lundi 19 février 2018

La Cathédrale

 Je cherchais le livre d’un écrivain américain, Billy Hartmann, intitulé Le Guide de Mars : Le mode de vie des Martiens à la bibliothèque. Le site Internet de l’université indiquait que ce livre existait bel et bien dans cette bibliothèque. J’avais noté sur le revers d’un ticket de reçu toutes les informations nécessaires et maintenant j’errais de rayons en rayons pendant des heures. 
 J’ai finalement renoncé à chercher ce livre tout seul. Je suis revenu à l’entrée et j’ai demandé à une bibliothécaire qui regardait l’écran de son ordinateur. C’était une femme assez âgée, elle était potelée et portait de petites lunettes rondes. Lorsque je m’en suis approché, elle a toussé plusieurs fois comme un éléphant de mer malade. Je me suis timidement approché d’elle et je lui ai dit : « E…excusez-moi. Pourriez-vous m’aider à chercher un livre ? »
 Elle ne m’a rien dit. Elle a juste observé mon visage pendant un moment, puis elle a fait un signe de la main. Quelques instants plus tard, j’ai compris qu’elle me demandait de lui donner mon reçu. Elle l’a d’abord retourné et a vu ce que j’avais acheté. Puis, elle l’a tourné de nouveau et a examiné le nom de l’écrivain et le numéro du registre. À ce moment-là, elle a poussé un gros soupir. Comme si elle en avait marre. Elle a ensuite tapé quelque chose sur l’ordinateur et m’a dit d’une voix grave :
« Il est au sous-sol ».
« Au sous-sol ? » me suis-je écrié, car je ne savais pas qu’il y avait un sous-sol dans cette bibliothèque.
« Ne criez pas, s’il vous plaît, m’a-t-elle dit sévèrement. Nous sommes dans une bibliothèque. ». Puis elle a continué :
« Les livres des écrivains oubliés se trouvent au sous-sol. 
- Alors je ne pourrai pas consulter ce livre ? 
-  Si. C'est juste qu'on me le demande rarement parce qu’ils ont été oubliés. »

  Elle s’est levée lourdement. Elle a pris un trousseau de clés et m’a dit de la suivre.  Nous avons marché dans la direction opposée à celle d’où je venais tout à l’heure. Au bout de quelques minutes, nous sommes tombés sur une porte en fer. La femme a cherché attentivement l’une des clés et a ouvert la porte qui grinçait. 
 C’était un entrepôt. Les livres qui n’étaient pas directement mis à la disposition du public étaient rangés sur des étagères. Tandis que je regardais quelques titres d’ouvrages, elle m’a appelé et m’a demandé de la suivre.
 Dans un coin se trouvait un escalier qui descendait au sous-sol. Le fond était totalement obscur.
« C’est là, m’a-t-elle dit sèchement.
-  Je dois donc descendre cet escalier ?
-  Effectivement. »
 J’ai descendu l’escalier tout seul en faisant attention à ne pas tomber. Il n’y avait même pas dix marches. Je me suis cogné contre le mur et j’ai cherché à tâtons la poignée. Dès que j’ai ouvert la porte, une forte odeur de moisi a envahi mes narines. 
 J’ai allumé la lampe. Dans une petite pièce sombre se trouvaient des étagères semblables aux autres, sauf que celles-là avaient l’air beaucoup plus vieilles. Quelques cartons étaient rangés dans un coin. Ils étaient fermés avec un ruban adhésif jauni.
 Il ne m’a pas fallu longtemps pour trouver le coin des écrivains américains oubliés. Le Guide de Mars de Billy Hartmann a été abandonné depuis longtemps parmi ces livres. Il était beaucoup plus gros et épais que je ne le croyais. Je l’ai pris dans ma main, il était lourd. La couverture était rouge. Le titre était imprimé d’une couleur dorée. Je me suis assis sur place et je l'ai dévoré. 

 Je ne sais pas combien de temps s’est passé depuis que je suis arrivé ici. Dans la lumière de la lampe artificielle, il était impossible de savoir l’heure. Je me suis levé et j’ai monté l’escalier avec le livre.
 La bibliothèque était maintenant complètement sombre et déserte. Était-elle fermée ? Il n’y avait plus aucun étudiant. J’ai regardé par la fenêtre. La nuit ne semblait pas encore tombée, toutefois, le monde était couvert d’une lumière bleutée. J’ai attendu que quelqu’un arrive, mais personne n’est venu, même pas la femme à lunettes rondes de tout à l’heure.
 J’ai marché vers le fond. J’ai enlevé quelques livres épais qui se trouvaient tout en bas d’une étagère et j’y ai caché Le Guide de Mars.
 
2

  La semaine suivante, je suis revenu à la bibliothèque. Je suis allé à l’endroit où j’avais caché le livre rouge. Il était toujours là. Au moment où je l’ai pris, quelque chose est tombé. Il me semblait que c’était un morceau de papier qui était dedans. Je me suis accroupi pour le prendre. On aurait dit que c’était le journal de quelqu’un. On y distinguait une écriture ronde de fille :
« Enfin ! Un nouvel escalier a été installé chez moi. J’adore les escaliers ! Je l’ai déjà monté et descendu soixante fois aujourd’hui ! Mon rêve est de monter tous les escaliers du monde ! »
 J’ai réfléchi un certain moment assis sur l’escalier. Je me suis demandé dans quelles circonstances cet escalier en colimaçon et en bois avait été installé chez cette personne. Le papier était jauni et d’après la bibliothécaire, pratiquement personne ne descendait au sous-sol.
 J’ai déchiré une page de mon cahier, j’y ai écrit : « Qui êtes-vous ? » et je l’ai insérée à la même page où le journal de l’inconnu se trouvait.   

 Lorsque je regardais des cigognes se baigner dans l’Ill, je me suis tout à coup souvenu de la note que j’avais insérée la semaine dernière dans le livre. Je ne m’attendais évidemment pas à ce que la personne qui y avait mis son journal s’en rende compte. Le morceau de papier que j’ai trouvé était abîmé, ce qui signifiait que plusieurs années s’étaient écoulées depuis qu’il avait été écrit.
 Je me suis rendu au fond de la bibliothèque. Il n’y avait personne. Seul un jeune homme portant un manteau s’endormait sur la table, la tête dans les bras. Il ressemblait à un ours. En faisant attention à ne pas réveiller cette bête féroce, j’ai enlevé les livres épais, Le Droit de l’empire ottoman, Tous types des thermes romains et La Guerre et l’éléphant. Le livre à la couverture rouge était toujours là, il me semblait intact depuis la semaine dernière. Dès que je l’ai pris, un morceau de papier est tombé. Il était écrit : « Je m’appelle Pauline. Et vous ? ».
 
 J’étais étonné, voire même effrayé. Quelqu’un a répondu à mon message ! Ça signifiait que dans cette université, il y avait quelqu’un qui savait où j’avais caché ce livre et qui venait régulièrement ici. Je me suis vite levé et j’ai regardé les alentours. Il n’y avait que le garçon semblable à un ours qui était endormi. J’ai regardé aussi les espaces entre les livres. Je n’ai vu aucun œil qui m’épiait. J’ai poussé un soupir. J’ai sorti mon agenda de mon sac. J’en ai déchiré une page et j’y ai écrit : « Je m’appelle Aurélien. Es-tu aussi une étudiante de l’université de Strasbourg ? ». Et j’ai remis le livre rouge au même endroit.


3

 Il pleuvait le lendemain. Le ciel lourd et gris rendait la ville mélancolique. Toutefois j’étais exalté. Dès que la bibliothèque s’est ouverte, je suis allé à mon endroit secret. J’ai aussitôt trouvé une nouvelle feuille de papier. Comme je l’avais prévu, ‘’Pauline’’ avait écrit un nouveau message. Cette fois, il était écrit ceci :
« L’Université de Strasbourg ? La mienne s’appelle l’Université Kaiser-Wilhelm. »
 Je savais que l’Université Kaiser-Wilhelm était l’ancien nom de l’Université de Strasbourg durant la période allemande. Selon les informations que j’ai trouvées sur Internet, ce nom a été utilisé de 1872 à 1918, mais il n’y avait plus aucune université qui portait ce nom en France. J’ai essayé d’imaginer l’image de cette fille cachant son message dans ce livre. C’était le début de notre étrange correspondance. 
 Depuis lors, j’ai régulièrement fréquenté la bibliothèque. Pauline m’a aussi écrit tous les jours. Au début, nous parlions de manière hésitante. Plus tard, nous avons découvert que nous avions beaucoup de points communs. Elle aimait aussi les romans de Richard Brautigan et les films de François Truffaut.
Lire ses messages est devenu mon plaisir quotidien. Je sentais aussi qu’elle aimait m’écrire.

 Un jour, il s’est avéré que nous étions tous les deux dans la même filière, de la même année. Elle m’a proposé de nous rencontrer et nous nous sommes promis de nous voir à dix-sept heures un jeudi, devant l’étagère du livre rouge. Inquiet, j’ai attendu cette mystérieuse fille. Elle m’avait écrit qu’elle portait un manteau bleu, que ses cheveux étaient châtains et qu’elle mettait un collier en forme de goéland. Après dix-sept heures, trente minutes se sont encore écoulées, puis une heure. Je l’ai attendue pendant deux heures, mais personne n’est venu. Au final, un bibliothécaire, un homme âgé aux cheveux dégarnis, grand et maigre, m’a dit qu’il allait fermer la bibliothèque. Rempli d'un sentiment d’humiliation et de tristesse, je suis sorti. Derrière, j’ai vu la lumière de la bibliothèque s’éteindre.   Le lendemain, je suis allé au secrétariat. J’ai dit le nom de Pauline à la secrétaire et j'ai menti en disant que je devais la contacter immédiatement par rapport à mon projet. La secrétaire, une maigre femme d’âge mûr, a tapé son nom dans l’ordinateur, elle a soupiré, puis elle a consulté un dossier, probablement la liste des étudiants, et m’a dit sèchement qu'il n’existait même pas d'étudiante de ce nom à l’université. À ce moment-là, mon doute s’est transformé en certitude : elle se moquait de moi.  Ce soir, je lui ai écrit la dernière lettre dans laquelle je disais que je ne voulais plus continuer ‘’ce jeu’’. Je n’ai pas oublié d’ajouter ‘’Adieu’’ à la fin. 
 Je n’avais plus aucune intention de lui écrire. J’ai essayé d’oublier la présence de ce livre que je cachais dans l’étagère et cette fille. Mais un désir inexplicable saisissait mon cœur. Je me suis juré que ce serait la dernière fois. Le vendredi soir, je suis allé à l’endroit secret. Dès que j’ai ouvert le livre, j’ai découvert une longue lettre. De son écriture habituelle, elle expliquait qu’elle ne m'avait jamais menti, que tout ce qu’elle m’avait dit était vrai, et qu’elle m’avait aussi attendu à dixsept heures le jeudi mais que je n'étais pas venu. J’ai même aperçu des traces de gouttes sur cette lettre. L’encre était partiellement diluée par ses larmes.
4

 Dans un magazine scientifique, j’ai découvert une curieuse illustration. Au centre, il y avait une sphère et elle était reliée à d’autres sphères par une sorte de tube. C’était un article sur la possibilité de la pluralité des mondes. Il expliquait donc que notre univers n’était pas unique et qu’il est possible qu’il y en ait d’autres ailleurs. On dirait un roman de H.G. Wells, ai-je pensé. Et à ce moment-là, une idée m’a traversé l’esprit. Et si Pauline vivait dans un monde parallèle ? Si le livre rouge oublié de l’écrivain de seconde classe jouait le rôle de passage qui reliait son monde et le mien ? 
 J’ai demandé à Pauline de m’écrire sur l’histoire de son monde et de son université. « Euh, c’est difficile d’écrire sur mon monde parce que je n’y ai jamais pensé. Mais si tu veux, je peux écrire un journal. Aujourd’hui, j’avais un cours avec Monsieur X à l’amphi sept du Patio. C’était le cours sur ‘’La mort à Venise’’ de Thomas Mann…», écrit-elle. 
 Au fur et à mesure, j’ai appris que quotidien de son monde était identique au nôtre, bien que quelques détails fussent différents. Par exemple, selon elle, Hitler avait été assassiné lors de l’opération Walkyrie, le Japon avait capitulé juste après le bombardement à Tokyo et la bombe atomique était tombée à Dresden au lieu d’Hiroshima. Le plan de l’université était aussi presque le même. Toutefois dans son monde, il y avait un septième amphithéâtre dans le Patio, qui n’existait pas dans mon université.
 Une fois, elle m’a parlé du magnifique escalier en colimaçon de la Cathédrale de Notre-Dame. Elle m’a dit que c’était la vingtième fois qu’elle le montait cette année. J’avais aussi arpenté ce long escalier de la Cathédrale. Elle m’écrivait d’un ton joyeux sur la sensation qu'elle ressentait lorsqu’elle mettait ses pieds sur chacune de ces marches. 
« Lorsque j’ai monté la dernière marche, j’ai vu les deux tours de la Cathédrale s’élever devant moi… » 
 Sauf que la Cathédrale n’avait qu’une tour dans mon monde.

5

 À la fin de novembre, je suis allé à la bibliothèque comme d’habitude. Après m’être assuré qu’il n’y avait personne autour de moi, j’ai enlevé les livres cachant Le Guide de Mars. À ce moment-là, j’ai été étonné. J’ai même oublié de respirer pendant un instant. Le livre rouge avait disparu. Après avoir fermé les yeux, j’ai essayé d’analyser ce qui s'était passé. Quelqu’un l’a-t-il trouvé et emprunté ? Pourtant le livre était parfaitement dissimulé…….
 J’ai enlevé tous les livres aux alentours mais je n’ai pas pu retrouver le livre rouge. J’ai perdu le contact avec Pauline. À ce moment-là, je sentais vaguement que c’était la fin de cette étrange correspondance. Dans le froid de l’hiver, je me suis retrouvé tout seul.
 Quelques heures plus tard, je me suis réveillé dans l’obscurité totale. Je me suis lentement levé et j’ai longé à tâtons le mur. Au bout de quelques minutes, j’ai trouvé le bouton de la lumière. 
 Je me trouvais dans l’entrepôt du sous-sol où j’avais trouvé le livre de Billy Hartmann. Sur le sol étaient éparpillés plusieurs livres mais Le Guide de Mars ne s’y trouvait pas. Il semblait que je m’étais endormi sans m’en rendre compte. Tout ce que j’avais vécu, la correspondance avec la fille qui aime les escaliers, l’histoire d’un monde parallèle était-il un rêve ? J’ai regardé mon portable. Il indiquait dix-huit heures cinquante-cinq. Je devais rentrer. 
 J’ai pris mon sac à dos. J’ai monté l’étroit escalier et j’ai ouvert la porte en fer. Il n’y avait personne dans la bibliothèque. Quelques lampes restées allumées émettaient une lueur pâle. J’ai marché directement vers la sortie. Tout à coup, j’ai eu envie de vérifier la présence du livre rouge. La lumière orangée des lampes n’arrivait pas jusqu’au fond. Avec l’aide des souvenirs de mon rêve, j’ai cherché à tâtons au niveau du bas de l’étagère de littérature romaine. J’ai enlevé les livres épais mais il n’y avait rien derrière. Ma main a atteint des livres qui se trouvaient à l’opposé. C’était donc un rêve. Il n'existe pas de fille qui s'appelle Pauline. Je me suis senti à la fois ridicule et triste de m’être attaché à une fille inexistante. 
 À ce moment-là, j’ai entendu des bruits de pas. Quelqu’un s’approchait de moi en marquant un rythme régulier comme une horloge. Au bout de quelques minutes, cette personne s’est arrêtée devant l’étagère. La lumière éblouissante d’une lampe de poche a éclairé mon visage. C’était le bibliothécaire grand et maigre aux cheveux dégarnis. Il m’a lentement dit :
« Je vais fermer. »
 Je me suis excusé et j’ai couru. Aussitôt sorti du bâtiment, la lumière de la bibliothèque s’est éteinte derrière moi. Je me suis rendu compte qu’il neigeait. Les flocons de neige étaient illuminés par la lueur des réverbères. Au loin, j’apercevais les deux tours de la Cathédrale.

La carte rouge

 Il y a quelques jours, dans la matinée, je me suis rendu compte que de l’eczéma était répandu sur mes cuisses. Il esquissait une forme abstraite comme un test de Rorschach, ou la géographie d’une ville quelconque. J’ai été effrayé. J’avais entendu dire qu’il y avait des punaises dans certains appartements de ma résidence. Avaient-elles finalement atteint mon étage ?

 J’ai observé mon lit. Une multitude de punaises qui devait grouiller dessus était tout de même invisible. Je les ai imaginées ramper et entrer dans tous les orifices de mon corps, la bouche, les narines, les globes oculaires et les pores, pendant que je dormais. Toutefois la carte rouge sinistre répandue sur mes cuisses ne démangeait point, alors que quelques sites d’Internet que j'ai consultés disaient que l’eczéma dû aux punaises démangent terriblement et qu’il ne disparaît avant plusieurs jours. D’ailleurs, selon ma petite recherche, les punaises sont sensibles au froid et la plupart d’entre elles meurt pendant l’hivers. Comme je suis originaire du nord du Japon, parfois je laissais la fenêtre ouverte quand il ne faisait pas assez froid. À ce moment-là, j’ai pensé à la possibilité qu’il y ait une autre cause, une réaction allergique ou du stress.

 Le lendemain, lorsque je me suis réveillé, la carte rouge sur mes jambes était presque effacée. Sur ce que la carte indiquait, je n’en sais toujours rien.

dimanche 18 février 2018

Le calendrier Sôseki


 Une série d’articles intitulée « Le calendrier Sôseki » a été mise en public. Son concept est de présenter chaque jour ce que Natsume Sôseki a vécu le même jour de son vivant. Il semble qu’elle a été achevée le 31 décembre 2016. Comme je ne suis pas très instruit, je ne connaissais pas le nom de l’écrivain qui s'en occupait, mais chaque article est très bien écrit, de plus, les ‘’petits riens’’ de tous les jours de Sôseki sont si intéressants que je veux tourner toutes les pages de cette éphéméride en une journée.
 J’aimerais traduire quelques épisodes qui m’ont particulièrement attiré. Je pense que Pauline sera contente.

Le 28 novembre, Natsume Sôseki regarde ‘’Une maison de poupée’’ d’Ibsen au théâtre impérial  
 Aujourd’hui, à la même date qu'il y a cent cinq ans, c’est-à-dire le 28 novembre en 1911 (44 de l’ère Meiji), Sôseki, quarante-quatre ans, songeait à Londres en regardant le ciel de Tokyo. 
 Un faible soleil transparaissait de l’autre-côté des nuages épais et sombres, il pouvait sentir l’arrivé de l’hiver. Au moins, c'était une chance que l’air de Tokyo fût frais par rapport à Londres où une multitude de charbons brûlait à cause de la Révolution industrielle. 
 Il a commencé à pleuvoir à partir de midi. Il se senti un peu triste en regardant la pluie tomber sur les bananiers japonais de son jardin. 
 Ce jour-là, Sôseki était invité par l’association culturelle. La représentation d’« Une maison de poupée » d’Ibsen avait lieu au théâtre impérial. L’ouverture était à quatre heures et demi de l’après-midi. 
 Sôseki prit un bain et il fit sa toilette. Il mit une redingote et demanda un pousse-pousse. En Europe, il était d’usage de s'habiller sur son trente-et-un pour aller au théâtre. 
 Quatre heures furent passées. Le pousse-pousse était parti chercher les filles de Sôseki à l’université. Il ne revenait pas alors qu’il était déjà quatre heures vingt. Au moment où il se demanda s’il annulait le rendez-vous et qu’il mit sa main sur son manteau pour l’enlever, le pousse-pousse revint. 
 Lorsque Sôseki arriva au théâtre impérial, la pièce avait déjà commencé. 
 À cause du mauvais temps, il y avait moins de monde que prévu. Mais il reconnut les visages de quelques connaissances. Il salua ses collègues du journal d’Asahi, Chûjirô MATSUYAMA et Suimu NISHIMURA. 
 Pendant l’entracte, le critique qui avait commencé lui aussi à écrire un roman, Shûkô CHIKAMATSU lui adressa la parole : « Je suis ravi que vous soyez venu », puis il ajouta : « Ponta est là aujourd’hui ». Ponta était le nom d’une geisha célèbre à Shinbashi. 
 Ponta passa juste devant Sôseki, mais il n’eut pas l’impression qu’elle soit une femme aussi belle que les rumeurs le disaient. Au premier étage, il y avait Kyoshi TAKAHAMA. Sôseki leva la tête vers lui, alors ce dernier lui répondit en agitant son pamphlet. Sôseki lui s’inclina. 
 Hôgetsu Shimamura s’occupait de la mise en scène et du scénario. L’héroïne Nora était incarnée par Sumako MATSUI, mais son visage n’allait pas bien avec son costume. Sa gesticulation et son expression sentimentales avaient quelque chose d’artificiel comme si elle tentait d’imposer une certaine stimulation au public et Sôseki fut déplu. En revanche, les acteurs masculins étaient plus naturels, sans affectation. 
 Ce fut quelques années plus tard que le scandale de la relation adultère entre Hôgetsu et Sumako fut révélé. 
 Sôseki croyait que ce n’était pas encore trop tard, mais quand il rentra chez lui, il était déjà neuf heures et demi. Bien qu’il n’eût pas dîné, son épouse Kyôko lui dit qu’il n’y avait rien à manger. En pensant : « J’aurais dû manger quelque chose au théâtre », il lui demanda : « Alors, tu peux commander la livraison de nouilles soba ? » 
 Après une pièce qui lui donna l’impression qu’elle était ornée à l’occidentale de manière forcée, pour lui, savourer des soba étaient sans doute le meilleur moyen de se rafraîchir.
 Le mot de Sôseki du jour :
« Quand on est jeune, il semble que l’on prête facilement attention aux belles femmes ». (‘’L’hérédité du goût’’)

 Il y a quelques jours, j'ai dit à Pauline que je relisais en ce moment ''1Q84'' en ouvrant une page au hasard. Alors, elle m'a appris que je lisais de la même manière que Sôseki, que dans ''L'Oreiller d'herbe'' il y a un passage où le héros dit à une femme qu'il ne faut pas toujours lire un livre dans l'ordre des pages. Ce ''petit rien'' de la vie me fait toujours plaisir.

Ausan, Aukun, Auchan


 Chaque fois que je vais au supermarché, je prends plaisir à lire les avis des clients. Au Japon aussi, certains supermarchés affichent les avis des clients, cependant ils sont beaucoup moins intéressants que ceux de la France. Pourquoi ? Parce que la réponse du responsable est toujours la même. « Cher client. Nous nous excusons sincèrement pour les ennuis que nous vous causons par inadvertance. Nous ne savions pas que le lait que nous vendons était si mauvais…... ». C’est déprimant. Ça donne envie de se suicider. Personne ne voudrait lire ça. En France, c'est déjà un miracle si on reçoit une réponse de la part du magasin car j’ai remarqué que la plupart des plaintes des clients sont ignorées. Il n’y a peut-être que moi et quelques personnes âgées qui écoutons volontiers les lamentations de ces pauvres gens. Parfois il y a des avis absurdes, du genre « Pourquoi vous vendez de la viande alors que je suis vegan ? ». Je ne me rappelle pas exactement quelle était la réponse à cette plainte, mais quelques jours plus tard, un employé, ou peut-être une employée avait répondu : « Les clients ont le choix ! ».

 Hier, quand j’ai fait des courses, la page du cahier des avis des clients était tournée. Il était d’abord écrit : « Les fruits en promos sont mauvais. Oranges sanguines sans goût, pamplemousses roses très acides. Pourquoi ? ». Ce client a un point de vue assez singulier, puisque moi, je trouvais normal que le prix des fruits qui ne sont pas très bon soit réduit pour qu’ils soient vendus rapidement. Mais au moins d’après ce qu’on peut déduire de cette phrase, cet enchaînement logique n’existait pas dans son esprit. Un jour, peut-être que pendant qu’il prenait un bain, il avait crié « Eurêka ! » parce qu’il avait découvert que les fruits en promos étaient toujours mauvais. Quoi qu’il en soit, il a de la chance car la réponse à cette question était écrite à côté : « Parce que la nourriture ayant du goût à un prix ! (une cliente) ». Je trouve charmant que la réponse ne vienne pas d'une caissière, mais que ce soit une cliente.

 Mais ce n’était pas tout. Il y avait encore une autre question en dessous. Quelqu'un avait écrit : « Bonne saint Valentin ou saint Valentine ? ». Sans aucune réponse, elle restait perdue dans le blanc immense de ce cahier.

samedi 17 février 2018

Léonard et Glenn


 Le 5 avril 1962, l’orchestre philharmonique de New York allait jouer le premier concerto pour piano de Brahms au Carnegie Hall. Le chef d’orchestre était Léonard Bernstein. Le pianiste était Glenn Gould. Ce n’était pas la première fois qu’ils travaillaient ensemble. Toutefois, ce jour-là, une grande divergence d’opinion est née entre eux et Bernstein a été obligé d’adresser au public le fameux discours peu avant l’interprétation : « Dans un concerto, qui est le boss ? Le soliste ou le chef ? ». Le chef d’orchestre a expliqué à l’audience qu’il trouvait le tempo suggéré par Monsieur Gould hors sujet par rapport aux indications de Brahms et qu’il n’était pas entièrement d’accord, en ajoutant qu’on pourrait pourtant apprendre quelque chose de cet artiste penseur doté d’un talent extraordinaire. Contrairement à Gould qui était introverti, Bernstein était quelqu’un d’affable. Il ne veut pas gâcher la soirée que ces spectateurs attendent avec impatience. Sa façon de parler est douce et même humoristique. On peut même entendre le public rire de sa plaisanterie. Mais cela n’empêche pas de deviner la profondeur de son mécontentement. En réalité, ce soir a été la dernière fois où ces deux artistes ont travaillé ensemble.

 Je ne suis pas spécialiste de musique. Je n'arrive même pas à lire un morceau très simple, si bien que je ne peux exprimer que de vagues impressions. D’abord, la qualité du son n’est pas excellente, et de plus, comme il s’agit d’un concert enregistré dans les années 60, on entend beaucoup de toussotements qui semblent parfois dérangeants. Le tempo est lent. Très lent. Le premier mouvement est tellement lent que l'on a l’impression que l'enregistrement tourne au ralenti. Je ne sais pas si c’est bien ou pas, mais j’ai l’impression que le changement du tempo qui est inhabituel (mais Gould le fait très souvent, il joue intentionnellement très rapidement ou très lentement) permet de clarifier tous les sons venant de l'orchestre et que l’on comprend mieux la structure du concerto. Je sens aussi un petit décalage entre le piano et l’orchestre. Mais je ne dis pas qu’il s’agit d’une interprétation si excentrique. On comprend la satisfaction du public de l'époque en entendant les torrents d'applaudissements à la fin de l'interprétation. 

 L’œuvre la plus connue de Gould est sans doute « La variation de Goldberg » de Bach, mais personnellement je préfère la sixième symphonie de Beethoven transcrite pour le piano par Franz Listzt. Je la connais depuis longtemps mais je ne m’en lasse jamais. Cela s’entend que Gould joue à son aise. Il appuie sur les bonnes touches au bon moment, tout me semble parfaitement harmonieux dans cette interprétation. Je l’écoute notamment quand je suis angoissé et triste. 

vendredi 16 février 2018

La chaise de Glenn Gould

 Que ce soit une traduction ou une histoire, Pauline me dit toujours que ce que j’écris est intéressant. Dès que nous avons eu terminé la traduction de « Un bonbon ou une balle ? », elle m’a dit : « Qu’est-ce que tu vas traduire ensuite ? ». Étant donné que je suis aussi amateur de lecture, je sais combien il est ennuyeux de lire un livre que l’on n’aime pas. J'ai peur de l'ennuyer avec ce que je traduis et ce que j'écris.

 Lorsqu’elle avait lu ma nouvelle intitulée « L’Oreille », elle m’avait dit : « J’aime beaucoup cette nouvelle ! ». En effet, j’appréciais l’étrangeté de cette histoire que j’avais modifiée plusieurs fois, mais je n’en étais pas totalement satisfait. Il semblait qu’il y avait ‘’pas mal de problèmes’’ dans cette histoire. Le dialogue ne semblait pas très naturel. Certaines phrases me donnaient du mal. Je ne me prends pas pour un écrivain (d'ailleurs, je préfère lire qu’écrire) mais j’ai un caractère obstiné. Si j’ai envie de cuisiner des croquettes, je ne renonce pas jusqu’à ce que je sois satisfait du résultat. Si je tombais éperdument amoureux d’une femme, ce serait un véritable film d’horreur, mais la grâce de Dieu m’a ôté la capacité de communiquer et de faire preuve de bon sens. J’ai donc écrit une autre histoire que j’ai intitulée « La Nuit » sur le même thème. Quand je l’ai relue quelques jours plus tard, elle n’avait pas l’air si mal. Cette fois, Pauline m’a dit « Cette nouvelle est vraiment superbe ! » Je lui ai demandé si elle préférait « L’Oreille » ou « La Nuit ». Elle n’a pas mis deux secondes avant de répondre que cette dernière lui plaisait davantage.

 Ces derniers jours, je relis « 1Q84 » dans le tram. Sans signet, j’ouvre une page au hasard et je prends plaisir à me plonger dans l’univers de ce roman.

Le train de nuit

 C’était le soir, j’attendais mon train à la gare. Elle était déserte. Autour de moi, les autres voyageurs tuaient le temps de diverses manières. Certains lorgnaient sur leurs portables avec un regard passionné, d’autres lisaient des romans de poches, d’autres encore ne faisaient rien et semblaient complètement perdus dans le néant. Derrière moi, une femme d’un certain âge, emmitouflée dans un manteau de fourrure noir, lisait un roman. Je plissai les paupières et essayai de voir ce qu’elle était en train de lire d'un air si absorbé. Pendant un instant, j’oubliai de respirer parce que c’était un roman que je connaissais : Les Nuits blanches de Dostoïevski.
 Je contemplai cette femme pendant un long moment. Elle se concentrait si passionnément sur l’histoire que je ne savais plus si c’était elle qui dévorait le livre ou si c’était le livre qui la dévorait. Elle portait un chapeau noir à larges bords et baissait les yeux, si bien que l’on ne pouvait discerner ses traits. De ses longs doigts fins et gantés, semblables à une anémone de mer, elle tournait délicatement les pages.  
 À ce moment-là, une voix de femme atone retentit dans la gare. Elle annonçait l’arrivée de mon train dans quelques minutes. Je jetai un coup d’œil sur le quai et aperçus au loin un point noir. Au fur et à mesure qu’il approchait, il grandit et prit la forme d’un train. Au bout d’un moment la masse de fer s’arrêta en faisant grincer ses roues. 
 Une fois installé à ma place, je poussais un profond soupir. Ce voyage inhabituel m’angoissait de manière étrange. Quelques jours auparavant, j’avais reçu une lettre de ma mère, m’annonçant la mort de mon oncle. Elle me demandait de rentrer dans ma ville natale pour les funérailles. Cette idée me déprimait. J’avais expliqué cela au patron de la librairie où je travaillais. Après avoir marmonné, cet homme célibataire de cinquante ans avait finalement accepté de me donner congé.
 Quelques instants plus tard, le train se mit à rouler lentement. Un instant, je fermai le livre et regardai à nouveau par la fenêtre. Des rails et des tours en treillis défilaient derrière la vitre. A la sortie d’un tunnel, des maisons de briques, semblables les unes aux autres, s’étendaient à l’infini. Les lumières de ces maisons étaient éteintes et on ne pouvait savoir si elles étaient occupées ou bien abandonnées. Au fur et à mesure, elles furent remplacées par de vastes champs. Au-delà, les arbres bordaient tels une frise, le champ du ciel nocturne, où la neige et les innombrables étoiles s’entremêlaient. Lorsque je pris mon livre, j’entendis des pas. Ils s’arrêtèrent devant mon compartiment. Je levai les yeux et découvris une femme en noir qui se tenait là. Pour moi, qui était assis, elle semblait beaucoup plus grande qu’elle ne devait l’être en réalité. Elle me demanda si elle pouvait se mettre en face de moi. Ma surprise passée, je hochai la tête. Elle s’introduisit dans le compartiment sans le moindre bruit et s’installa en face de moi. Elle enleva son chapeau à bords larges, mais garda son manteau. C’était le train de nuit, mais elle n’avait aucun bagage : juste un petit sac à main. Elle me fixa de ses grands yeux noirs un instant, et je me rendis enfin compte que c’était la femme de tout à l’heure, celle qui était absorbée par des Nuits blanches de Dostoïevski. Les yeux mi-clos, elle regardait le paysage par la fenêtre. Un moment plus tard, elle sortit Les Nuits blanches de son sac, et se mit à lire la suite. 

 Combien de temps s’était écoulé depuis que j’étais monté dans ce train ? À chaque station, quelques passagers descendaient et d’autres montaient. Mais au fur et à mesure que le train continuait son voyage, le nombre de passagers qui montaient diminuait. Ils s’endormirent les uns après les autres. 
 À un moment donné, le train s’arrêta doucement, sans heurt, au milieu de nulle part. Je regardai de nouveau par la fenêtre. De hauts arbres s’élevaient tout près du train. Il semblait que nous étions dans la forêt. Dehors, il neigeait toujours. Quelques minutes plus tard, il y eut une annonce du contrôleur disant que le train s'était arrêté suite à un accident. Il s’excusait et demandait aux passagers de patienter. Mais cette annonce ne mentionna aucun détail sur ‘’cet accident’’. Le train n’avait pas semblé heurter quelque chose, vu que sa manière de s’arrêter avait été aussi paisible qu’une vieille dame qui cesse de respirer à cause de son grand âge. Un orage avait fait rage il y avait de cela quelques jours. Y avait-il un obstacle sur les rails ? Un cerf, ou un arbre. Il était aussi possible que le train ait eu un problème mécanique au niveau du moteur ou des rouages. La seule chose claire, c’est que nous ne pouvions rien faire d’autre qu'attendre au milieu de cette forêt.
 À ce moment-là, la femme, qui lisait toujours Les Nuits blanches devant moi, leva la tête et m’adressa la parole :
« C’est gênant, n’est-ce pas ? »
 Il me fallut quelques instants pour comprendre qu’elle parlait de l’incident. 
« En effet. Mais nous ne pouvons rien y faire…Ce livre vous plaît-il ?
-  Connaissez-vous ce roman ? me demanda-t-elle.
- Je l’ai lu il y a longtemps. Ça m’intriguait parce que personnellement je n’avais jamais vu quelqu’un lire Les Nuits blanches…
- C’est une histoire triste, n’est-ce pas ? »
 Elle avait raison. Les Nuits blanches était une histoire triste. Il s’agissait de l’histoire d’un jeune rêveur solitaire qui rencontra rencontre une belle fille : Nastenka. Il en tomba instantanément amoureux. Cependant elle attendait la lettre de son amant qui était parti il y a longtemps. Nos deux protagonistes se rencontraient chaque nuit sur le pont, et la fille commença elle aussi à ressentir de l'amour pour ce jeune homme. Mais avant qu’ils n’aient pu devenir amants, l’homme qu’attendait Nastenka réapparut. Elle s’arrache s’arracha des bras du héros et disparaît disparut dans la nuit de Saint-Pétersbourg.
 Les roues du train grincèrent, et il se remit en mouvement. Mais, soudain, les lumières s’éteignirent. La femme en face de moi poussa un petit cri. L’intérieur du train devint complètement obscur sauf le bord de la fenêtre qui reflétait le clair de lune. Cette panne d’électricité avait-elle un rapport avec l’incident de tout à l’heure ? Cette fois, il n’y eut aucune annonce. Peut-être que le conducteur avait jugé que cela n’avait pas d’importance, puisque le train roulait maintenant. D’ailleurs la plupart des passagers s’endormaient déjà. Un silence profond s’installa dans le compartiment obscur. 
 Quelques instants plus tard, la femme me demanda :
« Vous n’arrivez pas à dormir ? » 
 Je lui expliquai que mon oncle était décédé, et que ce voyage me rendait étrangement nerveux. Elle m’écoutait en acquiesçant de temps en temps. La moitié de son visage était éclairée par la lueur pâle venant de l’extérieur. Néanmoins, il était difficile de lire son expression dans cette pénombre. 
« …Si vous n’arrivez pas à dormir, puis-je vous raconter une petite histoire ? », me dit-elle. 

« Quel âge me donneriez-vous ? me demanda-t-elle.
- trente-cinq ans », dis-je honnêtement. 
 Sans rien dire, elle hocha la tête comme un psychiatre qui écoute son patient. 
« D’après vous, quel est mon métier ? »
 Je réfléchis un instant en contemplant son visage à moitié caché dans la pénombre. Elle avait un visage long, la peau diaphane et lisse, les lèvres fines ; son nez était droit comme une falaise abrupte, et ses grands yeux brillaient d’une lumière noire. Toutefois, aucune idée ne me vint à l’esprit.
« Peintre ? 
- Non, me répondit-elle en souriant.
- Professeur ?
- Non.
- Infirmière ? 
- Il y a un point commun avec ce métier », convint-elle, puis elle se tut. J’attendis sa réponse.
« Je suis empailleuse. »
 J’essayai de lui répondre mais je ne trouvai aucun mot pertinent. Nous nous regardâmes un certain moment. Puis elle se mit à raconter son histoire.
« Plus exactement, j’étais empailleuse. Je travaillais dans un musée discret qui se trouvait au fin fond d’une forêt. Mais ce n’était pas un véritable musée. C’était un établissement privé géré par un zoologiste retraité, et toutes sortes d’animaux de la forêt y étaient exposés. Il n’y avait aucune affiche ni plaque sur sa façade. De loin, il ressemblait à une grande maison occidentale ancienne. Si bien que les visiteurs étaient rares, mais les rumeurs sur ce musée secret se répandaient auprès des gens qui en avaient besoin… 
 Un jour, un jeune homme s’est présenté à mon bureau. Je lui ai dit bonjour, mais il ne m’a pas répondu. En fait, il n’a émis aucun son, pas une seule fois. Peut-être qu’il était muet. Il a avancé d'un pas lent vers moi. Puis il m’a tendu une petite boîte de velours bleu. J’ai levé la tête et il me fixait d’un regard sans éclat. Je l’ai ouverte et j’ai sursauté. Ce qu’il y avait dedans, c’était une oreille humaine. Ensuite il a mis sa main dans la poche de poitrine de son manteau et en a sorti une enveloppe. À l’intérieur se trouvaient de nombreux billets de cent euros. Je me sentais gênée alors que lui se tenait devant moi, immobile comme un automate avec son expression attristée. J’ai pensé lui demander dans quelles circonstances il avait trouvé cette oreille et à qui elle appartenait, mais je me suis tue parce que je savais qu’il ne me répondrait pas. Hocher la tête était tout ce que je pouvais faire. Finalement, je lui ai demandé de revenir dans un mois.  
 Je suis restée sidérée un certain moment après qu’il est parti. J’ai observé de nouveau l’oreille que ce jeune homme m’avait laissée. Elle était petite, mais pas aussi minuscule que celle d’un enfant. C’est difficile de supposer l’âge et le sexe de son ‘’propriétaire’’ à partir d’une simple oreille, mais il m’a semblé qu’elle avait appartenu à quelqu’un de jeune. J’ai respiré profondément, puis j’ai laissé mes doigts courir sur la spirale du pavillon, m’amusant de la sensation causée par ses inégalités. L’oreille était dure et froide comme une pierre. En son centre, il y avait un petit trou noir et profond. Je me suis ensuite interrogée sur le rapport entre ce jeune homme et cette oreille. Peut-être avait-elle appartenu à sa femme, et il l’avait poignardée ? Ou bien il a trouvé un cadavre quelque part dans cette forêt ? J’ai arrêté de penser à cette question, car cela ne me menait nulle part. »
 Elle s’interrompit un instant. Après avoir réfléchi, elle continua son histoire : 
 « Chaque fois que j’empaillais un animal, je me sentais étrange. J’aimais cette sensation lorsque je couvrais un modèle d’une peau d’animal et que je la cousais. J’aimais également le moment où je mettais des yeux de verre dans les orbites vides, et que j’arrangeais leur pelage en les imaginant lorsqu’ils étaient vivants et couraient dans l’herbe. À ce moment-là, les animaux semblaient ressusciter et ça me réjouissait. Mais c’était la première fois que j’empaillais un humain, même si ce n’en était qu’un morceau.  
 J’ai d’abord nettoyé l’oreille avec un peu d’eau, puis j’ai coulé de l’uréthane dans un moule. J’ai décollé la peau avec un outil spécifique, millimètre par millimètre, puis je l’ai déposée dans un liquide chimique. En même temps, en regardant des photos de l’oreille que j’avais prise auparavant, j’ai fignolé le support et j’en ai lissé sa la surface avant de le recouvrir de la peau. Ce travail a nécessité encore plus de précautions que lorsque je l’avais enlevée. Pendant quelques jours, j’ai travaillé toute la journée sans repos avec une loupe, en faisant attention à ne pas faire la moindre entaille. 
 Quelques semaines plus tard, j’ai finalement achevé mon œuvre. Pour redonner son aspect naturel à la peau humaine, j’ai mis du vernis spécial dessus. Je me suis demandé un instant si j’allais mettre aussi un peu de rouge, pour que l’oreille ait l’air vivante, mais cela ne semblait pas une bonne idée. Cela risquait d’en faire une imitation grotesque de la nature. Sa couleur blanche lui donnait déjà la beauté artificielle d’une œuvre d’art et c’était suffisant. 
 Une semaine, puis deux, puis trois se sont passées. Mais le jeune homme grand et maigre n’est jamais revenu. 
 J’ai essayé de continuer mon travail d’empailleuse, mais il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que l’étrange visite de ce jeune homme et l’empaillement de l’oreille avaient marqué ma vie de manière irrémédiable. Je me suis finalement aperçu que je ne pouvais plus rebrousser chemin. J’ai pensé à jeter l’oreille, mais je l’ai gardée puisqu’il y avait toujours la possibilité que son commanditaire revienne. J’ai ainsi vécu un an comme une automate privée de cœur. C’était comme si je m'étais empaillée moi-même. Un jour d’automne, j’ai fait ma valise, j’ai laissé une lettre d’excuse sur le bureau et j’ai quitté ce musée pour toujours. Depuis lors, je n’y suis jamais revenue. »
 Ainsi termina-t-elle son histoire. J’eus beau chercher à lui dire quelque chose, mais j’étais pétrifié. La femme me regarda avec ses grands yeux noirs, puis elle sourit faiblement. 
« Avez-vous cru à cette histoire ? me demanda-t-elle en étouffant un rire.
- Alors, vous n’êtes pas empailleuse ?
- Je suis désolée de vous avoir menti, mais au moins mon histoire vous a servi à tuer le temps, n’est-ce pas ? »
 Sans lui répondre, soulagé, je poussai un soupir. 
 À ce moment-là, une annonce retentit. Elle disait que le train arriverait à Strasbourg dans quelques minutes. 
« Il faut que je m’en aille… me dit-elle. Je vous remercie d’avoir écouté mon histoire.
- C’était divertissant, la remerciai-je.
- Puis-je vous offrir quelque chose ? Chaque rencontre est l’œuvre du destin, comme quelqu’un me l'a dit un jour … »  Et elle me glissa une petite boîte en bois carrée dans la main.
« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
- Permettez-moi. Ne l’ouvrez pas avant d’être arrivé chez vous. Je vous souhaite bon voyage », dit-elle. Puis elle se leva et disparut dans le fond obscur du wagon. 
 Je fus laissé tout seul avec cette étrange boîte. Quelques instants plus tard, je me rendis compte qu’elle avait oublié Les Nuits blanches sur son siège. Je le pris et commençai à le lire. Au loin, l’horizon s’éclaircissait. La lune blanche flottait dans le ciel.  À ce moment-là, le train entra dans un tunnel. Tout disparut dans l’obscurité.