraise et un saint-honoré.

 Dans la soirée, j’ai fêté discrètement l’achèvement de « La Déchéance d’un homme » d’Osamu Dazai qui a eu lieu à la même date il y a soixante-dix ans.