dimanche 12 août 2018

Scyliorhinus canicula


 Avant d’aller au supermarché, je pensais diverses choses. « Il faut acheter des sac-poubelle. Je vais faire du curry avec des roux que j’ai apportés du Japon. Pour ça, j’ai besoin de pommes de terre, de carottes et d’oignons. La boîte à savon sera bientôt vide. Ah, je me rappelle qu'il n’y a plus de film-plastique ». Lorsque j’ai franchi la porte automatique du supermarché, j’ai tout oublié. Ma tête était vide comme celle d’un vieillard de cent ans souffrant d’Alzheimer. J’ai fouillé dans ma mémoire pour retrouver les objets auxquels je pensais, mais il n’y avait plus ni sac-poubelle, ni curry, ni savon ni film-plastique. À la poissonnerie, j’ai trouvé des poissons que je n’avais jamais vus. Ils étaient roses et longs, et ressemblait un peu aux anguilles, mais plus épais. Cette créature étrange m’a rappelé les bébés d’Alien. J’ai fait des recherches sur Internet plus tard et j’ai appris que ce poisson s’appelle « Scyliorhinus canicula ». Il m’intéressait mais je n’en ai pas acheté parce que j’avais peur qu’il me brise le ventre pendant mon sommeil. Finalement, j’ai acheté un verre et une bouteille de Garola pétillante. J’avais envie de regarder des bulles éclater.
 Après avoir payé à la caisse, j’ai lu les avis des clients. En gros, il était griffonné deux fois, « INADMISSIBLE » au-dessus et au-dessous du corps du texte comme le chapeau d’un journal, mais comme j’ai besoin de quelques jours voire quelques années pour déchiffrer l’écriture des Français, je ne sais finalement pas ce qui était inadmissible. Des fruits étaient-ils pourris ? La date limite de consommation du lait était-elle déjà passée, ou votre madeleine préférée avait-elle disparu des rayons ? Quant à moi, ça m’énerve un peu quand les caissières sont maussades. En l’occurrence, je les torture de diverses manières dans ma tête.
 Le soir, je me suis lassé d’« Eugénie Grandet » de Balzac. J’ai sauté des pages et j’ai lu seulement la fin. La fille était larguée.

vendredi 10 août 2018

La résidence des punaises


 Il semble que ma résidence effectue le traitement contre les punaises dans toutes les chambres. On m’a aussi demandé de mettre mes affaires personnelles dans de grands sacs poubelle pour que l’on puisse désinfecter ma chambre. « Mais je ne pense pas qu’il y ait des punaises dans ma chambre. Je n’ai jamais été piqué », ai-je dit à la femme de la réception. « C’est surtout à titre préventif. Ce sera affreux quand il y aura réellement des insectes », m’a-t-elle dit. Dans « Unbeaten Tracks in Japan (littéralement ‘’Au Japon, hors des sentiers battus’’) », l’auteur Isabella Bird souffre des punaises qui grouillent sous les tatamis dans les villages pauvres du Japon. Donc, s’il y a réellement des punaises, ça veut dire que l’état hygiène de cette résidence est le même que celui du Japon du dix-neuvième siècle. Je pense qu'il vaudrait mieux qu’elle change de nom et devienne la « Cité universitaire des punaises ». Les insectes sont les propriétaires. Les habitants sont les parasites.
 Le gardien ventru qui me rappelle le tonnelier avare d’un roman de Balzac m’avait dit qu’une équipe de désinfection viendrait à onze heures. Je l’ai attendue longtemps, mais en fin de compte, personne n’est venu. Je suis allé à la BNU parce que les instructions voulaient que je sois absent pendant quatre heures. Comme je n'aime pas que l'on me voie lire ou écrire, j'ai passé le temps à dessiner la carte d'une ville imaginaire.
 Quatre heures plus tard, quand je suis rentré dans ma chambre, j’ai eu l’impression que personne n’y était venu. Sur la table, j’ai trouvé un morceau de papier disant que ma chambre n’avait pas été traitée parce que je n’avais pas mis ma couverture dans un sac poubelle. Je ne savais pas qu’une punaise savait écrire.

" Galettes de riz enfouies dans le sol'' Sachiko Kishimoto


 Quand j’étais écolière, je prenais des leçons de piano une fois par semaine. Chez mon professeur, il y avait beaucoup de « Weekly Shônen Magazine » et je les dévorais en attendant mon tour. Ce magazine publiait « Ashita no Joe » ainsi que d’autres mangas.
 « Joe » reçoit un coup de poing de « Riki-ishi ». C’est un « uppercut ». Puis, de la bouche de Joe, quelque chose de blanc ensanglanté, ressemblant à une fève, jaillit vers le plafond qui brille au-dessus du ring. Joe tombe. Une belle femme aux cheveux longs et un homme aux yeux saillants crient : « Joooe ! ».
 Pendant longtemps, je croyais que cette sorte de fève ensanglantée était un rein. Je ne savais pas trop où les reins se trouvaient et à quoi ils servaient, mais je devinais que c’était un organe important. Je m’inquiétais secrètement pour Joe en me demandant s’il n’était pas risqué de cracher une chose aussi importante à chaque match.
 À une autre époque, je croyais que des gens étaient enfouis sous terre, au-dessous des rails, et qu’ils mâchaient des galettes de riz. C’était surtout quand un train passait sur un pont en fer et sur un rail à l’embranchement avant le terminus que tous ces gens en sous-sol mâchaient des galettes de riz, avec un bruit sec qui me mettait l’eau à la bouche.
 Il y eut aussi une période pendant laquelle je croyais que le japonais devenait de l’anglais si on le lisait à l’envers. J’ai pratiqué l’anglais en lisant à l’envers tous les mots japonais que je trouvais.
 Pour une raison obscure, à ce moment-là, ma mère répondait « Oui » à toutes mes questions.
« Est-ce un rein ? », lui ai-je demandé. « Oui », a répondu ma mère. « Est-ce le bruit que font les gens au-dessous des rails ? », ai-je demandé. « Oui », a répondu ma mère. « As-tu compris mon anglais ? », ai-je demandé. « Oui », a-t-elle dit.
 Je ne sais pas pourquoi. Elle en avait peut-être assez de mes questions ridicules.
 À une autre époque, je croyais que la mer était une créature.
 Un jour, je pensais à la mer et j’ai eu un doute. Pourquoi la mer a-t-elle des vagues ? Même si on mettait de l’eau dans un récipient, le liquide ne bougerait pas ainsi. Dans un verre ou une piscine, cette loi ne change pas. Alors, que sont ces vagues ? Elles s’avancent, puis elles se retirent. Elles s’avancent, puis elles se retirent. On dirait une respiration. Attends, une respiration ? Si ça se trouve, la mer est vivante ? En effet, l’horizon arrondi de la mer ressemble au dos d’un animal. De plus, la mer sent un peu le poisson.
« La mer est une créature ?
- Oui ».
 À ce moment-là, ma grand-mère était chez moi par hasard. Elle a aussi approuvé ma théorie en disant « Bien sûr que oui ! ».
 Plus tard, il s’est révélé qu’elle avait confondu « Umi (mer) » et « Uni (oursin) » et le malentendu selon lequel la mer est une créature a été rapidement dissipé. Depuis cet événement, je posais de moins en moins ce genre de questions et ma mère a commencé à me répondre sérieusement.
 Mais j’ai l’impression que le monde qui n’a existé qu’un court moment, où la mer était une créature au dos arrondi, qu’un rein sortait de la bouche de Joe à chaque match et des gens qui mangeaient des galettes de riz se cachaient au-dessous des rails, était encore plus confortable que le monde actuel.

jeudi 9 août 2018

La lettre de quelqu'un


 Je suis rentré dans ma chambre et j’ai découvert une lettre sur le sol. Je l’ai pris et alors que j’allais l’ouvrir, je me suis rendu compte que le nom du destinataire n’était pas le mien. Il était écrit « Mlle X.X ». Le numéro indiquait que cette personne habitait la chambre au-dessus de la mienne. Dans ma résidence, tout le courrier arrive d’abord à l’accueil. Ensuite, les femmes de ménage les distribuent aux chambres des destinataires. La femme de ménage de mon étage a donc confondu le numéro de ma chambre et celui de la destinataire de la lettre.
 J’ai eu envie de l’ouvrir. Après tout, je pouvais faire semblant de ne pas m’être aperçu qu’elle ne m’était pas destiné. La lettre était mince. Le nom de l’expéditeur n’était pas indiqué, ou s’il l’était, je l’ignorais. Je me suis demandé ce qui se trouvait à l’intérieur. C’était peut-être une lettre venant de l’amant, celui qui vit à l’étranger de la destinataire. Dedans, il y avait une carte postale et des écailles d’un papillon de nuit ou la rétine de quelqu’un. Ou c’était peut-être quelque chose de plus sec. Un avertissement ou une assignation. Un instant, j’ai pensé remettre cette lettre directement à sa destinataire, parce que je savais maintenant qu’elle habitait au-dessus de ma tête. Mais j’ai décidé de la donner à l’accueil de ma résidence. Il se pouvait que Mlle X soit une folle, au masque représentant un ogre qui hurle une hache à la main. C’était hier.
 Cet après-midi, pendant que je faisais une longue sieste, quelqu’un a frappé à la porte. J’ai ouvert et la femme de ménage de mon étage se tenait debout devant l’entrée. Après un instant de silence, elle m’a donné une lettre, puis elle est partie. C’était la lettre que j’avais portée à l’accueil hier. J’ai rappelé la femme de ménage. En montrant du doigt la plaque de ma chambre, j’ai lentement expliqué, en articulant chaque syllabe, que cette lettre était destinée à la personne qui habitait au-dessus de ma chambre. « Pardon », a-t-elle dit et a repris la lettre. J’espère qu’elle ne va plus revenir.

 Au fait, depuis que je suis rentré à Strasbourg, je n’ai jamais vu ni Mimi ni Patience. Leurs lits se trouvent toujours au même endroit mais ils sont vides. Les arbres de la cour ont aussi été abattus pendant mon absence. Oiseaux et chats disparus, il ne reste qu’une femme de ménage qui fredonne une chanson étrange d’une voix aiguë et un gardien ventru.

mercredi 8 août 2018

''Le Salinger écrit à la main'' Yoko Ogawa


 Il y a longtemps, à l’époque où je travaillais en tant que secrétaire dans un hôpital universitaire, dans le bâtiment des expériences animales, il y avait une assistante de recherches qui aimait de tout son cœur « L’Attrape-cœurs ». Son obsession n’était rien d’autre que ce que l’on pourrait qualifier d’amour.
 Je l’ai rencontrée pour la première fois dans le bureau d’un professeur qui enseignait la littérature pour le cours de culture générale. Je ne me rappelle plus pourquoi j’y suis allée, mais lorsque je suis arrivée, l’assistante était déjà assise sur le canapé. L’expérience animale et le cours de littérature n'avaient sans doute aucun rapport. Visiblement, il leur arrivait souvent de causer d’un air décontracté.
 Les professeurs qui ne portaient pas de blouse blanche étaient rare à la faculté de médecine. Dans ce sens, il faisait déjà partie des rares professeurs qui attiraient mon attention. Mais il m’a surtout fait une forte impression parce qu’il avait mis un vieux piano allemand dans son bureau. L’air pensif, il marchait en baissant un peu la tête ; il avait glissé ses mèches trop longues derrière les oreilles ; il parlait d’une voix de baryton ensorcelante et limpide.
 Quant à elle, maigre comme un oisillon, elle était de taille si modeste que même la blouse blanche la plus petite était trop grande pour elle. Sa blouse blanche était toujours tachée, sans doute par les liquides organiques des animaux de laboratoire.
 Un jour, je déjeunais avec elle à la cantine. Elle m’a demandé ce que je pensais de « L’Attrape-cœurs ». « Ah, c’est l’histoire un garçon qui se révolte contre les adultes », ai-je répondu. Je n’ai jamais oublié son expression quand elle m’a répliqué avec passion.
« Non, ce n’est que l’étiquette que les adultes ont collée à Holden. C’est le type d’adultes qu’il déteste le plus », a-t-elle dit.
 J’ai été étonnée lorsqu’elle a sorti « L’Attrape-cœurs » de la poche de sa blouse. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander si elle la portait toujours sur elle.
« Eh, oui », a-t-elle répondu comme si de rien n’était. Avec le programme des expériences, des photos de tumeurs et les clefs des cages, ce livre se trouvait toujours dans sa poche.
 Selon elle, Holden n’est pas du tout le symbole du garçon innocent qui se révolte contre la société et qui est blessé, mais c’est une personne qui a atteint déjà la maturité malgré ses seize ans, de sorte qu’il est plus mûr que les adultes. Ce qu’il affronte ne se trouve pas à l’extérieur, mais en lui. Comme preuve, l’auteur Salinger refusait de sortir des murs qu’il avait construits lui-même.
 Le plus important, c’était la mort d’Allie. Puisque Holden a appris la mort de son petit frère, il peut trouver un sens à la vieille couverture Navajo de son professeur d’histoire, et il se sent triste quand il voit une personne avec une valise bon marché, qu’il suspend la robe de la prostituée à un cintre et qu’il pense à la nonne qui n’entrera jamais dans un restaurant chic.
 Nous passions souvent la pause du midi sur le toit de l’hôpital. De temps en temps, elle lisait à haute voix quelques passages d’une voix frêle comme son corps. Son épisode préféré, c’était celui du poème écrit sur le gant de base-ball gaucher d’Allie à l’encre verte.
« Qui pourrait avoir l’idée d’écrire un poème sur un gant de base-ball ? a-t-elle dit. Quand il n’y a personne dans le champ de batteurs et qu’aucune balle ne vient, Allie lit ce poème. Mais il meurt de leucémie. Et ce gant est la seule chose qui reste à Holden ».
 C’était aussi sur le toit pendant la pause de midi qu’elle m’a dit un jour quelque chose d’inattendu.
« Je pense offrir un cadeau au professeur pour son anniversaire. Qu’en penses-tu ? ».
 Je savais qu’elle avait rencontré le professeur quand elle lui avait demandé de traduire en anglais sa lettre d’admiratrice à Salinger, et qu’elle ne cessait de fréquenter son bureau depuis lors. « Ça lui plaira, je pense », ai-je répondu sans réfléchir. Mais lorsqu’elle a parlé de son cadeau, j’ai honnêtement été gênée.
« Je vais transcrire toutes les pages de ‘’L’Attrape-cœurs’’ à la main. Je vais les relier et offrir au professeur ».
 Cela prendrait beaucoup de temps. D’ailleurs, on pouvait acheter le livre en librairie. Je n’étais pas vraiment sûre que ce cadeau plairait au professeur. Mais finalement, j'ai préféré me taire. J'ai essayé de me convaincre que ce genre de coutume existait sans doute en Occident.
 Une fois, elle m’a montré son travail dans sa pièce de la résidence des employés. Il n’y avait rien sur son bureau en face de la fenêtre, sauf les objets nécessaires à la fabrication de son cadeau. Il y avait l’édition de Hakusuisha de « L’Attrape-cœurs » et un presse-papier en verre à gauche. À droite, il y avait une liasse de feuilles de la couleur olive, un stylo et des buvards. De la qualité des papiers qu’elle a commandés spécialement à Maruzen, de la couleur de l’encre, la taille de la plume du stylo au nombre de caractères dans une page, tout était soigneusement calculé. C’était la forme qu’elle considérait idéale pour « L’Attrape-cœurs ». Son écriture était plus forte que ce à quoi faisait penser son corps, mais les pleins et déliés avaient de la douceur. Tous les caractères étaient parfaitement alignés, ce qui m’a fait imaginer à quel point sa concentration était profonde. À ce moment-là, elle en était à la moitié du chapitre vingt, à la scène où Holden fait tomber et brise le disque qu’il a acheté pour sa petite sœur.
 Elle a préparé des pancakes pour moi. Je les ai mangés dans un coin du lit, loin de la fenêtre, pour ne pas salir « L’Attrape-cœurs ».
 Je ne sais pas si elle a pu achever son cadeau. Un jour, elle a tout à coup quitté son travail sans me dire au revoir. Selon les rumeurs qui couraient au secrétariat, elle avait eu des ennuis.
 La dernière fois que je l'ai vue, c'était devant les placards à chausseurs dans l'entrée des employés. Elle ne portait pas de blouse blanche, mais ses vêtements de deuil.
« Je vais à la cérémonie qui a lieu au temple pour les animaux morts », s’est-elle dépêchée de me dire, et elle a couru jusqu’à l’arrêt de bus. Je n’ai pas eu le temps de lui poser des questions sur son « Attrape-cœurs ».
 Depuis lors, chaque fois que j’entends dire qu’un fan qui a tenté de franchir les murs de la maison de Salinger a été arrêté, je me souviens de l’assistante en deuil.

Bière









 J’ai acheté du thé au Japon, mais comme je n’avais pas de théière, je suis allé au salon de thé asiatique tenu par une dame chinoise. Je ne pense pas que la patronne se souvienne de moi, mais j’y suis déjà allé une fois, en hiver l’année dernière. Tandis que je buvais mon thé vert, la patronne m’a demandé si j’étais japonais. Je me suis demandé un instant si je n’étais pas namek ou saiyan, mais j’ai finalement hoché la tête. Elle a disparu dans le fond du salon. Lorsqu’elle est revenue quelques instants plus tard, elle avait un carré de carton ouvragé avec une calligraphie, et m’a demandé si je pouvais lire ce qui était écrit. « ‘’Que tout le monde soit heureux’’, ou quelque chose de ce genre », ai-je répondu. Elle m’a remercié, puis elle est partie. À ce moment-là, j’avais vu que ce salon vendait aussi des théières asiatiques.
 La patronne était toute seule au comptoir. Il n’y avait aucun client à l’intérieur. C’est normal. Qui voudrait boire du thé chaud quand il fait plus de trente degrés ? Moi. Je bois du thé chaud chez moi. Mais aujourd’hui, j’étais venu acheter une théière. J’ai demandé à la patronne s’il y avait des théières japonaises pas chères. Après avoir réfléchi un instant, elle m’a dit d’une voix tranquille : « Les théières japonaises sont toutes chères. Par exemple, celles-ci coûtent cinquante euros… ». J’ai gémi. Elle a continué en montrant les théières exposées dans la vitrine, qui avaient évidemment l’air chères et ressemblaient à celles qu’on voit dans les musées : « Celles-là sont encore plus chères, plus de cent euros… ». « Euh, en fait, j’ai acheté du thé au Japon, mais je n’ai pas de théière. Si on peut faire du thé, n'importe quelle théière me convient », me suis-je dépêché d’ajouter. Cette fois, elle a montré des théières moins chères, mais qui étaient plus grandes que ce que j’imaginais. «Ce sont aussi des théières ? », ai-je demandé en indiquant du doigt des céramiques en forme de tasse, rangées sur les rayonnages. La patronne a acquiescé et en a pris une. C’était une théière simple. Si on enlevait le couvercle, on voyait une petite passoire d’aluminium accrochée à l’orifice. On pouvait y mettre du thé, puis de l’eau chaud. « C’est aussi japonais. Ça coûte vingt-six euros », a-t-elle dit. Sur le fond, un petit autocollant sur lequel il était écrit « Fabriqué au Japon ». Je me suis demandé pourquoi la phrase était écrite en français si c'était fabriqué au Japon, mais j’ai décidé de ne pas m’y attarder. Des dessins bleu foncé représentant des fleurs étaient imprimés sur la tasse. Elle n’était pas très grande et tenait facilement dans ma main.

 Il faisait chaud dehors. Je me suis promené longtemps et j’avais de plus en plus soif. J’ai acheté une boule de glace à la mangue à un stand. La glace était convenablement élastique et la saveur de mangue m’a fait oublier la chaleur accablante. Toutefois, le cornet m'a donné de nouveau soif. Cette fois, j’avais une irrésistible envie de bière. J’ai trouvé le menu d'un restaurant qui disait : « une bière au comptoir : 1 euros 90 ». J’y suis entré sans hésitation. Je me suis assis au comptoir et j’ai commandé une petite bière blonde. Devant moi, le jeune serveur a versé le liquide doré dans un verre fin. Le dessin d’une fillette en costume alsacien dansait sur la glace. J’ai bu ma bière à grandes gorgées. Elle était fraîche et je l’ai sentie se répandre dans tout mon corps. « Vous êtes pressé ? », m’a demandé le serveur. « Non, pas du tout. J’avais simplement très soif », ai-je répondu. À la terrasse, quelques personnes se reposaient aussi, sous le soleil de la même couleur que ma bière.

mardi 7 août 2018

xn + yn = zn


 J’ai passé la matinée à lire. Après avoir pris une douche et fait ma valise, j’ai confié mes bagages à la réception de l’hôtel et j’ai quitté ma chambre. Dehors, il faisait chaud et le soleil ardent brûlait, mais il y avait un peu de vent et la température n’était pas si désagréable. J’ai pris le métro ligne 7 et je suis descendu à la station Opéra. J’ai flâné alentours sans rien faire. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que je n’avais rien mangé depuis le matin. Je suis entré dans un restaurant que j’ai trouvé par hasard. La serveuse m’a donné la carte en anglais. « Est-ce le plat du jour ? », ai-je demandé. « Oui, c’est le plat du jour », m’a-t-elle dit, en échangeant la carte en anglais contre celle en français. J’ai donc choisi le plat du jour, qui était du rosbif accompagné de haricots verts. Tandis que j’attendais que mon repas arrive, j’ai lu un livre que j’avais mis dans la poche de mon pantalon. La télé accrochée dans le restaurant répétait la même information, la même vidéo, la mort d’un cuisiner étoilé célèbre.
 Au bout d’un moment, on m’a servi le repas. Le rosbif saignant m’a assez plu.
 Après le déjeuner, je me suis promené dans le Jardin de Tuilerie et j’ai fait du léche-vitrine. Je voulais en fait acheter un portefeuille pas cher, mais je n’en ai pas trouvé.
 Je suis revenu à l’hôtel vers quatorze heures et demie. Une grosse femme noire à bout de souffle a apporté ma grande valise et mon sac à dos rempli de livres. Je l’ai remerciée et je me suis dirigé vers la gare de l’est, qui se trouve juste devant l’hôtel.
 Ma place dans le TGV…non, OUIGO était à côté de la fenêtre. Il n’y avait personne à côté de moi. L’étagère du train était trop petite pour y mettre mon sac à dos. Si personne ne venait, je pourrais le poser à la place vide. Une jeune fille en robe d’été, au visage couvert de taches de rousseurs, est passée dans le couloir. Quelques instants plus tard, peu avant le départ, elle est revenue à ma place. Après m’avoir adressé un sourire, elle s’est assise à côté de moi.
 J’ai commencé à lire la suite de « La vie des mathématiciens historiques ». Ma voisine envoyait des messages à quelqu’un, peut-être à ses parents, ou à son copain, ou à un ours dans la forêt. L’ours a dû faire une plaisanterie spirituelle. De temps en temps, elle pouffait de rire. Pendant que Sofia Kovalevskaïa dans son enfance était chagrinée d’être négligée par Dostoïevski dont elle était amoureuse, et que le ‘’magicien de l’Inde’’, Ramanujan écrivait passionnément les formules qu’il a trouvées dans son cahier secret et qu’Andrew Wiles essayait de prouver le dernier théorème de Fermat considéré depuis 360 ans insoluble, ma voisine s’est apparemment mise à s’ennuyer. Au début, elle regardait par la fenêtre, mais s’est aussitôt lasée de l’horizon d’or et des vastes champs qui s’étendaient à l’infini. Elle a perturbé ma concentration en frottant ses cuisses nues et tripotant ses cheveux sans raison. Elle a regardé son portable, — il n'y avait peut-être plus de message de l'ours —, elle a soupiré. En fin de compte, ma voisine s’est mise à pianoter sur la plaque de son siège et à jouer un morceau de musique imaginaire. Son rythme était étrangement agréable et m’a donné sommeil. Si je fermais les paupières, diverses formules éclataient et dispersaient.