lundi 2 juillet 2018

''La lionne du zoo de Schönbrunn'' Haruki Murakami


 Pendant que je traduisais le long roman de John Irving « Liberté pour les ours ! », j’ai visité le jardin zoologique de Schönbrunn à Vienne. Comme ce zoo est un endroit important dans le roman, je voulais le voir de mes propres yeux. Après avoir visité l’Allemagne, je suis allé à Vienne. Sans avoir grand-chose à faire, je me suis promené dans le zoo toute la journée.
 Depuis longtemps, j’aime les zoos et les grottes. Si j’en trouve au cours de mes voyages, j’ai envie d’y aller. Les zoos calmes et déserts sont mes préférés. Si c’était au beau milieu de l’hiver et si la bise soufflait, ce serait idéal: je pourrais regarder les animaux sans entrave.
 Le jardin zoologique de Schönbrunn se trouve dans le parc du palais royal. À l’origine, il a été construit pour distraire la famille royale des Habsbourg et les nobles. Comme la date de son ouverture est 1752, il se peut que Marie Antoinette ait aussi passé de joyeux moments ici dans son enfance.
 Mais lorsque je l’ai visité il y a vingt-cinq ans, c’était un zoo complètement inanimé. Sans aucune énergie, les animaux aussi avaient l’air las. C’était comme si on disait : « On a mis des animaux dans des cages. Regardez-les si vous voulez ». Personnellement, j’aime une telle atmosphère, détendue et sans but.
 Récemment je suis allé à Vienne après une longue absence. J’ai profité de cette occasion pour visiter le zoo de Schönbrunn et j’ai été très étonné car il était devenu un zoo beau et moderne. On y voyait des animaux rares, comme les pandas et les koalas ; l’équipement aussi avait été rénové. Il semble que la gestion ait été confiée à une entreprise privée pour remédier à la baisse progressive du nombre de visiteurs.
 Toutefois, ce jour-là, une vague de froid traversait Vienne et il n’y avait presque personne. Les lions de ce zoo vivaient dans un environnement proche de la nature ; sans grille, la cage était entourée de vitre en plastique. Tandis que j’observais une famille de lions, une femelle s’est mise à marcher et s’est arrêtée devant moi, puis elle a contemplé mon visage. En bref, cette lionne et moi, nous étions face à face, séparés par un mur transparent.
 C’était une expérience inattendue. Je n’avais jamais regardé un lion de si près. La lionne s’ennuyait peut-être car il n’y avait que peu de visiteurs. Ou a-t-elle trouvé quelque chose d’attirant en un romancier asiatique. J’ai pu sentir dans son attitude une sorte de curiosité innocente que manifestent parfois les félins – au moins, c’est l’impression que j’ai eue.
 Quoi qu’il en soit, cet après-midi glacial de la fin de l’automne, séparés par la paroi transparente, la lionne et moi, nous nous sommes contemplés pendant un long moment, en silence. Je lui ai adressé un sourire, sans réponse de sa part. Elle n’a manifesté aucune émotion. Un moment plus tard, nous nous sommes éloignés du mur (on ne pouvait pas y rester dans ce froid atroce) et nous sommes retourné à notre vie quotidienne.
 Rentré à l’hôtel, j’ai observé mon visage dans le miroir. Mais il n’avait rien de particulier. C’était juste moi, rien de très brillant. La lionne, que cherchait-elle dans mes yeux ?

dimanche 1 juillet 2018

Voyage au Qatar (2)














 Le lendemain (plus exactement, ce n’est pas ‘’le lendemain’’ car c’est dans la même journée), je me suis levé à dix heures trente. Après avoir pris un bain, j’ai réalisé que le climatiseur était trop fort et qu’il faisait très froid alors que j’étais au Moyen Orient. J’ai cherché le bouton du climatiseur mais en vain. L’air glacé ne cessait de couler d’orifices du plafond.

 À midi moins dix, je suis descendu au rez-de-chaussée avec le produit. Assis sur un sofa dans le hall de l’hôtel, j’ai attendu le distributeur japonais qui allait venir le chercher. Quelques minutes plus tard, j’ai entendu quelqu’un appeler mon nom. J’ai levé la tête. Un Arabe aux grands yeux, légèrement barbu qui semblait être dans sa trentaine d’année était debout devant moi. Cet homme m’a appelé de nouveau. À ce moment-là, je me suis rendu compte que c’était le Japonais que j’attendais. Mais à première vue, il ressemblait vraiment à un Arabe. Je sais que cette idée est absurde, mais j’ai l’impression que les personnes qui habitent dans un pays étranger ressemblent de plus en plus aux habitants de cette nation. Les Français qui habitent au Japon depuis longtemps se rapprochent physiquement des Japonais. Ou ce sont peut-être les gestes ou l’aura qui donnent cette impression.

 Après nous être présentés brièvement, je lui ai donné le produit que j’ai apporté de France. Ma mission est terminée à ce moment-là. Le distributeur japonais, Monsieur S m’a demandé si j’avais quelque chose de prévu au Qatar. « Je vais peut-être me promener aux alentours », ai-je dit. Il a demandé à un réceptionniste une carte du Qatar. En l’étalant sur la table, il m’a expliqué que le musée islamique se trouvait ci, que le célèbre ‘’West Bay’’ était là. Il a replié la carte et m’a dit : « Ça vous dit de déjeuner ensemble ? ».
 Une chaleur accablante comme si je me trouvais dans un sèche-cheveux régnait dehors. La veille, j’étais arrivé la nuit. D’ailleurs je n’étais presque pas sorti, si bien que je ne m’étais pas aperçu de cette chaleur infernale. C’était en effet impossible de ‘’se promener aux alentours’’.
 Monsieur S a dit qu’il voulait acheter un stylo. Nous sommes d’abord allés au supermarché. « Il fait 42 degrés », m’a-t-il dit dans la voiture en indiquant le thermomètre. Au supermarché, des portraits d’un même homme portant la tenue traditionnelle du Qatar étaient accrochés au mur. J’ai demandé à Monsieur S qui c’était. « C’est le chef du Qatar, m’a-t-il dit. C’est le chef le plus jeune du monde ».
 Après avoir déposé le produit à son bureau, il m’a demandé ce que je souhaitais manger. Comme j’hésitais, il m’a donné le choix entre un restaurant italien, thaïlandais ou japonais-coréen. J’ai poliment refusé l’italien car je me suis dit que la cuisine italienne était meilleure en France. Au bout d’un moment, il a décidé de m’emmener au restaurant japonais-coréen.
 Monsieur S est visiblement un client important pour ce restaurant. Tous les serveurs l’ont salué poliment. Nous avons commandé un plat coréen de viande avec du riz. Pendant que nous mangions, une serveuse nous a apporté des sushis et des sashimis que nous n’avions pas commandés. C’était en fait un cadeau du restaurant. « Attaquez-les. Je peux en manger n’importe quand », m’a-t-il dit. Les sushis sont mon mets préféré. Le poisson cru m'a fait plaisir. 
 Après le déjeuner, nous avons visité le musée islamique et fait une randonnée en voiture dans le West Bay. Le Qatar est l’un des pays les plus riche du monde, mais c’est un quartier particulièrement opulent même dans ce pays. Des maisons princières s’alignaient à l’infini. Les Qataris semblent avoir confiance dans les voitures japonaises. Curieusement, la plupart des voitures que j’ai vues étaient des Toyota et Nissan.

 Dans la soirée, il m’a proposé de regarder le match du foot dans un bar. « Y a-t-il un bar ? », ai-je demandé étonné. Le Qatar est un pays islamique, mais il semble qu’on puisse boire de l’alcool dans quelques endroits comme un hôtel étoilé. Nous sommes allés dans un hôtel de luxe en taxi. À un étage, dans un endroit un peu compliqué se cachait un bar. Il y avait déjà beaucoup de monde, et il n’y avait, semblait-il, que des étrangers. Nous avons commandé des bières, et lorsqu’elles ont été servies, le match du Mexique contre la Suède a commencé. Un groupe d’hommes et de femmes qui étaient devant nous paraissait soutenir le Mexique. Ils criaient « Me-hi-co ! » chaque fois que le Mexique était sur le point de marquer un but. Assise à la droite de Monsieur S, une Suédoise entre deux âges faisait une terrible grimace. Comment ai-je deviné sa nationalité ? Elle avait mis un petit drapeau suédois devant elle. À ma gauche, un groupe d’hommes blancs avec des costumes, peut-être des Britanniques, parce qu’ils parlaient l’anglais avec l’accent de la Grande-Bretagne regardaient le match en bavardant tranquillement entre eux. Derrière nous étaient assises deux jeunes Coréennes dont le regard était rivé sur le petit écran qui diffusait le match de la Corée du sud contre l’Allemagne.
 J’ai demandé à Monsieur S lequel serait le gagnant, le Mexique ou la Suède. « Si on pense normalement, c’est le Mexique », m’a-t-il dit. À ce moment-là, personne n’imaginait que la Suède battrait le Mexique.
 Dans le début du match, le Mexique a fait de multiples attaques, mais beaucoup de joueurs suédois faisaient un mur devant leur but, de sorte que le Mexique galérait à marquer. Peu après le début de la seconde mi-temps, la Suède a marqué un but. La voisine suédoise de Monsieur S a crié comme une folle en agitant le drapeau suédois, et elle a fait un tape m’en cinq avec nous. Les supporteurs mexicains devant nous semblaient avoir perdu la force de crier « Me-hi-co ! ». Ils poussaient des gémissements douloureux. Mais ce n’était pas fini. Un moment plus tard, la Suède a marqué un deuxième but, et finalement un troisième, le coup de grâce pour le Mexique. À chaque but, la dame blonde a agité ses bras comme un taureau et a fait un tape m’en cinq avec Monsieur S et moi.
 Vers la fin du match, les deux femmes coréennes ont aussi crié, puisque la Corée du Sud a battu l’Allemagne contrairement à ce que tout le monde imaginait.
 Éméchés, nous sommes montés dans un taxi qui m’a conduit jusqu’à l’hôtel. Monsieur S m’a remercié d’avoir apporté le produit au Qatar. Je l’ai remercié de m’avoir consacré sa journée et nous nous sommes dit au revoir.
 La nuit était tombée. Allongé sur le grand lit de ma chambre, je me suis un peu endormi avant de faire ma valise.

samedi 30 juin 2018

Voyage au Qatar (1)




 






 Le 26 juin, je suis parti pour l’aéroport Bâle-Mulhouse en TER, chargé de la plus importante mission de ma vie : apporter un produit à un distributeur du Qatar. Comme il n’y a pas de bus direct entre Mulhouse et l’aéroport, je suis descendu à Saint-Louis, la gare voisine de Mulhouse, et je suis montré dans une navette.
 La navette est arrivée à l’aéroport cinq minutes plus tard. J’étais censé attendre une personne qui m’allait apporter le produit. Je lui ai téléphoné ; elle m’a dit qu’elle était au parking et arrivait tout de suite. Au bout de quelques minutes, une femme d’un certain âge a marché directement vers moi avec un plein sourire. Il semblait qu’elle était sûre que l’interlocuteur au téléphone était moi, car j’étais le seul Asiatique aux alentours. Elle m’a donné une grande boîte en polystyrène qui n’était pas très lourde, et m’a dit : « Bon voyage ! ». Je lui ai juré de l’apporter au Qatar, puis elle s’est mise à marcher vers le parking.
 « Pegasus Airline » était la compagnie aérienne à laquelle j’avais acheté mes billets. Je n’en avais jamais entendu parler. Je l’ai choisie parce qu’elle était la moins chère ; le prix des billets des autres compagnies aériennes était deux ou trois fois plus élevé. J’ai cherché le comptoir de Pegasus Airline dans le vaste hall de l’aéroport. Après plusieurs allers-retours, j’ai finalement demandé à une employée d’une autre compagnie aérienne qui semblait s’ennuyer où se trouvait le comptoir de Pegasus Airline. Elle m’a indiqué du doigt que c’était tout droit et sur la gauche.
 À l’autre bout du hall, j’ai trouvé un panneau orange sur lequel était imprimé le logo de la compagnie aérienne que je cherchais. Devant moi, une grande famille musulmane, trois ou quatre hommes adultes, d’une grand-mère, d’une mère, d’une fille et d’un garçon enregistrait ses bagages. Un peu plus tard, enfin, mon tour est venu. L’employé de Pegasus Airline, un jeune homme au teint si clair que je n’arrivais pas à dire s’il était français ou turc ou suisse, m’a demandé de lui montrer ma pièce d’identité. Pendant qu’il regardait mon passeport avec indifférence, je lui ai dit que je voulais enregistrer la boîte blanche. Il m’a demandé ce qu’il y avait à l’intérieur. « Des gâteaux japonais qui s’appellent *** », ai-je dit. C’est en fait un gâteau japonais traditionnel qui n’est pas très connu en Europe, et que je n’aime pas. Son visage s’est alors tout à coup détendu.
« C’est des *** qu’il y a dedans ? », a-t-il demandé.
Y avait-il des problèmes ? J’ai commencé à m’inquiéter. Puis, le jeune homme a terminé sa phrase :
« Ma copine en est fan !
- Connaissez-vous les *** ? ai-je dit.
- Oui !
- Je pensais que les Européens ne le connaissaient pas. C’est étrange !
- Aussi étrange que de voyager avec ! », a-t-il dit.
 J’ai reçu mon billet d’avion et quitté le comptoir. J’étais prêt à partir pour le Qatar.

 Une heure plus tard, je suis monté dans l’avion, ce que j’ai aussitôt regretté. Sur mon billet, il était indiqué « Economy class », mais on aurait dit qu’il n’y avait que la classe économie dans cet avion. L’espace entre les sièges étaient exigu. Je me suis rendu compte qu’il n’y avait ni écran ni écouteur. Le plus dur, c’était que les dossiers des sièges n’étaient pas réglables de sorte que je ne pouvais pas dormir. C’était la première fois que je prenais une compagnie aérienne à bas prix. C’est peut-être pratique pour un court trajet, mais trop pénible pour supporter un vol de sept ou huit heures.
 Plusieurs heures plus tard, l’avion a atterri à l’escale, Istanbul. Au moment de l’atterrissage, des applaudissements ont éclaté. J’ai pris l’avion de nombreuses fois dans ma vie, mais je n’avais jamais entendu d’applaudissement à l’atterrissage. J’ai applaudi avec les passagers turcs pour fêter le fait d’être arrivé en Turquie sans et sauf.
À ce moment-là, j’étais déjà épuisé comme un vieux chiffon. Mais j’avais encore quatre heures de transit avant mon vol pour le Qatar. Une longue queue s’était formée devant le contrôle des passeports et j’ai failli m’évanouir. Les employés au contrôle de l’immigration sont peu affables dans tous les pays sans aucune exception. J’ai même l’impression qu’ils n’ont jamais souri depuis leur naissance.
 Après avoir passé la contrôle (le contrôleur a estampé mon passeport sans avoir vérifié grand-chose), j’ai cherché un restaurant. J’aurais voulu dîner dans un restaurant turc. Cependant, il n’y avait que des boulangeries, un Starbucks et un McDonald. Les boulangeries ne m’intéressaient pas. Je venais d’arriver du pays du pain. Épuisé, j’ai renoncé et j’ai commandé le menu qui est entré le premier dans mon champ de vision au McDonald. Quelques instants plus tard, une serveuse a mis devant moi un plateau avec un burger, des frites et un coca et a crié quelque chose en turc, mais évidemment je n’ai rien compris. Tandis que je restais debout, une autre serveuse m’a dit : « Sir, it’s yours’ ». Le goût était le même qu’en France. Seule la nationalité des serveurs est différente.
 Pendant que j’attendais dans la queue pour monter dans l’avion, un employé de l’aéroport a vérifié mon billet et mon passeport, et m’a laissé passer. Cependant, il est revenu quelques instants plus tard, et cette fois il m’a demandé en anglais si j’avais un visa.
« Les Japonais n’ont pas besoin de visa, ai-je dit.
- Avez-vous déjà votre billet du retour ? a-t-il demandé.
- Je l’ai déjà acheté mais je ne l’ai pas encore imprimé.
- En l’occurrence, vous ne pouvez pas monter dans l’avion ».
 C’est absurde ! ai-je failli crier. On ne peut pas monter dans l’avion sans montrer son billet du retour ? Je n’avais jamais entendu une histoire pareille ! J’ai paniqué mais j’ai eu l’idée de lui demander d’attendre un instant. J’ai fouillé dans mon sac à dos et je lui ai montré la fiche de réservation de mes billets. Comme j’étais paniqué, d’abord le français est sorti de ma bouche : « C’est mon billet électrique », puis j’ai dit en anglais « It’s my electric ticket ». « It’s enough », m’a-t-il dit. Dans la navette conduisant à l’avion, j’ai entendu homme me dire : « Bonjour ». J’étais si fatigué que des mots turcs sonnaient comme « Bonjour ». Lorsque j’ai levé la tête, cet homme me souriait. Il était peut-être français et il m’avait entendu bredouiller dans sa langue. « Bonjour », ai-je dit aussi.

 Vers vingt heures, mon avion pour le Qatar a décollé. Ma voisine était une jeune femme au teint basané aux longues jambes et aux cheveux longs et lisses. Aussitôt, elle a mis un bandeau et s’est assoupie. Je voulais aussi dormir, mais le type d’avion était le même que le précédant de sorte que le dossier du siège n’était pas réglable. Rien à faire ! Ma voisine dormait paisiblement. Je me suis mis à lire « 1984 » de George Orwell.
Le vol qui semblait avoir durer éternellement a pris fin. Je suis arrivé à l’aéroport du Qatar vers trois heures du matin. La propreté et la modernité de l’aéroport de Doha étaient impressionnantes. Au Qatar, les employés étaient vêtus de tenues traditionnelles du pays, une longue chemise blanche avec un col et une sorte de foulard sur la tête.
 Je suis monté dans l’un des taxis verts qui attendaient devant l’aéroport. J’ai dit au chauffeur le nom de mon hôtel. Il faisait encore nuit à cette heure.. Le taxi a roulé sur une grande route moderne qui m’a rappelé « Blade Runner ». Le Qatar qui ne ressemblait ni à l’Occident ni à l’Asie était presque comme une autre planète. Une fois sorti de l’autoroute, le paysage s’est soudain dégagé. L'univers des Mille et une nuits s'étendait devant mes yeux. De grandes maisons blanches et carrées en pierre aux murs enduits de chaux étaient éparpillées. Une lumière floue coulait des fenêtres de certains de ces bâtiments. Juste au-dessus de l'horizon, dans le ciel violet, flottait la pleine lune littéralement énorme. Je me suis dit que c’était parce que j’étais fatigué. J’ai fermé les yeux, puis je les ai ouverts. La lune étrangement rouge était toujours démesurée.
 À l’hôtel, une femme qui ressemblait vraiment à une Japonaise avec un petit nez, un visage rond et un teint livide m’a accueilli. Les employés de cet hôtel, qui n’étaient peut-être pas des Qataris puisque la grande majorité de la population du Qatar est constituée d’étrangers, étaient si courtois et si élégants qu’ils me traitaient comme un roi. Un chasseur a porté mes bagages jusqu’à ma chambre. Chaque fois qu’un client arrivait, le portier sortait juste pour tenir la porte en s'inclinant.
 Ma chambre était splendide et spacieuse malgré son prix de soixante euros par nuit. Un grand lit occupait le centre, une grande armoire et un fauteuil qui avait l’air confortable se trouvaient dans des coins. Mais ce qui m’a plu le plus, c’est qu’il y avait une grande baignoire dans la salle de bain. En France, même les hôtels étoilés manquent souvent de baignoire, alors que les Romains et les Japonais ne peuvent pas vivre sans bain. Tout content, j’ai tout de suite commencé à remplir la baignoire d’eau chaude pour oublier la fatigue de ce long voyage.

mardi 26 juin 2018

Le voyage






 La veille du départ, je ne trouve pas le sommeil. J’ai bu une bouteille de bière pour me détendre, mais il semble que c’était une erreur. Je me suis endormi un long moment, et lorsque la soif m’a réveillé à minuit, j’avais complètement perdu le sommeil et mon cerveau, pourtant souvent embrumé, était lucide comme le ciel après la pluie.

 Je mets dans mon sac à dos un T-shirt, des sous-vêtements et des chaussettes, puis je me souviens qu’il vaudrait mieux y mettre aussi un rasoir de surêté et une brosse à dents. Après avoir hésité quelques instants, je décide d'emmener l'ourson Talleyrand. Ensuite, je choisis attentivement trois livres : l’édition anglaise de « 1984 » (au fait, hier, c’était l’anniversaire de George Orwell), « La Chronique d’une mort annoncée » de Garcia Marquez et « Instantanés d’ambre » de Yoko Ogawa. Mon passeport ? Il est déjà dans mon sac ainsi que mes billets d’avion et de train. Maintenant tout est prêt. C’est la veille du voyage. Il est deux heures du matin. Je vais lire un peu la suite de « 1984 » avant d’aller me coucher.

lundi 25 juin 2018

Le Japon contre le Sénégal






 Aujourd’hui, j’ai regardé le match de football du Japon-Sénégal. Au début, je le regardais dans ma chambre sur une chaîne Youtube en streaming. Cependant l’écran n’affichait qu’une flèche qui expliquait très sommairement ce qui se passait, comme « attaque dangereuse du Sénégal », « attaque du Japon » etc. L’explication en anglais d’un ton surexcité et l’afflux des commentaires des spectateurs ne parvenaient pas à compenser la monotonie de cette vidéo. Au bout d’un moment, j’ai eu envie de regarder le véritable match avec des joueurs réels qui courent après le ballon. Comme j’avais entendu dire que l’on diffusait le match à la cafétéria de ma résidence, j’ai enfin décidé d’y aller.

 Devant l’entrée, des exclamations me parvenaient à travers la porte. Au moment où je l’ai ouverte, une multitude de têtes noires sont entrées dans mon champ de vision. Comme je me l’étais dit, il n’y avait que des Sénégalais ou des Africains dans la salle, et j’étais le seul Japonais, le seul Asiatique, la seule personne au teint livide comme un malade. J’avais un peu peur qu’ils me regardent avec hostilité, mais aussitôt il s'est avéré que cette inquiétude était inutile car ils étaient tous absorbés par le match, de sorte que personne ne faisait attention à un petit Asiatique aussi discret qu’une pierre sur le chemin.
 Toutes les chaises étaient déjà occupées. Certains regardaient debout l’écran accroché au mur. J'ai un peu courbé le dos pour ne pas attirer l’attention, et j'ai glissé au fond de la pièce, à côté d’un garçon noir qui était fasciné non par le foot mais par son portable. À ce moment-là, le score était d’un à un. Toutefois, peu après mon arrivé, le Sénégal a marqué un deuxième but. Les Africains dans la salle ont poussé un cri de joie, et j’étais le seul à rester silencieux. Après que les vagues de ces cris joyeux se sont retirées, un garçon noir grassouillet, assis derrière moi m’a dit quelque chose qui a été couvert par le brouhaha. Au moment où je me suis retourné, cette fois j’ai clairement distingué son propos : « Tu es pour le Sénégal ou le Japon ? ». Je me suis senti comme un espion dont les ennemis ont découvert l'identité, mais je savais que, de toute évidence, je ne me ressemblais pas à un Sénégalais. « Le Japon », ai-je dit avec une certaine résignation. Les Africains autour de moi se sont agités un court moment, surpris de la présence de l’intrus que j’étais. Mais dès que le match a repris, ils m'ont vite oublié. Seules les deux filles noires assises à côté de moi m’ont adressé un sourire ensoleillé, auquel j’ai répondu par un clin d’œil maladroit.
 Plusieurs minutes se sont écoulés sans que les ''Samouraïs Bleus'' puissent reverser la situation. Tandis que j’allais renoncer à la victoire du Japon, en un clin d’œil, le ballon qu’a tiré notre as Keisuke Honda, esquissant une ligne droite comme une fusée, est entré dans le but de l'adversaire ! Les Sénégalais dans la salle ont poussé des gémissent douloureux. Cette fois, c’était mon tour de pousser des cris de joie, mais j’ai été sage : je suis resté silencieux. L’une des filles noires à côté de moi m’a adressé un regard significatif. J’ai discrètement levé les bras et j’ai poussé des acclamations sourdes auxquelles elle a répondu avec le même sourire que quelques instants plus tôt.

 La bataille de quatre-vingt dix minutes sur le gazon a fini par un match nul. Mais le Sénégal est classé beaucoup plus haut que le Japon sur le classement de FIFA, de sorte que la défaite des ''samouraï bleus'' était assez probable. Je considère donc que ce résultat est acceptable pour le Japon dont le prochain adversaire est la Pologne.

dimanche 24 juin 2018

L'état des lieux



 Hier, j’ai fait l’état des lieux avant de quitter mon ancienne chambre. Il y a quelques jours, j’avais pris rendez-vous à dix heures à l’accueil de ma résidence. Dans ma chambre vide, j’attendais l’arrivée d’une femme de ménage en lisant « L’amour aux temps du choléra » de Garcia Marquez, mais personne n’a frappé à la porte bien que l’heure prévue était déjà passée depuis sept minutes. Je me suis finalement levé pour aller chercher quelqu’un. Au troisième étage, dans le bureau des femmes de ménage, était assise une femme noire que je n’avais jamais vue. Je lui ai parlé de l’état des lieux. Elle était au courant. Cependant elle croyait que c’était à dix heures trente. Apparemment elle n’avait rien à faire. « On peut le faire maintenant si vous voulez », m’a-t-elle dit avec un accent africain. Comme  si elle s’en souvenait tout à coup, elle a dit qu’elle avait besoin d’un stylo. Malheureusement, tout ce que j’avais sur moi,  c’était « L’amour aux temps du choléra » du romancier colombien. Au deuxième étage, elle a cherché un stylo dans le bureau des femmes de ménage, mais en vain. Pendant que nous descendions l’escalier, nous avons croisé un homme de service qui portait une échelle sur l’épaule. Elle lui a demandé s’il avait un stylo, mais il a dit non. Au premier étage, elle a de nouveau ouvert la porte du bureau, mais il n’y avait rien d’autre qu'un balai et un seau. Finalement, nous sommes descendus au rez-de-chaussée, et enfin, elle a trouvé un stylo. Retournés au quatrième étage, j’ai ouvert la porte de ma chambre. Au moment où elle est entrée, elle a dit « Oh ! ». Je ne sais pas pourquoi elle a dit « Oh ! ». Était-elle étonnée de la propreté impeccable de ma chambre ? Une fiche à la main, la femme de ménage s’est mise à vérifier l’état de la cage exiguë dans laquelle j’ai été enfermé pendant deux ans. « Le frigo est sale, l’étagère est sale, la fenêtre est sale… », a-t-elle commencé à murmurer en indiquant chaque fois une souillure si minuscule qu’on ne pouvait la voir qu’au microscope. Mon cœur battait à grands coups parce que j’avais peur qu’elle découvre l’espace entre le radiateur et le mur où la poussière emmêlée de toiles d’araignée faisait une épaisse couche noirâtre. Cette inquiétude s’est avérée inutile car elle n’y a jamais prêté attention, jusqu’à ce qu’elle rende un verdict sans appel : « La chambre est en état, mais à nettoyer ».

 Debout dans ma chambre vide, je me souvenais vaguement du jour où j’y étais entré pour la première fois. Le lendemain de mon arrivée à Strasbourg, ma chambre était vide comme hier. Je n’avais pas encore d’oreiller ni couette ni bouilloire ni Internet. Tout ce que j’avais, c’étaient mon ordinateur, quelques vêtements et « La Carte et le territoire » que mon professeur de français m’avait donné pour lire dans l’avion. Allongé sur le matelas dénudé, en contemplant vaguement les toits de maisons en briques et l’aube bleu-rose, le vague à l’âme, je pensais à ma vie en France qui allait commencer.

 Sortis de la chambre, j’ai rendu la clef de ma cage à la femme de ménage. Elle l’a enfoncée dans la serrure, pour enfermer à jamais mes souvenirs de deux ans, depuis mon débarquement en France jusqu’à ce jour, et l’a tournée pour la dernière fois avec un petit « clic ».

samedi 23 juin 2018

Les Japonais et le suicide


 Parmi les pays développés, le Japon est le seul où la première cause de la mortalité des jeunes est le suicide. Ailleurs, les jeunes meurent d’abord de maladie ou d’accident, et le suicide ne vient qu’après. Le Japon est en effet une nation sûre, avec une solide infrastructure, de sorte que les jeunes meurent rarement de maladie ou d’accident, ce qui est aussi le cas des autres pays développés, car les nations avec lesquelles le pays du soleil levant est comparé ne sont pas ceux du tiers monde. Ici apparaît l’anormalité de cette situation. D’ailleurs, un curieux phénomène se produit. Le taux du suicide global du Japon diminue petit à petit chaque année. Au contraire, celui des adolescents ne cesse d’augmenter, quoique cette croissance soit très douce. Je pense personnellement que l’on voit se refléter l’anormalité de la société nippone à travers cette tragique situation.

 Pourquoi les jeunes japonais se suicident-ils autant ? Plusieurs explications sont possibles. D’abord, la pression de la société. Par exemple, le système scolaire japonais, de l’école primaire au lycée, n’admet aucune manifestation d’individualité de la part des élèves. La plupart des collèges et des lycées obligent leurs élèves à porter un uniforme, leur interdit de se teindre les cheveux ou de porter un accessoire, et impose de nombreuses règles inutiles du même genre. En niant l’identité de chaque enfant, l’éducation japonaise a pour but de créer des soldats dociles qui écoutent leur maître sans se poser de question et qui travailleront plus tard comme des esclaves. En même temps, il y a évidemment des élèves qui ne parviennent pas à se fondre dans le groupe, puisque nous sommes tous différents. Qu’ils soient doués ou qu’ils se sentent inférieurs aux autres, le résultat est souvent le même : ils font l’objet de harcèlement scolaire. Par conséquent, ''la rentrée scolaire au Japon rime avec pic de suicide des enfants''. Par ailleurs, un article que j'ai lu il y a quelques jours semble faire aussi preuve de la sévérité japonaise. Jeter un œil au titre suffit pour comprendre à quel point la société nippone est absurde et ridicule : « Un salarié fait des pauses déjeuner de trois minutes, ses supérieurs le sanctionnent ».

 Ce chemin vers les enfers continue même après les études. Ensuite, les travaux supplémentaires qui s’accumulent et le harcèlement au bureau vous attendent. J’aimerais cependant souligner pour éviter l’exagération ou le malentendu que ce n’est pas le cas de toutes les entreprises japonaises, mais, c’est très fréquent. J’imagine que vous pensez : « Si leur travail ne leur plaît pas, qu'ils démissionnent et trouvent un autre emploi ! ». Le Japon a en fait un système de recrutement particulier qui privilégie les nouveaux diplômés. Les étudiants, le plus souvent en troisième année, tous vêtus du même costume noir, commencent en même temps à postuler un poste auprès des entreprises qui les intéressent. Les gagnants sont embauchés, les perdants sont obligés de faire de petits boulots ou d'être chômeur. Cette coutume, née lorsque le Japon était à l’apogée de la croissance économique, traitement spécial accordé aux nouveaux diplômés, signifie que lorsqu’on n’est plus ‘’nouveau diplômé’’, il devient tout à coup difficile de trouver un emploi stable. C’est pourquoi beaucoup de gens sont contraints de continuer un travail qui ne leur convient pas.

 Ma dernière remarque, c’est le fait que le Japon n’a pas d’avenir. Pour l’heure, le pays du soleil levant garde son apparence propre, mais il ne faut pas oublier que c’est le pays le plus vieillissant du monde. Chaque année, la population diminue d'une manière accélérée. En 2015, le Japon a perdu 270 000 habitants. C'est un nombre presque égal à celui de la population de Strasbourg. Imaginez, au Japon, une ville entière de la taille de Strasbourg ne cessera dorénavant de disparaître tous les ans, et ce n'est que le début de la misère qui nous attend. La diminution de la population n’est en fait pas un problème si grave. Ce dont il est question, c'est la difformité de sa proportion démographique. La politique japonaise privilégie les personnes âgées parce qu’elles sont beaucoup plus nombreuses que les jeunes. Il n’y a presque aucune aide pour les jeunes parents malgré la richesse du pays. Même les lycées et les universités nationaux sont payants, ce qui oblige de nombreux étudiants à être endetté très tôt. Les impôts que paient les jeunes japonais, ce n'est pas pour eux, mais c'est pour les vieillards dont ils ne connaissent même pas le visage. Ce phénomène engendre un cercle vicieux : la situation financière des jeunes japonais devient de plus en plus précaire : ils ne font pas d’enfant : la population continue à diminuer progressivement et la politique privilégie de plus en plus le troisième âge  

 Après tout, il se peut que j’aie tort, puisque je ne suis pas très intelligent et que je me trompe souvent. Mais ce sont mes analyses basées sur mon observation au Japon en tant que Japonais. Lorsqu’on tue quelqu’un, ça s’appelle un meurtre. Lorsqu’un certain nombre de personnes tuent massivement un groupe ethnique, c’est un génocide. Si une nation pend un condamné à mort, on appelle ça une exécution. Nous avons souvent l'impression que le suicide est la conséquence d’une décision personnelle. Mais est-ce vraiment le cas ? Je me demande si le suicide n'est pas un meurtre commis par la société, d'une façon invisible et implicite.